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CHAPITRE XIV

LAS DOS HERMANAS ET LARRAINZAR (1)

Sommaire. — Impression produite en Espagne et à la légion par le dii»oours de Louis-Philippe. — Senilhes et Harispe sont d'avis de rappeler la légion. — Conrad cherche cependant à la réorganiser : un projet de Recrutement. — Diminution d'effectif : propositions de Conrad. — Une mutinerie à Artajona. — La mission du colonel del Valle; ses démarches aupivs du maréchal Maison. — Inaction de Saarsûeld.

Réorganisation de la légion à trois bataillons. — Désertions; formar tion d'une légion étrangère carliste. — Arrivée d'un convoi d'effets. — Mauvaise santé de Sarsfield; inquiétudes de Conrad.

Expédition de l'armée constitutionnelle sur Lecumberri, le 11 mars. — Le bivouac de Las Vos Hcrnianas. — Retraite vers Pampelune.

Nouvelle expédition le 20 mars. — Occupation de Larrainzar. — Un ouvrage avancé. — Une figure curieuse : le capitaine Hébich. — Carrière : sous l'empire; lieutenant wurtembergeois ; lieutenant-colonel en Grèce; l'appui du duc d'Orléans; lieutenant à la légion; vifs démêlés avec l'autorité; en conseil d'enquête; capitaine en Espagne; bravoure incontestable. — Hébich attaqué par les Carlistes : une héroïque résistance; mort du lieutenant Sochacki. — La légion à l'assaut : Hébich délivre. — La retraite du 22 : une soirée terrible. — Conrad et IribaiTen. — Arrivée aux cantonnements.

Le discours du Roi produisit en Espagne une grande émotion. Le commandant de Senilhes n en fut pas étonné outre mesure; il estimait que la ligne de conduite la plus rationnelle pour la France consistait à ne plus intervenir que par les voies diplomatiques ordinaires; mais il était d'avis que dans ces conditions un corps français ne devait pas rester au service de TEspagne.

Pour faire revenir la légion en France, il fallait, suivant Senilhes, rappeler, comme en congé, tous les officiers, puis laisser la question militaire se débattre sans eux : « Jusquelà, expliquait-il, la présence d'un commissaire et la cocarde

(1) Las Dos Hermanas et Larraimar ne se trouvent pas sur la carte de Capitaine jointe à ce rolume. Le premier de ces points se trouve au nordouest de Pampelune, à peu de distance au nord-ouest d'Irurzuu ; le second fle trouve au nord de Pampelune, à peu de distance au nord-ouest de Lisacso.

espagnole portée, avec autorisation, par un certain nombre d'officiers français, semblent être un gage donné par notre gouvernement de coopérer tôt ou tard à la guerre, et sert à entretenir à la fois Tillusion et l'irritation (1). » Harispe était de cet avis et pensait que la présence de la légion en Espagne nuisait plus aux intérêts de la Reine qu'elle ne les servait; il proposait au Ministre de demander au gouvernement espagnol par une note le paiement du million de solde arriérée dû à la légion, et, s'il ne le payait pas, de rappeler ce corps (2).

Conrad cherchait au contraire les moyens de réorganiser la légion avec l'appui de la France, et envoyait au Ministre de la guerre à Madrid un projet très étudié relatif à son recrutement. Il proposait d'envoyer des officiers dans les villes les plus populeuses de France et dans les villes situées sur les frontières d'Allemagne et de Belgique, pour y engager des hommes (3). L'effectif diminuait en effet de plus en plus; la légion comptait seulement, au commencement de février : en infanterie, 196 officiers et 3.467 sous-offîciers et soldats; en cavalerie, 39 officiers et 284 sous-officiers et soldats; en artillerie, 4 officiers et 90 sous-officiers et soldats; le total s'élevait donc à 239 officiers et 3.841 sous-officiers et soldats. Mais 400 hommes étaient immédiatement libérables, et parmi eux 100 avaient déjà franchi la frontière (4). Pendant les mois suivants, la moyenne des libérables était d'environ 300 par mois (5).

Les légionnaires qui avaient droit à leurs congés étaient maintenus au corps parce que la solde qui leur était due ne pouvait pas leur être payée, faute de fonds ; cette mesure augmentait d'autant plus leur mécontentement qu'ils se

(1) Senilhes à Harispe^ de Pampelune, 4 janvier 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., cartxm 44 (copie).

(2) Harispe an Ministre de la guerre, de Bayonne, 8 janvier 1837. A. H- G,, Aff. d'Esp., carton 44 (original).

(3) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampelune, 4 janvier 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (copie).

(4) Harispe an Ministre de la guerre, de Bayonne, 2 février 1887. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).

