‹ La légion étrangèreChapitre 20 sur 37 · BEDEAU · texte numérisé non relu

BEDEAU

Bodeau, le premier organisateur do la seconde Légion étrangère, appartenait, comme capitaine, au corps d'état-major, lorsqu'il fut nommé chef de bataillon dans l'infanterie et appelé, comme tel, à commander et à conduire en Algérie le bataillon devant servir de noyau au corps de nouvcllo formation. Nous verrons Bedeau se distinguer à la tùlodo la Légion, comme lieutenant-colonel, à celledu 17® léger comme colonel; puis, général de brigade et de division, conduire dans maintes expéditions les troupes qui lui étaient confiés

à TIemcon, à Oran, Mostaganom ot Constantine, mais c'ost autant Thomme que lo g6nôral quo jugeaient les soldats. Ov^ coux-ci n'aimaient pas Radeau.

Doué d'une bravoure opinidtre dont il avait donné des preuves éclatantos, notamment au terrible combat du 20 mai 1840 au bois des oliviers où, pendant deux heures, il soutint à la tête du 17° léger les attaques acharnées de toutes les forces réunies d'Abd-el-Kader; instruit, comme en témoignait son origine militaire; ayant quelque chose d'ascétique dans le caractère. Bedeau n'avait pas su gagner Taffeclion de ses troupes, pas plus celle des officiers que des soldats; il était dur pour les uns comme pour les autres, dans les circonstances où un mot, un geste, un regard du chef peut relever leur énergie en leur témoignant de Tintérôt sinon de l'affection.

Il lui manquait enfin

cet heureux don de pliiiro

Qui mieux que la vertu, sait régner sur les cœurs.

pour parler comme Voltaire dans son portrait du duc de Guise {Henviade).

Quelques écrivains ont beaucoup insisté

sur les heureux résultats des opérations militaires du général Bedeau à TIemcen, lorsque, en 1842, il y établit définitivement la domination française. Ces éloges que n'acceptent pas les survivants de 1842, s'expliquent par ce fait que les écrivains on question ont puisé leurs documents aux sources officielles dans les archives de la guerre, et chacun sait dans quel esprit ces bulletins et rapports sont écrits par les intéressés.

Ce qui surprend, néanmoins, c'est que ces chercheurs honnêtes et consciencieux A coup sur, n'aient pas trouvé A la suite de bnlletins pompeux de Bedeau, un rapport de Cavaignac, son successeur à TIemcen. Dans ce document d'une très grande importance, l'ancien colonel de zouaves accusait ni plus ni moins son prédécesseur d'avoir trompé le gouvernement sur la situation de cette région frontière du Maroc. Le lait est qu'on avait beaucoup marché, combattu, bivouaqué, mais sans résultats sensibles; les tribus qu'on nous disait s'être soumises nous accompagnaient î\ coups de fusil jusqu'aux portQS de

Tlemccn; on no pouvait pas aller en sécurité à cent mètres des remparts; et, chaque nuit, les sontiiiollos cntJudaiont les bulles arabes sirilor i\ leurs oreilles.

Cependant, le montant des amendes et des impositions était régulièrement versé au trésor public au nom de ces tribus, dites soumises. Comment concilier ces deux faits :

des coups de fusils et de l'argent, le môme jour et par les mômes individus^ La division doTlemcen en donnait l'explication suivante : les fonds secrets, dont tous les commandants de division avaient Tabsolue disposition, tenaient lieu des impositions arabes; ils étaient reversés sous ce titre au trésor d'où ils étaient sortis pour un autre usage. Les troupes no recevant jamais aucune do ces douceurs auxquelles les autres généraux les avaient habituées, telles que gratifications do vin ou de sucre et café après des travaux excessifs; les officiers n'ayant jamais pu obtenir le moindre soulagement h leurs embarras dans les cas nombreux de perte, en campagne, do leur cantine, de leurs tentes ou de leur mulet de bat, la conviction inébran-

lable, du colonel au tambour, était, commo je viens de le dire, que le général Bedeau trompait le gouvernement dans un but do vainc gloire. Nous avons vu que telle était aussi l'opinion du loyal Cavaignac.

