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La légende hugolienne; les petites épopées

(i) Ce livre, écrit en i8S6, au lendemain de la mort de Victor Hugo, fut imprimé par la Librairie de la Pressé qui en publia la première édition en même temps que les livres de trois autres débutants, depuis célèbres, Mam\elle Vertu de Henri Lavedan, Z^//r^5ff^ ma Chaumière d'Octave Mirbeau, VAlpe Homicide de Paul Hervieu. Un hasard inattendu en fait retrouver, aujourd'hui, quelques feuilles échappées au pilon des vieux papiers défraîchis. Nous les jetons au vent, comme des feuilles

mortes qui ne méritaient pas de vivre, et comme des péchés de jeunesse qui ne nous défendront pas d'en commettre d'autres, au lendemain de ce trop retentissant Chantecler qui, après cette Légende Hugolienne, invitera peut-être une autre plume à écrire une autre Légende Rostandinesque de plus tintamarresque tenue.

Avez-vous quelquefois voyagé en plein midi, en plein été, sous un soleil de braise, sur une terre plate où l'espace, à bout d'horizon, n'était même plus assez large pour laisser croître en liberté les plantes infinies qui s'élançaient, d'herbes en tiges, de plants en arbres, du sol au ciel. Du lit profond que vous aviez choisi sous la forêt, vous regardiez s'élancer dans l'air bleu les humbles graminées et les chênes géants, les foins en nappe de rivière, les blés en vagues d'océan, une mer d'or et de verdure qui refîuait ses flots, de l'un à l'autre, ici et là, à l'infini. Dans cette immensité de tiges et de branches, c'étaient les coquelicots rouges, les pâquerettes blanches, les bleuets, comme un pli de sourire vibrant sur un majestueux visage. Et, sous les tiges, les scarabées et les grillons, et, sous les branches, les rossignols et les cigales, apportaient à la grande nature la petite voix aussi qu'il lui faut.

Cette nature immense et minuscule que le Créateur nous a faite, n'estelle pas l'image de cette âme géante et naine de poète ? Faut-il l'espace? voici les siècles et la légende de chacun d'eux. Faut-il la forêt et, sous son ombre profonde, les mystérieux drames ? voici le théâtre aux cent noires menées. Maintenant, e«t-ce l'heure des fîeurs édoses, des foins séchés et des

blés mûrs? ouvrez les mains, cueillez, coupez et récoltez, ici et là, partout et à foison, sur cet inépuisable sol où la coupe de la veille est aussitôt suivie de la germinaison du lendemain. Prenez toute cette œuvre, dans son prodigieux ensemble ; c'est, comme l'œuvre de Dieu dans sa création, la vie sans terme et la fécondité sans fin. Il grondera, comme le vent. II mugira, comme la mer. Il chantera, comme loiseau. Il aimera, comme l'amant. Il rêvera, comme la femme. Il sera fort, comme un guerrier; faible, comme un enfant ; bon, comme un père ; et, quand il oubliera ses haines romantiques pour n'écouter que la voix naturelle de son cœur, il adorera à deux genoux le Dieu que son cœur lui révèle et qui lui fit hommage d'un génie si parfait.

Hugo ne verra grand, que parce qu'il est grand. Mais, s'il se fait petit, à quelles petitesses va-t-il descendre ?

Un soir de l'année 1840, un groupe d'hommes sortait, minuit sonnant, d'un petit salon littéraire dans lequel on venait de réciter des vers ; et, par les rues désertes, ce groupe de poètes se dirigeait vers la Seine. Par deux et par trois, on continuait son chemin en disant d'autres vers et en les discutant toutefois. Arrivés sur les quais, deux d'entre eux, qui marchaient côte à côte en frères ennemis, s'arrêtèrent; et celui dont les larges épaules silhouettaient la carrure d'un géant, d'ailleurs trapu de taille et semblable, dans ce groupe d'ombres perdues dont il occupait amplement le milieu, à un fort pâtre conduisant son troupeau, dit tout à coup à son voisin fluet et taciturne, comme un pin que surmontait un funèbre et correct chapeau de haute forme :

— Je trouve, moi. Monsieur, que vos vers ne riment pas assez!...

— Et moi, je trouve, Monsieur, que les vôtres riment trop !... répondit brusquement, en enfonçant d'un geste bref son chapeau dans sa tête, ce dandy encore inconnu à ce pâtre déjà célèbre, cet Alfred de Musset minuscule à un majusculeux Victor Hugo.

Le jeune homme, qui coudoyait en ce moment ces deux champions des rimes riches et des rimes pauvres, et qui, mort depuis, n'a raconté cet épibode qu'à ses «unis, était, lui aussi, un poète en herbe qui arrêta l'éclosion de

ses fleurs romantiques à Glorlana, — le premier et le dernier essai rimé de cet auteur rondelet et fécond, auquel de fines lunettes et un esprit de chanoine malin donnèrent toujours l'air d'un prêtre réformé. Louis Ulbach, — c'était ce jeune homme qui avait écouté ce dialogue et l'avait bien retenu, — devait entrer, un jour de cette même année 1840, dans le cabinet de travail de Victor Hugo, son protecteur et son ami ; et, en l'absence du maître, il allait se rappeler bien ironiquement la réplique du fol écrivain de la Ballade à la Lune, au sage et impeccable compositeur de Oceano Nox. Sur le pupitre de Hugo s'étalait, aux yeuy. de l'introduit, une large feuille de papier où étaient déjà écrites, d'une plume épaisse, les six premières strophes de cette pièce, plus tard fameuse, dont les deux dernières ne portaient encore que leurs rimes, alignées tout au bout de la page et laissant blancs les vers que la pensée n'avait encore pas remplis :

paupière

pierre

répond

automne

monotone

• pont

noires

histoires

genoux

marées

" . désespérées

nous.

