‹ La légende du Parnasse contemporainChapitre 35 sur 36 · LES FLEURS · texte numérisé non relu

LES FLEURS

Des avalanches d'or du vieil azur, au jour Premier, et de la neige éternelle des astres, Mon Dieu, tu détachas les grands calices pour La terre jeune encore et vierge de désastres.

Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin, Et ce divin laurier des âmes exilées Vermeil comme le pur orteil du séraphin Que rougit la pudeur des aurores foulées ;

L'hyacinthe, le myrte à Tadorable éclair, Et, pareille à la chair de la femme, la rose Cruelle, Hérodiade en fleur du jardm clair.

Celle qu*un sang farouche et radieux arrose !

Et tu fis la blancheur sanglotante des lys Qui, roulant sur les mers de soupirs qu'elle efHeure, A travers Tencens bleu des horizons pâlis Monte rêveusement vers la lune qui pleure !

Hosannah sur le cistre et sur les encensoirs. Notre Père, hosannah du jardin de nos Limbes! Et finisse Técho par les mystiques soirs.

Extase des regards, scintillement des nimbes!

O père, qui créas, en ton sein juste et fort. Calices balançant la future fiole, De grandes fleurs avec la balsamique Mort Pour le poète las que la vie étiole.

Ecoutez encore cet amer et déchirant poème:

292 LA LÉGENDB

LES FSNATRES

Las du triste hôpital et de Tencens fétide Qui monte en la blancheur banale des rideaux Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide, Le moribond, parfois, redresse son vieux doS;

Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture Que pour voir du soleil sur les pierres, coller Les poils blancs et les os de sa maigre figure Aux fenêtres qu*un beau rayon clair veut hâler.

Et sa bouche, fiévreuse et d*azur bleu vorace, Telle, jeune, elle alla respirer son trésor, Une peau virginale et de jadis I encrasse D un long baiser amer les tièdes carreaux d*or.

Ivre, il vit, oubliant Thorreur des saintes huiles. Les tisanes, l'horloge et le lit infligé, La toux. Et quand le soir saigne parmi les tuiles, , Son œil, à lliorizon de lumière gorgé.

Voit des galères d'or, belle comme des cygnes. Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir En berçant Téclair fauve et riche de leurs lignes Dana un grand nonchaloir chargé de souvenir 1

Ainsi, pris du dégoût de Thomme à lame dure.

Vautré dans le bonheur, où tous ses appétits Mangent, et qui s*entête à chercher cette ordure Pour Tofirir à la femme allaitant ses petits,

Je fiiis et je m'accroche à toutes les croisées D'où l'on tourne le dos à la vie, et, béni, Dans leur verre lavé d'éternelles rosées Que dore le matin chaste de l'Infini,

Je me mire et me vois ange I Et je meurs, et j aime — Que la vitre soit l'art, soit la mysticité, — Â renaître portant mon rêve en diadème, \

Au ciel antérieur où fleurit )a Beauté !

Mais, hélas! Ici-bas est maître : sa hantise Vient m'écœurer parfois jusqu'en cet abri sûr. Et le vomissement impur de la bêtise Me force à me boucher le nez devant l'azur.

Est-il moyen, mon Dieu qui voyez l'amertume, D'enfoncer le cristal par le monstre insulté. Et de m'enfuir, avec mes deux ailes sans plume, — Au risque de tomber pendant l'éternité ?

Je ne puis pas vous lire toutes les premières poésies de Stéphane Mallarmé ; mais les mor-

œaux que vous venez d^entendre ne suffisentils pas à révéler un adorable et délicat esprit, un peu tourmenté sans doute, mais si clair et si précis dans l'expression même des plus fugitives rêveries ?

Je ne chercherai pas à dissimuler que Stéphane Mallarmé a quelque peu modifié sa manière primitive, et qu'il s'est rendu moins aisément intelligible, surtout dans une églogue sensuelle, très païenne et si moderne, qu'il a intitulée Vaprh-midi d'un Faune. Raconter ce poème ? il serait plus aisé peut-être de noter le chant d'un rossignol. L'impression qu'on en garde, c'est d'avoir été Faune soi-mèn^e, de s'être mêlé aux voix des eaux amoureuses ; aux langueurs de l'heure fauve, à la luxure des roseaux souples qui gardent depuis la disparition des baigneuses la forme d'un enlacement vide, et l'on est sur le point de s'écrier avec le rôdeur des marécages siciliens :

Tâche donc, ô maligne Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m^attends; Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps Des déesses, et par d'adorables peintures, Enlever à leur ombre encore des ceintures.

Ainsi quand des raisins j'ai sucé la clarté, Pour bannir un regret par ma feinte écarté.

Rieur, j élève au ciel d'été la grappe vide, Et soufflant dans ses peaux lumineuses, avide D'ivresses, jusqu'au soir je regarde au travers.

O nymphes, regonflons des souvenirs divers !

Ces vers, où est rendue avec un art infini une image exquise et muve, sont de ceux qui font croire que Stéphane Mallarmé parle une langue à peine compréhensible.

