GOMEZ
— « Dona Sol! »
s'était écrié l'Homme à la porte droite. Et comme notre méthode narrative nous impose la description paralysée des Types, non moins minutieusement que l'analyse psychologique et évolutionnelle des Actes, nous avons fixé notre deuxième personnage dans la situation instantanée où il prononça les deux mots ci-dessus.
Quel était cet homme ?
La pièce la plus apparente de l'étrange personnage (puisqu'elle le dissimulait totalement), c'était un tablier de cuisine. Blanc de naissance et noir d'usage, ce tablier ne méritait à proprement parler son nom qu'en raison de sa ^orme. Celle-ci, retenue aux épaules par un cou débordant de graisse où surnageait en guise de vaste tête yne éponge sanguine, tombait jusqu'aux espadrilles bouffies du bonhomme et masquait sur la longueur d'un petit mètre une phénoménale panse qui^ dévorant les cuisses, ne laissait plus aux jambes à travers le jour du tablier que deux mollets ballants.
Tel fut le croquis d'ensemble, dont le Général cherchait à deviner le nom de son baptême, sans recourir aux registres de la paroisse.
En effet, il est un nom que nous devrions porter de préférence à celui dont nos parrains nous affublèrent. C'est celui que nous exhibons inscrit en façade, sur nos figures respectives. Mais, par un caprice de la nature dont nous avons dénoncé plus haut les prodigieuses facéties, il n'est pas rare que les figures et leurs appellations ne se jouent, à l'insu l'une de l'autre, une perpétuelle farce de carnaval. Ainsi tel s'appelle Camus qui, marchant derrière son grand nez du pas des funérailles, ne sait en quelle sépulture déposer l'excédent de celui-ci. Tel autre portera insolemment devant lui le nom pompeux de Fénélon, qui reçoit la pluie par ses narines sitôt qu'il regarde les anges jouer de la trompette. Et nous prenons le nez pour un premier exemple, parce que nous sommes du sentiment d'Horace qui préférait à un nez dépravé une figure de cannibale. Mais où nous conduiraient les exemples, du pas où déjà nous rencontrons les cannibales? Quant au nom dont M. Sigisbert agrémenta les charmes gastriques du bonhomme, ce fut celui de l'avantageux Sancho Pança, Nous ne tarderons pas à apprendre que, jusqu'à la preuve du contraire, l'Homme à la porte droite était l'hôtelier en personne, qu'il s'appelait don Gomez, et comment il justifia chevaleresquement son titre.
Mais suivons l'œil inquisiteur de M. Sigisbert qui ne peut plus soutenir l'œil fulminant du ventero. Et, sans chercher encore les raisons d'une haine si prompte, de la part d'un restaurateur dont on n'avait pourtant pas mangé l'oie qui rôtit, détournons-nous avec le Général, vers l'Homme à la porte sinistre.
HEEKAKE
— « Dona Sol ! » avait été aussi l'exclamation soudaine de l'Homme à la porte sinistre. Mais ici, une difficulté majeure se présente.
Par égard pour la préséance militaire et congruement prétentieuse, nous nous sommes interdit, sur.ces pages où rayonne le nom illustrissime d'un Général, de prononcer vulgairement le terme de gendarme. Or, voici que cette banale appellation recouvre comme d'un ridicule habit la personne la plus charmante, la plus souriante, la plus radieuse, la plus aimable, lapins adorable, par conséquent la plus louable dont homme au monde soit loti. En un mot, notre gendarme est un gendarme amoureux. A ce titre, pourrions-nous maintenir les rigueurs de la discipline contre le plus gentil minois des carabiniers qu'Amour eût jamais enrôlé, parmi les troupiers de Cythère.
Ainsi, quoi qu'en pense l'Etat-major, si vous voulez, nous parlerons du gendarme.
Dire d'abord comment il s'appelait^ serait une chose
impossible à moins que, d'après notre règle précitée sur les antonomasteSj nous affirmions à son bel air qu'il se nommait Phébus. En telle incertitude, et parce qu'il n'est pas de Sosie sur la terre qui ne méritât sa signature personnelle, nous désignerons notre carabinier par le nom du village où nous le rencontrons. Mais comme Ernani ne saurait être, malgré ses hoiries d'hidalgos, raisonnablement pris pour un gendarme de l'allure da nôtre, nous superadditerons d'une lettre le nom de celui-ci.
