QUATRIÈME CONFÉRENCE
ANS cette dernière causerie» je vous entretiendrai du Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux, ce livre aujourd'hui introuvable, autrefois tant bafoué, où apparut, pour la première fois en troupe serrée, toute une génération de poètes. A ce propos, je dirai ma pensée avec une franchise entière sur ceux des poètes mes compagnons d'armes dont je n'ai pas encore parlé. De la sorte s'achèvera, tant bien que mal la tâche entreprise ; et je n'aurai plus qu'à vous
remercier de la sympathique indulgence que vous avez bien voulu me témoigner.
Il est impossible d*ètre poète, même très peu, sans avoir quelquefois Tâme hantée de visions. Or, parmi les visions qui me charment, il en. est une que je veux vous dire :
Dans une dizaine d'années, — mettonsquinze,
mais pas plus, — s*il arrive à un étranger curieux
de visiter les environs de Paris, de se trouver,
par une belle matinée de printemps, sur le
bord de Tétang de Ville-d'Avray, cet étranger
aura devant les yeux un spectacle vraiment
éblouissant! Là, sur la colline, parmi les chênes
et les arbres de Judée, dans toute la verdure et
dans toutes les fleurs, s'élèvera un palsds d'une
magnificence telle que jamais on n'en Tit de
semblable dans les contes de fées. Palais extraordinaire, en effet, vaste, somptueux, bâti des
marbres les plus rares, orné des plus parfaites
statues. Chose troublante ! il ressemblera en
même temps à une pagode, à un temple grec,
et à une villa moderne ; réunissant, dans uii
ensemble prodigieux sans être disparate, tout
l'art et tous les luxes des temps et des pays les
plus divers. Et autour de cette resplendissante
demeure, s'étendront à perte de vue, des forêts composées des essences les plus précieuses, d'immenses champs de roses, et aussi des plaines fécondes, blés, mais, vergers, si démesurément spacieuses que leurs seuls produits suffiraient à l'alimentation d'une ville de plus d'un million d'âmes. Sans nul doute l'étranger restera stupé« fait et songeur devant un si admirable domaine! mais sa surprise augmentera encore s'il pénétre dans le palais. Dans les vestibules, dans les galeries, dans les salles où passeront sans cesse des serviteurs vêtus de brocart et d'or, sous des plafonds peints par un grand peintre d'alors qui s'appellera. Georges Rochegrosse, s'accrocheront aux murs les toiles les plus précieuses, Raphaël, Rembrandt, Rubens, et Corot aussi, s'espaceront dans un désordre harmonieux tous les meubles magnifiques ou exquis, toutes les éclatantes ou délicates étoffes, reluiront toutes les merveilles des ors ciselés, des émaux et des mosaïques. Et si l'étranger poursuit son che« min à travers ces splendeurs auxquelles aucun rêve n'a rien de comparable, un autre spectacle lui sera offert, plus délicieux encore ; au centre d*une salle immense où des orchestres invisibles
joueront les musiques, retrouvées d'Orpheus et de Linos, un homme blond, à Tair doux, seigneurial et calme, en des habits d'une richesse sans égale, sera assis sur un trône, la joue sur le poing, accoudé, paisible, ayant dans Tœil la satisfaction des triomphes démesurés, tandis qu'autour de lui des éphèbes vêtus dé poupre et des jeunes filles demi-nues, belles comme les Grâces, — seulement elles seront cent, au lieu d'être trois — s'agenouilleront en offrant au Maître, dans des hanaps d'or et dans des plats d'or, les liqueurs et les fruits les plus rares, symboles d'une abondance infinie ! Alors, certainement, en levant les bras au ciel, l'étranger s'écriera : « Oh I que de trésors, que de beauté, que de joie ! » Mais l'homme blond assis sur le trône répondra avec une affabilité impériale : « Tu ne vois rien encore ! Quel serait ton étonnement, ô étranger, s'il t'était donné de connaître mes cent quatre fermes en Normandie, mes dix-huit maisons à sept étages, avenue dé l'Opéra, et surtout mon passage, ce passage illustre, plus orné de chefs-d'œuvre qu'un musée d'Italie, et où, par ordonnance de police, perjsonne ne passe que la tête découverte et dans
une attitude voisine de l'agenouillement, depuis qu'il a quitté le nom d'un ministre de jadis, pour prendre mon nom, à moi !
— Qui donc es-tu ? s*écriera l'étranger, homme aussi étonnant par tes innombrables richesses que par la douceur de ta parole ? »
L'homme assis sur le trône répondra :
« Je suis Alphonse Lemerre, éditeur, successeur de Percepied, et j'ai gagné mon petit avoir en éditant les sonnets et les odes des poètes parnassiens. »
Et veuillez bien remarquer que cette vision n'a rien de chimérique : elle devance les temps, voilà tout. Déjà, Alphonse Lemerre est assez opulent, pour que M. de Rothschild s'inquiète, la nuit, dans ses songes, de cette fortune grandissante !
