UN GENTILHOMME
C'était un gentilhomme authentique, quoique espagnol, que M. de Villanova, ancien soldat de la Légion étrangère, et il m'a raconté son histoire, certain jour que, me trouvant sur la terrasse du café de la Paix, avec un ami, médecin-major de l'armée, il vînt se jeter sur nous, ou plutôt, sur mon ami, dont il pressait les mains avec la plus vive reconnaissance pour les soins qu'il en avait reçus pendant sa triste odyssée.
Son père avait habité Paris en qualité d'at*
tacho d'ambassade, et en avait rapporté dans sarctrailo au fond de l'Rstramaduro, une vôri table passion pour tout ce qui était français, mœurs liltcrature,tli6dtre. Sa bibliothèque no se composait presque que d'ouvrages dans notro langue, au choix desquels n'avait pas toujours présidé un goût bien pur. C'est dans cotte bibliothèque que son (ils, auquel il enseignait lui-môme le français, prenait ses sujets de lecture, donnant sa préférence aux romans qui exaltaient sa jeune imagination, en faussant son jugement.
Ses premières études terminées, son père résolut de Tenvoycr à Paris compléter son instruction littéraire et suivre les cours do la faculté de droit. La marquise do Villanova combattit on vain cette idée par tous les arguments de sa tendresse alarmée pour les dangers qui attendaient son fils unique, dmc ardente dans un corps chétif ; mais il fallut se soumettre à la volonté du seigneur et maître, et le jeune Villanova partit.
Ce que fut la vie do cet enfant do 18 ans & Paris, on le devine : un étourdissement continuel, duquel il se réveilla subitement par
un coup (l'œil sérieux sur sa situation. Ce fut à la sortie d'un thôAtro, attablé dans un restaurant à la modo quo, coupable de quantité de folies, ayant absorbé toute une année do sa pension mensuolie il trouva très ingénieux de partager les idées d*un sien compagnon de soupers, étudiant en droit aussi platonique que lui, et qui lui avait inoculé le sombre pessimisme dont il était rongé.
La vérité, c'était que l'éducation clirélionnc et morale du jeune Villanova s'était réveillée et lui montrait son véritable état. Il était profondément honteux des soucis qu'il causait depuis un an A sa famille, des supercheries qu'il avait employées pour lui extorquer do quoi continuer cette existence qui ruinait sa santé et donnait à sa paresse toute sorte do bonnes raisons. Il prévoyait le moment où son correspondant, noble et vieil ami de sa fanullo, annoncerait tout simplement à ses parents que leur cher Ramon avait eu besoin de cent louis.
Le mprnent étaitsolennel! quatre heures du matin. Il appelle d'une voix mal assurée le
garçon qui lui apporte do quoi écrire. Il fait une confession complète de ses fautes : il élait perdu de dettes, incapable de passer le premier des deux examens qu' il leur avait écritavoirsubistriomphalement,etil annonce à ses parents qu'il part pour l'Amérique où il va tenter la fortune, fort de son repentir et de sa valeur. Son ami adresse une lettre idenlirjuo A son |»6ro, et ils sortent du restaurant, |)lcins de cette liùroïque résolution. Us se voient déjà en route pour TAmérique.
Une fois sur le boulevard, les illusions disparaissent avec les fumées du souper. Les quelques louis qui leur restaient leur permettaient bien d'aller jusqu'au Havre, mais il s'agissait de se faire transporter de l'autre côté, de l'Atlantique. Or, ils n'avaient pas assez d'argent pour payer leur passage, et, d'un autre côté, n'étant ni maçons, ni charpentier, ni laboureurs, aucune agence d'émigration ne les accepterait; moment de silencieuse stupeur qu'interrompt ce cri sublime du jeune parisien : Engageons-nous!
— C'est bien simple pour toi qui es Français.
— Eh bien ! N'avons-nous pas la Légion étrangère?
