SUR UN MARBRE BRISÉ
La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes. Car, dans ce bois inculte, il chercherait en vain La vierge qui versait le lait pur et le vin Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes.
Aujourd'hui le houblon, le lierre et les viornes Qui s*enroulent autour de ce débris divin, Ignorant s'il fut Pan, Faune, Hermès ou Sylvain, A son front mutilé tordent leurs vertes cornes.
Vois: loblique rayon le caressant encor Dans sa face camuse a mis deux orbes d'or :
La vigne folle y rit comme une lèvre rouge ;
Et, prestige mobile, un murmure du vent.
Les feuilles, l'ombre errante et le soleil qui bouge
De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant.
Quoique son œuvre soit peu considérable encore, — mais elle s'accroît de jour en jour, — José-Maria de Heredia est de ceux qui peuvent songer sans inquiétude à ce que leur réserve l'avenir. Il a compris et suivi le conseil que Théophile Gautier donnait aux artistes :
Peintre, fuis la détrempe Et prends de l'émailleur
La lampe Pour fixer la couleur;
il a choisi le labeur difficile et, se souciant de la perfection, non de la dimension, il a fait œuvre étincelante et impérissable.
Comme je suis à peu près, pour vous parler des poètes, l'ordre selon lequel furent publiés leurs vers dans le premier Parnasse contemporain^ me voici amené à vous entretenir d*un très chétif rimeur qni n'a jamais prétendu s'égaler à aucun de ses camarades. C'est moi-même que je veux dire. Il va de soi que, pour éviter le double écueil d'une outrecuidance ridicule et d'une humilité qui ressemblerait peut-être à de l'affectation, je me bornerai à de très courts commentaires.
Une chose qui a sans doute frappé les lecteurs de mes poésies, c'est que, presque toujours, j'ai consacré mes efforts à faire vivre les choses et les êtres du passé ou de la chimère. En effet une force invincible m'attire vers la légende, humaine ou religieuse, inventée ou rénovée, vers la lointaine légende. Hélas!
aujourd'hui, elle se disperse, s'évanouit, se meurt.Tout bon élève de l'Ecole des Chartes a discuté Charlemagne, douté de Roland et nié Turpin. D'après un historien suisse, Guillaume Tell est une création de, l'esprit populaire, et pour ce qui est de Melchtal, il n'y a plus à Berne que les enfants qui ajoutent foi à ses aventures. D'autres légendes plus proches de nous s'écroulent aussi. Il parait que nous sommes enfin des hommes et que nous devons rire des contes de nos nourrices. La vérité avant tout ! soyons sérieux : pour admettre un héros, il nous faut des preuves. Oh ! nous sommes très sérieux. Devant ce beau résultat, il y a des gens qui se frottent les mains. Ces gens-là ont bien raison. Pourtant, je crois une chose : les hommes qui ont défendu les défilés de l'Argonne avec une petite armée contre de redoutables et nombreux ennemis, étaient persuadés que Léonidas avait défendu le défilé des Thermopyles avec trois cents Spartiates.
Certes ! j'admire la science et la patience modernes. J'approuve ces historiens, déchiffreurs acharnés des manuscrits antiques, qui apportent Tordre et la lumière parmi
nos vieilles chroniques et qui restituent dans sa réalité probable le passé des peuples. Mais quoi ! perdre toute illusion, voir s'écrouler une à une toutes les renommées légendaires, en arriver à croire que les hommes d'autrefois ne valaient pas mieux que les hommes d'aujourd'hui, cela est-il bien salutaire ? Nous avons tant besoin d'exemples, hélas ! On se demande quelquefois si la vérité qui décourage est préférable au mensonge qui réconforte.
Un fils va se battre pour défendre l'honneur de son père. Quelqu'un lui dit : « Ton père n'était pas un honnête homme », et fournit des preuves. « Vraiment ? » répond le fils, et il remet ses pistolets dans leur boîte.
On répondra : « Tuer la légende, c'est faire vivre l'histoire. Celle-ci, moins attrayante, a sa beauté d'autant plus saisissante qu'elle est incontestable. » Prenez garde! les souvenirs sont étrangement liés. Roland, d'un seul coup de sa glorieuse Durandal, n'a pas tranché une roche des Pyrénées ? donc Lazare Hoche n'a pas forcé le premier les lignes de Wissembourg. Quiconque détruit une croyance ne se borne pas à détruire cette croyance, il porte atteinte à
la foi elle-même. Une seule erreur prouvée peut engendrer un soupçon général.
a Eh bien ! soit, disent-ils, doutons. Qu'importe! ce n*est pas le passi qui nous intéresse, c'est Tavenir. Nous ne nous soucions pas de ce que nous avons été, mais de ce que nous serons. Regarder en arrière, empêche de marcher en avant. Il s'agit bien de Charlemagne ou de Guillaume Tell à cette heure! Hier est sans importance pour nous qui bâtissons demain. »
Ce raisonnement ressemble un peu trop à celui d'un architecte qui dirait: « Je n'ai pas à m'occuper des fondements puisque j'élève la toiture ! » Puis, tout à coup, la maison s'eflfondre.
