DEUXIEME CONFERENCE
vous ai dit dans ma dernière causerie que nous parlerions aujourd'hui de la Revue fantaisiste qui fut le premier des journaux parnassiens, et j*ai dû vous avertir que son histoire serait à la fois très sérieuse et très frivole. Très frivole surtout. Incomplet encore en ce temps-là, composé de quelques jeunes hommes, presque des enfants, non soumis à la grave direction des maîtres, le groupe des poètes nouveaux se distinguait surtout par la témérité des opinions, et
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par l'impertinence aussi de l'attitude. C'est alors que nous méritâmes sans doute les railleries de la critique et du public, railleries oubliées maintenant que la bonne entente de la poésie et du journal, de la chronique et du conte poétique sont un fait accompli. J'ai donc tout d'abord à vous demander quelque indulgence pour le récit de nos premiers commencements.
Quelques-uns d'entre ceux qui m'écoutent se souviennent-ils encore de la petite Revue, fraîche, téméraire, jolie, à la couverture pimpante, dont nous étions les extravagants Buloz dans l'âge invraisemblable où Chérubin se borne encore à embrasser l'écorce des arbres? Aujourd'hui les bibliophiles la recherchent fort et ne la trouvent que difficilement. En voici un numéro. N'est-ce pas qu'elle était d'un aspect agréable et qu'elle semble toute jeune, quoique si vieille déjà ?
La Revue fantaisiste était la Revue bien nommée. Toutes les ardentes et folles audaces, elle les avait ; narguant les pédantismes et les sottises, pouffant de rire au nez des conventions, ne comprenant ici-bas que deux choses, qui sont tout, à la vérité, la Poésie et la Joie ! Pour moi,
malgré tous ses défauts, que je sais mieux qu'aucun autre, je ne puis jamais songer à elle sans un doux tremblement au cœur et sans un sourire de tendresse, comme un homme qui, au milieu des angoisses et même du bonheur, se souvient de sa première amourette.
J*y pense aussi avec fierté.
Car elle eut, cette folle, le courage magnanime et qui parut étrange de faire Témeute des vers, des véritables vers, contre ce roi, le Sentimentalisme élégiaque, et cette reine, la Fautede-français ; car, adoratrice effrénée du génie et de la passion, elle célébra de toutes ses chansons de jeune oiseau le Maître suprême, alors exilé, et eut ses soirs â! Hernani pendsint les représentations des Funérailles de Vhonneur d'Auguste Vacquerie ; car elle eut la gloire d'être approuvée et patronnée par ces hauts et purs esprits, Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Théodore de Banville, et l'honneur de rechercher ou d'accueillir, de révéler à ce petit nombre qui est bientôt le grand nombre, la plupart des jeunes talents que la France admire aujourd'hui. Pour ne point parler des poètes, — elle eut tous les poètes, — c'est sous la couverture
satinée et couleur d*or de la petite Revue, qu'Alphonse Daudet, peu illustre en ce tempslà malgré son livre des Amoureuses^ publia quelques-unes de ses exquises fantaisies, que Jules Claretie glissa presque hésitant ses toutes premières lignes, — une petite idylle intitulée : les Amours d'une Cétoine , — et que Léon Cladel, farouche improvisateur, mais quel artiste à présent ! enferma, ainsi qu'on met les tigres en cage, ses plus formidables nouvelles qui mordaient et déchiraient les feuillets.
Le bureau de la Revue fantaisiste, passage des Princes, alors passage Mirés, était un lieu passablement extraordinaire.
Des tentures de perse verte et rose qui riaient à Tœil avec un air de prairie s étonnaient de l'acajou des armoires et des tables; une chaise longue, au fond, qui ne s'ennuyait pas toujours, boudait le fauteuil de cuir et les cartonniers pleins de manuscrits ; presque un salon, qui aurait bien voulu être un boudoir.
C'était laque, tous les jours, l'âprès-midijVers
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trois heures, venaient Théodore de Banville, nous offrant dans sa bonté de jeune maître les éblouissements de sa verve lyrique et parisienne, Orphée et Balzac mêlés; Charles Asselineau, aux cheveux doux, longs, déjà gris, ayant aux lèvres ce sourire ironique et tendre que Nodier seul avant lui avait eu ; Léon Gozlan, qui daignait nous prêter Tappui de sa renommée ; Charles Monselet, Jules Noriac, Philoxène Boyer, .plein du rêve de Shakespeare, et Charles Baudelaire, svelte, élégant, un peu furtif, presque effrayant à cause de son attitude vaguement efifrayée, hautain d'ailleurs, mais avec grâce, ayant le charme attirant du joli dans l'épouvante, l'air d'un très délicat évêque, un peu damné, qui aurait mis pour un voyage d'exquis habits de laïque, — Son Eminence Mgr Brummel! Il nous apportait ses merveilleux poèmes en prose qui comptent parmi les pages les plus parfaites de la littérature française. Là aussi, Albert Glatigny, avec sa vagabonde faconde, un poing sur la hanche, la cravate défaite, le gilet trop court, — ô ignorance entêtée des bretelles ! — nous récitait, ayant aux lèvres son rire de jeune faune amaigri par les tendresses des
nymphes, ses amoureuses strophes aux rimes retentissantes comme de francs bruits de baisers.