(5) Conrad à Harispe, de Pampelune, 16 février 1837. Etat des hommes à congédier de février à décembre 1837. A. H, G., Aff. d'Esp., carton 44 (original).

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trouvaient dans une profonde misère, et qu'ils manquaient non seulement des fournitures les plus nécessaires, mais même de pain ! L'inaction contribuait aussi à les aigrir.

Une mutinerie éclata le 19 janvier 1837 à Artajona ; si elle n'eut pas de conséquences fâcheuses, elle marqua du moins une tendance à l'indiscipline inattendue chez ces vieux soldats. Les bataillons placés sous les ordres du lieutenantcolonel Gros d'Avenas étaient rassemblés pour se rendre à l'exercice ; lorsque les chefs de bataillon firent le commandement destiné à mettre leur troupe en marche, les hommes ne bougèrent pas et poussèrent des clameurs : « Nos congés, notre solde, et du pain ! » Les officiers parvinrent à se faire obéir, mais ne purent pas obtenir le silence. Au retour de l'exercice, lorsque la garde fut formée pour relever les postes, les mêmes murmures se firent entendre ; au commandement fait pour porter les armes, les légionnaires restèrent les uns l'arme au bras, les autres l'arme au pied ; les mêmes cris furent à nouveau poussés lorsque la garde défila : « Nos congés, notre solde et du pain ! (1) »

Dans un corps pour lequel l'obéissance passive était la règle absolue, et où la discipline la plus ferme avait toujours régné, de pareils incidents étaient des plus graves. Lorsque Conrad eut connaissance de ces faits, il en fut atterre ; il écrivit aussitôt au général Harispe une lettre qui laissait percer son émotion : « Le sort en est jeté, mon étoile à pûli; les choses en sont venues au point où forcément elles devaient arriver par l'abandon dans lequel le gouvernement espagnol a laissé la brave légion... Je suis bien malheureux et très souffrant ; mais enfin j'ai fait et je ferai mon devoir jusqu'au bout, devrait-il m'en mésarriver ; je ferai mon devoir en homme consciencieux et en brave et loyal militaire (2). »

Conrad avait envoyé à Madrid le commandant Dumesgnil, en le chargeant de s'occuper des intérêts de la légion ; cet officier, qui avait des qualités de diplomate, sut, tout en ménageant la susceptibilité des autorités espagnoles, leur montrer les besoins de la légion ; il fit accorder un léger acompte

(1) On» d'Avenas à Conrad, d' Artajona, 19 janvier 1837, pièce no 58.

(2) Conrad à Harispe, d' Artajona, 19 janvier 1837, pièce n*» 59.

Lé^on étrangère. ^^

^90 l,A LÉGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE

sur la solde arriérée (1). D'autre part, le général Harispe, touché par la triste situation du corps français, obtint du Ministre de la guerre l'autorisation d'envoyer aux légionnaires des capotes, des pantalons, des chemises et des souliers (2). Ces mesures causèrent à Conrad un extrême plaisir, et il les porta aussitôt à la connaissance de la troupe par un ordre du jour, de manière à redonner du courage à ses hommes (3).

Néanmoins, le général désirait vivement revenir en France, dès qu'il pourrait le faire sans craindre de jeter le Irouble et l'inquiétude dans la légion. « Quoique bien décidé, écrivait-il à Ilarispe le 24 janvier, à quitter un service où il n'y a plus que désagréments et dégoûts à avoir, je n'en ferai pas moins religieusement mon devoir, jusqu'au moment tant désiré de ma rentrée en France, ce qui ne peut tarder, car enfin ni l'un ni l'autre gouvernement ne peut m'y faire rester de force (4). » Il exprimait les mômes sentimenls dans une lettre au Ministre de la guerre espagnol et le priait de le considérer comme « un galant homme, un franc et loyal militaire n'ayant jamais eu d'autre vue que le bien du service de S. M. C. et de la cause constitutionnelle ; ce sont ces deux seules raisons, disait-il, jointes à l'amour de la gloire, qui m'ont déterminé à revenir en ce pays, et nullement l'ambition ni le vil intérêt personnel (5) ».

Le gouvernement espagnol envoya au corps d'armée de droite le colonel del Valle, avec la mission d'examiner l'étal des troupes et de hâter les opérations. Del Valle s'intéressa d'autant plus vivement à la légion qu'il avait été chargé, avec La Rue, des détails de sa cession à l'Espagne ; il écrivit même au général Schramm, directeur du personnel au ministère, pour lui parler d'elle : « Cette vaillante phalange, que la France nous a cédée comme moyen de coopération

(1) Le commandant Dumcsgnil à Conrad, de Madrid, 17 janvier 1837. A. H. G,, AfF. d'Esp., carton 19 (copie certifiée par Conrad, jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 30 janvier).

