‹ La légende hugolienne; les petites épopéesChapitre 2 sur 25 · LES PEIN · texte numérisé non relu

LES PEIN

En 1793, la France conventionnelle se mesura à la monarchique Vendée ; les soldats de la République toisèrent les volontaires de l'Ouest ; la carmagnole des Jacobins contrecarra la casaque des Chouans .

Pourquoi ?

Pourquoi les Titans sacrilèges se mesurèrent -ils aux frères olympiques de Zeus? Pourquoi les eaux du déluge universel toisèrent-elles les montagnes? Et pourquoi les montagnes, Alpes et Pyrénées, Carpathes et Ourals, Himalaïas etAltaïs, se contrecarrent-elles?

Mystère.

Mais les montagnes ne marchent pas et les hommes se rencontrent.

Hoche fondit sur Charrette .

Se connaissaient-ils?

Non.

Se seraient-ils aiméa ?

Peut-être.

Pourquoi se battirent-ils ?

Destin.

Destin, en effet. Car, d'une part, si le général Hoche n'avait pas existé, son commandant Muscar n'aurait pas dirigé l'attaque de la ChevroUière ; et si le commandant Muscar n'avait pas attaqué la ChevroUière, son adjudant Léopold-Sigisbert Hugo ne figurerait pas dans l'histoire qu'on va lire. D'autre part, si le général Charette n'avait pas vu le jour dans le vieux manoir de Fonte-Close, son volontaire Yvon Prin n'aurait pas escarmouche au siège de la ChevroUière et si le volontaire Yvon Prin n'était pas venu à la Chvrollière, son neveu de neuf ans, Jean Prin, ne l'y aurait pas accompagné ce matin-là et leurs noms ne figureraient pas aujourd'hui dans ce mémoire .

Jetons de la lumière sur ceci.

Le paysan Yvon Prin était, en 1793, le propriétaire honnête d'une modeste ferme de la Vendée. La ferme, égayée par les coqs, engraissée par les porcs, fumée par les vaches^ pataugée par les oies, ressemblait, sous le ciel calme des journées, à ses mille compagnes des environs couchées sur l'herbe des prairies, ombragées par les ormes. La Vendée, où cette ferme prospérait, multipliant sa quiétude par le nombre des métairies quiètes dont celle d'Yvon Prin était le type, contrastait d'autant mieux avec les autres provinces de la France, où le canon tonnait et que gouvernait la République. Entre trois courants d'eau et l'océan elle florissait là comme un rosier dans un courtil. Le rosier avait son jardinier, dans la personne d'Yvon Prin. La rose avait son oiseau, dans la personne de Jean Prin. Sur la terre, des fleurs ; dans l'air, des chansons; les prés verts et les blés mûrs aux alentours; à l'horizon, la mer. La Vendée dormit sous les granges jusqu'à la première couppetée de biscaïens qui, par ordre suprême do Carnot, abattit oies, coqs, vaches et porcs d'Yvon Prin.

Yvon Prin, épaulant un linteau de la porte, vit tomber ses bêtes et dit :

— « C'est mal I »

H passa dans son arrière-grange, croisa sa carabine en bandoulière entre sa casaque brune et sa culotte à hautes

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braies, remit un pistolet aux maina vierges de Jean bourra leurs poches de chevrotines, et dit :

— « C'est mieux! »

lia fermèrent la porte à double tour, jetèrent la clef dans le puits, entrèrent en campagne, battirent les buissons, couchèrent dans les herbes, blessèrent, tuèrent, détroussèrent pour manger les havre- sacs républicains, ouïrent la messe quand ils purent, dormirent quand ils surent, passèrent l'eau, passèrent les incendies des fermes, s' épongèrent d'un coup de main le front suant, ne se débouclèrent pas, ne se déchaussèrent pas, quand le pain manqua s'embrassèrent, souffletèrent les cadavres des Bleus et respectèrent les médaillons des mères qui leur pendaient au cou. achevèrent par pitié les Carmaguolains expirants et par étapes nocturnes, de meulière en meulière, de guérillas en guérillas, allaient rejoindre Charette lorsque, contre le mur d'église de la susdite Chevrollière, Yvon Prin tomba mort, — le crâne et le cœur aplatis par trois balles.