Mais, il faut bien l'avouer, je vous ai demandé votre indulgence I ce n'était pas toujours de littérature que Ton s'inquiétait au bureau de la Revue fantaisiste ; quelques-uns d'entre nous mêlaient aux choses de l'esprit les choses du cœur.
Il y avait au seizième siècle une coutume charmante: les faiseurs d'odes et dé sonnets manquaient rarement de faire placer à la première page de leur livre le portrait de la belle personne en l'honneur de laquelle ils avaient rimé leurs sonnets et leurs odes. C'est ainsi que Ronsard nous a conservé les traits d'Hélène et de Cassandre. Eh bien ! si ceux que l'on appelait alors les Fantaisistes avaient voulu se conformer à la coutume de la Renaissance, je crois, i
en vérité, que, pour les portraits, ce n'est pas i
les modèles qui eussent fait défaut ! Il n'est pas défendu d'employer la dix-huitième année à regarder sourire des lèvres et bleuir des regards. Plus d'une fois, le soir venu, après les graves maîtres partis, il arriva aux très jeunes poètes, — soyez cléments, tout cela est si loin ! — d'entrer dans le salon de perse rose et verte accom-
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pagnés de Muses qui peut-être ne savaient pas l'orthographe, mais qui riaient bien aux bouches diseuses de vers avec les rimes de neige de leurs trente-deux dents I
Cependant le souci passionné de Tart était en nous déjà.
Avant de vous parler de ceux de nos compagnons de la lutte qui firent leurs premières armes à la Revue fantaisiste, je veux m*occuper d*un homme extraordinaire qui a soulevé autour de son œuvre et de lui-même tant d'enthousiasmes et de colères, et qui a mérité les colères presque autant que les enthousiasmes.
Il s'agit de Richard Wagner.
Car, au moment même où les abonnés de rOpéra allaient siffler Tannkduser, le nom . de Richard Wagner figurait parmi ceux des collaborateurs de la Revue fantaisiste. Que voulezvous ? Les Parnassiens ont toujours été des gens fort étranges, et c'est une de leurs manies les plus invétérées que de chercher, de découvrir, d'admirer, d'exalter, un peu avant les autres,
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et lorsqu'il y a encore quelque péril à le faire, Taudacieux génie des novateurs. Donc les premiers Parnassiens furent, avec Champfleury et Gasperini, les premiers Wagnéristes. Il eût été extraordinaire que ce ridicule leur manquât.
Je n'ignore pas qu'il est assez difficile de prononcer le nom de Richard Wagner sans éveiller, encore, certaines susceptibilités, sans doute légitimes ! Cependant, écoutez-moi...
Oui, cela est vrai, et je l'ai dit un des premiers, Richard Wagner a écrit contre la France, contre Paris assiégé et vaincu, une pantalonnade abjecte et stupide. Aucun Allemand, si ce n'est Henri Heine, qui était un Parisien, n'a jamais eu ce que nous appelons de l'esprit. Et lui, Richard Wagner, l'énorme Germain, chez qui la lourdeur fait partie de la grandeur, il s'est avisé de vouloir faire le plaisantin, et dans quel moment, juste ciel ! Nous nous tordions d'angoisse, il sautelait sur nous, cet éléphant, en se donnant des airs d'écureuil. Et quand, dans la ville affamée, les hommes étaient rouges de sang et noirs de poudre, il se moquait du fard rose et de la poudre de riz de nos femmes. Je vous le dis : c'est hideux.
Oh ! je n'ignore pas ce qu'on peut répondre.
Notre pays avait été injuste pour Richard Wagner et cruel pour son œuvre. Sans parler de l'inqualifiable soirée de Tannkduser, il faut songer aux premières années de la jeunesse de Richard Wagner, passées à Paris dans la misère et dans l'abandon. Mourant de faim, l'auteur de Tristan et IseuU a réduit pour deux cornets à piston la partition de la Favorite, Chef des chœurs au théâtre des Variétés, il mit des notes sous ces paroles : Dansons ^ dansons Le joyeux rigodon, et, la chose faite, on le chassa du théâtre, sous le prétexte qu'il ne savait pas la musique. Un jour il offrit au grand Opéra de Paris son poème le Vaisseau fantôme ; on le trouva passable et on l'acheta 5oo francs, mais à la condition expresse qu'il n'en écrirait pas la musique; et un peu plus tard, le Vaisseau fantôme, signé par un auteur dramatique que je ne nomme pas, parce qu'il est mort, et mis en musique par un compositeur qu'il est inutile de nommer, parce qu*il n'a jamais vécu, était représenté à l'Académie de Musique. Richard Wagner assistait à cette représentation. Pour payer sa place, il avait vendu son chien à un voyageur anglais rencontré dans une gare de chemin de fer I
Mais qu'importent les injustices, les misères, les mépris I Est-ce qu'un artiste de la valeur de Richard Wagner n'aurait pas dû se maintenir au-dessus des niaises rancunes pardonnables à peine aux esprits ordinaires ? Ah ! si, la guerre survenant, il se fût borné, lui, Allemand, à nous haïr, nous, Français, d'une haine de patriote, nous n'aurions rien à lui reprocher et, en lui rendant haine pour haine, franchement, nous n'aurions pas été contraints à le mépriser. Hélas 1 il a été coupable de cette triste chose, l'outrage aux vaincus, et il a fait pis encore. De toutes nos gloires, il en est une, grâce à Dieu, qui demeure inattaquée ; oui, inattaquée ! car certaines injures sont comme si elles n'existaient pas, et le vent en a emporté bien d'autres. Eh bien, cette gloire sans tache, Richard Wagner a tenté de la souiller. Lui, le plus grand des musiciens, il a essayé de bafouer Victor Hugo, le plus grand des poètes. Vous connaissez assez la vénération que nous inspire le maître des maîtres, pour comprendre quelle dût être notre douleur et notre rage.