Hernani était donc un bel homme, malgré son dolman brun d'alguazil et son tricorne à plume de bedeau en faction devant la cathédrale de Burgos. Sa tête, rondement coupée à la catalane, soutenait bien la plus inaliénable fierté qui caractérise communément les bustes espagnols . Mais cette majesté d'alcade sans junta était mise au point de la plus douce familiarité, par le léger trait des moustaches qui n'étaient pas du tout farouches.
L'Amour coifîé par Mars : telle était l'idée que se faisait du beau carabinier le pensif Général, en fronçant ses cils épaiê sur les broussailles de sa barbe.
Quant à la pensée de dona Sol, elle devait être moins déplorable^ à en juger par ses yeux vifs d'amour qui, n'osant plus soutenir ceux du fulgurant Hernani, s'abaissèrent doucement vers Nino.
Qu'est-ce à dire ? L'amant de dona Sol était donc Hernani ? Et le ventero ne servirait ici que de fantoche, malgré les aptit udes de sa grasse personne à passer plus raisonnablement pour un rhomboèdre? Et notre Général, n'en déplaise à ses états de service, ne serait plus qu'un chandelier ? le chandelier que décrivait si railleusement et finissait par tenir M. Clavroche, son collègue?
Hernani aimait !
Hernani était aimé!...
Concevez- vousl 'abîme de bonheur que dissimulent ces deux termes ?
Hernani aimait !...
Un gentilhomme entre dans le soleil de sa vingtième année. Tout chante autour de lui.^ la fortune, l'avenir, la saison, les brises, les rafales, les parcs, les demoiselles. Il n'écoute premièrement que la chanson vague, inharmonieuse, saccadée de son cœur. Bientôt il languira de s'écouter seulj sans réponse. Alora^ il ira chercher l'écho de sa romance aux balcons où s'accoudent les comtessines pâles' aux ateliers où les ingénues se questionnent. Des unes, il acceptera avec l'enthousiasme du vierge amour les soi. rées, les landaus, les voyages, les mélodies du lac, la dot de douze métairies, la main. Aux autres il prendra leur vertu, la même nuit où elles défloreront la sienne ; il leur promettra le blason paternel, et leur accordera tout au plus sa chambre à faire et ses tapis à battre ; quelquefois, il sera généreux jusqu'à meubler de sa poche un boudoir dont l'entretien suspect regardera désormais mademoiselle. Et ce jeune homme ardent qui chantait tout à l'heure, des balcons aux ouvroirs, est ce nouvel homme froid et vide qui regarde aujourd'hui aussi sceptiquement, dans les yeux chastes et nuls la comtesse son épouse, que dans les aimantes et vaines prunelles de Laurence.
Que Robert Lovelace est inférieur à Figaro !
Dans une ville de la très vieille Andalousie, où les coutumes des ancêtres ont maintenu intact le cérémonial des grands villages, un jouvenceau du premier poil épaule élégamment la devanture délabrée du peluchèro, son patron.
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Il a aussi vingt ans. Mais sa jeunesse et son rasoir sont toute sa fortune. Qu'importe, s'il leur doit cette physionomie insouciante à laquelle s'ajoute la rêverie d'amour, pour encadrer dans la réscille de Figaro la plus aimable figure de Séville. Aimable figure, et aimée en effet. Mais comment escalader la fenêtre d'où Rosine minaude avec Almaviva? Comment arriver jusqu'à Suzanne, la soubrette. Etyoici les romances qui montent à l'assaut, les pr emières. Et voici les œillades qui lancent le dernier coup de feu , La beauté sans calcul de Figaro a séduit la beauté sans apprêt de la rieuse camériste. La simple vérité a rapproché deux types d'adorable candeur. L'espièglerie sans mensonge n'a plus qu'à réunir les deux amants, sous la lévite encombrante du vieux don Bartholo et derrière le sombrero de Basile. Malgré l'amour et pour l'amour, Figaro a conservé son rasoir, et son Suzanne blanc tablier. C'est pourquoi le monde les enviera, mais ne saura les imiter.