Bedeau partit de TIemcen après la campagne du Maroc où il eut un rôle brillant, n'emportant de son ancienne division pas l^lus de regrets qu'il ne lui en laissait de luimôme. Guerroyant successivement dans les trois provinces et justifiant partout la confiance qu'avait en lui le maréchal Bugeaud, si juste appréciateur du vrai mérite.

CANROniîRT.

Faire le portrait du maréchal Canrobert après celui du général Bedeau, du chef le plus aimô doses troupes après celui du commandant qui leur fut le moins sympathique, c'est paraître rechercher les contrastes. Il n'en est rien pourtant : Ne parlant ici, comme dans mes autres livres, que des choses que j'ai vues et des personnages que j'ai connus, je viens

naturollomont au maréchal Canrobort dont j'ai suivi la vie militaire depuis son grado do lioutonant; sous los ordres duquel j'ai longtemps servi, et duquel on peut dire, commo autrefois de Turciine, que les gônôraux d'aujourd'hui « ne sont que la monnaie. i>

Si au lieu d'essayer un portrait, j'écrivais une biographie, je montrerais le jeune Canrobert, sortant de Saint-Cyr en 1828 pour entrer comme sous-liculenant au 47* de ligne; arrivant en Algérie en 18.'i5, prenant part aux grands combats ((ui eurent lieu, cette année et la suivante dans la province d'Oran ; nommé capitaine en 1837, courant de Textrôme occident à l'extrême orient de nos possessions africaines, pour monter à l'assaut de Constantine et y recevoir sa première blessure à côté de l'intrépide colonel Combes, frappé lui-môme à mort; puis commandant un bataillon de chasseurs à pied, lieutenantcolonel du 04% colonel du 2* régiment de la Légion étrangère, ne faisant que passer par ce corps pour arriver, à la tôte des zouaves, devant Zaatcha qu'il enlève avec sa/arm habituelle. C'est là que, mettant son sabre à la

main, il en rejeta au loin le fourreau, en disant à ses zouaves ôlectrisôs : a Nous n'avons pas besoin do fourreau do sabre aujourd'hui, o

Les services éminents, les actions d'éclat furent les degrés par lesquels le jeune souslieutenant de 1828, atteignit en 1856, le sommet clincelant do la hiérarchie militaire, lo marochalat. Général de brigade après Zaatcha, général de division en 1853, il commande le camp d'instruction d'Helfaut, d'où il part pour conduire la 1*"° division de l'armée d'Orient. Dans la Dobrutscha, il soutient et rclôvo lo moral do ses troupes, cruellement éprouvées par lo choléra; A l'Aima, il nous assure la victoire, et, quoique blessé, il reste à la tête de sa division ; devant Sébastopolil reçoit du maréchal Saint-Arnaud expirant le commandement en chef de l'armée, il entreprend, au milieu d'insurmontables obslables et dans une saison des i)lus rigoureuses, les gigantesques travaux qui amenèrent l'investissement complet de la ville. Pendant cette première période du siège ont lieu la sanglante bataille d'Inker-

mann, où il reçoit sa troisiômo blossuro, les combats do Ralaklava ot d'Iîupatoria, l'cnliV vomont du Carônago cl les conlinuollos sorties de rennemi qui le trouve toujoui^s vigilant ot prût à le recevoir.

I.a paix est faite avec la Russie après la prise deSôbastopol parle maréchal Pôlissier et la guerre éclate contre TAutriche. Lo maréchal Canrobert reçoit lo commandement du ^J" corps de Tarmée d'Italio; il court los plus grands dangers A Magenta; et, chargé A Solfôrino de protéger notre aile droite contre une ^attaque éventuelle d'une colonne autrichienne, il fixe la victoire sur nos drapeaux par la sagesse et l'habileté de ses dispositions.