Vers la fin de cette année 1840, le lecteur de ces rimes sans pieds pouvait les retrouver enchâssées dans leurs strophes définitivement complètes, sous le titre de Oceano Nox et aux dernières pages des Rayons et des Ombres que publiait, en s'y ruinant comme ses prédécesseurs, l'éditeur Delloye. Le livre faisait dire au papier blanc ces douze vers d'impeccable structure qui, si le hasard n'avait dénoncé à Louis Ulbach la façon dont Victor Hugo manipula la rime riche, n'eussent jamais trahi leur sertisseur habile :

10 LA LÉGENDE HUGOLIENNB

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,

Rien ne sait plus leurs noms ; pas même une humble pierre,

D.ms l'étroit cimetière; où l'écho nous répond ;

Pas même un saule vert, qui s'effeuille à l'automne ;

Pas même la chanson naïve et monotone

Que chante un mendiant, à l'angle d'un vieux pont.

Où sont-ils, les marins sombres dans les nuits noires ? O flots, que vous avez de lugubres histoires ! Flots profonds, redoutés des mères à genoux. Vous vous les racontez en montant les marées ; Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous !

Cette façon d'écrire n'est assutément pas plus discutable que le serait la manière de tenir son outil par un ouvrier malin qui, usant de tous les artifices, n'en produirait pas moins des oeuvres remarquables ; soit que la forme y précédât la pensée, mais fît corps avec elle ; £oit que la pensée et sa forme s'y incorporassent en même temps. Mais ce jeu découvert de la rime riche, où Hugo passa millionnaire, devait jeter une éclaircie dans la discussion restée jusqu'à ce jour obscure, de laquelle Musset ressortirait cet élégant capricieux boudeur qu'aucune des circonstances qui rapprochèrent si souvent ces deux maîtres, peut-être égaux de la poésie française, ne réconcilia jamais. N'est-ce pas ce dandy dédaigneux de la rime sonore, qui avait écrit, hait ans avant sa réplique à Hugo, ces vers où son âme, bien mieux que son métier, s'était montrée à nu ; comme ferait un chanteur libre que son manteau inquiète peu, pourvu que sa voix porte bien :

Ah ! frappe- toi le cœur ; c'est là qu'est le génie, C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour...

La pièce Oceano Nox, qui vient de servir de motif à cette explication et que Louis Ulbach avait lue, en 1840, chez son auteur, porte en date dans le \ÀvïÇ^ Saint -Valéry- sur-Somme, juillet 1836; soit qu'elle ait été commencée là, vets[^cette époque, et finie dans une autre villégiature, quatre ans plus tard ; soit qu'en cette affaire, comme en bien d'autres, Hugo ait accommodé les chiffres à sa guise.

Il en a tant modifié dans sa vie, l'imprudent dieu I Ici, c'était le dieu Saturne, qui commandait au temps ; et là, c'était le dieu Plutus qui réglementait la finance ; presque toujours, mettant en jeu des chiffres qui ne rimèrent pas, aussi exactement que dans la poésie, avec le calendrier de Mathieu-de-la-Drôme et les livres de compte de l'éditeur Eugène Renduel. Pauvre éditeur ! qui n'arriva pourtant que neuvième, après la mise à sec ou à sac de ses prédécesseurs, saignés aux quatre veines.. — MM. Persan, Lecointe, Urbain Canel, Ladvccat, Bossange, Marne et Barba, Gosselin, — que ne sut-il trouver sa leçon dans leurs rudes épreuves ? En 1828, Victor Hugo avait déjà tué les sept premiers, par des traités insupportables et sous le poids draconien desquels ils avaient dû rendre leur âme, après leur or. Mais Gosseliu surtout eût dû servir de Mentor, assagi à ses frais, à ce nouveau Télémaque qu'allait instruire sa propre expérience. La ruineuse tentative des huit premières éditions de Notre-Dame de Paris, — en réalité, deux seulement : la première et la huitième ! — qui mit Gosselin sur la paille, en 183 1, ne donna au contraire qu'un goût plus âpre à Renduel de prendre cette succession que lui cédait, d'ailleurs, le tribunal après cette dénonciation sévère de maître Henri Nouguier, à laquelle Victor Hugo n'a jamais répondu : «... 11 « commence par vendre une première édition à un libraire ; et, à peine a-t-il " touché le prix de vente, qu'il traite avec un autre libraire pour le même (' ouvrage, en prédisant une immense fortune au nouvel éditeur. Loin de se « cacher d'un procédé si peu délicat, M. Victor Hugo s'en applaudit comme « d'une ruse excellente. C'est ainsi qu'on rend ses libraires victimes d'une « fraude qu'ils ne peuvent pas suspecter... Un grand talent ne dispense pas « d'être loyal et sincère. » Ainsi, sur l'allégation de Victor Hugo, que Gosselin payait 8.000 francs le manuscrit avec tirage de 4.000 exemplaires, — lorsqu'en réalité Gosselin n'en donnait que 2.000 francs et n'en tirait que 1. 100 exemplaires, — Renduel se substitue à Gosselin, pour quatre ans ; le temps de se ruiner et de passer la main à l'éditeur Delloye qui, en 1835, achète pour dix ans et pour 300.000 francs ledroitde publier l'œuvre du maître. Sans suivre, d'un pot à l'autre, les opératione bizarres de ce génial écumcur dont les 300.000 francs de Delloye devaient être arrondis, peu après,

par le million entier des infortunés Lacroix et Verboeckhoven, nos comptes s'arrêteront au nom de ce Delloye courageux à qui nous devons la pièce d'Occano Nox, imprimée à prix d'or et capable, à elle seule, de nous faire enfin entendre quelque chose, — • quoi qu'en dise Musset, — à la valeur des rimes riches.

