UN PRINCE
La première de mes silhouettes sera celle d'un excentrique, d'un prince, s'il vous plaît, car il était bien prince, jo suppose, puisqu'il s'appelait Pierre Bonaparte. Ce prince tomba un beau jour, comme chef do bataillon, au milieu du 2"" régiment de la Légion étrangère ayant alors pour colonel M. Carbucia, Corse de naissance et courtisan de caractère. Cela se passait presque au temps où Jérôme Bonaparlc était promu do simple bourgeois général, et jo n'ai pas vu que ces nominations grotesques ayant été désapprouvées par certaines gens dont la bile s'échauffe fort aujourd'hui de ce que les fils du roi Louis-Phi-
lippo ont dôbutô dans Tarmôe par lo grado de sous-l ioutenant, auquol les avaient préparés une forte éducation militaire et une instruction égale A colle de St-Cyr.
C'est ù Zaatcha quo so révéla lo commandant Pierre Bonaparte, dont les excentricités et les allures de Fra Diavolo amusaient beaucoup le corps expéditionnaire. Ce n'est pas qu'il no fût bravo, mais sa bravoure mémo le rendait ridicule. Il no commandait pas, il no dirigeait pas son bataillon. — FA comment roût-il i)u! 11 s'embusquait derrière un mur^ un gros arbre ou tout autre obstacle; et delà armé d'une belle et bonne carabine Migné, il envoyait des balles aux assiégés. Il pouvait arriver quoique ce fût A son bataillon, ça lui était égal, il n'en savait rien.
Un beau matin, certain bruil circule dans le camp... Le commandant Bonaparte a disparu; on ne le trouve nulle part; on ne sait pus ou il est.
Lo commandant Bonaparte avait tout bonnement ilcscrlé.. àrintcricur, rassurez-vous. Représentant du peuple, en môme temps que chef de bataillon, il s'était cru dispensé par
lo premier de ses deux titres, des obligations que lui imposait lo second. Rentré a Paris, attaque par la presse, interpellé par la Chambre, il répondit qu'il se méfiait de l'entourage du président; que la République était menacée et qu'il était accouru les défendre, l'un et l'autre et les sauver. En môme temps que ces détails grotesques, nous apprenions qu'un arrêté ministériel révoquait de ses fonctions le commandant Pierre Bonaparte, nommé depuis trois mois.
Cette histoire eut un triste retentissement en France et dans l'armée. Ce qui prêtait surtout à nos commcnlaires, c'était un rapport du colonel Carbucia, disant que le commandant Pierre Bonaparte avait montré une grande bravoure durant le siège; qu'il avait reçu un pavé sur la poitrine, et qu'un jour qu'il était chargé de faire couper les palmiers, il avait tué deux Arabes de sa main. Or tout le monde sAvait que le pavé en question était simplement une pierre tombée d'un mur de clôture, auquel il faisait une broche pour appuyer sa carabine. Quant aux deux Arabes, tués non do sa main, mais de ses balles, il n'y
aurait là rien autre d'extraordinaire, qu'un chef de bataillon prenant un fusil comme un soldat. Cela n'est permis qu'à un maréchal Ncy, et dans une retraite de Moscou. Pour tout autre chef et dans tout autre cas, c'est un oubli grave et ridicule de ses devoirs.
Pierre Bonaparte était adroit au tir : Victor Noir l'apprit quelques temps après à Neuilly au prix de sa vie.