‹ La légende hugolienne; les petites épopéesChapitre 12 sur 25 · DONA SOL · texte numérisé non relu

DONA SOL

« A tout seigneur, foui honneur ! » dit-on aujourd'h ni . L'on disait autrefois: « Ah Jove prindpiuml » ou en d'autres termes: « Flace à Jupinl > ou plus vulgairement encore, et c'est la version que nous adopterons: « Messieurs et Mesdames, nous allons commencer parle commencement! » C'est d'abord du soleil que nous voulons parler.

Et c'est justice.

Ce sera raison aussi, quand nos lecteurs sauront que les deux personnages, qui avaient enseml)le ouvert deux portes opposées, s'étaient en même tempsécriés dans la salle de l'auberge, où notre Général caressait le menton de la belle:

— « Dona Sol I >

Sol! Soleil! Dona Sol! Dame Soleil! En vérité, c'était bien le nom qu'il fallait donner à cette chose. Car, autant ce nom est chaud, rutilant ample, superbe ; autant cette chose étaii superbe^ ample, rutilante, chaude, N'iniurions

pas davantage, du nom de chose, cette personne magnifique à qui reviennent ces qualifications et maintes autres. Mais incarnons plutôt dans la même unité d'essence ces deux principes de primordiale beauté auxquels le hasard prêta le même nom harmonieux.

Sol! Sol! Dieu-Solëil! Dame-Soleil! Lui pour le ciel. Elle pour la terre. L'amour pour royaume à tous deux. Il apparaît, dès la genèse glaciale des mondes lorsque ceux-ci, cristallisés de froid, demeuraient suspendus à la voûte brumeuse des cieux comme de gigantesques tuyaux d'orgue. Or voici que, d'un coin de cette nuit lointaine, inorientée, anormale, jaillit finalement une étincelle de lumière. L'étincelle se fixe, s'élargit, s'arrondit, surplombe l'horizon , s'élève dans l'espace , dégrade les ténèbres, déchire les brouillards, apparaît tout à coup à la cime des mondes dans la splendeur d'un lampadaire. Les ombres charriées sur d'énormes nuages s'élancent en tous sens, pour raconter la merveille aux quatre bouts de la création. Les eaux, surprises au milieu des mystères où elles s'accouplaient monstrueusement avec le limon des plaines et le granit des monts, se reculent derrière la ligne des rivages avec une rumeur prolongée de fauves poursuivis. Les stalactites cristallines se dégèlent à la voûte du ciel, pleurent sur la terre nouvelle où germe la verdure, chantent sur l'orgue des sources supérieures la naissance des fleuves, coulent à travers les montagnes jusqu'aux premières tiges virginales des oliviers reconnaissants. Hosannah I c'est le chœur des chênes sur les montagnes ; c'est le chant varié du même invariable amour. 0 soleil ! l'orgue des mondes te le scande, depuis ton premier baiser sur les seins

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réchauffés et féconds. O soleil ! 0 amant ! 0 monarque 1 prête l'oreille à l'incessante épithalame que la nature te psalmodie sur le bord de sa couche, jusqu'à ce que vieillard, tu tombes sous l'espace et que la cristallisation reprenne au cœur les mondes refroidis.

Sol I Sol I Lui pour le ciel. Elle pour la terre. Quand celle-ci eut mûri dans l'espace des sphères, blonde et ronde à l'instar des grenades, le soleil y prépara le jardin où quelqu'un allait naître, après six époques de longs travaux. Le jour et ia nuit étaient faits. Les astres fleurissaient dans le ciel. Les fleurs illuminaient la terre. Les animaux peuplaient les champs. Les oiseaux bâtissaient dans les arbres. Le premier homme errait sans but et, par fatigue, dormait sous un platane. Ce fut alors que le soleil se consulta luimême et que, ne trouvant pas raison d'existence à son œuvre, du plus blond et du plus pur rayon de son foyer il façonna le premier corps de la première femme. Or, le soir où il eût terminé son chef-d'œuvre, il s'éloigna mélancoliquement au fond de l'horizon. Car il ne lui restait plus qu'à éclairer les sphères ; et la nouvelle terre avait trouvé son vrai soleil. L'homme se réveillait. Un concert large et cadencé chantait, en mesure., à son oreille. Les oiseaux s'inclinaient sur leurs nids. Les montagnes écoutaient immobiles, dans le bleu des lointains. La mer applaudissait. Et c'était une autre forme d'homme , plus délicate de silhouette et plus blonde de chair, qui conduisait le chœur des choses en cheminant parmi les lys :

