‹ La légende du Parnasse contemporainChapitre 26 sur 36 · FORÊT D'HIVER · texte numérisé non relu

FORÊT D'HIVER

Seront-ils toujours là quand nous disparaîtrons ? Les voilà, roidissant leurs vénérables troncs Qui des vents boréens ont lassé les colères, Eux, les arbres, longs murs de héros séculaires Durcis aux noirs assauts des hivers meurtriers. Inexpugnable bloc d'impassibles guerriers Qui sous le choc prochain des rafales nocturnes Pour un instant se font tout à coup taciturnes, Solennels et géants, horribles et nombreux.

Et défiant la mort comme les anciens preux !

Chênes, Trembles, Bouleaux» Sapins, Hêtres etCharmes Semblent marcher par rangs de squelette en armes Dont Tâme rude a fait d*invincibles remparts ; Et du sol reluisant de leurs débris épars Ils se dressent humant le parfum des batailles, Tout cuirassés d'écorce ou pourfendus d'entailles Où demain viendront boire et chanter les ramiers, Etleurcîme s'emmêle en d'immenses cimiers.

Des frères sont tombés dans un adieu sonore, Cadavres hérissés sur la lisière encore ; Mais dans l'armée au cœur indomptable, beaucoup Sont morts depuis longtemps qui sont restés debout. Ils sont tels, ces captifs rigides, que loutrage Eternel les retrouve augustes dans notre âge. Et tel est leur silence aux approches des nuits, Que la vie en a peur et fait taire ses bruits. Et que le fils errant des époques dernières, ' L'homme, ainsi que la bête au fond de ses tanières. Se retire à la hâte, écrasé sous le poids Des lourds mépris qu'il sent tomber dans l'air des bois Sur tous les vains espoirs où son désir s'enivre. Et le rouge soleil saigne à travers le givre Dans l'enchevêtrement des ténébreux lutteurs; Puis tout s'éteint; la nuit aux démons insulteurs Monte multipliant l'épaisse multitude ; Et de leur propre horreur sacrant leur solitude Eux, les arbres, debout, garderont sous les vents L'obscur secret du rêve où sont nés les vivants.

A vrai dire, une entente aussi profonde de la vague rêverie des choses ne va pas toujours chez Léon Dierx sans un peu de vague dans les idées, sans quelque indécision dans les contours de la phrase. Si ces défauts sont comme un charme de plus dans le Soir cPoctohre ou dans Au jardin que je vous lisais tout à Theure, et dans d'autres morceaux tels que yuifif la Nuit d'étés les Remous, les Filaos, il faut bien avouer qu'ils trouvent un emploi moins heureux dans les œuvres où la précision et la clarté de la conception primitive exigeraient une expression non moins nette et non moins directe. C'est peut-être à ce trouble un peu crépusculaire où se disperse parfois l'inspiration de Léon Dierx qu'il faut attribuer, dans certaine mesure, l'espèce d'indifférence qu'ont trop longtemps témoigné à ce poète les gens épris avant tout du tangible et de l'immédiat. Pour l'aimer, pour la comprendre, cette âme exquise et comme lointaine, il faut aller vers elle, la chercher, la violenter presque, car elle ne s'offre pas brutalement, s'effare, se cache, veut rester ignorée. Mais, si vous la surprenez, si vous allez avec elle dans les brouillards légers

du matin et du soir pareils aux crépuscules de Corot, quel délice vous éprouverez à la voir si chaste, si noble et si belle. D'ailleurs, Léon Dierx qui croit et qui a raison de croire que rinspiration doit être fécondée et dirigée par Tart, a su réagir contre sa naturelle tendance à la rêverie confuse. Acharné à la rude besogne, il a réalisé en très grand nombre des poèmes savamment et clairement composés, solidement construits, nets, aux contours robustes.

Voici Tun de ces fermes et beaux morceaux :

LAZA.RE

A la voix de Jésus, Lazare s'éveilla; Livide, il se dressa debout dans les ténèbres; Il sortit tressaillant dans ses langes funèbres, Puis tout droit devant lui, grave et seul, s'en alla.

Seul et grave, il marcha depuis lors dans la ville, Comme cherchant quelqu'un qu'il ne retrouvait pas, Et se heurtant partout à chacun de ses pas, A.UX choses de la vie, à la plèbe servile.

Sur son front reluisant de la pâleur des morts» Ses yeux ne dardaient pas d'éclairs; et ses prunelles, Comme au ressouvenir des splendeurs éternelles, Semblaient ne pas pouvoir regarder au dehors.

Il allait» chancelant comme un enfant» lugubre Comme un fou. Devant lui la foule s'entrouvrait. Nul n'osant lui parler, au hasard il errait, Tel qu'un homme étouffant dans un air insalubre.