Mais, parce que la sympathie était morte, l'admiration devait-elle s'éteindre ? Est-ce qu'une
brochure de vingt pages devait annuler douze partitions? Est-ce que cette farce inepte, /« Capitulation de Paris, supprimait ce prodigieux chefd'œuvre : Tristan et Iseult ? Nous pensâmes que non. Un jour, je m'en souviens, je dînais à Pesth chez un banquier hongrois.
Il était juif et haïssait Wagner à cause d'un livre de celui-ci sur les juifs ; mais il était musicien, et il admirait Wagner à cause des Maîtres chanteurs. Il me montra dans son cabinet un buste du maître allemand auquel il avait mis une couronne de lauriers sur la tête — et une corde au cou ! Nous crûmes qu'il convenait de penser comme ce juif hongrois, qu'il fallait admirer et détester l'auteur de Lokengrin, cesser d'être son ami sans cesser d'être son apôtre, et se borner à ne plus lui tendre les mains qui l'applaudissaient.
Telle fut notre attitude, après l'outrage, tant que Richard Wagner a vécu. A Bayreuth, il y a deux ans, nous avons considéré de loin, dans son apothéose, le créateur de Parsifal, et nous avons passé devant sa maison, autrefois familière, sans frapper à la porte...
Mais, maintenant, la mort est venue. EUe^ . .
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met déjà son ombre sur les tristesses et les haines. C est d'oubli autant que de toile que sont faits les linceuls. Grâce à la tombe refermée, nous avons le droit et même le devoir de choisir entre nos souvenirs. Oui, je le crois, nous pouvons ne pas nous rappeler que l'incomparable poète-musicien fut le misérable insulteur de nos défaites et de nos gloires. Pour moi, je ne sais plus qu'il m'a fallu, hélas ! le mépriser et le haïr. Je le revois tel que je l'ai connu jadis, avant les années terribles, au jour des enthousiasmes sans restriction, je me reprends à l'aimer comme je l'aimais alors et je salue son glorieux front mort.
Ceci dit, je pense qu'il ne sera pas sans intérêt de donner quelques détails sur la personnalité très curieuse et assez peu connue de l'homme de génie qui n'est plus. C'est à Lucerne surtout qu'il me fut donné de le connaître intimement. A Paris déjà — à propos de la Rgvtiâ fantaisiste — j'avais eu occasion de le voir chez lui, rue d'Aumale, si j'ai bonne mémoire. Mais c'avait été peu de temps avant la première représentation de Tannhduser à l'Opéra ; tourmenté par ^mille tracasseries, par des a misérabilités »,
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comme il disait, il en était arrivé au dernier degré de Texaspération nerveuse. Un chat en colère, hérissé, toutes griffes dehors. Le moment était mal choisi pour lier connaissance avec lui, et d'ailleurs mon extrême jeunesse eût été un obstacle à une familiarité un peu intime. Mais, quelques années plus tard, Richard Wagner moins irrité, sinon calme, — car il ne fut jamais calme ! — habitait près de Lucerne, à Tribchen, avec celle qui allait devenir sa femme, dans une solitude paisible, favorable aux épanchements. Quand le train s'arrêta devant la gare, le cœur me battait bien fort, et je pense pouvoir dire que Villiers de TIsle-Adam, mon compagnon de voyage, n'était pas moins ému.
Cependant, nous n'étions pas des inconnus pour Wagner ; et comme il n'ignorait pas que nous combattions avec ardeur pour le triomphe de ses idées et de son œuvre, nous avions l'espérance d'une réception cordiale et bientôt de quelque sympathie.
A peine descendus de wagon, nous vîmes un grand chapeau de paille, et, dessous, une face pâle dont les yeux regardaient à droite, à gauche, très vite, avec un air Je chercher.
C'était lui. Intimidés, nous le considérions sans oser faire un pas.
Il était petit, maigre, étroitement enveloppé d*une redingote de drap marron, et tout ce corps grêle, quoique très robuste peut-être, — Tair d*un paquet de ressorts, — avait) dans l'agacement de l'attente, le tremblement presque convulsif d'une femme qui a ses nerfs. Mais le haut du visage gardait une magnifique expression de fierté et de sérénité. Tandis que la bouche aux lèvres très minces, pâles, à peine visibles, se tordait dans le pli d'un sourire amer, le beau front, sous le chapeau rejeté en arrière, le beau front vaste et pur, uni, entre des cheveux très doux, déjà grisonnants, qui fuyaient, montrait la paix inaltérable de je ne sais quelle immense pensée, et il y avait dans la transparence ingénue des yeux, des yeux pareils à ceux d'un enfant ou d'une vierge, toute la belle candeur d'un rêve inviolé.
