‹ (La) Légion d'honneur contre la délationChapitre 2 sur 20 · L'HISTOIRE D'UN GRIME · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE D'UN GRIME

On connaît la pénible sensation de malaise que ressentent les êtres vivants à l'approche d'un orage ; quelque chose est dans l'air. Mais quoi? Les êtres souffrent, sans savoir, et lorsque Torage éclate, si désastreux qu'en puissent être les effets, chacun éprouve un profond soulagement de se sentir enfin débarrassé de cette inquiétude vague, de cet état de langueur dans lequel il se trouvait plongé sans avoir la force de réagir.

En France, depuis que la coalition radicale et socialiste était devenue avec M. Combes la maîtresse absolue de nos destinées, on sentait qu'il y avait quelque chose de changé aux pratiques ordinaires de gouvernement. Les changements dans le personnel gouvernemental représentaient autrefois le triomphe de quelques conceptions particulières, sans avoir jamais eu pour effet de modifier les règles fondamentales sur lesquelles repose la société politique. Avec M. Combes, on sentait que quelque chose de nouveau était institué. Les hommes au pouvoir le reconnaissaient eux-mêmes volontiers : ils déclaraient que, jusqu'en 1902, on avait toujours plus ou moins vécu sous les anciens errements des gouvernements oligarchiques ; eux seuls avaient inauguré le règne de la véritable démocratie.

Aux anciennes influences sociales on substituait la conscience de la démocratie, éveillée de son long sommeil, ou appelée enfin à la vie. Rien de mieux. Mais comme cet éveil se traduisait, dans les paroles du Gouvernement, à la Chambre et ailleurs, par une obéissance absolue aux injonctions, aux objurgations et aux sommations du groupe collectiviste et internationaliste, et par des défis incessants, des provocations grossières aux partis d'opposition ; dans les actes du gouvernement, par des procédés tracassiers et brutaux de basse police ; que, sous le couvert des agents mêmes de l'Etat, préfets, commissaires de police et gendarmes, dans tous les centres industriels, dans les ports de mer, dans les administrations publiques, l'anarchie se glissait, s'étalait, se manifestait, tous les jours grandissante, les hommes de bon sens se rendaient compte que tout ce que l'on voyait sur la scène parlementaire n'était que le prélude et la manifestation d'un drame plus grave qui

s'accomplissait dans la coulisse, que l'autorité véritable, enfin, n'étnit pas là où le Gouvernement semblait être, et que les destinées de la patrie, de tous et de chacun, se trouvaient aux mains d'une puissance mystérieuse qui faisait agira son bon plaisir les ministres et leurs subordonnés.

Dans les administrations elles-mêmes les plus étrangères et les plus fermées à la politique, on sentait que la politique se glist-ait sournoisement. Il n'était question que de républicani^er, de démocratiser certains grands services publics, et il était bien entendu que ces mots étaient pris dans un sens particulier, qui n'avait rien à voir avec leur sens ordinaire, et que républicaniser et que démocratiser signifiait simplement instituer l'obéissance aveugle aux caprices des pontifes du radijalisme et du socialisme. On savait que certains ministres se faisaient plus pariiculièrement les complaisants de cet étrange régi ne et que le général André, notamment, avait été mis à la Guerre pour être l'agent spécial de rancunes et de haines politiques. Des incidents inattendus et alarmants se produisaient chaque jour. C'était tantôt dans le personnel enseignant des écoles spéciales militaires des nominations d'hommes que leurs seules opinions politiques avaient désignés pour ces postes, tantô^^ des incidents entre élèves qui montraient que l'esprit de camaraderie, d'atïection et d'estime mutuelles entre les chefs et les subordonnés, qui fait la force de l'armée fraiiçaise. était atteint et menaçait de disparaître. Mais la majorité parlementaire, à laquelle l'opposition ne ces.>-ait chaque jour d'ouvrir les yeux sur le danger de pareilles pratiques, affolée de préjugés antireligieux, esclave aux mains du gouvernement qui dépend délie, offrait ce spectacle profondément écœurant et attristant d'un groupe d'hommes, conscients du mal, inquiets et dégoûtés, mais lâches, incapables euxmêmes d'un effort viril et demandant que l'on fît pour eux le geste salutaire et libérateur Ils étaient prêts à se séparer du Gouvernement quand il serait définitivement par terre.

C'est ainsi que la session d'automne s'ouvrit au milieu d'un malaise et d'une inquiétude grandissants. Des bruits singuliers couraient sur l'entourage du minisire de la Guerre. Des journaux hostiles au Gouvernement, principalement le Fionro. faisaient, depuis quelques jours, plus spécialement campagne contrele cabinet dugénéral André, et dénonçaient les dernières promotions comme entachées dun favoritisme éhonté. Mais beaucoup de gens restaient sceptiques, et mettaient les faits ainsi exposés sur lecompte de l'esprit de parti. Une interpellation de M. Guyot de Villeneuve, député de la Seine, un des trois officers dont l'élection en 1902 avait pris le caractère d'une protestation contre la politique antimilitariste, était annoncée pour le 28 octobre, sur les incidentsqui s'étaient produits dans les écoles militaires, et sur les actes ministériels mis en lumière par le Figaro. Il convenait d'attendre ce moment-là pour apprécier les faits de la cause puisque l'on deva't posséder en même temps l'acte d'ace. isa'ion et les arguments de la défense.