(2) Le colonel Le Normand de Kerguérc, chef d etat-major d'Harispo, à Conrad, de Bayonne, 24 janvier 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., carton 19 (copie insérée dans Tordre du jour de Conrad en date du 25 janvier).

(3) Ordre du jour du 25 janvier 1837. A. H. G., AfF. d'Esp., carton 19 (copie).

(4) Conrad à Harispe, de Paaiip^unc, 24 janvier 1837. A. H. G,, Aff. d^Esp., carton 19 (original).

(5) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampelune, 26 janvier 1837. A. n. (r., Aff. d'Esp., carton 19 (copie signée par Conrad).

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pour le triomphe de la plus juste des causes, a jusqu'à ce moment pleinement et entièrement rempli son mandat ; mais les circonstances difficiles dans lesquelles s'est trouvé notre gouvernement sous le rapport des finances, et dans lesquelles il se trouve encore, ne nous ont pas permis, malgré notre bonne volonté et les efforts constants que nous avons faits, de pouvoir subvenir, ainsi que nous le désirions, à tous ses besoins (1) ». Del Valle constatait que, par suite de ce dénuement, certains hommes désertaient ; d'autres, ayant atteint le terme de leur engagement, ne rengageaient pas ; il concluait qu'au milieu de 1837 la légion se trouverait extrêmement réduite. Aussi demandait-il à Schramm d'essayer de savoir adroitement si le gouvernement français ne voudrait pas se charger de l'entretien, de la solde et du recrutement de la légion, d'une manière directe ou indirecte, et en fixant un procédé pour rentrer dans ses avances.

Le maréchal Maison reçut communication de la lettre de Del Valle, mais il estima qu'il n'avait pas à statuer sur le contenu d'une pièce qui ne présentait aucun caractère officiel (2). Il avait du moins fait partir pour Val Carlos un convoi d'effets que Conrad attendait impatiemment (3).

Au début de mars, les troupes n'avaient pas encore bougé. .Malgré le zèle et l'activité de Del V^alle, qui faisait ses efforts pour hàler l'ouverture des opérations, le général Sarsfield restait dans l'inaction. Il avait seulement beaucoup dégarni la ligne de Pampelune aux Pyrénées, puisqu'il en avait enlevé, au grand regret de Conrad, les munitions et l'artillerie. Enfin, vers le 8 mars, il se décida à réunir, entre Pampelune et Villaba, toutes les troupes du corps d'opérations de droite.

La légion avait été, à cause de la diminution de son effectif, réorganisée à trois bataillons; elle n'avait malheureusement pas encore reçu, au moment où elle allait se mettre en marche, le convoi d'effets venu de France, et certains hommes

(1) Del Valle au général Scliraiiim, de Pampelimo, 18 février 1837, confidentielle. A. H. G. y Aff. d'Esp., carton 44 (original).

(2) Note pour le Ministre de la guerre, établie à la direction du personnel et des opérations militaires, 9 mars 1837 (minute), annotation du Ministre en marge. A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 44.

(3) Del Valle au général Schramm, 18 février 1837 : et Conrad à Harispe, de Pampelune, 8 mars 1837 (copie). A. H. G., Aff. d'Esp., carton 19.

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n'avaient plus de chemise depuis trois mois, malgré la rigueur de la saison. Conrad possédait, il est vrai, une somme suffisante pour payer le prêt jusqu'au 20 mars; mais il n'avait pu régler leur solde aux officiers depuis quatre mois. Quoi qu'il en soit, l'état d'esprit général du corps était excellent : « La légion est on ne peut mieux disposée, écrivait Conrad, jamais elle n'a eu une conduite plus admirable. » Et cependant les légionnaires ne recevaient pas de France les paroles d'encouragement qui les auraient aidés à supporter leur misère ; le gouvernement français paraissait oublier, suivant le mot de Conrad, que c'était à sa voix et pour suivre les inspirations de sa politique que tous ces hommes avaient quitté « leur bon et beau pays (1) ».

