LETTRE A STÉPHANE MALLARMÉ
Votre lettre bien venue Est arrivée au moment Où, par derrière la nue, Glissait un rayon charmant.
Oui, la pluie avait fait trêve, Un chacun se promenait, Et je voyais dans un rêve Avril qui nous revenait.
Un soleil doux, efficace.
Faisait clair l'air embaumé, J y réchauffais ma carcasse De vieux héron déplumé.
Et ces deux aimables choses, Le soleil et Tamitié, Combinaient leurs teintes roses.
J'en pris le mal en pitié.
DU PARNASSE CONTEMPORAIN 8l
J'apaisai la violence De mon «zona» de la voix Dont le vieux Job dit: silence !
Au petit comte Gorlois.
Et toute Taprès-dinée, Grisé de parfums épars.
J'allai, rame illuminée.
Courir le long des remparts.
Donc, on va bien chez Lemerre !
Dans le passage Choiseul, On est, nonobstant frimaire, Gai comme au pied d'un tilleul.
Et les poètes candides.
Bravant les futurs trépas.
Révent des succès splendides Qui luiront, n'en doutons pas.
Oui, ces temps promis sont proches, Nous verrons l'âge rêvé Où l'or, crevant nos sacoches, Bondira sur le pavé.
Couverts d'habits magnifiques, Nous marcherons, indulgents.
Sur la pourpre, pacifiques Envers les méchantes gens.
En attendant que rayonne L*aurore de ce beau jour, Dans la ville de Rayonne Je me renferme en ma tour.
Au coin de la cheminée, Je me blottis, car souvent J'entends, toute la journée. L'âpre fanfare du vent.
Et puis, toujours de la pluie !
Aussi, par instants lassé.
De tout mon poids je m'appuie Sur mon vieux fauteuil froissé.
Mais je vois ma douce femme Aller, venir, et je sens.
Quand elle passe, mon âme Suivre ses pas caressants.
Et les yeux mouillés, j'admire Ce cœur humble et grand ; alors A pleins poumons je respire, Je suis fort parmi les forts.
Et voulant qu'elle soit fière De moi, plus tard, je reprends La besogne familière :
J'arrête les vers errants.
DU PAIWASSB CONTEMPORAIN 83
Je redemande à la lyre Une meilleure chanson, Pendant que son bon sourire Illumine la maison.
Et puis, nous avons Javotte, Un manchon qui piaule ; enfin, Cosette, toujours dévote Au lit et pleine de feim.
Puissent vous trouver en joie.
Vous et les vôtres, ami.
Ces mots que je vous envoie, Veillant, songeant à demi.
Il est tard, la bise pleure.
Les ombres vont s'amasser, Le lit m'attend et c'est l'heure Où je commence à tousser.
Ce fut peu de temps après avoir écrit cette odelette triste que Glatigny cessa de vivre, et sa femme, peu de temps après, mourut aussi.
Ces deux malheureux, ou ces deux heureux»
puisqu'ils avaient connu la joie de s'aimer et de soufifrir ensemble, s'en allèrent de compagnie»
On peut dire que c'est de misère qu'ils sont morts. Le sort a de sinistres ironies : peu de temps après leur fin, un parent de l'un deux, je ne sais duquel, mourut, laissant un petit héritage; et ils eussent été riches s'ils ne s'étaient pas si pressés de mourir.
Il y a quelques jours, à l'Odéon, pendant qu'on applaudissait l'admirable drame de François Coppée, pendant qu'on acclamait le nom de notre cher et glorieux ami, je pensais au poète qui n'est plus. Quelle joie il eût trouvée dans ce triomphe ! Avec quel bon emportement il eût sauté au cou du Parnassien illustre!
Hélas ! il était dit qu'ayant été à la peine, il ne devait pas être à l'honneur.
Du moins son souvenir et son oeuvre subsistent : son souvenir dans nos cœurs fidèles à l'amitié que la mort n'a pas rompue ; son œuvre dans tous les bons esprits de la jeunesse nouvelle. Peu célèbre de son vivant malgré quelques succès au théâtre, l'auteur des Flèches d*ùr est admiré maintenant par tous les nouveaux venus qui communient avec lui dans l'amour de la poésie et de la beauté. Son livre est un de leurs livres de chevet. Ils savent tout ce qu'il y
a de charmant et de beau dans ces poèmes autrefois dédaignés, et nous, nous sommes fiers et heureux de voir salué comme un maître celui que nous aimions comme un frère.
J'arrêterai ici cette première causerie. Mardi prochain je reviendrai sur mes pas et je vous raconterai l'histoire à la fois très frivole et très sérieuse de la Revue fantaisiste où débutèrent, non seulement les poètes mais presque tous les grands écrivains de ce temps, — et qui fut le premier journal parnassien.