Faudrait-il maintenant compléter les chiffres inexacts du dieu Plutus par ceux, tout aussi surprenants, du dieu Saturne ? Ce Saturne-Hugo, à qui quatre-vingts ans ont suffi pour changer sa fortune en opulence, et sa célébrité en immortalité ? Mais à quel prix et par quels artifices de parole, auxquels un homme, aussi grand par son caractère que par son génie, n'aurait pas acheté la millionième part d'Hugo, pour ne point mériter aussi cette allégation sanglante de Nouguier : « Un grand talent ne dispense pas d'être loyal et sincère. »

Lisez, dans la relation d'Edmond Biré (i), ces étranges et trop nombreuses surprises, de la pensée toujours égoïste et de la parole souvent contredite, de la vie littéraire et politique de Hugo.

Publie-t-il aujourd'hui Notre 'Dame de Paris ? Pour expliquer l'indiférence avec laquelle le public accueillit d'abord ce roman, il n'hésitera pas à faire écrire, dans son autobiographie, par Mme Hugo, que « le roman du poète parut le 13 février 1831, jour du sac de l'Archevêché ». Or Notre- Dame de Paris ne Tpumt que ie 15 mars, de cette même année où Désiré Nisard, ne parlant pas assez élogieusement du livre, aux Débats, fut renvoyé du journal des Bertin dont Hugo était l'inséparable ami : « Hugo savait, a ajouté Nisard, que je venais de me marier et que, ma femme et moi, nous allions nous trouver sans un sou. Cela ne l'arrêta pas. »

Joue-t-on, le 2 février 1833, Lucrèce Borgia, devant une salle réfractaire au drame et engouée de tragédie ? La chance d'insuccès sera rejetée sur le compte d'Armand Carrel et de René Laborie dont le duel politique, oîi la duchesse de Berry est mise en cause, a accaparé, ce jour-là même pour une quinzaine entière^ l'attention publique.

(r) Victor Hi;gû avant 1830, et Victor Hugo après 1830, par Edmond Biré. Etudes publiées au Correspondant.

LA LÉGENDE HUGOLIENNE I3

Que Marte Tudor apparaisse, et que la critique considère cette pièce comme une reprise de Christine d'Alexandre Dumas : le maître n'a-t-il pas placé Granier de Cassagnac aux Débats, pour y être vengé de tous les feuilletons sévères de la presse, par un article où le spadassin de Hugo donnera en plein cœur du franc auteur des Trois Mousquetaires ce coup de poignard déguisé, dont le blessé connaît l'adresse et qu'il ne pardonnera jamais à Victor Hugo lui-même.

Ruy Blas, qui n'est autre que la Dame de Lyon d'Edward Bulwer, traduite de l'anglais ; et Les Jumeaux, dont la trilogie inachevée n'avait pas encore été écrite par Hugo a van. qu'Alexandre Dumas n'eût publié son identique Vicomte de Bragelonne; ces drames divers ne trouveront-ils pas, dans ce Granier de Cassagnac, le même défenseur téméraire du Mazarin de 1839, qui l'a casé et qui l'emploie à sa solde ?

— Au reste, ne parlons plus de ces Jumeaux, que j'ai jetés au feu !... dit, un soir, le maître à M""^ Drouet.

— Non 1 reprit M'"^ Drouet, vous n'avez pas jeté votre manuscrit au feu ! Vous l'avez emporté dans quelque coin où on le retrouvera, un jour.

Et, de fait, Les Jumeaux, si bien brûlés en 1839, ont été publiés en 1889 dans les Œuvres inédites et posthumes.

Et l'homme politique, — ou plutôt l'homme qui voulut être politique et ne le fut jamais, — qu'en dire, qu'on ne le sache déjà? Ces hommages à Louis XVIIl et à Charles X, les hymnes aux morts de juillet vous les ferontils oublier ? « Ah ! Monsieur, dit Théodore Anne à un si inconséquent poète, avant de continuer sur ce ton retirez du moins, de votre boutonnière, le ruban que vous devez à la bonté de Charles X ! » Et croyez-vous que l'homme de Juillet sera pour Victor Hugo un dieu plus épargné que les rois précédents, s'il ne fut pas moins généreux envers cet ApoUon-Prométhée que l'Empire de 1851 chassera enfin à Jersey, mais d'où la République de 1870 le rappellera, — toujours le même, avec ses espérances inassouvies du pouvoir qu'il ne possédera jamais.

— Vous n'avez pas assisté, je crois, aux obsèques d'Armand Carrel ? lui demandait un jour Théodore Pavie.

— Non ! répondit Hugo. Je devais à Girardin de n'y pas figurer. Son journal a toujours été très bon pour moi, il m'a défendu quand tant d'autres m'attaquaient. D'ailleurs, je ne suis pas du tout républicain. Je ne puis pas être républicain.

— Et pourquoi ?

— Vous ne comprenez pas pourquoi? Cela m'étonne. Parce que, dans une république, je ne resterais pas en vie pendant trois jours. Les partis se disputeraient, pourra'avoir ;et, en moins de trois jours, ma tête tomberait.

De tous ces chefs d'empire, qui n'ont pas partagé à Hugo leur autorité, — s'ils lui ont largement dispensé leur fortune, — un seul sera grand et adoré par ce briseur d'idoles ; et ce sera Napoléon I" qui aura eu, sur les rois ses successeurs, l'avantage d'être mort avant qu'Hugo, jaloux peut-être de sa gloire, ne lui portât aussi ses coups. Ainsi le poète de l'épopée impériale embrassa-t-il les pieds de celui dont on n'aurait pas pu faire courber la tête.

Comme il y a eu Napoléon le Petit, il y a eu Hugo le Petit.