Ecœurés par la manière dont ils étaient traités, séduits par les promesses do don Carlos, et peut-être aussi poussés par ce besoin de changement et ce désir d'aventures qui ont de tous temps caractérisé les légionnaires, beaucoup d'hommes avaient déserté depuis le mois de septembre 1836 (2). Les Carlistes avaient accueilli avec joie les nouveaux venus, pour la plupart Français, Allemands ou Belges, et avaient constitué grâce à eux un bataillon spécial, une sorte de légion étrangère carliste qui compta bientôt huit cents hommes dans ses rangs. Ces soldats, que leur désertion pourrait faire passer pour des indisciplinés ou des lâches, firent au contraire l'admiration de l'armée carliste. Voici en quels termes les appréciait Florencio Sanz, membre du éonseil de don Carlos : « Les individus qui composaient ce bataillon menaient une conduite très différente de celle dont l'armée ennemie leur avait donné l'exemple; ils furent toujours de dignes modèles d'honneur; toute l'armée les aimait, et ils aimaient les Carlistes d'un amour fraternel (3). » Un officier qui les vit de près, puisqu'il commanda la 4* compagnie de leur bataillon, raconte que ces légionnaires étaient enclins au pillage, à la vente de leurs armes ou effets et même à l'insubordination ; qu'ils devaient être tenus par la disciphne

(1) Conrad à Harispe, de Pampeiune, 8 mars 1837. A. H. G., Aff. d'Esp., i;artx>n 19 (copie).

(2) John Francis Bacon, Six years in Biscay, Loudon, 1838, p. 274.

(H) Florencio Sanz, Béfufation des calomnies adressées à Charles Vy. traduction française, Le Mans, 1842, p. 37.

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la plus rigoureuse ; mais qu* « ils donnaient au combat tout ce quon peut attendre des plus déterminés soldats (1) ». Cet hommage rendu à des transfuges montre ce que devaient être les légionnaires fidèles au drapeau de la Reine.

Le convoi d'effets envoyé à la légion par le maréchal Maison arriva heureusement à Villaba le 10 mai-s, à G heures et demie du soir; c'était la veille du jour fixé pour l'ouverture des opérations. Conrad fit de suite descendre les ballots el commencer la distribution. Les légionnaires en éprouvèrent une joie extrême, et ceux qui recevaient des effets disaient le même soir à leur chef : « Maintenant, en avant ! On ne nous doit rien, nous pouvons nous battre et nous faire tuer (2). » La distribution se continua pendant la nuit, les hommes ayant tous hâte d'avoir enfin de quoi se couvrir : « Je leur ai parlé, écrivait Conrad à 11 heures du soir, ils sont dans l'enchantement... Aussi ai-je l'intime conviction qu'ils se battront mieux que jamais et que les factieux qui se trouveront en face de mes légionnaires seront maltraités (3). » Pour qu'une distribution aussi banale occasionnât dans les rangs un tel enthousiasme, il fallait vraiment que la misère de ces malheureux fût bien grande !

Si les légionnaires étaient pleins d'entrain, le général Sarsfield était par contre peu préparé à supporter les fatigues d'une campagne, même de quelques jours; toujours souffrant, il n'était pas, depuis neuf ou dix mois, sorti cinq fois de sa chambre ! Conrad s'inquiétait d'autant plus de cet état de santé que le commandement lui revenait en cas d'indisposition du général; il exprimait ses appréhensions en des termes qui font plus d'honneur à sa modestie qu'à son assurance : « Il est toujours fâcheux, écrivait-il au général Harispe, de prendre spontanément (4) le commandement d'une armée en opérations ; et d'ailleurs je ne me sens en vérité pas les forces ou les capacités nécessaires; je craindrais qu'on ne pût m'appliquer le proverbe : Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier. Si ce malheur arrivait, une seule chose

(1) A. T., Campagnes et Aventures d^un voîontcUre royaliste y p. 137.

(2) Conrad à Harispe, de Villaba, 10 mars 1836^ 11 heures du soir. A, H,0., Aff. d'Esp., carton 19 (copie)

(3) Ihid,

(4) Spontanément signifie ici : à Vimproviste,

pourrait me sauver : c'est leslime et la déférence que me montrent tous les chefs et officiers espagnols; et cela s'étend même jusqu'aux soldats, tant est grand le prestige du nom français joint à la conduite honorable que j ai toujours tenue. Que ne puis-je, mon vénérable Général, avant d'entreprendre une campagne, aller recevoir vos conseils et puiser à la source de votre expérience et de vos talents les forces qui me manquent. Je ne vous le cache pas, mon Général, ce n'est pas la peur qui me talonne, mais bien la peur de faire des fautes. Si le sang-froid et la valeur pouvaient remplacer la capacité et les talents, je serais moins inquiet; mais malheureusement, il n'en est pas ainsi. Enfin, quoi qu'il en soit, le cas échéant, si malheur m'arrivait, on ne pourrait au moins pas en accuser ni mon cœur ni mes intentions et je mourrais en brave, sinon en héros (1). » Conrad était plus sûr de lui qu'il ne voulait le dire, et devait le montrer les jours suivants.