Dès qu'il nous vit, Richard Wagner frémit des pieds à la tête avec la soudaineté d'une chanterelle secouée par un pizzicato, jeta son chapeau en l'air avec des cris de bienvenue, faillit danser de joie, se jeta sur nous, nous
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sauta au cou, nous prit par le bras et, remués, bousculés, emportés dans un tourbillon de gestes et de paroles, nous étions déjà dans la voiture qui devait nous conduire à l'habitation du maître.
Pendant bien des années j*ai dû perdre, à cause de Todieuse brochure, le souvenir des quelques semaines passées presque tout entières dans rhospitalière maison ; mais j'ai dit pourquoi il me semble que j'ai le droit de m'en souvenir maintenant.
Le matin, après un repas rapide, nous quittions notre hôtel où l'on nous considérait fort à cause de nos visites chez Richard Wagner. Je me rappelle même à cette occasion un quiproquo assez plaisant. Chaque fois que nous descendions l'escalier, avec une jeune femme que nous avions l'honneur d'accompagner dans ce voyage, les domestiques accouraient, faisaient la haie, s'inclinaient jusqu'à terre devant nous. Le patron lui-même, avec l'air du plus profond respect, nous faisait escorte jusqu'à notre voiture, et une fois il voulut à toute force nous baiser les mains. Qui diantre .pouvait nous valoir de tels hommages? Remarquez que nous
logions fort simplement dans trois petites chambres au quatrième étage de Fhôtel du Lac, et que nous portions des habits d'une somptuosité modérée. Et dans la ville aussi il y avait sur notre passage des saluts, des chuchotements, des groupements de têtes découvertes. Mieux encore, quand nous allions à Tribchen, en barque, par le lac, d'autres barques pleines d'Anglais nous suivaient jusqu'au promontoire où s'élevait la maison de Wagner, et là les Anglais attendaient jusqu'au soir, sur l'eau, avec une patience entêtée! Tant d'empressements et d'obséquiosités finirent par nous agacer un peu, et, une fois, nous dîmes tout net au patron de l'hôtel que nous voulions être traités comme de pauvres diables de voyageurs que nous étions. Mais alors cet homme sagace prit un air très entendu et se tournant vers moi : « Sire, dit-il, il sera fait selon les désirs de Votre Majesté, et, puisqu'elle l'exige nous respecterons son incognito. 3> Ma Majesté! vous pensez si nous pouffâmes de rire. La vérité, c'était que notre voyage à Luceme avait coïncidé avec l'annonce dans les journaux de l'arrivée prochaine du roi de Bavière et que l'on me prenait pour le roi
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Louis, que je devais plus tard appeler le Roi Vierge, tandis que Ton prenait Villiers de l'Isle- Àdam pour le prince Taxis. Quant à notre jeune compagne de route, on croyait fermement qu'elle n'était autre que Madame Patti, venue à Luceme pour étudier un opéra de Richard Wagner, et c'était dans l'espérance de l'entendre que les Anglais rôdaient le soir autour du promontoire de Tribchen ! Nous eûmes toutes les peines du monde à détromper les braves gens de l'hôtel et à obtenir qu'on ne nous rendît pas les honneurs royaux.
Chez Wagner, les journées étaient charmantes. A peine entrés dans le jardin, les aboiements d'un énorme chien noir, avec des rires d'enfant sur le perron, saluaient notre arrivée, et le poète-musicien, à la fenêtre, agi tait en signe de bienvenue son béret de velours noir. Plus d'une fois, notre visite matinale le surprit dans le costume étrange que lui prêtait la légende : redingote et pantalon de satin d'or tout broché de fleurs de perles ; car il avait l'amour passionné des lumineuses étoffes qui s'étendent comme des nappes de feu, ou s'écroulent en splendides cassures. Les velours
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et les soies abondaient dans son salon, dans sa chambre de travail, par tas qui bouffent ou par traînes torrentielles, n'importe où, sans prétexte de meubles, sans autre raison que leur beauté, pour donner au poète Tenchantement de leur lumineux incendie.
En attendant le dîner toujours servi à deux heures précises, la causerie commençait dans le salon vaste et clair où tout Tair des montagnes et des lointains mouillés entrait par quatre fenêtres ouvertes. Quelquefois, nous étions assis, nous, mais lui, jamais ! Non, il ne me souvient pas de l'avoir vu assis une seule fois, si ce n'est au piano ou à table. Allant, venant par la grande pièce, remuant les chaises changeant les fauteuils de place, cherchant dans toutes ses poches sa tabatière toujours perdue, ou ses lunettes qui étaient quelquefois accrochées aux pendeloques des candélabres, mais qui n'étaient jamais sur son nez, empoignant le béret de velours qui lui pendait sur l'œil gauche avec l'air d'une crête noire, le triturant entre ses poings crispés, le fourrant dans son gilet, le retirant, le replaçant sur ses cheveux, il parlait, il parlait ! Il parlait de Paris souvent.