Celui qui restera, et qui fera oublier l'autre, sera celui qui aura jeté sur notre siècle l'ombre et la lumière de sa double personne et de son oeuvre complexe. C'est cette oeuvre prodigieusement diflfuse dont le temps choisira quelques milliers de pages immortelles, c'est cette œuvre imposante qui prolongera dans les siècles futurs l'ombre ou la lumière du xix* siècle que Victor Hugo aura signé de son nom ; ce nom aux grands jambages, dont les lettres robustes, — dit encore son grand ami Louis Ulbach, à qui j'ai emprunté d'abord quelque méchanceté et qui me prêtera encore cette finale pour terminer cet éloge, — ce nom dont les lettres robustes ont des nœuds ; ce nom, qui semble clouer sa signature sur la page, comme un oiseau de nuit, par les deux ailes. »

C'est, à chaque fois, avec une sensible émotion que nous écrivons une préface nouvelle. En effet, de tout le livre qu'elle précède, la préface est la page qui s'adresse le plus directement au grand public. Elle le prend au tumulte, l'attire dans un cabinet d'étude, l'enferme face à face avec elle, lui parle sobrement, l'instruit suffisamment, le décide honnêtement à cheminer le long de trois cents feuilles comme, en un parc où le premier coup d'œil saisit l'ensemble, et non comme dans

un fouilli qu'en style noble on nomme imbroglio. Il est vrai que les grammairiens se disputent sur l'origine française de ce mot; quelquesuns prétendent qu'il fut introduit à l'Académie par la famille italienne qu'il désigne tout naturellement ; d'autres nient simplement l'explication adverse, pour le plaisir humain d'avoir un sentiment contraire ; mais tous sont d'accord sur ce point ; que l'illustre écrivain^ dont le nom propre a engendré le nom commun imbroglio, ne serait pas le père monstrueux de cet horrible enfant au visage duquel ressemble trait pour trait un écheveau de fil dans les pattes d'un chat, — si seulement les in-folios de cet homme avaient plus de préface.

Ainsi la préface est au volume ce que la conscience est à l'âme, ce que l'honnèté est à l'homme ; et, en abusant d'une définition déjà classique, nous dirons que : La préface est la probité du livre.

Et c'est parce que nous l'entendons ainsi, que nous n'écrivons jamais une préface sans quelque

appréhension . Pourquoi celle-ci, en effet, si un intérêt majeur ne l'explique pas? Et si ce n'est pas une petite cliose que surprendre l'attention générale d'un public surchargé d'affaires, pour qu'il prête une oreille patiente au cas particulier d'uu écrivain obscur, sans nom, perdu dans la foule oubliable, faut-il au moins que le cas de cet écrivain téméraire ne paraisse point oiseux, et que l'intérêt qu'il proposera entraîne avec lui l'excuse de dix-mille lecteurs obsédés presqu'importunément .

Quel est-il, ce cas nouveau ?

Que veut ce livre ?

Avant d'y répondre, que le public nous permettre humblement d'appréhender son mécompte sur la conclusion que ce livre réserve à la question brutalement posée. Il faudrait avoir acquis une personnalité de premier ordre, pour inspirer le plus haut intérêt à une question littératre de majeure importance, qui n'aura à subir que le préjudice innocent de notre allégation avant

de passer à l'état de discussion universelle et d'interminable solution, Au demeurant, si cette vie des lettres françaises, où nous menons présentement et sans hâte notre première jeunesse, ne nous concède ni le nom illustre qui sanctionne les plus naïves utopies ni la valeur judicieuse qui autorise les théories les plus humanitaires, du moins aurons-nous le premier formulé cette thèse, quelques cris qu'en doivent pousser nos soi-disant Maîtres d'Ecoles : « Que le roman contemporain n est inliis la formule littéraire de la société contemporaine. »

î^ous énonçons ici cette importante thèse, et nous l'énonçons seulement, parce qu'il nous faudrait un volume pour développer suffisamment son argumentation dont les deux chefs principaux et puisés, l'un dans l'expérience journalière, l'autre dans la transcendantale théorie, se résumeraient ainsi :

lo Le roman contemporain n'est plus possible depuis qu'un ministre français, parlant anglais

dans notre Parlement, a prononcé le Struggle for life et la conséquente ruine des historiettes interminablement longues et écrites au seul usage des Tytires, auxquels un dieu fit des loisirs .

2û Le roman centemporain n'est plus possible depuis que, commençant par le Eomantisme puéril, se continuant par l'incivil I^aturalisme, il finit aujourd'hui par la Décadence des plus françaises passions et de la langue la plus pure.

On le voit, ce n'est pas en quelques pages que nous prouverions par les mille et un embarras de la vie journalière la matérielle impossibilité de lire, d'affilée, une aventure logée dans un in-octavo ! Et pas davantage, nous ne pourrions démontrer : par les FaUes mïlésiennes, ni par Ce que Ton voit au-delà de Thulé de Dircéaque, ni par Phénicienne de Sancîioniatbon, ni par Apollonius de Thyane de Philostrate, ni par le Satyricon de Pétrone, ni par ÏAne d'or d'Apulée, ni par le Roman d'Hermès ou du Pasteur, ni par les Bracli.

20 I-A LÉGENDE HUGOLIENNE

mânes de Palladius, ni par le Boman de la Ilose de Jehan de Meung, ni par Morgante Maggiore de Pulci, ni par les romans picaresques de Quevedo, ni par XAstrée de d'Urfé, ni par Cassandre de la Calprenède, ni par Micromegas de M. de Yoltaire, ni par la Religieuse de Diderot, ni par la Résurrection de Rocamhole du Ponson du Terrail, ni par la Piicelle de Bellevtlle de Paul de Ivock, ni par La Vierge de Liban d'Amédée Achard, ni parle Crime dOrclval d'Emile Graboriau,ni par le Bourgeois de Moliucliart de Champfleury, ni par les Viveurs de Paris de Xavier de Montépin, etc., nous ne pourrions démontrer par ces livres et d'autres, en quelques lignes seulement, comment le roman a été dans toutes les histoires la formule littéraire où s'est affirmée le plus clairement la décadence des nations .