L'homme, qui foudroya Yvon, fut un soldat du commandant Muscar. L'homme, qui se précipita entre l'enfant et les balles, poitrine en avant, sous le peloton qui allait faire feu sur le petit insurgé de neuf ans, fut un adjudant de la colonne républicaine.

Or, l'enfant s'appelait Jean Prin.

Et l'adjudani était Hugo.

Et celui-ci, qui sauva par héroïsme un tout petit héros servit a celui-là, jusqu'à vingt ans, de père.

Concluons.

Dieu est une chose nécessaire.

En effet, que son souffle trismégiste n'eût pas accumulé les molécules de la Terre sur quelque coin durci de l'Océan : celle-ci flotterait, encore inaggrégée, dans la lumière de l'espace comme un panache irisé du soleil. L'Eden aurait clos à Milton sa grille adamantine. Dante serait tout au plus descendu aux Enfers, s'il eût pu naître dans la lune . Et l'homme ne serait pas né. Sodome ne s'éclairerait pas au fond d'un lac d'asphalte, comme un château gothique en girandole au fond d'un parc. Ninive n'aurait pas inventé Jonas, ni Jonas la baleine. Memphis fût passée sans jalousie pour Babylone, et Rome sans arrogance pour Carthage. Judas de Kérioth n'eût pas fait empaler Jésus^ le plus inoffensif des hommes. Gotteschalck ne serait pas venu, quelques siècles trop tôt, avant Ulric de Hutten qui en fut très-marri. Un jour, un animalier d'Allemagne n'eût pas baptisé son fils Luther, ni un prince de Toscane le sien Léon de Médicis. Sans Dieu, monsieur Ignace Guillotin serait encore dans les rêves possibles, ce dont aurait été charmé monsieur le Roy-de-France. Et, plus grave argument, ni la République de 89 n'eût inventé l'assignat; ni l'assignat, M. Garât; ni M, Garât, la Carmagnole; ni la Carmagnole, Quiberon; ni Quiberon, Hoche; ni Hoche,

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Muscar; ni Muscar, Hugo; ni Hugo, petit Prin — dont nous avons raconté sommairement l'histoire .

L'Océan recueille le gardon; la montagne, l'agneau; la forêt, le linot. Le grand'garde ouvrait sa porte au gringalet.

Ce fut au foyer paternel que Monsieur Hugo rencontra pour la première fois — Gavroche.

HOMO ET UESUS

— « Enfin, s'écria le major Capgras, impatienté devant son grog par la conversation de ses collègues, d'après vous, il suffit qu'on s'appelle Hugo pour se fendre en Hercule sur se jarrets, et se croiser les bras sur son plastron à chamarrures. Messieurs, pour une anecdote, je vous demande la parole. »

Ces messie ars s'entreregardèrent avec indécision.

Car le major Capgras, chargé du cours d'histoire une fois par semaine, depuis le décret ministériel qui rendit l'instruction obligatoire pour l'armée elle-même, s'arrêtait d'ordinaire moins vite qu'il n'était parti. Aussi, profitant du silence des yeux et, d'absinthe en absinthe, courant autour du cercle, en quête d'options lentes, il tordit d'une main son mégot de moustaches et commença, l'autre, pendante sur la cuisse.

« Vous êtes tous sans ignorer qu'en 1793 les Royalistes de la Vendée étaient en pleine insurrection contre la République. Qu'eût-il fallu, pour épargner l'insurrection? Ni Louis XVI à l'échafaud, ni Carrier sur la Loire . Nos pères eussent été des agneaux, en compagnie de leurs commensales brebis. Des prés à la terre. Des agneaux aux prés. Le ciel pardessus... Kn vérité nous, les fils, nous ne serions, aujourd'hui, pas autre chose que des moutons.