Pendant la guerre Franco-Allemande do 1870, il prit, à la tète du G'" corps, une part brillante aux nombreux combats qui se livrèrent autour do Metz, notamment A Gravelotte et Borny, et il conquit son plus beau titre do gloire A Saint-Privat oii, avec son seul corps d'armée, il tint toute la journée la totalité des Allemands en échec, leur tuant autant d' hommes qu'il en avait lui-môme

SOUS ses ordres, et ne manquant la victoire que faute d'un renfort qu'il ne put obtenir, lïien qu'il iïil on ciuolquo sorte sous sa main. Nos généraux africains étaient tous braves ; mais leur bravoure était différente : froide et muette chez Bedeau, Duvivier, Baraguay d'Hilliers, elle éliiit expansive et entraînante chez Lamoricicre , Changarnier , le duc d'Aumale; elle était chevaleresque chez Canrobert. Ceux-là ne me contrediront certes pas, qui l'ont vu dans les tranchées de Sébastopol, revêtu de son grand uniforme, parcourant à pas lents tous les travaux dont ildépîxssait la crête, aussi tranquillement que s'il avait été dans un salon des Tuileries, lorsque ses soldats tremblaient pour lui. Jamais on n'a poussé plus loin le mépris de la mort.

Et, avec c<îla, d'une sollicitude incessante fK)ur la vie «les autras, des recommandations tijujoui-s rcncuvelécs, de bien se défiler, de s'embusquer avec soin jusqu'au moment do l'attaque décisive. Ici J3 ne puis résister au désir de rappeler un fait, bien petit certes à côté de tant d'autres, mais qui montrera à

quel point il poussait sa sollicitude pour ses soldats, et par quel dévouement ceux-ci y rôpondaiont.

C'était on 1849, dans une expédition conduite par le général Blangini chez les Guechtoula, et pendant laquelle — entre parenthèse — nous nous donnâmes le luxe d'escalader le pic le plus élevé du Djurjurah. Pondant que le général massait sa colonne dans un pli de terrain, pour livrer un combat sérieux, ma compagnie, déployée le long d'une crête rocheuse, tenait en respect les Kabyles embusqués de l'autre côté d'un ravin très profond et large au plus de 150 mètres.

Au plus fort de la fusillade, nous vîmes arriver notre colonel Canrobert, que l'inlonsitô du feu semblait inquiéter. Son premier coup d'œil le satisfait : tous ses zouaves sont bien défilés; un seul est debout, semblant attendre une balle que lui réservait Zaatchal. C'était mon sous-lieutenant, sorti de Saint- Cyr depuis un an à peine. Le colonel lui crie de sa plus grosso voix : « h^mbusquez-vous, c< M. do Norvins! pourquoi êtes- vous de- « bout?» — «Et vous, mon colonel, pourquoi

«"ôles-vous là, achevai? » lui répondit audaciousement do Norvins; et les zouaves d'apimyer eu disant : « Il a raison, le lieutenant.»

C'est qu'ils avaient peur, ces rudes soldats, peur pour leur colonel, pour leur père^ comme l'appelaient non seulement les zouaves mais encore tous les corps qui accidentellement manœuvraient sous ses ordres.

Ce nom do Père, l'armée d'Afrique no Ta donné qu'à deux généraux, Bugeaud etCanrobert. Jamais on n'a dit : le pèro Lamoricière ni le père Changarnier, ni le père Bedeau. Et qu'on ne se figure pas que les deux premiers le dussent à un excès de longanimité; les règlements étaient observés avec la plus stricto régularité, quoique tempérés par de hautes intelligences et par celte sollicitude éclairée et continuelle qui était la caractéristique de ces deux grands hommes de guerre.

La vie militaire du maréchal Caorobert est rcmi»lic do traits do bonté, do bravoure cl d'a-propos. I^s journaux qui avaient à parler de lui n'avaient qu'à interroger les vieux soldats pour remplir leur carnet de notes exactes, authentiques. Au lieu de cela, ils ont

ôcoulô des racontars do troisième ou quatriômo main, auxqutils ils ont ajouté des fantaisies do leur imagination.

Je me i appelle avoir lu dans un grand journal, bien inlorinû^ que le colonel Canrobort, se rendant à Zaatcha avec ses zouaves, s'était couché à côté d'un homme mort du choléra dans la nuit, et avait fait défiler son régiment devant lui, tenant en quelque sorte co cadavre embrassé, et, cela, dans le but do relever le courage de ses hommes.

Et voyez comment une imagination exubérante peut, d'une vérité, faire une invraisemblance. Il est vrai que les zouaves partant d' Aumale pour Zaatcha, sous la conduite do leur colonel, emportaient avec eux lo choléra.