Le but de l'opération projetée par l'armée de la Reine était d'aller occuper Lecumberri, au centre môme de l'insurrection carliste; le général Evans avait établi pour l'armée du Nord un plan qui avait été accepté, et qui consistait à faire marcher concentriquement sur ce point trois colonnes : l'une commandée par Espartero, l'autre par Evans, et la troisième par Sarsfield.

La colonne de Sarsfield, forte de 10.000 hommes d'infanterie, 400 chevaux et 10 pièces de montagne, quitta Villaba le 11 mars à 9 heures du matin par la roule qui conduit à l'ouest vers Irurzun; à l'extrême avant-garde, marchaient quarante chevaux et un bataillon de « tiradores » ; à l'avantgarde, deux bataillons de Cordova et un d'Almanza; puis venaient six bataillons et quatre pièces espagnoles. Conrad commandait ensuite la réserve et l'arrière-garde, qui comprenaient les trois bataillons de la légion avec les six pièces et l'ambulance, une compagnie de sapeurs et quatre compagnies d'éhtc espagnoles. Les troupes emportaient avec elles quatre jours de lard et de riz, deux jours de pain et deux jours de biscuit ; en outre, deux rations d'orge pour la cavalerie et les brigades de mulets (1).

(1) Conrad à Harispe. de Villaba, 10 mars 1837, 11 heures du soir. Â. H. G., Aff. d'Esp., carton 19 (copie).

LAS DOS HERlfAXAS ET LABRAIXZAB 295

Arrivée à Erize, lavant-garde rencontra deux bataillons ennemis, qui garnissaient les hauteurs bordant le défilé ; elle les repoussa sans grandes difficultés, et arriva à Irurzun. A 3 heures de Taprès-midi, toute la colonne se trouva réunie au pied du fameux défilé de Las Dos Hermanas, en français « les Deux-Sœurs ».

C'est ce point fort connu des voyageurs dont Adolphe de Bourgoing donnait la description suivante : « Deux rochers nus, escarpés, élèvent, perpendiculaires, leurs crêtes cachées dans les nuages, asiles des aigles et des vautours, qui descendent en tournoyant dans Tabîme d*un torrent qui borde la route ; ces deux rochers, nommés les Deux-Sœurs, marquent la séparation du Guipuzcoa et du royaume de Navarre (1). »

Le site est vraiment impressionnant, vu dlrurzun et de la vallée du rio Araquil par un temps d'hiver ; les deux roches grises, recouvertes çà et là d'une végétation maigre et rabougrie, tombent à pic sur la plaine, dominées en arrière par les premiers contreforts de la sierra de Aralar ; les sommets de la chaîne, couverts de neige, laissent émerger par endroits quelques roches dénudées, et ils font ressortir au premier plan « les Deux-Sœurs » qui, sur ce fond neigeux, paraissent plus noires et plus tristes (2).

L'armée était disposée sur deux lignes, face à l'ouest, sur la rive gauche du rio Araquil, à l'endroit où la vallée s'élargit et laisse une petite plaine entre la rivière et la montagne; la droite s'appuyait à Madoz, la gauche à la rivière. Sarsfield avait le temps de pousser jusqu'à Lecumberri, et d'occuper ce point stratégique important, qui tenait les routes de Tolosa et d'Emani. Mais il s'arrêta au point où il était arrivé, et fil camper ses troupes. Craignait-il que le général Evans eût différé son mouvement et le laissât seul aux prises avec toutes les forces carlistes? C'est la raison qu'il donna ensuite à Conrad de son inaction.

(1) Bourgoing^ VEspagne, Souvenirs de 1823 et 1833, p. 39.

(2) On peat oontempler a Les Deux-Sœurs » du chemin de fer allant d'Aléa&ua à Pampelune; lorequ'on arrive à la station d'Irurzun, en venant d^Alsasua, ces roches se trooivent sur la gauche à quelques centaines demètPee de la voie.

296 LA t^ÉGIOX énUNGERE EN ESPAGNE

La situation du bivouac n*élait pas heureusement choisie. Les troupes étaient massées dans l'angle formé par le confluent du rio Araquil et du rio Larraun ; elles se trouvaient de la sorte isolées de leur base d'opérations, et elles eussent été en fort mauvaise posture si un parti ennemi était venu couper les ponts qui donnaient passage vers Pampelune ; le camp était d'ailleurs mal gardé.

La nuit fut affreuse. La pluie et la neige ne cessèrent de tomber sur les malheureux soldats grelottants et transis; l'inclémence du temps, le manque de sommeil, la tristesse du site et l'incertitude du but poursuivi agirent à la fois sur leur esprit pendant des heures qui leur parurent interminables, et les mirent dans de fort mauvaises dispositions pour le lendemain (1).