Mais passons outre.

Le petit village royaliste de Vue avait juré de ne se rendre à la merci républicaine que parmi le râle de ses hommes et l'incendie de ses maisons. La haine d'un lilliputien peut égaler la haine d'un géant. Les Ilotes n'exécrèrent pas plus les Spartiates, que les paysans de Vue la République. C'est ce que ne comprit pas très bien le commandant Muscar, quand il envoya prendre les clefs de ce hameau par une poignée d'hommes, sous les ordres du capitaine Mercadier.

Quand celui-ci fut devant Vue :

— « Rendez- vous ! » cria-t-il aux paysans.

Les coqs seuls lui répondirent, sur les tas de fumier. Alors, il rua contre le village son peloton. Un homérique éclat de rire retentit aussitôt :

« Qu'y a-t il? s'écria Mercadier.

— Capitaine, lui répondit-on, il y a que toutes les portes sont ouvertes. »

Tant il est vrai que le ridicule talonne le sublime, et qu'entre Démétrius Poliorcète et Constantin Coj)ronyme il n'y s, que la différence des sorts. Nous sommes tentés de riro aussi, quand nous pensons que les troupiers de Mercadier eussent eu autant de gloire devant Vue que les oplites d'Atride en eurent devant Troie, — si seulement on n'avait pas oublié de refermer les portes.

— Hé bien! entrez », leur répondit le capitaine. Ce fut incroyable- Seuils, fenêtres, granges, étables, les uiômes sur les

seuils, les bouvreuils aux fenêtres, les anir.aux devant les granges, tout btulJait au soleil. Les rues semblaient encore pleines des odeurs de foin que les charrettes répandent derrière elles. Les maisons, aux solives enfumées, respiraient le dernier pot-au-feu. Les soldats se regardaient) avec dos regards pleins de rire. S'ils interrogeaient les petits sur le seuil des maisons, ceux-ci commençaient par s'efirayer, finissaient par jouer avec les gâchettes des fusils, avec les ustensiles des havre-sacs, et par grossir la voix avec les joues, en s'écriant :

— « Moumou! »

On s'avança dans le soleil, jusque sur la place de l'église. Là, le silence plus lourd qu'ailleurs imposa le soupçon. Le fusil bas et le coude appuyé au canon, on faisait courir l'œil sur les maisons environnantes, quand une effroyable détonation creva les fenêtres, éclaira rouges les embrasures, brouilla l'espace de fumée. Et, dans le nuage et l'odeur des cartouches brûlées, les Bleus épaulèrent.

Le rideau blanc du premier feu, montant des rez-de-

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chaussée jusqu'aux toitures, n'était percé que par le rayon des petites étoiles allumées au frottis sur les fusils à pierre et ne laissait qu'une clairière, béante de clarté, au milieu de la place, là où les premiers Républicains visés, tombaient morts.

Cent-vingt-trois gilets rouges avaient rondu leurs âmes, lorsque le capitaine Mercadier, ne croyant pas qu'il fût par métier pourvoyeur de chairs humaines, ordonna aux soi :ante-dix survivants de reculer. Par malheur, les rues avaient été barricadées en un clin d'œil.

— « Au nom duRoi! » crièrent les Chouans en proposant la reddition.

— « Pour la République! » répondirent le» Bleus en déposant les armes .

Quand on fit l'appel des prisonniers, on en compta soixtinte-neuf.

C'est qu'il en manquait un.

— « Dieu ait ses guêtres!» pensèrent les Chouans, en espérant que celui-ci aurait pris la fuite vers le quartier général républicain. Et, pleins de confiance au lendemain, ils allèrent s'étendre sur de la paille fraîche.