T^ous réserverons donc ces développements volumineux à quelque éditeur-modèle non moins amateur de la lumière que de la bonne fortune.

Mais, notre thèse étant posée, est-ce à dire

que le roman contemporain soit exclusivement banni de la littérature française? A Dieu ne plaise que nous portions une conclusion si si monstrueuse, et que les Balzac et les Flaubert soient morts sans l'espérance de la résurrection. Cependant voulez-vous savoir quel sont nos hommes d'aujourd'hui ?

Ecoutez ce que nous écrivions, l'autre semaine, dans une de ces mille feuilles volantes qu'on nomme vulgairement gasettes, et que plus raisonnablement on appellerait — tombeaux :

« ... On était au lendemain d'Une Page d'Amoicr, si frileu sèment lue que l'auteur, un pauvre jeune homme de Plassans, désespérait de conquérir Paris à s'acoquiner sur les emballages d'une maison de commerce. Son pâle compagnon de route, un Tarasconais de meilleur style, ne recueillait pas majeur succès et s'opiniâtrait dans ses caoutchoucs buveurs d'eau, à reproduire sténographiquement les sécheresses parlementaires de nos Pères Conscrits. Flaubert, las de peser le verbe syllabe par syllabe, comme un orfèvre l'or once par once^ avait commandé son cercueil en bois de palissandre au premier ébéniste qui lui avait construit, de même bois, sa table de travail. Paris ne lisait pas encore ses jeunes romanciers et conduisait les funérailles de ses vieux Maîtres. Quelque chose semblable à une maison vide

tenait au cerveau les têtes parisiennes, amoureuses de la nouveauté, à l'attente de l'Ecole prochaine. Ce fut l'époque où un gentlemen retournait au foyer paternel, après avoir quitté le collège avec les lacunes dont n'est pas responsable l'Université devant les intelligences médiocres, lacunes que d'ailleurs comble admirablement le baccalauréat. Or l'éphèbe se demandait, devant ce diplôme qui excuse delà sottise toute première ambition pourquoi lui, qui expliquait les maîtres classiques, ne les referait pas. Pourtant la tentative de -surpasser Lucrèce en vers et La Bruyère en prose, ne lui réussit pas du premier coup. 11 retomba vaincu dans son fauteuil.

« Alors, comme un large soleil dans une forêt soudainement illuminée, la bibliothèque facile de son père (un ancien brave ouvrier), éclaira le cabinet avec les noms inscrits en or sur veau, d'Alexandre Dumas, d'Eugène Sue, de Paul de Kock. Avec cette aptitude à la lecture courante et longue qui caractérise les natures impuissantes à se charpenter d'elle-même, l'eunuque littéraire dévora Les Mohicaiis de Paris, Le Juif-Errant, Les Sept Péchés Capitaux. Il comprit passablement, mais feuille à feuille, chaque livre. Ce qui lui échappa et dont il ne s"inquiéta guère, ce fut l'ensemble de l'œuvre, la synthèse de mille caractères isolés par l'analyse et magistralement groupés autour d'une formule littéraire, comme il se fera autour de la Voix du val de Josaphat qui convoquera pour le dernier Jugement le monde universel. Déjà, ce fut bien quelque chose qu'il façonnât séparément beaucoup de pieds et quelques têtes. Mais tout ceci gisait, sans amalgame, sur la table dorée de l'opulent malheureux écrivain, comme chez les orthopédistes sont, à l'attente des clients, maintes formes de plâtre, comme seront nos os

avant que la trompeté de l'Ange crêye le plafond du ciel et sonne sur les gourds cimetières.

« L'amalgame ! La trompette I ce fut son cauchemar, jusqu'à ce que les galvanisateurs et les pistonneurs lui inspirassent l'idée merveilleuse de les inviter à déjeuner. Il y eut tant de vaisselle d'or, que plusieurs gazettes^ étendues sous les fenêtres pour protéger la chute des plats qu'on jetait dans la rue sitôt vidés, en furent pleines des années entières.

« En ce temps-là^ lesHydropathes transigeaient, se concédant aux repas des additions de vin, grâce aux éditeurs débonnaires qui commençaient aies payer ; mais, pour maintenir inconfondus Nazaréens et Philistins, ils s'obligèrent par serment dans une cave de la Halle-aux-Vins, à porter longs les cheveux et à s'appeler Hirsutes. Les commensaux du richomme pensèrent mourir de rire ; ils en gardèrent les gorges chaudes jusqu'à ce que le programme de leur roût-club fût statué, comme il suit :

Akt. !*'■ Les cheveux seraient portés en brosse.

Art. 2 On s'habillerait à pans coupés^ chez Dusautoy.

Art, 3 Ou payeraient les directeurs de journaux pour l'insertion des romans, et les régisseurs de théâtres pour la mise en scène des pièces, commes des serviteurs en titre .

Art. 4 On commencerait par le lancement de la première œuvre du libéral amphytrion, avec cent mille francs d'avances.

< L'amalgame était découvert, non plus à l'aide de M. Brown-Séquart qui n'a trouvé que du zinc pour ressusciter les grenouilles, mais grâce au dieu Ploutos qui^ opérant avec un peu de terre jaune, prête du génie aux bêtes et fait marcher les pieds podagres .