Il n*était/fls encore devenu injuste envers notre pays. Il aimait la ville où il avait souffert, où il avait espéré ; il s'informait avec des tendresses et des inquiétudes d exilé des quartiers où il avait logé et qui avaient été bien modifiés peut-être par les constructions nouvelles. J'ai vu ses yeux se mouiller de larmes à cause d'une maison dont il se souvenait, au coin d'une rue, et qu'on avait démolie. Puis il s'envolait dans des emportements: sublimes images, calembours, barbarismes, un flot incessant, toujours heurté, toujours renouvelé, de paroles superbes, tendres, violentes ou bouffonnes. Et tantôt riant à se décrocher la mâchoire, tantôt s'attendrissant jusqu'aux pleurs, tantôt se haussant jusqu'à l'extase prophétique, il mêlait tout dans son extraordinaire improvisation : les drames rêvés, Parsifaly le roi de Bavière, qui n'était pas un méchant garçon, les tours que lui jouaient les maîtres de chapelle juifs, les abonnés qui avaient sifflé Tannhàuser, Mme de Metternich, Rossini, « le plus voluptueusement doué des musiciens, » ces gueux d'éditeurs, la réponse qu'il voulait faire à la Gazette (TAugsbourg, le théâtre qu'il ferait bâtir sur une colline près d'une ville
etoùviendraientdetous les pays tous les peuples, Sébastien Bach, M. Auber qui avait été très gentil pour lui, son projet d'écrire une comédie intitulée h Mariage de Luther, et vingt anecdotes: histoires de sa vie politique à Dresde ; les belles chimères de son enfance,sesescapades> le soir, pour aller voir de loin, du dernier rang du parterre, le grand Weber conduire Torchestre ; Mme Schrœder-Devrient, le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir de son existence, — admirable, admirable, et chère, chère femme ! disait-il avec un sanglot, — et la mort de Schnorr qui avait créé Tristan; et, alors, quand il avait prononcé ce nom Tristan, c'était une furieuse exaltation de tout son être vers rétemité fiévreuse de l'amour dans la mort, quelque chose comme la conception d'un néant frénétique I Nous, cependant, étourdis^ éperdus, riant avec lui, pleurant avec lui, extasiés avec lui, voyant ses visions, nous subissions comme dans un tourbillon de poussière et de tempête ensoleillées l'épouvante et le charme de son impérieuse parole !
Après vous avoir parlé de Richard Wagnei homme, je voudrais bien étudier Richard
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Wagner génie, vous montrer Tœuvre après avoir esquissé la personnalité. Cette étude nous entraînerait trop loin ; qu'il me soit permis de dire quelques paroles seulement ; et, ces paroles, je les adresse particulièrement â ceux d'entre mes auditeurs qui ne sont pas encore familiers avec ce qu'on appelait la musique de t avenir ^ du temps où on nous appelait les Parnassiens.
Si vous êtes dépourvus de parti-pris, si vous cherchez dans les grands spectacles artistiques quelque chose de plus que le plaisir de l'oreille et des yeux, si vous osez blâmer certains grands compositeurs italiens de leur paresse et quelques grands compositeurs français de leurs con. cessions, si le drame lyrique, tel qu'il fut permis à M. Scribe de le concevoir, ne satisfait pas entièrement vos aspirations, si vous êtes pleins d'un enthousiasme sincère pour le vrai art dramatique qui a donné le Pfotnétkée enchaîné à la Grèce, Macbeth à l'Angleterre et les But graves à la France, entrez résolument dans l'œuvre de Eichard Wagner, et, en vérité, d'admirables jouissances, accrues par le charme de la surprise, seront le prix de votre initiation.
Par Taudaceet la simplicité de ses conceplions
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tragiques, par son intime connaisisance des passions humaines, par son vers musical, par sa musique poétique, par Tintervention d'une nouvelle forme mélodique qu'on a appelée la mélodie continue et qui fait que le chanteur chante sans avoir Tair de le faire exprès, par son merveilleux orchestre qui joue à peu près le rôle du chœur dans la tragédie antique et qui, toujours mêlé à l'action, la corrobore, l'explique, en centuple l'intensité par des rappels analogues ou antithétiques à chaque passion, à chaque caractère du drame, Richard Wagner, vous transportera extasiés dans un milieu inconnu, où le sujet dramatique, vous pénétrant avec une puissance incomparable par tous les sens à la fois, vous fera subir des émotions encore inéprouvées !
Un des premiers hommes qui se révélèrent à la Revue fantaisiste ^ ce fut, je l'ai dit, Léon Cladel. Connu de tous aujourd'hui, il était alors ignoré de tout le monde, et il subissait les amè-
res solitudes de la misère parisienne. Ce n'était plus le temps des bohèmes souriantes que Murger a racontées, des pièces de cent sous empruntées avec une désinvolture fâcheuse, des éclats de rire les jours des termes non payés. La jeunesse nouvelle avait le noble orgueil de croire que la misère doit rester digne, dût-elle être plus misérable encore, et que, lorsqu'on souffre il faut pleurer seul et ne jamais rire en public. Donc la pauvreté qui se cache, qui mord ses poings à l'écart, c'était elle que connaissait Léon Cladel ; il devait en souffrir plus qu'aucun autre à cause de son tempérament violent et farouche, soupçonneux d'intentions cruelles. Paysan presque barbare, transporté en plein Paris avec des ambitions rudes et naïves, avec des besoins instinctifs de gloire, de justice et de grandeur, avec la boulimie encore inconsciente de l'art, il fut longtemps, au milieu de toute la vie à laquelle il ne se mêlait pas, comme le Robinson, mais un Robinson sauvage, d'une île 011 la multitude augmentait la solitude. Quand nous nous rencontrâmes, c'était un jeune homme superbe et terrible à voir, avec ses yeux fauves qui se sont adoucis depuis à cause de la rêverie
et du travail, avec ses cheveux longs, châtains, noirs et roux par endroits, avec sa face à la fois tendre et tourmentée qui lui donnait l'air d'on ne sait quel Christ damné !
