LA FEMME ADULTÈRE
Un vieillard est assis dans Tombre sur un banc. Autour de lui la salle est immense et déserte. On pourrait voir au loin par la fenêtre ouverte Jérusalem rougir sous le soleil tombant.
L'œil clos, les bras croisés, et sans qu'un poil ne bouge De sa barbe touffue ou de ses blancs sourcils. Cet homme a l'air d'un mort qui se tiendrait assis, Tant sa forme est rigide en sa tunique rouge.
Mais sous la dureté livide de la chair Se débat en hurlant l'angoisse intérieure.
Comme un chacal captif qui miaule et qui pleure Bondit sans l'ébranler dans sa cage de fer.
Il voit en son esprit. Dieu voulant qu'il le voie, Hommes, femmes, enfants que l'on tient par la main. Tout un peuple courir sur le même chemin Avec des cris de haine et des clameurs de joie.
Devant la multitude une femme s'enfuit, Frissonnante, éperdue» et courbant vers la terre Le front déshonoré de la femme adultère Que lapident déjà la menace et le bruit.
Elle fuit, demie nue, et sa pudeur tardive Sous des lambeaux pressés de ses voiles épars Voudrait cacher aux yeux braqués de toutes parts La beauté déplorable où leur fureur s'avive.
Parfois elle s'arrête et tombe à deux genoux. Tendant les mains, criant, plus morte que vivante. Les suprêmes appels que la détresse invente ; Mais le peuple hideux amasse des cailloux.
Le vieillard voit cela sans lever la paupière. Son chef n'a point tremblé. Son sein ne s'enfle pas. Seulement, de sa manche il tire un maigre bras. Comme pour ramasser et lancer une pierre.
Alors la porte s'ouvre, et, debout sur le seuil. Ayant le flamboiement du couchant derrière elle, Une femme apparaît, blanche et surnaturelle, Le sourire à la lèvre et Textase dans Tœil.
Le vieillard, en sursaut, se dresse vers la porte I Il regarde et s'étonne, il touche et ne croit pas ; Puis, les deux bras au ciel, et reculant d'un pas : « Dieu de Jacob, dit-il, que nous veut cette morte?
— Morte ? non, prêtez-moi l'oreille, ouvrez les yeux. J'étais morte en naissant, mais ce jour me délivre, Et mille nouveaux-nés ont moins d'heures à vivre Que je ne compterai de siècles dans les cieux !
— Tu vis ! qui l'a permis ? Par quels juges absoute, OfFenses-tu mon seuil de ton pied criminel ?
O Seigneur ! n'est-il plus de lois dans Israël ? O peuple ! n'est-il plus de pierres sur la route ?
— Un nouveau laboureur ensemence les champs Le Fils pardonne à ceux que le Père châtie, Et pour que son Eglise, un jour, en soit bâtie, Les cailloux du chemin ne seront plus méchants.
Ses seins noirs et luisants, dressés sur sa poitrine» Ont lair des deux moitiés d'un boulet de canon ; Aux coins de son nez plat« passé dans la narine, Pendille, — et c'est ma joie ! — un fragment de chaînon,
Ses cheveux courts, tressés, ont Taspect de la laine; Sa prunelle se meut, noire, sur un fond blanc. Humide, transparent comme la porcelaine ; Et son regard vous suit, placide, doux et lent.
Ses membres sont ornés de bracelets de graines Eclatantes ; elle a des joyaux plus coquets : Pour lui faire un manteau comme en portent les reines. J'ai tué dans les bois plus de cent perroquets !
Moi seul l'ai tatouée ! et moi seul sur sa joue Ai peint en vermillon de bizarres oiseaux, Ou bien, à l'ocre jaune, une charmante roue.
Chef grave, j'ai construit son ombrelle en roseaux
Pour vos maigres tailleurs j'ai gardé peu d'estime : La peau d'un buffle noir enveloppe mes reins, Et sur son cuir tanné j'inscris chaque victime De mazagaie où flotte une touffe de crins !
Notre couple effirayant en tous lieux a la vogue ; On le cite à la danse, au festin, au combat ; Nul ne sait mieux que nous conduire une pirogue Sur les flots encombrés de nasses du Saubat.
Ma négresse est mon dieu ! je Tavoue à voix basse ; Et, quand j'ai vendu deux défenses d'éléphant, Je lui verse du rhum à pleine calebasse, Et pendant qu'elle boit je porte son enfant.
Alors, je suis heureux ! Je hurle en vrai sauvage ! Mes trois colliers de dents rendent un son hideux ! Je bondis! et mon cœur ne voit plus le rivage Où vit, en m'oubliant, une femme aux yeux bleus.
Un poète sinistre : Paul Verlaine.
Les tireurs d'horoscope disent :« Ceux qui sont nés sous le signe de Saturne se complaisent dans les idées lugubres, car ils sont grondeurs, chagrins, mornes. Ils rient rarement et passent volontiers leur vie auprès des lieux humides et sur le bord des étangs et des sombres lacs . » Les premiers vers de Paul Verlaine portèrent la nom de Poèmes Saturniens : ils étaient bien nommés. Une humeur noire, inquiète, bizarre-
ment amoureuse de la peur et de la mort, ricanait dans ces courtes pièces d'un art très volontaire et très subtil. Et si visible qu'y fût l'influence de Charles Baudelaire, on était bien forcé d'y reconnaître aussi une saveur perverse, très personnelle. Depuis, d'autres ouvrages du même poète témoignèrent d'une meilleure santé intellectuelle; et dans les Fêtes Galantes par exemple il a montré une grâce tout à fait exquise et des sourires presque sincères. Il dit à une femme :
Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur L'amo\ir vainqueur et la vie opportune, Ils n ont pas lair de croire à leur bonheur, Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune de Watteau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les sirbres
Et sangloter d'extase les jets d'eau,
Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres,
Ecoutez ces deux strophes sur une statuette de faune qui se dresse dans un parc :
Un vieux faune de terre cuite Rit au centre des boulingrins, Présageant sans doute une suite Mauvaise à ces instants sereins
Qui m*ont conduit et t'ont conduite.
Mélancoliques pèlerins, Jusqu a cette heure dont la fuite Tournoie au'^on des tambourins.
Mais, malgré ces sourires d*un instant, d'ailleurs mélancoliques, les mornes rancœurs de naguère et les rêveries funèbres n'ont pas tout à fait abandonné le poète. Sous son regard persistant, les beaux jeunes hommes et les faciles jeunes femmes des parcs enchantés dépouillent bientôt le satin de leur peau et For de Idiir chevelure. Ce sont des spectres qui s'enlacent dans le mystère des ramures. Les danses deviennent macabres. Un reste d'élégance complique étrangement la hideur, et Ton voit dans le tournoie-
ment des rondes des pans de linceul s*envoler avec une coquetterie de jupe repoussée du talon.
J'arrive à Tun des artistes les plus étranges de ce temps, à l'un de ceux que la raillerie a le moins épargnés, que, pour un peu. Ton eût traité de fou malgré sa parfaite raison évidente.
J'entends Stéphane Mallarmé.
Tout d'abord, il importe d'établir une distinction. Dans ce poète il y a deux poètes :
celui de jadis et celui d'à présent. Déjà très subtil autrefois, chercheur des singularités du rêve, et des raffinements infinis, il était cependant d'une clarté parfaite et vous entendrez avec plaisir (entendre, dans les deux sens du mot) quelques-uns- des premiers poèmes de notre ami.
Voici d'adorables strophes sur la création des fleurs.