Le matin du 28 octobre, le Figaro publiait un certain nombre de documents qui mettaient d rectement en cause plusieurs officiers du cabinet du ministre et de la g4rnison de Paris : on les accusait d'avoir systématiquement organisé lespionnage de la vie privée d'un grand nombre d officiers, dans le but de faire dépendre leur avancement des

résultats de ces investigations. Que cette publication fût liée à l'interpellation qui avait lieu le jour même, personne n'en doutait.

Aussi les défenseurs attitrés du ministre delà Guerre voulurent y voir une manœuvre destinée à accentuer le caractère de la scène de l'aprèsmidi. Le mot de Norton fut prononcé. On se moquait presque du Ficrare et de ses petits papiers, et l'on se promettait de prendre une belle revanche des peines et des inquiétudes des jours passés. Dans l'autre camp, liiidignation n'était pas sans être mêlée d'anxiété. Tout cela était grave, très grave, mais quelles preuves décisives, formelles possédait-on de la culpabilité dn ministre? Ne risquait-on pas, à ce jeu, de ruiner la réputation de quelques individus sans obtenir les réparations que la conscience publique exigeait ?

Ce fut au milieu d'une Chambre comble, dont les tribunes regorgeaient de monde, dans un silence anxieux, coupé par les murmures sceptiques et même gouailleurs de la gauche, que M. Guyot de Villeneuve gravit les marches de la tribune, avec la physionomie sérieuse et grave d'un homme qu'un grand devoir sollicite. Le Président n'eut pas besoin de demander l'attention de la Chambre. Dès les premiers mots, le contact sétablit entre l'auditoire et l'orateur.

M. Guyot de Villeneuve. — Messieurs, le colonel Rousset vient de poser au ministre de la Guerre différentes questions sur les incidents qui se sont produits dans les écoles militaires, ainsi que sur les derniers articles du Figaro dan» lesquels on dénonçiit l'organisation de la délation dans l'armée. A cette dernière question, M. le ministre n'a rien répondu. (Exclamations à gauche. — Applaudissements à droite et au centre.)

11 n'y a rien répondu, parce qu'il n'a pas touIu avouer, et ce qu'il n'a pas avoué, je vais le dire en apportant ici des preuves certaines qu'on ne pourra pas discuter, des documents émanant de sources sûres dont personne ne pourra contester l'authenticité. (Interruptions et bruit à l'extrême gauche.)

Ces documents proviennent de trois sources : du ministère de la Guerre, du Grand-Onent (ExcLimations sur divers bancs.) et de loges et de personnalités francs-maçonnes très nombreuses.

Ces documents sont datés des quatre années 1901, 1902, 1903 et 1904, pendant lesquelles M. le général André a été ministre.

De ces pièces sortira la lumière entière, et je demande à la Chambre, pendant l'exposé des faits, de vouloir bien faire taire l'émotion que soulèveront certainement les lettres que je vais lire devant la Chambre et d'écouter jusqi 'au bout cet e lecture.

Lorsque le général André est arrivé au ministère de la Guerre, il avait un plaa à exécuter et il en a commencé l'exécution dès le premier jour. Il voulait épurer l'armée (Très bien ! très bien I à l'extrême gauche), car il ne veut que des officiers républicains ; nous le voulons aussi, mais ce que nous voulons, c'est que ce ne soient pas des républicains comme lui.

A V extrême gauche. — Vous voulez que ce soient des républicains comme vous I

M. Gnyot de Villeneuve. — Et c'est alors que, pour rechercher les officiers cléricaux et réactionnaires, pour pouvoir les persécuter, les chasser de l'armée, M. le général André s'est fait renseigner sur eux. Il aurait pu demander ces renseignem>ints à ceux qui peuvent les donner, c'est-à-dire aux chefs militaires qui seuls ont le droit de noter leurs officiers. Il a préféré s'adresser d'abord à U Sûreté générale, et l'on se rappelle la campagne qu'a faite la presse sur les quelques dénonciations qu'on put surprendre alors.

Le moyen était mauvais et M. le ministre y a renoncé. C'est alors qu'il songea à s'adresser à la franc-maçonnerie, au Grand-Orient. (Mouvements divers.)

Après entente avec le ministre, les représentants de la franc-maçonnerie décidèrent d'organiser une enquête faite sur tous les officiers de l'armée.

Cette enquête fut confiée, comme je l'ai dit, au Grand-Orient. Ce fut le F. • . Vadecard, secrétaire général du Grand-Orient, qui fut chargé d'adresser à toutes les loges des demandes de renseignements sur les officiers des corps de troupes qui se trouvaient dans leur ville. Voici la lettre d'envoi :

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