Au matin, Sarsfield ordonna la retraite sur Pampelune, et s'arrêta à quelques kilomètres de cette ville. 11 avait | manqué la meilleure occasion qu'il pouvait avoir d'occuper | Lecumberri : un mouvement en avant devenait plus difficile désormais, parce que les vivres et les fourrages emportés | avaient été consommés, et parce que le défilé de Las Dos | Hermanas, qui était resté quelques heures aux mains des I troupes de la Reine, allait être bien gardé par les Carlistes [2\ L'opération était manquée ; mais les troupes restèrent les jours suivants campées près de Sarasate et d'Erize. Le 15 mars, Sarsfield, inquiet des rassemblements ennemis qui se formaient vers Irurzun, rapprocha ses cantonnements de Pampelune, et les établit à Orcoyen, Arazuri et Ororbia : là, se trouvant malade, il fit venir le général Iribarren, qui était à la lôte de la division de la Ribera, et lui transmit son commandement.

(1) J*ai parcouru oe pays en 1906, au mois ôe mars, c'est-à-dire à U même époque que les légioimaires de 1837; je me suis trouvé le 26 mars 1906 aux c( Deux-Sœurs m par un des plus mauvais jours de la saison et j*ai éprouvé, dans oe pays désolé, une réelle impression d^isolement et de tristesee. Vn vent glacé souffle de la montagne; rien ne distrait l'esprit et n'égaie ie regard; les coteaux sont garnis d'arbres rabougris; 1» rares villages n'ont que de vieillfs maisons percées d'étroites fenêtres. Je me suis facilement représenté quelle était la situation des légionnaires au bivouac, pendant la nuit glaciale qu'ils y passaient. [P. A.]

(2) Conrad à Harispe, de Zugarti, 13 mars 1837. A. H. G., AflF. d'Esp., carton 19 (copie).

GoogI

LAS DOS HEBMANAS ET LAKRAINZAB 297

Les troupes étaient restées prêtes à marcher ; l'occasion s'en présenta bientôt. Le 20, Iribarren se porta vers le Nord dans la direction de Muzquiz, d'où son avant-garde délogea les Carlistes en éprouvant quelques pertes. Conrad, qui suivait à quelque distance en arrière, ne prit pas part à cet engagement ; mais lorsqu'il eut rejoint la tète de colonne, il recul l'ordre de continuer vers le nord-est, et d'aller occuper avec la légion (2* division) le village de Larrainzar ; Iribarren alla, avec l'autre division et le convoi, s'établir à Lizasso.

Comme Larrainzar est situé au pied d'une montagne boisée, Conrad s'aperçut qu'il lui serait impossible de rester maître du village s'il n'occupait pas la hauteur qui le dominait. Aussi, le 21 mars, dès le point du jour, il fit partir un bataillon de la légion, la compagnie de sapeurs du génie, et tous les sapeurs de la légion, pour aller construire un petit ouvrage défensif sur le sommet de la montagne ; l'ouvrage fui occupé par une compagnie du P' bataillon, sous les ordres du capitaine Hébich ; le reste du bataillon était destiné à la soutenir au besoin.

Le capitaine Hébich était une des figures les plus curieuses de la légion. Né en 1793, à Nellingen, près d'UIm, en Wurtemberg, Johan Albrecht Haebich, ainsi qu'il est appelé dans les actes officiels allemands, avait servi vers la fin de l'Empire dans le l*' régiment de cavalerie de la garde wurlembergeoise ; il avait fait la campagne de Russie en 18J2 et avait reçu, à l'affaire de Polotsk, un coup de feu au pied droit et trois biscaïens aux cuisses; en 1813, pendant la campagne de Saxe, il avait été blessé le 6 septembre à la bataille de Juterbock, de cinq coups de sabre : deux à la figure, un à chaque bras, et un autre à la cuisse ; en 1814 et en 1815, il avait fait la campagne de France. Il reçut du roi de Wurtemberg, le 27 mai 181G, le grade de second lieutenant de cavalerie, mais demanda et obtint son congé quatre ans plus tard, en mai 1820.

Hébich désirait mener une vie active et mouvementée : il se rendit en Valachie et en Grèce dès le mois de décembre 1820, et y devint aide de camp des princes Alexandre et Démétrius Ypsilanti (1), avec le grade de lieutenant-colonel ;

(1) Les deux frères Alexandre et Démétrius Ypsilanti, qui avaient servi

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il fut blessé à Athènes, en 1822, de deux coups de feu qui lui traversèrent le mollet et la cuisse droite, et quitta la Grèce en novembre 1823.