Je dirai toute ma pensée :

La vérité me semble que l'auteur de r Aprèsmidi d'un Faune est ce qu'on appelle au collège un « auteur difficile ». Il exige, pour être entendu, une certaine application d'esprit. Par suite de sa faculté de percevoir les plus lointaines analogies, et par une légitime horreur de la banalité, il abonde en images singulières dans leur justesse, consent à des inversions, se complait dans des tours de phrase d'un maniérisme curieux. De là, des surprises pour le lecteur qui, s'il est intelligent, relit et comprend, ou qui, dans l'autre cas, proclame : c'est obscur !

Eh bien, non! ce n'est pas absolument obscur; c'est étrange, subtil, ténu, tourmenté, nouveau, rare, mais clair, oui, clair ! pour quiconque consent à s'eflforcer un moment. Quoi ! les inventions d'un délicat esprit, lestendresses d'un cœur discret, sont-elles choses si communes qu'elles ne vaillent pas la peine d'être cherchées ? Tout lecteur lettré doit être un peu le faune de ces nymphes, les Idées. Lorsqu'elles tiennent, les coquettes, à se faire quelque peu désirer, prêtezvous à leur manège aimable. Poursuivez-les:

elles vont se rendre. Et l'exaspération du désir augmentera les délices.

En somme, nous concevons, mes amis et moi, sans nous y conformer, le système poétique de Stéphane Mallarmé. Alfred de Musset enviait, lui, poète, la langue du musicien :

Douce langue du cœur, la seule où la pensée.

Cette vierge craintive et d'une ombre ofFenbée, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux.

Cette langue est sœur de la musique parlée que l'on entend dans V Après-midi d'un Faune. Mais la pensée de Stéphane Mallarmé lève son voile pour qui l'aime et lui sourit délicieusement.

Je le répète: dans ces rapides réflexions je n'étudie que les poètes qui firent partie du premier mouvement parnassien et non ceux qui vinrent s'y rallier plus tard. Cest ainsi que je dois omettre des poètes tels qu'André Theuriet, Anatole France, Jean Aicard et bien d'autres. Mais grâce à Dieu, nous comptons Armand Silvestre parmi nos premiers compagnons, et je puis vous parler de lui avec tout l'enthousiasme qu'il est digne d'inspirer.

Le premier livre d'Armand Silvestre a paru avec une préface de George Sand. George Sand disait: «Voici de très beaux vers. Passant, arrête-toi, et cueille ces fruits brillants, parfois étranges, toujours savoureux et d'une senteur énergique. » Et plus loin: « C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-àdire l'enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même, qu'on pourrait appeler le Spifitualiste malgré lui, car, en étreignant cette beauté physique qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il donc ? de n'avoir pas d'âme. Ceci est curieux, et continue, sans la

faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle. Ceci est aussi une fatalité de l'homme moderne. C'est en vain qu'il invoque ou proclame Vénus Aphrodite. Ce rêve de poète, qui embrasse ardemment le règne de la chair, ne pénètre pas dans la vie réelle de l'homme qui vit dans le poète. Platon et le chistianisme ont mis dans son âme vingt siècles de spiritualisme qu'il ne lui est pas possible de dépouiller, et quand il a épuisé toutes les formes descriptives pour montrer la beauté reine du monde, et toutes les couleurs de la passion pour peindre le désir inassouvi, il retombe épuisé pour crier à l'idéal terrestre : Tu n'aimes pas ! »

Voilà qui est justement et admirablement dit. L'amour eflfréné pour la beauté physique, mêlé de rancœurs et d'angoisses, et d'élancements peut-être involontaires vers un autre idéal, c'est là toute l'œuvre d'Armand Silvestre.

Écoutez :

Uespérance au tombeau descend inassouvie ;

Et la mort nous étreint entre ses bras jaloux. Sans briser cette foi que nous portons en nous, D'une force d*aimer qui survit à la vie.

N'est-il pas vrai que la non satisfaction des joies que donne la seule matière, que le désir déchirant d'un au-delà, quel qu'il soit, est visible dans ces magnifiques vers ?

Et si la beauté de la femme ne parvient pas à étancher la soif d'idéal qui dévore Armand Silvestre, la nature extérieurement considérée ne l'apaise pas davantage. C'est en vain qu'il s'exta" siéra devant les nuits, devantles auror3s,en vain qu'il voudra se contenter du Beau inanimé ; malgré lui-même, ce qu'il cherchera dans la création ce sera la vie spirituelle d'un être ou des êtres. Il la poursuivra partout. S'il chante les grands chênes,

C'est qu'ils portent en eux, les arbres fraternels, Tous les débris épars de Thumanité morte.

Dans les broussailles, il croit sentir revivre Un peu de ce qui fut autrefois notre cœur.

Il dit en parlant des sources:

Parfois, au sortir des feuillées, L'œil clair des sources m'a troublé.

3oO LA LÉGENDE

Il ajoute:

— L'eau regarde : — et Taurore éveille, Dans ce regard lent et discret, Comme Tétonnement secret D un jeune esprit qui s'émerveille.

Et les étoiles aussi le regardent. De quel regard terrible ! Écoutez le poème intitulé : les Astres, où se montrent si admirablement les qualités principales d*Armand Silvestre: la magnificence des images, l'ample et profonde harmonie des vers.

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