Entre Hernani et Figaro existait certes une différence, puisqu'un rasoir n'eut jamais les dimensions d'un sabre. Il est vrai que l'un habitait l'Andalousie, et l'autre la Navarre. Mais, à part ces nuances de détail, Hernani et Figaro étaient bien deux frères les plus aimables de l'Espagne.
Resterait à savoir si Suzanne eut sa sœur.
Et Hernani était aimé.'...
Dans une arrière-échoppe de bottier, où le jour galeux des terrains vagues s'introduit par les vitres crasseuses et les châssis de papier jaune, une pucelle de la première règle peigne sa chevelure devant un tesson du mh'oir paternel. Les cheveux, blonds paiement, sont dignes d'une
hauptstadte Scandinave. La beauté blanche du visage rivalise avec le froid éclat de l'impératrice de Stockolm. Les hanches fastueuses mais discrètes annonèent dee merveilles. Le corps, haut sans longueur et plein sans boursouflures^ promet une Vénus au prince Medicis qui attend chez le bottier le ravaudage d'un soulier décousu par le hasard, et glisse entre les seins ouverts de la fillette un billet de rendez-vous écrit sur le dos résistant du savetier. A quelques jours de là^ l'échoppe affiche l'écriteau, à louer. Cependant, sur la porte cochère d'un hôtel louche mais magnifique, un laquais en livrée décroche la pencarte «emblable. Si vous pénétrez dans les appartements capitonnés de soie et de moquette, vous trouverez la fille blonde dans- un fauteuil où se dessine un commencement de blason avec deux initiales sorties de l'urne aventureuse et, en vous extasiant devant sa rose brodée à Malines, vous jurerez qu'elle fut commandée pour elle-même. Vous rencontrerez tantôt sa chaise bleue, devant les hôtels les mieux couronnés de la ville. Tantôt elle ira chez le roi, aussi spirituelle que la reine-mére, plus élégante qu'elle. Elle aura jusqu'à quatre-vingts ans, pour subjuguer les plus hauts, enflammer les plus froids, retenir dans son boudoir de vieille fille la fleur de la jeunesse et de la courtoisie. Si vous êtes aussi gentilhomme que M. de Condé, vous ferez à la vieillarde aventurière, en pleine rue Royale et en pleine aprèi-midi, l'honneur d'arrêter votre carrosse à l'écu de France devant son carrosse aux initiales fortuites, et de descendre jusqu'à la portière de celle-ci pour vous informer d'une santé précieuse. Si vous n'êtes que le fils bâtard du comte de Villarceau, ignorant qu'elle soit votre mère vous l'inviterez, à la sortie de l'Opéra, à un petit souper du Plat d'Etain où vous lui
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servirez d'un coup de pistolet, votre cervelle. Car cette femme, aux yeux de perle et au cœur plus glacial que ses colliers, n'a que faire de votre amour, après votre or. Et si votre compagnie finit par l'énerver, à vous comme aux dix-mille qui ont pleuré de désespoir sur ses genoux et sont morts de douleur à ses pieds, elle vous répondra en nattant ses cheveux restés blonds^ malgré l'âge, — que c'est Ninon qu'elle s'appelle.