— C'est vrai... Et le Tonkinl... Et la gloire. Et pout-ôtro Tépauletto!
Sans hésiter une minute, ils jettent leurs lettres au premier bureau de poste ; Villanova entre chez lui; endosse ses plus mauvais eflets; brûle tout ce qui lui rappelait ses folies; et bras dessus, bras dessous avec son ami, il.s arrivent au bureau de recrutement de la rue Sîlint-Dominiquo.
Interrogés par Tofllcier de service, Tami répond qu'il est français. Impossible de s'engager sans le consentement de ses parents.
Il part pour aller chercher cette pièce indispensable... et il ne revient plus.
Villanovaestétranger. Pas besoin de formalités : un nom quelconque, engagé et expédié à YEcole militaire^ dépôt des isolés, entre un ancien, Travaux publics, hideusement déguenillé, couvert de tatouages de la tête aux pieds, et un jeune homme vigoureux et de bonne tournure, . bachelier ôs lettres, ancien maréchal des logis d'artillerie, qui avait renoncé au rengagement dans Tespoir
d'un emploi civil introuvable. Il se rengageait commo soldat, à demi-mort de faim, pour tAclior do regagner son galon. Un nègre, valet d'ôcuric d'une ambassade étrangère fermait la marche avec sa superbe casquette à large galon d'or.
Il (ait la traversée de Marseille à Oran, sur le pont, au milieu de vieux criminels de déserteurs do toutes les nations, d'Allemands surtout. A Oran, il croit voir une image de sa patrie; à Sidi-bel- Abbés, il en a la réalité. Les habitants en parlent la langue, en portent le costume. A tous les carrefours on danse le fandango et le boléro, au chant des seguodillas d'Alicante ou de Murcie; et, dans le calme delà nuit, le bruissement des guitares et des mandolines attire à toutes les fenêtres des brunes lêtes de femme.
C'estun enchantement; c'estroubli momentanée d'une amère et dure existence qu'il doit à sa folie. Le tambour et le clairon le rappellentà la réalité. Il fait des étapes, le pauvre enfant paraissant avoir quatorze ans, écrasé sous le poids de son sac, sans énergie morale, sans vigueur physique. « J'aurais bien voulu
« avoir, nous disait- il, des muscles plus déa veloppôs ol une poitrine plus large. J'aurais « respiré plus t\ mon aiso, comme mes cama- « rade^ que je voyais gambader avec leur a énorme sac sur le dos, et se préparer une cr savante couchette d'herbe ou d'alfa sur les et cailloux ou dans la boue du camp. >
Il crie, il pleure, il souffre, il intéresse tout le monde. Le bon docteur, mon ami. Ta souvent recueilli en route sur les cacolets; car, s'il arrive en retard à Tétapo, ses camarades lui ont déposé tranquillement son riz et son morceau de lard sur une pierre; il n'a qu'à aller au bois et à l'eau, s'il veut manger.
A Oran et à Bel -Abbés, Villanova s'était fait connaître do quelques-uns de ses compatriotes qui l'engagèrent vivement à écrire à son père. Ne pouvant l'y décider, tant il avait de honte et de regret, ils le firent euxmêmes, rendant ainsi à un père et à une mère désolés, le bonheur qu'ils avaient perdu en perdant lour fils. T.e marquis fit agir tous les ressorts diplomati(iues do Madrid et de Paris, il obtint l'annulation de l'engagement de son fils, et put le serrer dans ses bras après
sa fugue do Paris, bien durement expiée.
Le jeune de Villanova conserve toujours nn bon souvenir de ses cliefs et une sninto terreur de la Légion étrangère.
Uien que, do tout temps, les Légionnaires aient ou un cachet personnel, rempreînto n'en ost pas la nirmo pour tous. Il faut distinguer régaré du méchant, leur faire une classification à part :* celle des mauvais et celle des bons, en finissant |)arceux-ci, pour nous reposer des premiers, et sans nous astreindre '\ un ordre chronologique.