Or, à sept milles de là, penaillé, hordescent, mort de 8oif, un soldat de l'escouade Mercadier atteignait au camp Muscar, après une heure de course furibonde.

Pour qui eût eu des yeux à l'âme, un spectacle épopéen se fût construit dans les nuages, le long de la route que battait ce troupier. On eût vu, penchée du ciel sur les cumulus blancs et vers ce frère d'armes, la phalange des messagers antiques, Sosie, Phénix, Pylade^ Théramène, les

hérauts des Thermopyles, de Salamine, de Marathon, que les dieux reconnaissants revêtirent de pourpre sur un escabeau d'or, à côté de Mercure, tandis que nous installons les nôtres sur une impériale, dans un carrick grossier, depuis la découverte des diligences.

Nous n'en finirions plus à ledresser l'histoire des haults évangélistes, magnifique et grotesque à la fois. N'ajoutons à l'injustice des annales que cet exemple, où le héraut, qui s'y couvrit de gloire et de poussière, ne portera jjas même son non propre.

— « Le Commandant! » murmura-t-il en chancelant contre une tente du quartier.

Le Commandant n'était pas là. Dame I on ne rencontre pas un Commandant dans un pas d'âne. Il n'y a pas de Commandant sur tous les tas. A quoi bon les Commandants, s'ils ne se faisaient rares? Et ne peut-on charger un mousqueton, sang ©un ? Certes, ceux qui dirigent les batailles avec une queuG de billard ou un bézigue dans les mains, onl; raison. Quq diable ! Le Commandant ne relève pas du règlement ; il le rédige. Si le clairon joue la diane, le Ccmœandant remonte aux oreilles sa chaude couverture. Si l'estaffette apporte 1g verbal du Rapport à signer, le Commn,ndant nu lui refuse pao sa signature, mais lui fait remarquer qu'il a carrillonnô trop fort à la porte et quo Dcn cheval ébranle en piaffant les dalles de la cour. Si l'Ordonnance, pénétrant dans la chambre-à-coucher avec l'uniforme de petite tenue, répond: « Midil » au Commandant qui lui demande l'heure, le Commandant soupire, baille, 80 tord, frotte les yeux, les ouvre enfin, jure, devant leboleil qu'il revoit, qi»e son métier est un métier de chien, et permet qu'on introduise l'Adjudant pour être informé de la besogne que l'Adjudant a achevée pour lui.

Mais l'Adjudant, quelle fleur de bivouac I L'Adjudant est au régiment ce que le rayon du jour est à la chambre, et l'étoile à la nuit, et la flûte à la montagne, et le pinson à la forêt : — il charme. Que le tambour batte à l'aurore, et voici la première clarté de celle-ci qui peint rouge, bleu, blanc, l'uniforme de l'Adjudact, lestement boutonné. Coquelicot, soldanelle, œillet, voici, comme dani un parterre, la triple fleur dans lc3 chambrées. A la chanson de l'Adjudant tous les sommeils s'éveillent, Icc trois couleurs s'agitent tout à l'entour des lits, la caserne est sur pied. Du dortoir où la propreté lui obéit, à la cantine où madame Mangeon lui est soumise, tout l'attend, tout l'accueille, tout l'aime. De la caserne au Champ-de Mars, la journée passe comme un songe, sous l'œil fascinateur de l'Adjudant qui promet aux uns, la levée des punitions, aux antres une chanson sentimentale, entre le coup de la retraite et le coup du couvre- feu. Aussi, n'est-il pas justice qu'un jour par semaine, le dimanche, nous rencontrions l'Adjudant, les moustaches cirées et un soleil à chaque cuivre de la tunique, sous les orrceaux de la Promenade municipale, et traînant après lui une smalah dédaignée de rougeaudes nourrices et de pâles petites demoiselles ? Si l'or du soleil pouvait être un métal et si le régiment savait sculpter, celui-ci ferait à l'Adjudant sa statue — d'un rayon de lumière.

