BAZAINE
Quoique, pour nous, Français, Tox-maréchal Bazaino soit mort depuis 19 ans, il n'appartient pas encore à l'histoire. La déesse froide, inflexible, rigide, qui tient dans sa main lo livre des faits dont elle laisse aux générations futures lo soin de tirer la philosophie, n'a pas prononcé son dernier mot.
Dans co livre de la déesse et sous lo nom do Bazaino, il y a des faits, les uns brillants, les
autres d'une clarté douteuse; le dernier, noir comme un drap de cercueil, une condamnation î\ mort; et ce dernier les domine tous.
Mais comment ce marécl)al de France, appelé naguère le glorieux Bazaine, fut-il, le lendemain, voué à l'exécration publique?
Pourquoi ce chef des armées françaises futil décrété d'accusation, jugé par un conseil de i;ucrrc et condamné à la peine capitale?
L'histoire ne nous donne sur ce drame que des faits matériels, et nous demandons les causes morales du cataclysme.
Les juges de Bazaine avaient sous leurs y(Mix lo dérrct du l*"" mai \H\2 qui dit, !i l'article 2\
« Toute capitulation en rase camjjagne dont « le résultat aurait été de faire poser les « armes, est déclarée déshonorante, cri mi- « nclle, et sera punie de mort, n
Or, Bazaine avait capitule en rase campagne; il avait lait poser les armes à 14'i, (KK) soldats; livré aux Prussiens son artillerie, ses diapeaux, ses munitions, Metz, ses forts, imprenables de vive force, et leurs ap{)rovisionnements de toute nature; le conseil de
quel point il poussait sa sollicitude pour ses soldats, et par quel dévouement ceux-ci y répondaient.
C'était on 1849, dans une expédition conduite par le général Blangini chez les Guechtoula, et pendant laquelle — entre parenthèse — nous nous donnâmes le luxe d'escalader le pic le plus élevé du Djurjurah. Pendant que le général massait sa colonne dans un pli de terrain, pour livrer un combat sérieux, ma compagnie, déployée le long d'une crête rocheuse, tenait en respect les Kabyles embusqués de l'autre côté d'un ravin très profond et large au plus de 150 mètres.
Au plus fort de la fusillade, nous vfmes arriver notre colonel Canrobert, que Tinlcnsité du feu semblait inquiéter. Son premier coup d'œil le satisfait : tous ses zouaves sont bien défilés; un seul est debout, semblant attendre une balle que lui réservait Zaatchal. C'ôtail. mon sous-lieutenant, sorti de Saint- Cyr depuis un an à peine. Le colonel lui crie do sa plus grosse voix : « P^mbusquez-vous, « M. de Norvins! pourquoi ôtes-vous de- « bout?» — «Et vous, mon colonel, pourquoi
<rôles-vous là, achevai? » lui répondit audacicusement do Norviiis; et les zouaves d'appuyer en disant : « Il a raison, le lieutenant.»
C'est qu'ils avaient peur, ces rudes soldats, peur pour leur colonel, pour leur pèrcj comme l'appelaient non seulement les zouaves mais encore tous les corps qui accidentellement manœuvraient sous ses ordres.
Ce nom de Père, Tarmôe d'Afrique ne Ta donné qu'à deux généraux, Bugeaud etCanrobert. Jamais on n'a dit : le père Lamoricière ni le père Changarnier, ni le père Bedeau. Et qu'on ne se figure- pas que les deux premiers le dussent à un excès de longanimité; les règlements étaient observés avec la plus stricto régularité, quoique tempérés par de hautes intelligences et par cette sollicitude éclairée et continuelle qui était la caractéristique de ces deux grands hommes de guerre.
La vie militaire du maréchal Canrobert est rom[)lio do traits do bonté, do bravoui'C et d'A-propos. Les journaux qui avaient à parler de lui n'avaient qu'à interroger les vieux soldats pour remplir leur carnet de notes exactes, authentiques. Au lieu de cela, ils ont
ôcoulô (les racontars do troisiômo ou quatriômo main, auxquels ils ont ajoutô dos fantaisies do leur innagination.