Il est vrai que chaque matin, en quittant le bivouac, nous ensevelissions quelquesuns de nos camarades, morts dans la nuit, victimes du fléau. 11 est vrai qu'à notre arrivée à niskara, rôpidémie sévissait dans touto son intensité, malgré le dévouement des ofliciers, auxquels le colonel donnait le plus généreux exemple; mais, à ce point du récit, la légende

émigrés . « Là où est Tarniôe française , disent-ils, là est la France. » Or, l'armée éliiit à Mclz, et qui oserait dire que cette armée était républicaine?

Il est évident que si Ba/.aine n'a pas complété les demi-succès qu'il avait deux fois obtenus, c'est qu'il craignait Taffaiblissement p:ir les combats (ju'il aurait à livrer encore, do cette armée « qu'il voulait garder intacte» , dit-il. Pour qui? On ne le sait pas; on ne le saura sans doute jamais. Il ourdit alors un tissu d'intrigues aboutissant au gouvernement do Paris, qui est impuissant; à Timpératrice, qui repousse noblement toute proposition pouvant entraver la défense nationale; à Bismarck, qui en tient tous les fils. Le grand chancelier encourage les vues de Bazaine, et resserre en môme temps le blocus de l'armée française; il se prête complaisammentàtous les |)rojels politiques de son adversaire, en aî^issant sous-main pour qu'aucun n'aboutisse.

Puis, lor.s(|ue l'investissement est bien complet, lorsque nous sommes irrémédiablement enserrés dans un cercle d'airain, TAlle-

A Sôbaslopoh il no s'entend pas avec le général anglais; et do crainte que cette divergence d'opinions sur la conduite du siège ne nuise au succès désarmées alliées, il résigne le cominandomcnl en chef dos troupes Iranraisosenlrelos mains du général Pélîssîer, no demandant, comme faveur, que d'être replacé à la tôte de sa division de l'Âlma. Cette abnégation fît éclater alors un cri d'admiration dans l'Europe entière; on se demande aujourd'hui quoi général serait capable d'un pareil désintéressement.

Seize ans avant Sébastopol, le capitaine Canrobert avait donné la mesure de ce dont était capable sa rare modestie. Rentré en France à la suite de sa blessure de Constantine, il était à Perpignan lorsque les derniers défenseurs de la causo carliste, refoulés sur notre territoire, demandèrent au maréchal Castellane, commandant la division active desPyrénôes-Orientules, la faveur de servir la Franco au titro étranger. C'étaient do rudes hommes do guorro, que ces soldats do (îabrora; Caslelluno sut faire agréer leur demande par le gouvernement, et comme il possédait

à un degré ôminent Tart de se connaître eu lionf)nies(l), il désigna le capitaine Canrobert pour organiser ce renfort on un bataillon destiné A la Légion étrangère.

Le jeune capitaine mit à sa Idclie toutes ses facultés, son activité infatigable, les ressources inépuisables "de son esprit et do son expérience prématurée. Tout le monde, tant civil que militaire, considérait l'organisateur du bataillon espagnol comme son futur commandant, le capitaine avait le droit do l'espérer, d'y compter même; pas du tout!

La besogne accomplie, le bataillon organisé, bien asli(/ii(\ survint M. Hedoau, capitaine d'état-major, qui quittait son arme spéciale pour Tépaulette de commandant d'infanterie, et emmenait le bataillon espagnol en Afrique Tulit aller honores.

La stupéfaction fut grande; je pourrais môme dire l'indignation, parmi les nombreux camarades du capitaine Canrobert; lui seul

(I) Cli.vnuî îiiinéo, Castcllaiic proposait le capilaiiiu Cliangarnicr pour clicf de bataillon, et, cliariuo année, le minislrc le rayait du tableau.

n*on montra pas lu moiiidro ômolioii; on aurait dit quo la choso était naturello ot no lo touchait pas. l^ltrangor à tout sentiment d'intôrût personnel, il trouvait sa rùcomponso dans lo Icmoignago du devoir accompli.

J'ai connu M. le maréchal Canrobert lieutonant; j'ai servi vingt ans sous ses ordres; je ne Tai pas vu depuis trente ans; je ne lo rovcrrai sans doute plus. Il n'y a donc, dans la page que jo lui consacre, que roxprossioa de la respectueuse affection d'un vieil et obscur soldat pour son glorieux gcnérul.

Page 1