Les camarades avaient donc fait le cercle quand le messager de Vue, chancelant, était tombé entre leurs bras. Un coup de gourde le ranima. Et, assis sur les sacs, il conta l'aventure, en attendant l'audience du Commandant Muscar.

— « Mais, interrompit l'adjudant Hugo, le Commandant a été convoqué, ce matin, par Hoche au quartier général

et a consigné la troupe sous les tentes, jusqu'au retour. » Ces braves gens regardaient l'Adjudant sans avoir l'air

de le comprendre.

« Si nous partions ? lui dit l'un d'eux. — Si vous voulez! » répondit-il.

Coiffer le claque tricolore, ceindre la cartouchière, décrocher les faisceaux des fusils, serrer la main aux frères, îse pelotonner trois cents, battre la route blanche de six cents souliers à mauvaises semelles, s'élancer derrière la musique^ qui s'élançait derrière le drapeau, qui s'élançait derrière l'Adjudant, sabre au clair, tête nue, — c'était un fier spectacle.

Qu'ils furent beaux ces roulements de braves coeurs vers des malheureux frères, ceux-là emportés vers ceux-ci parmi le tourbillonnement des tambours et le frémissement du tricolore claquant, parmi les blés, au vent de la révolte humaine et, par là-devant, le miroitement de l'Adjudant dont le sabre constellait en tête des cocardes ambulantes, comme un plumet farouche et blanc. La musique avait embouché la formidable Marseillaise et celle-ci, pareille à un char gigantesque, semblait porter à travers la campagne l'armée entière. Les voix, escaladant les cuivres, cognaient le ciel, et poussaient la cohue. L'espace, déchiré, s'écartait. En l'absence des paysans épouvantés, qui se cachaient sous les sillons dans l'ombre de leurs bœufs, le soleil satisfait du spectacle ouvrait sur la campagne son œil de bonne complaisance.

On arriva.

Ici, arrêtons-nous. Et tandis que cette troupe fait son

devoir, représentons-nous le point d'attaque en dessinant un 0, que nous entourerions de flammes.

Car le village, aux aguets sous les toits, n'était prinable que par l'incendie. A peindre les meulières fumantes, les langues rouges léchant le ciel, et les toitures effondrées, et la fureur des bœufs en course, et les petits cris do3 petits mômes qui mouraient sur les seuils avec des amusettes plein les mains, et les rares Chouans qui décampaient avec le fusil aux dents et entre deux haies de flamme, et les coups de feu égarés qui ajustaient vainement une tête dans la déchirure des fumées, — il nous faudrait plus de temps que n'en mirent l'Adjudant et ses hommes à battre le village, à défoncer la grange où les appelaient les survivants de Mercadier, à se précipiter exhilarants dans les bras des soixante-neuf Carmagnolains rendus au soleil et à la République.

Tel apparut l'Homme, dans la personne de Sigiabert- Hugo.

Mais où est l'Ours, dans cette histoire ?

A crouppeton sur une peau de buffle, les pattes sur la peau, le museau sur les pattes, dans sa tente fraîche où il venait de pénétrer à l'issue du Conseil- Martial, l'Ours dormait.

... L'Ours dormait, et son œil rêvait ; la plaine était claire. C'était comme la campagne qui environne le Paradis. Or le Paradis se devinait dans le lointain, aux mille dômes dorés, aux mille tours de marbre blanc, qui s'élevaient dans le ciel bleu. Et voici qu'un char marchait vers la ville. Sur le char, des canons; sur les canons, des brassées de drapeaux ; sur les drapeaux, le grand Ours. Et celui-ci,

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le sourire au museau, tenait à la patte droite un sceptre à poing d'ivoire. Et autour du char, une bordée d'oursins, portant chacun sa palme sous l'aisselle, acclamait le grand Ours dont l'entrée triomphale s'opérait parmi les salves des canons et entre deux foules d'anges, bouffis d'enthousiasme, béants d'admiration, accourus au passage.