Fortune dont nous nous réjouissons, D*abord parce qu'Alphonse Lemerre — qui donnera son nom à un passage — fut un tout petit libraire du temps où les plus célèbres
d'entre nous étaient de tout petits poètes ; il a été des nôtres, à sa façon, il a lutté, comme nous, et avec nous. Puis cette réussite est d'un bon exemple et nous honore. Ce n'est pas aux Parnassiens qu'on peut reprocher leur libraire à l'hôpital réduit ! Lemerre a publié des poèmes ! il a des rentes sur l'État. Il a mis des élégies en vente? il est obligé de déposer son or à la Banque, parce que chez lui il n'y a plus assez de place. Ajoutez que la renommée lui est venue en même temps que l'accumulation des trésors. Le successeur de Percepied est le successeur des Elzévirs. A la bonne heure, nous sommes contents. Oui, contents de l'avoir fait riche et fameux.
Et qu'on ne vienne pas dire qu'Alphonse Lemerre a gagné tout cet argent — avec toute cette gloire —par ses belles et parfaites rééditions des ouvrages anciens. Il doit beaucoup, certes, à ce labeur de bibliophile et de lettré. Mais, sans nous qui, à cause même des criailleries du commencement, avons fait son illustration première, il fût demeuré sans doute peu connu ; en un mot il n'aurait pas vendu à vingt mille exemplaires les œuvres de Rabelais, s'il n'eût
tiré à cinq cents le Parnasse contemporain! Il s*en souvient, Taffirme à qui veutTentendre, et nous sommes les meilleurs amis du monde.
Je viens de dire qu'Alphonse Lemerre avait publié le Parnasse contemporain, qui parut d'abord par livraisons. Cela est tout à fait exact, si Tod considère la chose dans son ensemble ; pas tout à fait, si Ton se place à un point de vue plus strict.
En ce temps-là notre ami Louis-Xavier de Ricard, qui a renoncé, je crois, aux vers, et qui a eu tort, dirigeait un journal hebdomadaire intitulé rArt, Cette feuille ouverte aux futurs Parnassiens ne rapportait guère d'argent et devait en coûter beaucoup. Un jour, je conseillai à Louis-Xavier de Ricard, qui m'approuva, de transformer son journal en une publication périodique, luxueusement imprimée, in-octavo, et ne contenant que des poésies. Le titre : Parnasse contemporain y recueil de vers nouveaux ^ fut imaginé alors. Il m'a valu dans ces temps anciens
assez d*injures pour que je me permette aujourd'hui d'en revendiquer la trouvaille d*ailleurs médiocre.
Les premières livraisons parurent avec des vers rassemblés par Louis-Xavier de Ricard ou par moi, et sous notre seule direction. Elles furent lues, mais non pas par le public, — par nous seuls ! Si bien que le Parnasse contemporain, faute d'acheteurs, n'eût pas manqué de bientôt disparaître, si Alphonse Lemerre, jeune comme nous, hardi comme nous, ne s'était offert et n'eût dit: « Laissez venir à moi les petits poètes ! » Il prit dans ses mains le Parnasse, le développa, paya ce qui était dû aux imprimeries, paya ce qui était dû aux collaborateurs, et en fît le recueil persistant auquel nous dûmes tant de railleries et d'outrages, mais auquel nous devons aujourd'hui votre précieuse bienveillance. Du fond de notre cœur et du plus lointain de notre esprit nous remercions Alphonse Lemerre de l'aide qu'il nous a prêtée
Ce fut un lieu assez étrange pendant un temps que la petite boutique du passage Choiseul, bientôt passage Lemerre. Ce n'était pas encore le grand magasin d'aujourd'hui où viennent des académiciens et des romanciers illustreSj où on voit le buste de Leconte de Lisle et le buste de François Coppée. Une toute petite boutique, presque une échoppe, avec un entresol très bas où l'on montait par un escalier qui tourne. Juste assez de livres pour être une librairie, et juste assez de place pour la visite quotidienne des poètes.
Car nous y venions tous les jours, avec fierté. Songez donc ! A vingt ans, nous, pauvres diables de rimeurs, qu'aucun éditeur alors n'eût accueillis, nous qui n'osions pas passer devant la boutique de Michel Lévy de peur qu'à la seule vue de nos chevelures extravagantes, les commis de la librairie ne surgissent au seuil de la porte en brandissant des balais plus formidables que le glaive de l'archange, nous à qui la maison Hachette apparaissait dans un rêve comme un paradis chimérique où ne sont admis que les dieux, nous, Parnassiens, nous avions un libraire à nous, tout à fait à nous ! Notre
joie se traduisait en joyeuses causeries dans la chère échoppe hospitalière, et je ne sais pas de lieu au monde où il ait été échangé de plus ardentes espérances et récité plus de vers. Des triolets de M. Gabriel Marc, un de nos camarades d'antan, ont raconté la boutique d'Alphonse Lemerre. Les voici ; c'est une fantaisie peu prétentieuse et gaie.