« Eh! mes amis, qu'elle ronde ces pieds-là mènent dans

Paris, depuis un couple d'ans. C'est au point que Balzac, reculé déjà loin sur la colline du Père-Lachaise, fronce les deux sourcils de bronze de la superbe tête que David lui tailla, tandis qu'entre les ifs du cimetière il regarde là-bas la capitale qui l'oublie et s'emballe. M. Zola, qui ne pouvait pas croire au triomphe des romans à poli mariage sur les romans à crevaison ignoble, en devient plus grossier et promet pire. Le trouble en prend Daudet derrière son monocle, et l'introducteur de Jansoulet chez M, de Mora appréhende une échaffourée sur l'escalier de l'Elysée. On dit que M. Guy de Maupassant en perd le goût des croisades à la conquête de la croix rouge. On ajoute mille divers étonnements. Le pire est que personne n'en revient.

« Lui cependant, hériter par idiosyneratie des idées de l'entrepreneur son père comme il le fut par legs de ses écus, estime qu'il a admirablement pensé de maçanner des volumes comme on bâtit des maisons, ceux-là feuille à feuille au hasard, comme celles-ci pierre à pierre au tas, avec le mot d'Erasme pour infaillible conclusion qui tourne autour de chaque existence comme le plus banal rébus autour du plus uniforme mirliton... »

Mais vous nous accuserez de partialité, parce que nous aurons pris, dans le tas commun des écrivains actuels, un des types les plus vulgaires. Cependant garde à vous, public qui le nommâtes roi, de n'aller pas accuser vous-même votre goût malheureux .

Or, voulez-vous examiner maintenant le type

de r écrivain de race qui , s'imposant vosjexigences obsédantes, se fait banal tout comme l'autre et finira par les succès populaciers auxquels ne semblent pas l'avoir condamné pourtant la noblesse de race qui lui dicta ses premiers livres. Ecoutez encore :

« ... Commelepremiersoleil anconisait derrière ses vitraux la tête blonde et polissonne de sa dernière typesse, à l'instar de la Vierge qui rayonne à matines dans les verrières des oratoires bleus, Bel-Homme se leva. Les bras endoloris par le trainaillement de la veille sur les tables en marbre de quelque brasserie servant d'étude, il s'accouda à la rampe forgée de son balcon. Ses nobles yeux de gentilhomme, mi frippés par les bocks insalubres, par les gaz de minuit, par le noctambulisme giro vague, par cett«9 cave de la nuit immense et désolée où circulent avec deux crochets difiérents le chiffonnier et l'écrivain, ses yeux lassés d'intelligence contemplèrent Paris. Le jour qui montait sur la ville levait sur sen passage la poussière d'hier, endormie dans les rues ; et il prenait, dans l'espace lumineux par où il s'en allait, les airs d'un voyageur honteux qui secoue ses sandales, l'aspect d'un monarque éconduit qui brandit son manteau de colère . Quand la criée de cette vie moderne dont il s'est fait le chroniqueur, eut reconquis le p.nvé et commencé la journée avec quelque première ignoriiinie, il bailla de lassitude et rentra, pour s'asseoir devant sa table de travail.

« Une plume d'or aux doigts, la main sur un croquis de

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fille libre que cette plume d'or exquisse impérialement, Bel-Homme relève ses yeux, dégoûtés par la besogne malpropre que ses comtoporains lui taillent . Devant lui, sur une étagère du Japon à rayon double, ses ouvrages précédants, dont les couvertures vertes ont les couleurs de la victoire, occupent l'assise d'en bas. Là-haut, fleurit un pot de violettes. Du premier au dernier titre, il parcourt tristement le catalogue de ses livres. Et d'abord, le premier lui rappelle comme un regret la distinction de sa naissance, ses songes d'or de petit seigneur dans les layettes brocardées par sa mère, ses déceptions de jeune homme à son introduction dans une gentilhommerie abâtardie par trois quarts de siècle de roturière accointance, ses vengeances brutales d'homme brutalement trompé par ces hobereaux de basse-cour qui introduisent la servante dans le lit de l'épouse et constituent, avec la double portée de cette vulve double, notre actuelle société. D'ordinaire, la plus cuisante est la première blessure. Lui, ne se guérira pas de celle qui l'a frappé, volé à sa haute famille^ précipité dans la rue, installé à l'égal des ouvriers devant la vitrine où s'achète le pain . Ne connaissant d'autre outil que la plume, par un raffinement d'honneur et de courage que les victimes d'élite entendent bien, il a juré ne devoir le paiement de sa vie qu'à la démolition de l'eupatricial. S'il fût né dans la chaleureuse Provence, la dernière noblesse eût rencontré en lui son dernier Mirabeau. Comme il était un froid Normand, il lui suffisait de prolonger le souffle écrivassier de Marat, Malheureusement les argumentations subissent l'influence des époques. A l'Œil-de- Bœuf, Une Vie eût converti la Cour entière de l'amour des scandales. Au Jockey-Club, la forfaiture de Julien de Lamare n'est qu'un lazzi... Ah! oui, une avalanche sur

cette charmante étagère du Japon; une riche poussée depuis le parc des Peuples jusqu'à l'égout de Paris, sur le chemin de la lascivité, si glissant à tenir.... Et les petites violettes de là haut, assises sur des Vers écrits dans la splendide adolescence, de s'étioler par-dessus cet étal scandaleux d'où s'échappe une odeur douteuse comme d'un fangas planté de lys sauvages... ,