Jo me rappelle avoir lu dans un grand journal, bien infonné^ quo le colonel Canrobort, se rendant à Zaatcha avec ses zouaves, s'était couché à côté d'un homme mort du choléra dans la nuit, et avait fait défiler son régiment devant lui, tenant en quelque sorte co cadavre embrassé, et, cela, dans le but do relever le courage do ses hommes.
Et voyez comment une imagination exubérante peut, d'une vérité, faire une invraisemblance. Il est vrai quo les zouaves partant d'Aumale pour Zaatcha, sous la conduite do leur colonel, emportaient avec eux le choléra.
11 est vrai quo chaque matin, en quittant le bivouac, nous ensevelissions quelquesuns de nos camarades, morts dans la nuit, victimes du fléau. 11 est vrai qu'à notre arrivée à Biskara, l'épidémie sévissait dans touto son inlonsilé, malgré le dévouement des ofllciers, auxquels le colonel donnait le plus généreux exemple ; mais, à ce point du récit, la légende
A Sôbastopol, il no s'entend pas avec le général anglais; et de crainte que cette divergence d'opinions sur la conduite du siège no nuise au succès des armées alliées, il résigne le commandement on chef dos troupes fran- (îaisos entre les mains du général Pôlissîer, no demandant, comme faveur, que d'être replacé à la tête de sa division de l'Aima. Cetteabnégation fît éclater alors un cri d'admiration dans l'Europe entière; on se demande aujourd'hui quel général serait capable d'un pareil désintéressement.
Seize ans avant Sébastopol, le capitaine Canrobert avait donné la mesure de ce dont était capable sa rare modestie. Rentré en France à la suite de sa blessure deConstantine, il était à Perpignan lorsque les derniers défenseurs do la cause carliste, refoulés sur notre territoire, demandèrent au maréchal Castellane, commandant la division active des Pyrénées-Orientales, la faveur de servir la Franco au titre étranger. C'étaient do rudes hommes do guorro, que ces soldats do (îubrora; Castellane sut faire agréer leur demande par le gouvernement, et comme il possédait
à un degré ôminent l'art de se connaître en liomnaes (1), il désigna le capitaine Canrobert pour organiser ce renfort en un bataillon destiné ii la Légion étrangère.
Le jeune capitaine mit à sa tdclie toutes ses facultés, son activité infatigable, les ressources inépuisables 'de son esprit et de son expérience prématurée. Tout le monde, tant civil que militaire, considérait l'organisateur du bataillon espagnol comme son futur commandant, le capitaine avait le droit do l'espérer, d'y compter même; pas du tout!
La besogne accomplie, le bataillon organisé, bien aslif/ii(\ survint M. Hedeau, capitaine d'état-major, rjui quittait son arme spéciale pour Tépaulette de commandant d'infanterie, et emmenait le bataillon espagnol en Afrique Tulit aller honores.
La stupéfaction fut grande; je pourrais môme dire l'indignation, parmi les nombreux camarades du capitaine Canrobert; lui seul
(I) Clia^nio année, CastcUanc proposait le capitaine Cliangarnicr pour clicf de bataillon, et, clm^|ue année, le ministre le rayait du tableau.
n*on montra pas lu moindro ômolioi); on aurait dit que la choso était naturello et no le touchait pas. Rtrangop à tout sentiment d'intôrôt personnel, il trouvait sa rocompenso dans le témoignage du devoir acconii)li.
J'ai connu M. le maréchal Canrobert lieutenant; j'ai servi vingt ans sous ses ordres; je ne l'ai pas vu depuis trente ans; je ne le roverrai sans doute i)lus. Il n'y a donc, dans la page que je lui consacre, que rcxprossion de la respectueuse affection d'un vieil et obscur soldat pour son glorieux général.