Au bord d'un sombre parc de l'antique Gascogne où les platanes et les ormes ont supplanté les fleurs, un château se fait jour entre les branches noires. C'est la nuit. La lune éclaire. Une demoiselle blanche regarde la lune et la .nuit par sa fenêtre ouverte . Le vieux baron, qui est son père et dont elle fut le dernier-né avant la mort de sa mère jnconnue, dort dans la chambre des armures à côté d'une bible où la famille a fait sa prière du soir. Ses sœurs, mariées à des gentilshommes du voisinage, dorment près des berceaux nouveaux. Elle seule est vierge, et pense. Un livre, aux pages fatiguées par la lecture ardente, reste ouvert sous la lampe baissée. Elle est seule. Elle est vierge. Elle pense. Concevez-vous la pensée d'une vierge solitaire, lorsque vous êtes corrompu? Elle pense, et elle pleure. Des vers coulent avec ses larmes. La nuit pâlit. Le jour revient... La contrée apprend un soir que le vieux baron est seul au château, en compagnie de ses armures et de sa liante, et que sa fille folle habite à Paris une mansarde du Quartier latin. Elle n'est pas longtemps restée seule, près de son réséda. Un jeune homme la regardait., à la mansarde d'en face. Elle le laissa faire. Il s'enhardit, alluma deux chandelles qu'il posa aux deux bouts d'une chaise, et écrivit
au milieu, sur une belle feuille de papier, en grosses lettres, la confession de son amour. Derrière ses jumelles de théâtre, l'autre lut, comprit, accepta, et l'on passa la rue. Depuis ce jour, la grisette toute à son étudiant a cent fois porté son châle au mont-de-piété, chanté les plus gais couplets pour remplacer le dîner retardataire et la bûche d'hiver, dicté la partie sentimentale de la thèse en licence pour sortir plus tôt au soleil, délicieusement pliée dans un rideau de mousseline qui permet à la robe engagée d'attendre et au couple noceur de dévorer une friture de Seine, chez un marchand du Bas-Meudon. L'année prochaine, l'étudiant sera reçu docteur, et descendra au pays se marier grassement avec une riche cousine de sa pauvre maîtresse. Elle, trompée par son premier amour et honteuse de sa première faute, raclera un chandelier verdegrisé qu'elle avalera en souriant ; ou bien, incapable d'affronter la Gascogne qui attend inutilement son retour, elle ira demander de l'ouvrage aux dames de la rue Saint-Denis où un poète littérateur et bon finira par la rencontrer et consoler sou veuvage. Cependant, le docteur marié montera faire voir Paris à sa nouvelle épouse. D'adresses en adresses, il saura où habite son ancienne grisette. Elle-même apprendra par un billet de rendez-vous que son amant a pris pour femme sa cousine Bette. Elle regardera sa pauvreté, la maudira peut être ; mais, se consolant par un baiser de son poètereau, soyez sûr qu'elle laissera le méde cin Homais â la cousine Bette, et ne repassera pas les pouls. Car cette fille-là, voyez-vous, a fait d'un vice sa vertu. Elle a. préféré l'amour au château de son père. Elle mourra malheureuse, dans une mansarde froide ; mais elle y aura aimé, à sa gui^e, et son dernier seuplr sera encore une chanson. Tout le Quartier l'aura surnommée Bernerette.
Mais aucun de ces présents bélîtres, en s'apitoyant par le souvenir et dans un confortable cabinet sur l'ancienne pauvreté de Bergerette, n'a l'idée de croire que cette fille fut pauvre par son goût, et aima mieux se dire la maîtresse adorée d'un fils de famille que son indifférente femme.
« Oui 1 ajouterez-vous, mais Bernerette et le merle blanc sont deux oiseaux fort rares.
— D'accord. Et pensez vous que pour être rare, Bernerette en paraisse moins heWe ? »
— Cependant, poursuivrez-vous, qu'ont Bernerette et L'ona Sol à s'accoupler ici si disparatement ?
— Si disparatement ? D'abord, lecteur, cet adverbe est très vieux ; et puis, tant pis pour vous si vous ne voyez pas comment Suzanne l'andalouse, et la parisienne Bernerette, furent les sœurs germaines de dona Sol . »
La cbose qui reste acquise à notre narration, pour la continuation de laquelle les documents feront défaut, c'est qu'Hernani regardait dona Sol. Il eût été assurément désirable de faire sur ce regard des suppositions moins interminables et de savoir en définitive quel était le galant de Dona Sol. Ou le ventero? ou Hernani? Mais oubliezvous donc que nous voyageons dans les Pyrénées espagnoles depuis le commencement de cette histoire, et qu'avec des mulets pareils aux nôtres l'on ne va pas à travers les montagnes aussi vite que sur les boulevards?
C'est pourtant vrai que, malgré monts, et vaux, et nino, et ventero, et carabinero, nous somme? bel et bien arrivé? à l'auberge de l'OlE QUI ROTIT.