Dès que nous nous connûmes, nous nous mîmes à collaborer. Pas de temps perdu en de sj'mpathiques confidences, — bien que la sympathie fût déjà au fond de nos âmes, — ou en de frivoles causeries! Une plume, de l'encre, du papier, tout de suite! et faisons une. pièce. Ce qui sortit de notre première entrevue prolongée jusqu'au matin, ce fut un scénario de drame.
Ah ! quel drame. Je ne sais si Léon Cladel l'a oublié, mais je m'en souviens, — vaguement, à vrai dire. Il y avait, dès le premier acte, un incendie, deux duels, trois ou quatre enlèvements, et nous comptions énormément sur le vingtième tableau de l'ouvrage où le père de l'une des jeunes filles enlevées, messire Escabala, c'était un nom, j'espère! devait s'arracher tous les poils de la barbe devant le public épouvanté et continuer sa tirade avec le menton sanglant. Quel eflfet! vous voyez que nous étions des dramaturges passablement féroces. Edgar Poe, qui rêvait d'écrire un drame tel que, dés
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le premier acte, les spectateurs se fussent enfuis en tumulte en poussant des cris de terreur, Edgar Poe aurait été content de nous. Quant à moi-même, je n'étais pas sans inquiétude, et, une fois, j*osai risquer quelques timides observations sur certains côtés peut-être un peu excessifs de notre conception. Je n'oublierai jamais Tair de souverain dédain avec lequel me toisa Léon Cladel. « Alors, j'étais un peureux, un hésitant, comme les autres! je manquais d'audace! je reculais devant l'arrachement d'une barbe ! » Remarquez que j'étais d'autant plus désintéressé dans la question que moi-même, dans ce temps-là, je n'avais pas de barbe du tout. Mais Léon Cladel ne fut pas attendri par mon extrême juvénilité ; il me signifia que la collaboration était rompue, que nous ferions le drame chacun de notre côté, et il me donna rendez- vous pour un mois plus tard, à jour précis, chez le directeur du théâtre de la Porte- Saint-Martin. Il va sans dire que nous manquâmes à ce rendez- vous, — tous les deux! Il était écrit que messire Escabala garderait sa barbe. Mais bientôt Cladel et moi nous nous
revîmes, et la camaraderie ébauchée devint une
amitié solide qui ne s'est pas démentie et ne se démentira jamais.
A la Revue fantaisiste y Léon Cladel publia des nouvelles véritablement étonnantes ; cela était extraordinaire et turbulent, pas en place, vacomme-je-te-pousse ; une improvisation désordonnée débordait sans fin de cette âme furibonde! Mais, entendez-le bien, et tous ceux qui ont lu et qui relisent ces œuvres de jadis le savent aussi bien que moi, il y avait dans ces contes formidablement échevelés un admirable élan vers l'Idéal, vers l'Amour, vers la Justice, une puissance incontestable, une conception encore confuse, mais très réelle, de la beauté. Il ne restait qu'à dégager l'artiste de l'improvisateur.
Léon Cladel rencontra Charles Baudelaire à la Revue fantaisiste, et depuis il n'a jamais cessé de croire et de dire que ce fut là le plus grand bonheur de sa vie littéraire.
Jamais deux hommes ne se ressemblèrent moins que Baudelaire et Cladel. L'un mesuré, réservé, toujours maître de lui, dans le travail comme dans l'existence; l'autre, emporté, exubérant, attendant tout des hasards de la
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passion ou de Tinspi ration. Il eût été naturel que dès la première entrevue, ils éprouvassent Tun pour l'autre un éloignement sans retour.
C'est précisément le contraire qui se produisit ! Avec son admirable sens critique, Baudelaire avait démêlé tout ce qu'il y avait de valeur réelle, de littérature latente, dans ce jeune homme qui cherchait sa voie, et Cladel comprit instinctivement que les leçons et l'exemple de l'auteur des Fleurs du mal pourraient lui donner ce qui lui manquait encore Le maître et le disciple travaillèrent ensemble avec acharnement. Chaque fois que Cladel allait publier un conte ou un article, chaque fois qu'il recevait des épreuves de son premier volume, les Martyrs ridicules, Baudelaire survenait, sévère et implacable, relisait l'œuvre phrase à phrase, se montrait sans pitié pour tout ce qui n'était pas voulu, exigeait la propriété des termes, l'impeccable correction du style. Cladel regimbait quelquefois comme un fauve mal soumis. Il mordait la règle et déchirait la discipline ; mais le froid dompteur ne se décourageait pas, et enfin toute résistance était vaine.