Mais que faire? Restaurer les croyances anciennes ? non. La vérité historique, quoique cruelle, vaut d'être aimée pour elle-même; la certitude acquise peut remplacer dans l'esprit d'un peuple la foi, hélas ! perdue. Maintenant, d'ailleurs, ce travail de reconstruction, fût-il salutaire, serait impossible : on ne rebâtit pas le temple quand les pierres dont il était formé, sont cassées, émiettées, en un mot, poussière. Foulons ces ruines et même entassons des ruines encore, puisque telle est la loi fatale de ce siècle;
ne laissons debout aucune fausse grandeur. La clarté dans toutes les ombres, la vérité dans toutes les illusions. Il le faut. Aucune pitié pour aucun rêve. Deux et deux font quatre. Et puisse le Fait nous consoler de Tldéal perdu.
Je parle presque sans ironie, avec tristesse
seulement. Le vrai est le but de ce siècle, et
sera le prix de ses efforts . Pour nous élever
jusqu'à nos destinées définitives, il faut jeter le
lest ancien. Nous Tavons jeté presque tout
entier, efnous arriverons sans doute. Qu'advien-
dra-t-il cependant des poètes, des peintres, des
musiciens, des sculpteurs, des artistes en un
mot ? Quelle place pourront-ils occuper dans
une société qui n'aura plus souci que de la
réalité ? Pour être tolérés devront-ils cesser d'être
ce qu'ils sont en effet ; c'est-à-dire les dévots de
tous les dieux, les admirateurs de toutes
les gloires, les enthousiastes de toutes les
beautés? Ils ne le pourraient pas. C'est en vain
que quelques-uns, par un consentement qui ne
serait qu'une apparence, voudraient se restrein"
dre à célébrer les éloges de la vie actuelle. La
vision même de l'avenir ne suffirait pas à emplir
leurs yeux et leurs cœurs. Ces hommes étranges
aiment à regarder les soleils couchants ; ils sont attirés vers les tombes encore plus que vers les berceaux, et le jour où le souvenir n'existerait plus, il n'y aurait plus de poésie. Les chasserons-nous donc, couronnés de fleurs ou d'épines, de la République du Fait ?
Non! Ils seront parmi nous comme des enfants divins. Les enfants sont plus près du passé. Tandis que d'autres, politiques, philosophes, historiens, accompliront leur besogne sévère, ils seront le charme et la consolation. Ces légendes, dont la science aura fait justice, ils vous les conteront encore, non pour vous les faire croire, mais pour vous les faire aimer. Par une réaction naturelle et nécessaire, ils reculeront d'autant plus que, vous, vous avancerez. Ils ne nieront pas la vérité et n'imposeront pas le mensonge, mais sans vous détourner de l'une ils vous raviront avec l'autre. Ce sera non seulement une joie pour eux, mais un devoir. Les héros qui n'ont peut-être pas existé, ils vous les montreront, pour votre plaisir. Ils seront les évocateurs sacrés de morts qui n'auront jamais vécu. Et si vous n'ajoutez point foi à leur rêverie, vous subirez l'influence pourtant de tout ce que
leur rêverie contiendra de bon, denoble, de pur. Ils seront les menteurs qui diront la vérité, puisqu*ils vanteront le courage, la pudeur, Thonneur . Ils ne s'adresseront pas à; votre raison , mais ils arriveront à elle en passant par votre conscience. Vous ferez deux parts de votre pensée: Tune appliquée à la vie, Tautre livrée au rêve, dont ils seront les représentants suprêmes. Et alors quand Tart aura définitivement divorcé d'avec le fait, l'idéal sera d'autant plus noble qu'il ne contiendra plus aucune parcelle de réel.
Je crois fermement que les temps prochains seront, plus qu'aucune époque, favorables à la poésie, et même à la poésie épique, c'est-à-dire légendaire. Ah! les historiens dédaignent les chevaliers anciens, les preux, les héroïnes, les combats fantasques, les aventures miraculeuses? Eh bien ! prenons tout entier ce passé fabuleux qu'ils répudient. C'est un trésor brut que nous saurons transformer en parfaite richesse. De la Gaule primitive, de la France naissante, ils ne veulent connaître que l'histoire; nous serons plus libres pour en dire la légende. A nous tout ce qui n'est pas, c'est-à-dire la plus prestigieuse
des opulences. Nous vous promènerons dans le Paradis d'où Adam n'a pas été chassé, et nous vous conduirons^ accrochés au manteau d'Élie, dans les cieux où Élie n'a pas été enlevé. Grâce à Dieu, plus d'entraves. Vraiment ce qu'il y avait de réalité dans la légende gênait beaucoup les poètes, et il leur déplaisait que leur hippogriphe se crût obligé de ressembler à un cheval.
Mais eux-mêmes croiront-ils encore ? ou bien, ce qu'ils chanteront ne sera-t-il pour eux, comme pour vous, qu'un rêve! Un rêve sans doute, mais le rêve, c'est le vrai aussi. A leur point de vue, une idée est une réalité, à un autre titre, mais tout autant que la table où je parle, que la lampe qui m'éclaire. Quiconque imagine, crée ! Ce qui a été conçu une fois, existe désormais. Heureux les hommes dont les pensées sont telles qu'ils ne craignent pas de les retrouver incarnées (sous quelle forme ? là est le mystère !) dans le séjour de la Réalisation !
C'est plein de cet amour pour la légende que j'ai écrit la plupart de mes poèmes :,Pa»^^/A'a, Pagode, les ConUs épiques, Hespérus, Le Soleil de Minuit.
Je dirai un court poème où j'ai exprimé de mon mieux ce regret du passé divin.