« De quel pays viens-tu étrange visiteuse, lui jdisait-il en 1» pressant sur son sein . Je croyais être le monarque d'ici , mais c'était toi la véritable souveraine. Autour de toi l'universahté se groupe. Tu diminues la longueur accablante des heures. Tu rapproches les tristes

distances d'alentour. Tu amoindris les mystères troublants de l'au-delà. Auprès de toi, la vie est douce. Les fleura suaves ne valent pas le parfum de ton corps. Es-tu fleur, charmante passagère? Le soleil enflammé ne mord pas sur mss chairs, comme tes chairs brûlant les miennes. 0 femme ! es-tu le soleil de cette terre ? Vous êtes mon soleil et vous êtes ma terre. Je ne veux pas d'autre astre que vos yeux, d'autres cieux que votre pâle front, d'autre nuit que votre épaisse chevelure. Vous bornerez ma patrie au contour de vos épaules élégantes; vos deux seins y seront les montagnes, à l'ombre desquelles je dormirai mes nuits. Nous aurons aussi notre forêt sacrée où nous accomplirons les Mystères, ô ma patrie ! ô mon soleil ! ô femme ! . . . »

Ces réflexions ne furent peut-être pas intégralement celles de M. Sigisbert, en présence de dona Sol. Mais pourquoi bannirions-nous l'ordre de ces pages et, puisque notre sujet nous amenait à parler éloquemment de la Femme à propos d'une femme, devions-nous laisser passer, sans en tirer parti, l'occasion d'employer le beau style au très-humble service du beau sexe. Il nous a semblé qu'une parade littéraire ne pût occuper place plus noble et plus chevaleresque.

Ce n'est pas que dona Sol n'eût pu être prise pour autre chose qu'un soleil. Mais son nom la dévouait à cet honneur, depuis le jour de son baptême.

La vérité l'eût peinte brune plutôt que blonde, noire plutôt que brune, de cette carnation enfumée dontMurillo brouille dans les étables sombres ses pensives madones.

Avec un brin de poésie, elle pouvait exhaler autour d'elle, en fille d'Eve, les antiques parfums de l'Eden. Mais,

en réalité, elle sentait la graisse. Et cette odeur nous paraîtra convenable, si nous nous rappelons qu'elle écumait probablement le pot quand elle fut, d'après nos conjectures, chatouillée sous les bras par le gendarme... Nous avons dit que nous ne parlerions pas du gendarme. Nous avons ajouté qu'elle était grosse. Entendons, grasse.

Et c'était tout.

Et c'était saffiisant pour que notre Général, à l'instant amoureux comme un bouc, dévorât du regard la maritorne sans accuser d'adultère son intention galante, puisqu'il ignorait quels liens unissaient à l'appétissante Basque : l'Homme à la porte droite qui était problématiquement le ventero, et l'Homme à la porte gauche qui était, à coup sûr, le gendarme... Nous avons dit qu'il ne fallait pas parler du gendaime.

Au demeurant, le Général, ne s'en inquiétant guère, ne se désaisissait i)as de dona Sol au risque de nous tenir nous-mêmes trop Lngtemps contemplateurs d'un pot-aufeu dont nous ne saurions retirer que le plaisir plastique du croquis pittoresque. Pour lui, c'était tout autre chose ; et nous l'avons maintefois entendu dire, pour justifier ses goûts et sa patience de gourmet, que des marmites les moins neuves et les plus lentes à cuire, l'on extrayait la meilleure soupe.

Enfin, il abaissa le cil et regarda de travers l'Homme k la porte droite.

Imitons-le.

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