‹ La Légion d'honneurChapitre 176 sur 209 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

ce document est irrécusable, puisqu'il se composa à Taide de pièces officielles ; en y joignant l'évaluation approximative des nominations faites dans les derniers mois de i8i3 et dans les trois premiers rie .18149 on est amené à croire au résultat suivant: L'empereur avait fait, depuis la fondation de son institution favorite, 48,000 nominations, dont. i,4oo appartenaient à l'ordre civil. Ceci ne signifie pas, selon nous, qu'il existait dans l'empire un pareil nombre de légionnaires; les états de payement pourraient seuls résoudre le problème : l'argent est la meilleure clef de la statistique. Ces précieux documents ne sont point parvenus à notre connaissance.

Plusieurs écrivains se sont livrés bien avant nous aux mêmes recbercbes ; leurs calculs diffèrent légèrement des nôtres ; le chiffre des nominations civiles est à peu près le même. A ce sujet, des esprits enclins à la critique se sont plu à faire ressortir l'immense disproportion qui existait entre les nominations militaires et les nominations civiles; ils ont voulu induire de là que Napoléon, ne tenant aucun compte des déclarations faites dans l'exposé des motifs de la loi du 29 floréal an X, n'avait cessé d'accorder, dans la distribution de cette monnaie^ une préféi'ence des plus marquées au militaire sur le civil. Ces critiques n'ont point approfondi la matière, et leurs raisonnements viennent se briser coQtre une seule objection : il n'existait aucune parité entre les Français classés dans ces deux catégories. Durant les dix années de l'empire, la

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mort n'avait cessé de bûcher à travers les rangâ des légionnaires militaires, lesquels se renouvelaient sans cesse, semblables aux soldats de Cadmus que la Fable nous représente se détruisant entre eux par le glaive, à mesure qu'ils sortaient tout armés) du sein de la terre. Les légionnaires civils ne subissaient point les mêmes destinées. Le clergé, la magistrature^ l'Institut, enfin, ne se renouvelaient pas en entier dans l'espace d'une année, comme un régiment: le ^l\ de ligne en avait offert le terrible exemple après la bataille de Friedland, et le ag^ après la bataille de Wagram.

Ce chiffre de 4^^000 nominations pourrait faire taxer Napoléon de prodigalité. Une seule objection suffira pour détruire cette prévention. Nous rappellerons que l'empire français, au commencement de 181 1, embrassait une étendue double du terri* toire de la France actuelle, en raison de l'adjonction de la Belgique, des provinces Rhénanes, de la Hollande, du Piémont, de la Savoie et de la moitié de l'Italie. Ces pays d'annexés, soumis à la conscription, fournissaient leur contingent à Tar* mée; leurs soldats et leurs officiers concouraient nécessairement aux récompenses comme lesautres; de sorte que ces 48»ooo nominations s'étendaient sur une population bien plus considérable qu'on se l'imagine au premier aspect.

La Légion d'honneur semblait devoir tomber avec son fondateur: il n'en fut pas ainsi, parce que, dans l'histoire de notre pays, l'imprévu se trouve mêlé à tous les grands événements. Le sénat avait

prononcé (a avril) te déchéance de Napoléon. Ùti gouvernement provisoire se forma danâ .<ion seiii ; tous ses rnembres étaient les ennemis personnels de l'empereur. Ce gouvernement s'empressa de prendre les mesures les plus violentes contre la personne et la famille du monarque dëchu. Il couvrit du blâme le plus amer les actes de son autorité; néanmoins la Légion d'honneur avait pénétré si avant dans les entrailles de la nation, que nul ne songea à lui porter atteinte; loin delà : un des premiers arrêtés du gouvernement provisoi^ fut de nommer un autre chancelier ; c'était consacrer Texislence de l'ordre, aurenversement duquel conspiraient sourdement de nombreux ennemis. Par une bizarrerie inqualifiable, il fallut que la nomination du nouveau chancelier de la Légion d'honneur fût entachée de ridicule. On en a fait un crime à la restauration, qui n'en était nullement coupable. Le gouvernement provisoire, avec lequel il ne faut pas confondre le règne de Louiâ XVIIf, était composé, avons-nous dit, d'ennemis personnels de Napoléon; ils se hâtèrent de s'ad* joindre, comme ministres, d'autres hommes qui s'étaient attiré la disgrâce du souverain. En tête de cette autorité qui tiendra dans l'histoire une place peu honorable, on remarquait l'abbé de Talleyrand l'abbé de Montesquiou, l'abbé Louis, tous trois déserteurs des autels; il était juste qu'ils songeassent à pourvoir un de leurs amis, l'abbé de Pradt comme eux nullement inquiet des devoirs du sacerdoce : ils le nommèrent commissaire près la

chancellerie de la Légion d* honneur (7 avril 1814)9 quatre jours avant l'abdicalion de l'empereur. Ceci mërite une explication, sans laquelle beaucoup de nos lecteurs ne comprendraient pas cette nomination.

M. de Pradt avait été institué évéquede Poitiers après le Concordat, grâce au crédit du général Duroc, son parent. Il montra dans ses mandements un tel dévouement pour le restaurateur du culte, que ce dernierle choisit pour un de ses aumôniers; il le fit ensuite archevêque de Malines et lui donna en deux fois une gratification de 100,000 francs. Tant que la fortune favorisa les entreprises du conquérant du XIX^ siècle, M. de Pradt fut son adorateur passionné : il l'appelait le dieu Mars^ les expressions lui manquaient pour exprimer son admiration. Dès que le vent de l'adversité eut soufflé sur le grand hom.me^ l'aumônier ne tint plus le même langage, et les sarcasmes les plus sanglants remplacèrent les adulations intéressées. Le maitre en fut informé, et le valet fut chassé. Il n'en fallait pas davantage pour que l'archevêque de Malines entrât dans la coterie des hommes politiques qui travaillaient depuis un an à renverser ce qu'ils avaient adoré. M. de Pradt gagna ses éperons en s'agitant beaucoup le 3i mars 1814, jour de l'occupation de Paris par les souverains alliés; on le récompensa en lui donnant un emploi qui semblait être incompatible avec le caractère ecclésiastique.

La Légion d'honneur s'était maintenue sur un

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