‹ (La) Légion d'honneur contre la délationChapitre 1 sur 20 · (La) Légion d'honneur contre la délation · texte numérisé non relu

(La) Légion d'honneur contre la délation

n Vous avez manqué à rhonneur. Je déclare, au no» de la Légion, que vous avez cessé d'en être membre. »

Qui a entendu le président d'une Cour d'assises prononcer cette formule légale, n'en a pas perdu la mémoire. Quel qu'ait été le crime, le verdict du jury suivi de l'arrêt de condamnation fait moins d'effet que ces quelques mots allant droit au condamné pour le dépouiller publiquement de ce que tout homme préfère à la vie. A cette déchéance, l'assistance entière éprouve un frémissement. Dans le fond de cette salle d'audience qui renfermait peut-être des indifférents et des sceptiques, la Légion d'honneur apparaît alors comme une institution sacrée, tant il est vrai que les biens de ce monde ne se mesurent à leur véritable valeur qu'à l'heure où l'homme en est privé.

Les Français sont fiers de la Légion d'honneur et ils ont raison. Malgré l'abus qui en a été fait, elle est demeurée la première des distinctions nationales. Si elle avait été réservée à l'armée, elle n'aurait reconnu et proclamé qu'un seul genre de services, ne tenant compte que de la bravoure et de la discipline. Si elle avait été, comme en certains pays, un ordre réservé au mérite civil, il est vraisemblable qu'elle eût péri depuis longtemps avilie par les prodigalités des gouvernements successifs; mais le fondateur de Tordre, en faisant entrer dans ses rangs, à titre égal, le soldat et le savant, celui qui a honoré sa patrie par son intelligence et celui qui a versé son sang pour elle, a sauvé la Légion d'honneur; il en a fait une institution vivante.

Le Premier Consul connaissait trop les qualités et les défauts de ^ 'homme pour ne pas redouter tout ce qui, dans l'Etat, formait une classe à part, exagérant l'égoïsme et surexcitant l'esprit de corps. Chef militaire auquel la victoire avait donné la France, il déclara au Conseil

d'Etat qu'il n'avait d'autorité que pai les qualités civiles et soutint que la Légion d'honneur ne devait être le privilège d'aucune catégorie de citoyens. « Si l'on distinguait, dit-il, les hommes en militaires et en civils, on établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a qu'une nation. » A cette nation bouleversée par la Révolution, éparpillée en factions et en sectes, épuisée par les divisions et les haines, il voulut donner l'unité. Il comprit qu'il ne pouvait la demander à aucune des idées dont la Révolution avait abusé. Seule, l'idée de patrie pour laquelle la France avait tout sacrifié, était demeurée pure. Son génie fut d'y ajouter l'honneur. Il le trouvait à tous les âges de notre histoire : c'était le secret mobile de toutes les grandes actions, depuis les temps les plus reculés, ayant porté tous les noms de notre langue, s'appelant fierté chez les Gaulois, sincérité chez les Francs, vaillance chez les compagnons de Charlemagne, fidélité parmi les Croisés, amour de la France autour de Jeanne d'Arc, loyauté chevaleresque sous François P"", dévouement au service du roi sous Louis XIV, ardeur des patriotes courant aux frontières sous la République. D'un sentiment qui avait inspiré teint de siècles, il sut faire, sous la devise : Honneur et Patrie, une institution et telle était la puissance d'une idée juste qu'elle a traversé dix révolutions, sans périr. Des huit régimes que la France a successivement connus depuis cent ans, il n'en est pas un qui ne se soit hâté de proclamer qu'il maintenait et respectait la Légion d'honneur.

Tous sentaient qu'en répudiant l'institution, ils auraient subi une sorte de déchéance morale. Abolir la Légion, n'était-ce pas diminuer la patrie?

De toutes les expressions de la pensée, l'honneur est la plus indé- 'finfssable. Ce n'est pas seulement le patriotisme, c'est un sacrifice perp)étuel à la fierté de son pays, c'est l'amour de la vérité, cette vertu française entre toutes, de la vérité vis-à-vis de la science, vis-à-vis de soi-même et des autres, c'est l'éclat de tout ce qui est beau, pur, généreux, sublime, c'est le mélange intime de courage et de vertu, de dévouement et de légitime orgueil qui fait, dans sa plus haute acception, l'honnête homme et le vrai citoyen.

L'honneur ne naît pas d'une seule-vertu : il est le composé de tous ces mérites. Sous l'ancien régime, de même que le service militaire était l'apanage d'une classe, il parut exclusivement réservé à la noblesse. Les gentilshommes, fiers de commander les troupes du roi, toujours prêts à verser leur sang, n'entendaient partager avec personne ni le droit de porter Tépée, ni l'honneur, tel qu'ils le comprenaient.

Ce privilège a disparu, comme tous les autres, avec l'ancien régime. Pour avoir changé de rang, l'honneur n'a rien perdu de sa force.

L'étoile qui en est le signe vient trouver le soldat ou le citoyen, quelle que soit sa naissance. C'est désormais la récompense de tout homme, le plus humble comme le plus illustre, à la condition qu'il ait ajouté quelque chose à la considération ou à l'influence, au renom ou au prestige de la patrie.