Il vint en France ; il ramenait avec lui un jeune musulman auquel il avait sauvé la vie, le fils de Méhemet, commandant la place de Corinthe ; ce jeune Turc fut recueilli par la famille d'Orléans et élevé par ses soins et c'est dans ce fait qu'il faut chercher les motifs de Tinlérêt que portèrent à Hébich le duc d'Orléans et les princesses. Lorsqu'en 1831, l'ancien officier wurlembergeois, sans ressources et sans situation, demanda l'appui de la famille royale pour être admis dans la légion, il fut recommandé par le Roi et la Reine, par le duc d'Orléans et par le général de Rumigny (1). Avec de si hautes protections, Hébich ne pouvait échouer : il fut affecté à la légion avec le grade de lieutenant, le 2 juin 1831, et partit pour l'Afrique avec joie.

D'un caractère violent et irascible, usant quelquefois de procédés trop brutaux pour l'armée française, et employant des expressions dont il ne comprenait pas toute la portée, Hébich éprouva tout d'abord à la légion les plus fâcheux ennuis. Il eut un premier différend avec le capitaine Lemaire, en mars 1832, au sujet d'une question de solde : après avoir traité son supérieur de « voleur, j...-f..., polisson », etc., il ajouta que « les Français étaient tous de la canaille (2) ». Quelques mois plus tard, le 26 juin, étant de garde au blockhaus de Maison-Carrée, Hébich s'emporta jusqu'à dire que <( la légion n'était composée que de voleurs et de brigands et qu'avec les moustaches des compagnies

danB Tarmée russe et combattu contre les troupes napoléoniennes, se vouèrent à la cause de l'indépendance hellénique.

(1) De nombreuses lettres et notes datées d'avril et mai 1831 figurent à son dossier. Une supplique qu*il adressa au duc d'Orléans fut transmis© au Ministre par ce prince.

(2) Plainte du capitaine Lemaire à un général, sans lieu ni date. A, A. G. y dossier de Hébich. Par suite de déplacements et de séjours dans les hôpitaux, Hébich n'avait, à la date du 26 mars 1832, touché aucune solde depuis le 27 août 1831 ! Mis en route comme chef de détachement par le capitaine Lemaire, le 26 mars, il ne reçut aucun acompte sur son arriéré de solde, quoique son détachement eût été payé et qu'il restât de l'argent en caisse. C'est à la suite de ce qu'il considérait comme une injustice et une malhonnêteté qu'il s'emporta contre Lemaire; il avait besoin d'argent et ne ix>uvait comprendre les difficultés administratives qui entravaient le paiement de ce qui lui était dû.

LAJS DOS HEKMANAS ET LABBAINZAB

d'élite il se ferait des sous-pieds de guêtres (1) ». Ces incidents furent suivis de plaintes motivées adressées aux autorités militaires ; le colonel de la légion infligea un mois d*arrêts de rigueur à Hébich, mais cet officier refusa de faire la remise de son sabre à Tadjudant chargé de le prendre et n'obéit que lorsque le commandant Kléber, de son bataillon, le menaça de prison.

Hébich adressa au colonel Combe sa démission. Kléber demanda qu elle fût transmise au Ministre ; il rédigea de plus une lettre accusatrice dans laquelle il résuma toutes les fautes de Hébich et à laquelle il joignit les plaintes des intéressés (2).

Le colonel Combe adressa, le 17 août, un rapport au généî'al Buchet, pour lui signaler ces faits ; il représenta Hébich sous les couleurs les plus noires, et s'exprima sur son compte en ces termes : « Il est ivrogne à Texcès, sans dignité aucune ; brutal au-dessus de toute expression ; injuste envers ses inférieurs ; arrogant et grossier envers ceux qui sont audessus de lui ; il invective et provoque tous ceux qui viennent en contact avec lui ; il est d'une ignorance profonde pour son état, mou, paresseux, se disant constamment malade lorsqu'il est question de faire le plus léger service, se refusant même à le faire ; indigne sous tous les rapports de figurer parmi des soldats français, qu'il se vante d'avoir combattus ; c'est un homme qui par son abrutissement déshonore l'épaulette, un homme enfin qui, si l'on est juste, doit être chassé ignominieusement de nos rangs (3). m

Le colonel Bernelle, qui succéda au colonel Combe, ne fut pas plus indulgent pour Hébich, qui avait indisposé toute la légion contre lui, et le nota en ces termes à l'inspection de fin d'année : « Conduite peu régulière, principes sans conséquences, mauvaise tenue, sans instruction française, il

(1) Lettres du sergent Moreau, sergent de voltigeurs du l*' bataiUon, au chef dje bataillon Kléber, de Maison-Carrée, 28 juin 1832. A, A. G., dossier Hébich (originaux).