Écoutez ce que raconte Léon Cladel luimême dans ses Annies d'apprentissage :
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Nous nous mîmes à Tœuvre incontinent. Tout beau ! Dès la première ligne, que dis-je, à la première ligne, au premier mot, il fallut en découdre I Etait-il bien exact ce mot! et rendait-il rigoureusement la nuance voulue f Attention! Ne pas confondre agréable avec aimable, accort avec charmant, avenant avec gentil, séduisant avec provocant, gracieux avec amène, holà ! ces divers termes ne sont pas synonymes; ils ont, chacun d'eux, une acception toute particulière; ils disent plus ou moins dans le n:>éme ordre d'idées, et non pas identiquement la même chose ! Il ne fout jamais, au grand jamais^ employer l'un pour l'autre . En pratiquant ainsi, on en arriverait infailliblement au pur charabia. Les griffonneurs politiques, et surtout les tribuns de même nature, ont seuls le droit, enseignait Pierre-Charles, d'employer admonition pour conseil, objurgation pour reproche, époque pour siècle, contemporain pour moderne, etc., etc. Tout est permis aux orateurs profanes ou sacrés qui sont, sinon tous, du moins la plupart, de très piètres virtuoses : mais nous, ouvriers liltéraires, purement littéraires, nous devons être précis, nous devons toujours trouver l'expression absolue, ou bien renoncer à tenir la plume et finir gâcheurs. Et tandis qu'il dissertait à voix haute et lente, le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou bien d'exactitude, et ne s'adaptaient point à Vidée ainsi que les gants de peau.
Selon lui, notre langue était la reine des langues, et les lettres le premier des arts. Elle les avait tousengen-
drés et conçus» la littérature ; aussi les dominait-elle tous. Ils devaient donc s'incliner devant elle et lui rendre grâces avec humilité. N'était-elle pas pleine de rythmes, et de rythmes plus merveilleux et plus nombreux que ceux afférents à la musique ; et, comme celte dernière, n'avait-elle pas, elle aussi, ses rondes, ses blanches, ses noires, ses croches, ses doubles et ses triples croches, ses andante, ses allegro, ses rugissements et ses soupirs! On avait beau dire et beau faire, un vers cornélien serait toujours plus sculptural qu'une statue, et la ciselure des mots l'emporterait éternellement sur la ciselure des métaux ou des marbres, et les peintres ne tireraient jamais de leurs palettes que des couleurs bien ternes à côté de celles que le poète, lui, peut extraire de son écritoire. Examinez: ce mot n'est-il. pas d'un ardent vermillon, et l'azur est-il aussi bleu que celui-là I Regardez : celui-ci n'at-il pas le doux éclat des étoiles aurorales, et celui-là la pâleur livide de la lune I Et ces autres, où s'allument des scintillations égales à celles des crinières inextricables des comètes?... Et ces autres encore, en qui l'on découvre les arborescences splendides et prodigieuses du soleil ! Les aveugles, seuls, sont dans l'impossibilité de distinguer cela. L'écrivain, vous dis-je, est l'homme par excellence, le grand ouvrier: En écrivant, il dessine, il peint, il grave, il burine, il nielle, il émaille, il sculpe, il pense, il chante, il rêve, il spécule, il aime, il hait, il fait toutes ces choses en n'en faisant qu'une seule ; il accompli^ cÔs^ diverses fonctions en exerçant la sienne, qui les confient • -
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toutes ! Il est luniversel et le Trismégiste. Il est Pan, il est tout ! il est, enfin, parmi les artistes, le Roi; de même que parmi les hommes et les mots, le Verbe est Dieti !.. .
Cette intimité intellectuelle s'augmentait d'une familiarité de tous les jours. Baudelaire et Cladelne se quittaient guère, et ce n'était pas une petite surprise que de voir ensemble ces deux hommes si divers, celui-ci avec sa précieuse correction de costume et de gestes, celuilà avec l'audace de ses débraillements ; celui-ci avec l'air d'un dédaigneux aristocrate, celui-là avec l'air d'un insurgé terrible ; mais l'insurgé obéissait à l'aristocrate, le querellant, le troublant, le tourmentant, le détestant — et l'adorant !
Aujourd'hui Léon Cladel est un des maîtres de notre littérature. Ayant gardé tout l'emportement premier de sa jeunesse, mais ayant appris à le soumettre aux justes lois du travail, il a écrit des livres qui ne mourront point : le Bouscassié, les Va-nu-pieds, la Fête de Saint-Bartholomée Porte-Glaive, Otnpdr ailles et tout dernièrement KerkadeCy garde-barrière. Le disciple de jadis a f -^:aes disciples à son tour. Son influence s'étend,
incontestable et très considérable sur un grand nombre de jeunes hommes, et sa renommée, qui grandira encore, est déjà de la gloire. Mais, même à cette heure du triomphe, il n'a pas oublié les heures de l'apprentissage, et je sais qu'il me saura gré d'avoir rappelé quelle reconnaissance il doit à Charles Baudelaire, au parfait poète qui lui enseigna le respect et l'obstiné amour de la règle et de l'art.