Les créations de l'homme, même les plus belles, sont un mélange de grandeurs et de misères. La Légion d'honneur, dont nous venons de rappeler la noble origine, a subi, comme les autres institutions, cette loi de l'humanité. Sous nos trois monarchies, on a dit qu'elle était donnée sans mesure aux amis du pouvoir, que le nombre des croix était excessif, que si des mesures législatives ne réfrénaient pas les ambitions, la valeur de la croix serait inévitablement avilie.

L'Assemblée Nationale, obéissant à la pression de l'opinion publique, vota une loi de salut. Grâce à elle, pendant vingt ans, le nombre des légionnaires décrut par extinction; mais l'ambition ne s'accommodait pas de ces entraves; les ministres étaient assiégés; en vain, se servaient-ils, pour se défendre, des palmes, des croix coloniales, des ordres secondaires créés pour répondre à l'extraordinaire avidité des députés pressés de payer les services électoraux; malgré la prodigalité des ministres, ils ne parvinrent à satisfaire ni les calculs des élus, ni la vanité des électeurs; la barrière de la loi de 1873 se dressait. Les députés résolurent de franchir l'obstacle. Des lois de dérogation, d'abord assez rares, avaient été votées. Par la faute de ministres de plus en plus faibles, elles se multiplièrent peu à peu et autorisèrent le gouvernement à décerner, en dehors du nombre fixé, une série de croix, à l'occasion de tel ou tel événement. Une fois les précédents admis, les exceptions furent faciles à trouver. Les ministres qui avaient capitulé sur le principe, subirent les exigences des députés. A chaque loi qui se préparait, ceux qui devaient en tirer profit étaient désignés avant le vote. On disait tout haut que telle exposition n'avait été qu'un prétexte, que, pour l'une d'entre elles, les exposants s'étaient vu préférer une série de journalistes sans journaux et des personnages ayant accompli, en mystère, les plus basses besognes.

Toutes ces opérations louches se passaient en dehors de la scène politique; on les devinait, sans les voir. Il fallait une secousse pour déchirer les voiles. Nul n'a perdu le souvenir de la séance du 28 octobre 1904. En faisant connaître à la France ce qu'on faisait de son armée, un jeune et courageux député a rendu un service dont tout citoyen doit lui être à jamais reconnaissant. Pour frapper à mort la patrie, il y a deux moyens également puissants : débaucher les soldats comme le tentent les socialistes ou avilir les officiers comme le font des ministres néfastes.

lO

La lumière projetée par les archives de la franc-maçonnerie a éclairé d'un jour sinistre les actes de 1 etat-major. Au nom du chef de Tannée, sous une forme officielle, le cabinet du ministre demandait au Secrétaire général du Grand-Orient, des renseignements sur les officiers qu'il convenait d'avancer ou de disgracier. Toutes les ramifications d'une société secrète étaient mises en réquisition pour cette œuvre de police. Les officiers, leurs femmes, leurs enfants, leur intérieur étaient surveillés, leur genre de vie signalé, leurs convictions religieuses dénoncées; sur eux pesait une vaste organisation d'espionnage

Qu'un chef de corps réclame au colonel des renseignements sur la valeur d'un capitaine, il y a là l'accomplissement d'un acte de la fonction, sans lequel la discipline périrait. Toute hiérarchie, toute organisation comporte des notes sur les inférieurs donnés par les chefs directs.

Mais demander à une société secrète des notes sur l'état-major d'un régiment, ne pas craindre de faire la demande officiellement et d'écrire, au nom du ministre, que, suivant les renseignements sur les opinions politiques ou religieuses, qui aura mérité un avancement sera disqualifié, qui ne l'aura pas mérité sera avancé, c'était l'acte du plus impudent cynisme ! Que dire de ceux qui l'avaient accompli, du ministre qui avait organisé depuis plusieurs années cette méthode d'inquisition, qui avait affecté ses subordonnés à ce service inavouable, qui les avait dressés?

La France apprit ces faits avec stupeiu:. En un temps où on se plaît à répéter que les scrupules sont étouffés par les intérêts matériels, il y eut une explosion : à la Chambre, aucun parti, aucun homme n'osa se lever pour défendre de telles infamies; dans le pays, loin de s'apaiser, la répercussion s'accrut, en gagnant de proche en proche. Les régiments, les réunions d'officiers ne furent pas seuls troublés. Les documents lus à la tribune, ceux qui étaient publiés chaque jour par la presse et dont l'authenticité ne pouvait être contestée, contenaient les noms des dénonciateurs C'est à eux que s'en prit l'opinion publique. Dans les associations, dans les cercles, au sein des conseils, ils furent montrés au doigt, tenus à l'écart, notés d'infamie. Pendant que le général André sortait, la tête basse, du ministère qui espérait se sauver lui-même en l'excluant, pendant que le cabinet solidaire de ces hontes se sentait ébranlé et perdu, les francs-maçons, qui avaient dénoncé les officiers, étaient successivement condamnés par leurs pairs : tel avocat était rayé du tableau, par le conseil de l'Ordre, tel maire devait se démettre, tel autre se suicidait.