Ainsi, visité par leo songes, l'Ours ronflait d'aise sur sa peau quand un grand coup de véritable tvmpanon le renversa sur son dos brun.

— « Hein ? » grommela-t-il, en interrogeant de son menton poilu la sentinelle qui veillait à son somme.

Et csUe-ci, présentant les armes aux troupiers qui revenaient vainqueurs de Vue, lui répondit:

— « Mon Commandant, c'est l'Adjudant qui passe!» Les cuivres ne crachaient plus la Marseillaise du départ.

Surl'andante d'une paisible mélodie, ils rappelaient au régiment les joies sereines du retour au bivouac; où mijaute la soupe dans le calme midi ; où les histoires des briscards circulent, jusqu'au soir, sous les tentes ; où la vision de la payse s'illumine, à la brune, entre le feu des cigarettes et le feu des étoiles.

... Ils poursuivaient l'aubade sur des airs de romance, tandis que l'adjudant Hugo, introduit sous la tente du commandant Muscar, écoutait comme un répons la lecture du Code. L'article était formel. La désertion du poste, sans ordre supérieur, entraînait la prison préventive d'abord, et le conseil de guerre ensuite . Le cas de secours au drapeau en danger n'était qu'une circonstance atténuante. La discipline précédait la conquête, comme le Commandant précédait 1 Adjudant. Parfaitement ! Par conséquent, la prison précéderait la sentence. Parfaitement! Parfaitement I...

... Ils répétaient ©n accords riches les phrases senti men-

taies à l'usage dea vieux grognards émus, lorsque, eeux-ci encombrant de leurs drapeaux et de leurs personnages la porte principale du commandant Muscar, l'adjudant Hugo sortit par la porte secrète. Il essayait dans la prison la mesure de son lit de planche où les lauriers, coupés à Vue, ne lui valurent pas la gratification d'un peu de paille fraîche, cependant que ses compagnons d'armes, en faction sous les trophées, finirent par déclarer que l'audience était longue et qu'en faveur de la popote, l'on remettrait le colloque à tantôt.

... Les cuivres languissaient ; ... les lauriers se fanaient ; ... les drapeaux se froissaient sous les empoignées impatientes, lorsque le Commandant., non moins alangui, fané, froissé, signifia l'arrêt au régiment.

Alors, ce que l'on vit est digne de l'histoire.

Comme sous le vent Hyperborée les neiges de l'hiver changent l'apparence des figures, voici la chose que l'on vit : subitement, lugubrement, épouvantablement, des lèvras de pierre collées aux trompettes de cuivre la dernière note sortit rauqne, qui s'étrangla au fond des instruments. Les lauriers tombèrent. Les drapeaux se baissèrent. Les têtea se courbèrent. Au bord de toutes les paupières une larme de marbre se gela. Le tableau palpitant de la victoire, représenté par cette poignée d'hommes embarrassés de leurs insignes, tourna en un groupe plastique de la mort; jusqu'à ce que Muscar, qui ne put contempler sans pleurer, à son tour, C3S braves gens accablés sous le coup disciplinaire qui frappait l'Adjudant, leva la consigne, fit approcher Hugo, se jeta encore en larmes dans ses bras et termina le spectacle d'une double escarmouche tournée un instant au détriment de ses héros, j^ar celui non moins attendrissant d'un Ours qui embrassait un Homme. »

Quand le major Capgras eut achevé de parler, il ne restait autour de lui que le cercle des chaises vides et le garçon de sallCj qui l'écoutait par déférence.

— « Décidément, dit-il à celui-ci pendant qu'il ramassait sur les tables les verres d'absinthe bus, ce siècle n'aime pas l'épopée! »

Et se coiffant avec un geste de mépris, il remit dix centimes au garçon qui avait composé l'auditoire.

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