« De souvenirs en souvenirs, Bel-Homme remonte à celui où, artiste du premier duvet, devant la bibliothèque paternelle, il ambitionna la carrière d'un Mathurin Régnier qui pipait en seigneur ses satires, écrites lentement d'une main tandis que l'autre caressait les dentelles d'un jabot précieux, les rubans d'un chapeau couronné de gentilhommerie. Alors le fin sourire ds Montaigne l'attirait vers ces chapitres adorables de nonchaloir, où l'écrivain avoue : c II n'est rien de quoi ieface moins profession. Ce sonticy mes fantaisies, par lesquelles ie ne tasche point de donnera cognoisire les choses, mais nioy : elles me seront à V advbnture cognues un jour, ou l'ont autrefois esté, selon que la fortune m'a peu porter sur les lieux où elles estaient esdaircies : mais il ne m'en souvient plus ; et si ie suis Jiomme de quelque leçon, ie suis homme de nulle rétention. » Ah! s'il avait pu s'asseoir à quelque place illustre d'un de ces grands vieux siècles où le génie ne sortait pas de la Cour magnifique, y pénétrait au contraire pour s'y épanouir si la naissance l'en avait éloigné. Alors, là, à l'abri du méchant sort, au reflet des mi. roirs et des lustres, dans les salons dorés du Louvre et de Versailles, on combinait, la vie durant, un chef-d'œuvre de cent pages qu'on lisait et relisait jusqu'à la mort aux princesses exquises qui l'avaient inspiré sans remords, et l'écoutaient dix mille fois sans lassitude. Ahl le fauteuil monumental, où il eût mis trente ans à composer son

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livre; la chevelure à longs rouleaux, en laquelle tous les âges et toutes les majestés se seraient confondus; la rue, qu'il n'aurait traversée qu'en chaise à capitons, sans mêler sa pantoufle à la boue ni voir les gueux autrement que derrière un monocle.

« Mais il est, malgré lui, de notre heure et se console de son époque roturière en passant roturier. Aux idées distinguées,quilui sont défendues par un public qui ne les comprendrait pas, il prête la langue fine de sa hoirie dont il ne peut désemparer. Il écrit les bordées des gougeats avec un style qui charme les comtesses. Par lui, le faubourg Saint- Germain apprend ce qu'on raconte rue Colbert. Il ne sait pas pleurer, n'ayant à se repentir d'aucune ignominie. D'ordinaire, il godaille. S'il rit, sa franche humeur part du ventre et soulage.En couleur il est sobre, et ses tableaux régentent la peinture. Son philosophisme, qui n'outrepasse pas la thèse matérialiste, est nul. Il semble que sa théologie soit moins encore et se confonde avec le scepticisme, pour le plaisir de la catégorie. Son art de conteur, auquel il sacrifiera tout, proportionne admirablement, à un fond banal, une forme vulgaire qui invite les gens de goût à pvoclamer parfait le tempérament de cet écrivain de race qui ne saurait prêter aux cancans bas de la Suburre le verbe ailé de Cicéron.

Qu'un mot résume Bel-Homme, son génie, ses pensées, son style. C'est un boyard embauché chez des pingres. Les Naturalistes, au bras des Décadents, lui disent: « Notre maître ! > N'estimez-vous pas mieux de souhaiter un ciel moins noir, un ciel plus pur, des rues propres, une époque ennn moins encombrée de vulgarisme, à cet homme de robuste santé, à cet auteur-gentilhomme de la haute lignée dans les veines de qui circule le sang de Salammbô?... >

Eécapitulous-noiis .

Deux genres de roman sont possibles .

L'un détèlera l'iiippogriffe romantique et en démontera pièce à pièce le gigantesque automédon ; renversera dans l'égoût-collecteur les Parnassiens de marbre ; fera litière de tout art, de toute morale, de toute religion ; s'installera à l'abattoir et à l'ampliitliéâtre , prendra le scalpel pour outil et le cadavre pour étude ; dépècera, disséquera, cbarcutera, pour le plaisir des moignons écorcbés et pour l'effet des caillots noirs sur la table de marbre ; instruira la vertu des vierges à l'hôpital de la rue de Lourcine, à la Morgue le courage des hommes faits, la constance des vieillards, dans une vespasienne du Boulevard oii les lâches d'entr'eux, en cheveux blancs, se brûlent la cervelle ; sera pessimiste en philosophie, nihiliste en politique, haineux en amour ; annulera les principes du sens commun ; abattra les sommets constitués par l'ordre ; nivellera les masses ]3ar une même passion de haine universelle; rcvolulion-

nera les nations entr' elles et avec elles-mêmes ; promènera sur les routes de la faim les bandes misérables ; roulera, comme une immense larme dans un œil qui ne peut pas pleurer, l'armée des réfractaires rentrant battus et le cil bas vers les villes bourgeoises où leurs vainqueurs généreux leur feront place dans l'écurie de quelque arrière^ cour, dans quelque loge de concierge ; et les histoires impassionnelles et plastique de la période décadente occuperont les veillées de ces âmes d'esclaves avilies, par une première éducation brutale, anéanties par la dernière et foudroyante leçon qui ressortit de quelque Commune rouge, à travers les flammes de laquelle leur apparut fouaiilante et juste la main de Dieu.

L'autre ne reconnaîtra ni onocentaure Komantique, ni olympique Parnassien, ni Eéaliste an atomisant, ni Décadent alchimiste; il sera hiimain comme la race, non comme l'individu; il respectera Dieu comme un être absolu, qu'il bénit si la yie en émane, et qu'il ne saura maudire puis qu'il ne

sait le comprendre ; il aimera la loi qui n'inquiète jamais le juste; il ne haïra pas les hommes parce qu'ils sont meilleurs encore que les ours ; mais il adorera surtout le cœur des vierges jeunes filles et des chastes jeunes gens ; pour eux, il cherchera un enseignement dans chaque sainte passion, sur chaque page il inscrira l'histoire des nations et l'histoire des âmes ; de chaque livre il fera une école, de chaque école un jardin, de chaque jardin un paradis; quiconque l'ouvrira d'une main, de l'autre fermera les prisons; s'il fait époque, le siècle crapuleux appartiendra déjà à l'ère de la fable ; s'il parle, il dira 'simple ; s'il chante, il fera juste; s'il brille, il sera clair; s'il s'arrête, c'est qu'il n'aura ni autre chose à ajouter, ni rien de mieux à faire.