Ne comprenant plus rien au vil bourdonnement De la terre ; abimé dans son rêve indicible ; Lui-même épouvanté dans son secret terrible.

Il venait et partait silencieusement.

Parfois il frissonnait, comme pris de la fièvre, Et comme pour parler il étendait la main ; Mais le mot inconnu du dernier lendemain.

Un invisible doigt l'arrêtait sur sa lèvre.

Dans Béthanie, alors, partout, jeunes et vieux. Eurent peur de cet homme ; il passait seul et grave; Et le sang se figeait aux veines du plus brave. Devant la vague horreur qui nageait dans ses yeux 1

Ah ! qui dira jamais ton étrange supplice, Revenant du sépulcre où tous étaient restés ! Qui revivais encor tramant dans les cités Ton linceul à tes flancs, s.rré comme un cilice !

Pâle ressuscité qu'avaient mordu les vers, Pouvais-tu te reprendre aux soucis de ce monde, O toi qui rapportais dans ta stupeur profonde, La science interdite à l'avide univers !

La mort eut-elle à peine un jour rendu sa proie, Dans l'ombre tu rentras, spectre mystérieux.

Passant calme à travers les peuples furieux, Et ne connaissant plus leur douleur ni leur joie.

Dans ta seconde vie, insensible et muet.

Tu ne laissas chez eux qu'un souvenir sans trace. As-tu subi deux fois l'étreinte qui terrasse. Pour regagner l'azur qui vers toi refluait?

— Ohl que de fois, à l'heure où l'ombre emplit l'espace Loin des vivants, dressant sur le fond d or du ciel Ta grande forme aux bras levés vers l'Eternel ; Appelant par son nom l'ange attardé qui passe ;

Que de fois Ton te vit dans les gazons épais, Seul et grave, rôder autour des cimetières, Enviant tous ces morts qui dans leurs lits de pierres Un jour s'étaient couchés pour n'en sortir jamais!

Je voudrais parler plus longtemps de Léon Dierx. Mais d'autres poètes me réclament. Je n'ajouterai que quelques paroles et je les adresse surtout aux très jeunes hommes qui me font l'honneur de m'écouter, à ces jeunes hommes artistes déjà ou artistes bientôt, qui pour nous, vieillissants, sont comme le commencement de la postérité : — c'est à vous, nos amis inconnus et chers, à vous qui lisez et relisez l'œuvre de Léon Dierx, qui savez à quel point elle est délicieuse et haute, c'est à vous qu'il appartient de la répandre dans les esprits et de l'imposer à l'admiration de tous. Vous croyez que l'auteur des Amants et des Lèvres closes est un esprit magnifique et doux : dites-le, proclamezle. Celui que vous reconnaissez pour un de vos plus chers maîtres, apprenez à tous qu'il est un maître en effet. Nous vous confions le soin de sa renommée ; et que, grâce à vous, grâce à

votre zèle fervent, elle devienne, — selon la justice, — une belle et durable gloire.

Un poète tout différent de Léon Dierx, c'est José-Maria de Heredia. Chez lui, au lieu de la rêverie harmonieuse, toute la robustesse avec un fracas de métal, et au lieu de teintes crépusculaires, le flamboiement aveuglant de midi.

La fureur rouge des cactus, le resplendissement des incendies nocturnes, Tazur vert du ciel persan et les pourpres et les ors de Paul Véronèse ou de Delacroix, n*ont que des teintes pâles, en regard des strophes éclatantes de José-Maria de Heredia. Ne lui demandez pas la grâce familière de François Coppée ni la philosophie subtile de Sully Prudhomme. Né sous le ciel chaud de Cuba, ce qui lui plaît et ce qu'il vous offre, ce sont de farouches floraisons de couleurs. Dans son poème intitulé la Détresse d'Atahualpa mais surtout dans ses sonnets, dans ses sonnets retentissants et superbes^ où Ton voit les chasseresses de THémus traîner

leurs chevaux roux dans le sang des bêtes égorgées et les Conquistadors partir dans la gloire du couchant pour de fauves Amériques, il verse prodigieusement les chromes, les vermillons, les ocres rouges, et en vérité pas un, non ! pas un, n'excelle autant que lui à faire jaillir de la sonorité des mots des fanfares lumineuses. Des mots? sont-ce bien des mots, en effet, qu'il emploie ? on dirait plutôt que dans la monture infrangible de son vers il sertit des rubis, des escarboucles, des béryls et des chr3rsoprases, et chacun de ses sonnets est comme une éblouissante et solide mosaïque de pierreries.

LES GONQUÉRA17TS

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines.

De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal

Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.

26o LA LÉGENDE

Chaque soir, espérant des lendemains épiques. L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchanuit leur sommeil d*un mirage doré ;

Ou, penchés à lavant des blanches caravelles. Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de TOcéan des étoiles nouvelles.

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