Ce fut aussi à la Revue fantaisiste que nous
vîmes pour la première fois Villiers de l'Isle-
Adam. « A vingt ans, dit M. Henry Laujol, on vit arriver à Paris ce fils de Bretagne aux
allures conquérantes dont les poches débordaient de manuscrits et de parchemins. Il crut d'abord de son devoir de se ruiner de fond en comble, et, cette besogne faite, il repartit pour sa province en laissant à ses amis stupéfaits l'impression du jeune homme le plus magnifiquement doué de sa génération. » ■; * M. Henry Laujol a raison de parler aiàsi.^Y>
Je le dis avec la conviction de voir mon opinion partagée par tous ceux qui connaissent pleinement l'œuvre de Villiers de TIsle-Adam et qui savent percer le mystère de son éloquence étrange, l'auteur du Nouveau Monde et des Contes cruels est peut-être le seul des hommes de notre génération qui ait eu en lui l'étincelle du génie. De là la hauteur de ses conceptions, la magnificence de ses rêveries, et aussi V inachevé de son œuvre. Il est à la fois trop grand et pas assez. Malheur aux demi-dieux ! Ils sont trop loin de nous pour que nous les aimions comme des frères, trop près pour que nous les adorions comme des maîtres. Il y a en eux trop ou trop peu de divinité. Si on veut leur sourire, ils vous épouvantent par ce qu'ils ont dans les yeux de ciel et de tonnerre ; si on veut leur rendre un culte, ils en apparaissent indignes par leur humanité visible. Orphée a été déchiré par les Ménades ; que pouvaient-elles faire de cet être incomplet qui inspirait assez de respect pour qu'on n'osât pas le mêler aux fêtes de l'ivresse, pas assez pour qu'on les interrompît à sa vue ? Pçrcule a dû allumer lui-même son bûcher
f V^pdr détruire ce qu'il y avait en lui de terrestre
" 'et mourir pour se compléter.
Comme il y a des demi-dieux dans les légendes religieuses, il y a dans la vie littéraire des demi-génies. Certes, ce ne sont pas des esprits qu'on doive dédaigner, ils sont noblement incapables des besognes inférieures. Tout le petit côté de l'art leur est une région interdite. Rien ne saurait les décider à concevoir, à écrire un quatrain, ou à rimer un madrigal. Ils sont vraiment hautains, presque sublimes; presque, seulement, ou pas toujours. Ils ressemblent à Shakespeare, à Milton, à Dante, à Victor Hugo, mais la ressemblance n'est que momentanée, il leur manque bien des choses, des choses qui ne sauraient être acquises, pour être véritablement ce qu'on croit qu'ils sont. L'équilibre dans leurs puissantes facultés intellectuelles ,1a continuité de l'inspiration leur font malheureusement défaut. Ils peuvent très souvent vous sembler admirables ; très souvent, ils le sont. Regardez de plus près: vous changerez d'avis quelquefois. S'ils n'avaient que du talent, ils sauraient ne pas paraître inférieurs. Mais ils ont du génie, rien que du génie, et pas assez. Leur chute s'augmente de l'élévation entreprise. — Et quelles angoisses sans doute dans ces âmes! Sentir qu'on
est dieu, et ne pouvoir pas même être homme ! Receler une parcelle de cette flamme dont brillent les grands phares qui éclairent l'humanité, et n'être pas capable d'être une lanterne vénitienne gaie et changeante à l'œil ! Ils en arrivent, désespérant de se maintenir dans les hauteurs, à vouloir descendre ; puisqu'ils ne peuvent pas être admirés, ils se contenteraient d'être tolérés. « Je ne, planerai pas, soit! et bien, je ramperai. » Pas du tout ! Il faut qu'ils demeurent sans relâche entre le ciel et la terre, sans s'élancer définitivement dans l'un, ou prendre pied sur l'autre. Ni Shakespeare, ni compilateur aux gages d'un libraire. De telle sorte que, souvent, ils passeront, c'est leur loi, entre la miséricorde des véritables grands hommes dont ils sont trop éloignés, et l'indifférence de la foule dont ils ne sont pas assez rapprochés.
Et cependant nous les envions, ces magnifiques incomplets, parce qu'il .y a en eux, en dépit des chutes et des avortements, une sublimité réelle quoique fugace, et ïaurea mediocritas des artistes excellents ne vaut pas, non ne vaut pas, leurs cruelles et belles alternatives de misère et d'opulence!
Jugé avec sévérité et d'après les seules œuvres qu'il a données au public, Villiers de Tlsle- Adam pourrait être considéré comme un demigénie. Mais nous, qui connaissons ses drames, ses romans encore inédits, nous croyons fermement que l'heure n'est pas lointaine où il affirmera incontestablement et dans sa plénitude les hautes facultés dont il n'a montré encore qu'une partie. Il ne pourra être définitivement jugé qu'après la publication à* Axel, la grandiose épopée dramatique à laquelle il travaille depuis bien des années. Je suis convaincu qu'après la lumière incertaine du croissant ce sera l'astre dans sa plénitude! En attendant lisez Isis, Elen, Morganc, — je vous donne là un conseil difficile à suivre, car Villiers de l'Isle-Adam a éparpillé un peu partout et n'importe où les œuvres de sa jeunesse, — lisez la Révolte, les vers publiés çà et là dans des revues, et ce livre extraordinaire appelé les Contes cruels» Je vous dirai quelques-uns des vers de Villiers de l'Isle-Adam, les plus doux, non les plus hautains, et vous croirez entendre, selon l'expression de Victor Hugo, une flûte in* visible <k Soupirer dans le verger i>.