C'est pourquoi à cette première école, qui naissait, ce matin, comme foin sur la terre de France et qui, ce soir espérons-le, sera liée , nous avons préféré par instinct la seconde. Et notre amour pour cette vieille tradition de l'esprit Franc qui,

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des Cycles Mérovingiens, remonte par Joinville, Froissard, Montaigne, Rabelais, Molière, Voltaire, ^\\^ç\vi2iViK Légendes Hugolïennes, notre amour pour l'esprit de nos pères est si véliément qu'il pousse notre témérité jusqu'à inscrire au frontispice de ce modeste livre le nom majestueux qu'il porte en défaillant, comme si nous voulussions (ce qu'à Dieu ne plaise !) laisser entendre que nous avons chargé nos faibles mains de la cliaîne d'or qui unira la saine et forte France de demain à la saine et forte France d'hier.

Mais nous devions rendre hommage île ce livre, qu'elle qu'en soit sa misère, au Maître qui, nous enlevant à l'atmosphère basse et noire de cette époque moderniste, nous instruisit à l'art robuste dans la lumière et dans l'espace. Ainsi aurons-nous peut-être ressemblé à quelque bon artiste de l'ancienne Florence, qui combinait, à l'écart des Guelfes blancs et des noirs Gibelins, une fresque naïve à l'honneur du vieux Dante des Alighieri.

Quand vous étiez petit, ■ — j'en jure par maître Eabelais qui l'a dit avant moi, — vous mangiez la mie avant la croûte, vous coupiez aux mouclies l'abdomen que vous cataplasmiez d'un papier blanc, crachiez en l'air pour faire pluie, mouilliez vos baut-de-cbausses pour abattre grand vent, barbottiez dans le ruisseau, embarquiez de brins de paille au courant des eaux de lavure, suciez jusqu'au pouce vos doigts sucrés

OU pleins de graisse, voliez du crin à la queue des ânesses, boulottiez du papier en pâte et le colliez aux devantures, traîniez vos chausses sur tous les tas, chafouiniez dans vos narines, m ontiez un sabre d'un liteau, vous trigossiez avec les chiens et vous pourléchiez de compagnie, haussiez la langue jusqu'au nez, contrefaisiez les culs-de-jatte en vous défaissant derrière eux, mangiez la soupe avec vos doigts et le pain avec votre fourchette, rigoUiez devant les bâtisses, criailliez à fendre le tympan des nourrices, galopiez après les ballons de pissenlit en voyage, tombiez sur un moellon, vous fendiez la tête, tâtiez le sang, beugliez avec la morve au nez et sans une larme au fond des yeux, accusiez qui vous portait secours, pleuriez comme un veau pour un poussah, cessiez sitôt qu'on vous plaignait, rouliez des casseroles dans les rues, pinciez la queue des chats et vous pendiez à celle des chiens, éculiez vos souliers par les pointes, humiez aux soupiraux des cuisines, baffriez vos

confitures sur le pain, jetiez le pain, écrasiez la patte aux hannetons pour les hâter de diligence, couriez la chasse aux asticots sous les aiguières parmi les vermicelles de cuisine, dénichez des cloportes, pleuriez pour rire, trouviez des jambes à la lune et riiez des hommes qui n'en avaient pas, portiez les cheveux ras pour avoir l'air d'un singe, découvriez des grimaces chez les gens qui pleuraient, mortifiiez le monde on lui prêtant service. Un jour, dans une sépulture, une dame laissa tomber par inadvertance son faux-cul, et vous lui proposâtes de le lui ramasser. Si l'on vous rouait de coups, vous gardiez les yeux secs pareillement à ceux d'un hareng saur ; mais vous bramiez comme un cerf, pour la plus ténue chiquenaude. Un autre jour, que l'on vous mena voir le portrait de votre père dans l'atelier d'un artiste célèbre, vous rencontrâtes sur votre route un troupeau de poulains et vous parlâtes de leur figure, tout le temps que dura la visite. Une autre fois, vous voulûtes porter moustaches. Pour

ce, vous bûtes à chabrot dans votre assiette à soupe, où vous pipâtes un liston rouge et long, jusqu'aux oreilles, sur toute la longueur des badigoinces. Yous vouliez savoir comment s'endoctoriser sans lire un livre, humer le piot sans rouge liard en marsupie, boire sans dessoiffer, avaler rouge et faire jaune . . .

Le lecteur. — Holà, bé ! pas çà !

— 'Non. C'est seulement par manière de dire. Enfin, vous étiez un enfant terrible. Or, aujourd'hui, vous êtes homme, mon lecteur, et il convient que vous alliez quérir la sagesse du monde dans les livres qui sont écrits pour vous. Car, point n'est suffisant d'avoir appris à poser vos bretelles, à graisseusement banqueter, à cauponiser hautement, à . . .

Le lecteur. — A boire, d'abord ; à boire !

— Mais, écoutez-moi donc?

Le lecteur. — A boire, sommelier !

— Xes stryges font-elles sabbat chez vous, ce soir, que vous ne vouliez pas m'entendre ?

Le lecteur. — Les stryges, les sorcières, saturnalitias ecce ... Je veux boire.

— J'ai donc prouvé, lecteur, que tu es un enfant. Eh. bien! monsieur l'enfant, tournez la page et vous aurez des bistoires.

CYCLE VENDEEN

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La Légende Hiigoliennc.

hJiltun ■■ l'an

Dessin à la plume, de N'ictor Hugo.

Collection Paul .Meunce.i

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