C'est alors qu'on assista à une manifestation du sentiment pufelic sous une forme toute nouvelle.

Il ne s'agissait pas d'un fait de politique, discutable en lui-même, mais d'un acte de trahison qui mettait en péril toutes les relations entre les citoyens. Ceux qui l'avaient commis étaient déshonorés et cependant ils portaient sur la poitrine le signe de l'honneur. Depuis le ministre de la Guerre jusqu'aux correspondants employés dans les bureaux du Grand-Orient, depuis les généraux mêlés à ces enquêtes jusqu'aux officiers dressés à classer les fiches, tous portaient la croix et plusieurs l'avaient reçue pour prix de leur infamie. Comment supporter que le signe de l'honneur fût ainsi prostitué? Comment des militaires qui avaient gagné la croix au prix de leur sang, comment des civils qui l'avaient conquise en honorant leur pays par leurs services, leurs œuvres ou leurs découvertes pouvaient-ils tolérer une confusion entre eux et les délateurs? Il y avait cependant une juridiction disciplinaire chargée de rayer les indignes. Que des ministres complices ne les aient pas déférés au conseil de l'Ordre, nul ne pouvait s'en étonner. C'était aux légionnaires à se dresser pour saisir le Grand Chancelier, gardien de l'honneur de la Légion; il convoquerait le conseil et agirait.

La Requête des Légionnaires fut le résultat de ce mouvement d'indignation. Conçue par un homme de cœur et d'initiative, rédigée en quelques heures, signée en quelques jours, elle eut la rare fortune de grouper d'honnêtes gens auprès d'un des plus glorieux vétérans de notre armée, qu'entourait dans sa retraite le respect de tous les Français, et qui avait jadis gouverné la Légion, comme Grand Chancelier, avec fermeté et honneur.

A cette mitiative, bientôt divulguée par tous les journaux, répondirent en foule, de tous les points du territoire, les légionnaires; on verra plus loin, dans l'exposé qui montre, avec l'autorité du talent, notre œuvre et son but, ce que fut ce mouvement, cette unanimité de colères auxquelles était étranger (ce qui est sans précédents) tout sentiment d'ambition ou d'intérêt.

Ce que nous entendons depuis les révélations d'octobre 1904 a, d'ailleurs, ime portée qui dépasse de beaucoup la Légion d'honneur elle-même. Jamais question plus grave n'a été posée à un peuple. Il ne s'agit pas d*une forme, mais d'une méthode de gouvernement II y a eu des monarchies qui ont vécu de délations. Tacite a écrit pour nous l'apprendre. Constantin s'est honoré en frappant ceux qu'il appelait : cette peste exécrable. Il y a eu des républiques qui en ont fait la base de kur régime. Venise Ta portée à la perfection. De nos jours, les Jacobins

nous montrent ce qu'est un système fondé sur les délateurs. Ce qui vient de se passer sous nos yeux, cette série de faits qui répugnent si profondément à la noble qualité de notre race, la franchise, est une menace du jacobinisme essayant de prendre possession de la France. Qu'on ne s'y trompe pas ! C'est l'acte le plus hardi qu'ait fait ce parti pour établir sa domination. La sincérité des citoyens, les associations de plein jour, pour tout dire la liberté, qui est la raison d'être de la République, peuvent seules vaincre ces menées de ténèbres.

A ceux qui croiraient nos alarmes excessives, qu'il nous soit permis de rappeler que dans ces heures d'espérances que traversaient nos pères en 1789, un petit groupe d'hommes travaillaient à changer les illusions en colères, à ameuter les haines, à préparer en secret le régime qui devait être en un mot la Terreur. Pour assurer une évolution qui devait noyer la France dans le sang, à quels procédés recouraient-ils ? Trouvant devant eux jusque dans le peuple les scrupules de nos vieilles traditions franches et loyales, l'un d'eux et non le moindre, un ami de Robespierre, qui devait plus tard périr victime de sa tyrannie, lançait cet appel odieux qui montre le terme et les moyens de la politique jacobine, et qu'il est plus à propos que jamais de citer aujourd'hui pour dévoiler d'infâmes projets: (( Nous avons besoin que la délation soit en honneur ! »

Les six mille Légionnaires que représente le Comité sont décidés à obtenir justice. Ils l'obtiendront, parce que leur cause est celle de la Légion tout entière. Ils iront jusqu'au bout, appuyés sur leur droit et faisant appel à l'opinion publique. Leur résolution est inflexible. S'ils échouaient, ce serait l'institution qui serait atteinte dans ce qui fait la raison de sa vie. De toutes parts, nous entendons annoncer que les Légionnaires, humiliés d'un échec déhnitif, ne voulant à aucun prix se trouver confondus avec des hommes déshonorés, cesseraient sans bruit de porter la croix qu'ils étaient fiers d'avoir reçue. La Légion périrait frappée à mort par cette grève des hommes d'honneur.

Georges Picot.

REQUÊTE DES LEGIONNAIRES

et des Médaillés Militaires

Page 1