(2) Le commandant Kléber au colonel de la légion, de Maison-Carrée, 11 juillert 1832. A. A. G., dossier Hébich (original).

(3) Le colonel Combe au maréchal de camp baron Buchet, commandant la 2« brigade, de Mustapha-Pacha, le 17 août 1832. A. A, (?., êo»sier Hébich (original).

300 LA iLEGION ÉTRANGÈRE EN ESPAGNE

ne parle guère que l'allemand. Nulle instruction militaire. Officier à charge au régiment ; nulle capacité, ne connaissant rien au service ni à la subordination, insolent avec ses inférieurs, manquant souvent d'égards pour ses chefs (1). » Celte note, déjà des plus mauvaises, fut encore aggravée par celle qu'ajouta le général-inspecteur d'Alton : « Mauvais officier qui ne peut rester au service (2)... »

Saisi de plaintes continuelles, le Ministre ordonna, le 18 juin 1833, la convocation d*un conseil d'enquête, sous la présidence du général Bro. Ce conseil, s'appuyant sur les actes d'insubordination reprochés à Hébich, sur son incapacité et sa mauvaise volonté, enfin sur sa brutalité, conclut à sa mise en réforme, et le rapport au Ministre établi à la direction du personnel adopta ces conclusions. Mais, grâce sans doute aux puissantes protections dont Hébich continuait à bénéficier, le Ministre décida que cet officier sérail puni seulement d'un mois de prison, et le fit prévenir que si cet avertissement n'était pas suffisant pour le faire rentrer dans le devoir et lui faire reconquérir l'estime de ses chefs, il serait renvoyé du service de France.

Hébich sut à partir de ce moment mieux dominer son caractère, mais il ne parvint pas néanmoins à faire oublier ses errements par Bernelle; il fut encore noté par ce chef de la manière la plus défavorable à la fin de 1833 : « Il boit, écrivait le colonel; principes inconnus; tenue négligée; sans instruction générale; instruction théorique et pratique absolument nulle; manque absolument de capacité; officier abruti... » En 1834, Bernelle reproduisait les mêmes appréciations en termes analogues; mais le général Bro, qui avait pourtant présidé le conseil d'enquête de Tannée précédente, se plaisait au contraire à reconnaître que la conduite de Hébich méritait moins de reproches (3). D'ailleurs le lieutenant de Hébich, toujours brave au feu, était blessé

(1) Note d'inspection de 1832, citée dans le rapport au Ministre du 6 septembre 1833.

(2) Note du lieutenant-général d'Alton, inspecteur, citée dans le même rapport.

(3) Note pour le Ministre, de septembre 1837. A. A, G., dossier Hébich.

LAS DOS HERHAXAS ET L.4RBAINZAB 301

d'un coup de feu à la tête le 5 décembre de celte année 1834, à Bougie.

Hébich partit pour l'Espagne avec la légion, et fut nommé capitaine lors des promotions faites au départ, le 22 juillet 1835. Sa brutalité lui attira de nouveaux désagréments : le 30 mars 1836, il fut puni de trente jours de prison « pour avoir injurié et menacé de son sabre, par récidive, un sous-officier de sa compagnie (1) ». Hébich oubliait toujours qu'il n'était plus au sei-vice allemand ! Mais sa bravoure eut bientôt l'occasion de lui attirer de nouveaux éloges et^ en juin 1830, il fut blessé d'un coup de feu à la jambe gauche à l'affaire de Sanguessa.

Il était aimé des Allemands, sans doute parce qu'il conservait avec quelque fierté, en face des officiers d'une autre nationalité, l'orgueil de son origine {2) et l'esprit de sa race. Von Rosen, qui est très dur dans ses Mémoires pour ses compatriotes, excepte tout particulièrement de ses appréciations « le brave capitaine de Hébich, un honnête Souabe qui, par le courage pei-sonnel dont il avait fait preuve en toute occasion, avait gagné le respect des soldats de même qu*il s'était acquis leur affection par son attitude franchement allemande (3) ».

Ainsi Hébich, considéré par ses chefs comme un des plus mauvais officiers de son corps, était indiscutablement brave au feu ; 1 étude de ce caractère n'est pas inutile, car elle aide à faire connaître un type assez répandu à cette époque parmi les soldats de la légion. Hébich avait été nommé officier grâce à l'appui que lui avait prêté la famille d'Orléans ; il n'eût été sans cette circonstance que sous-officier ou simple légionnaire comme tant d'autres, et son nom fût resté ignoré à jamais. Tel était le capitaine auquel était confiée la défense du poste fortifié dominant Larrainzar.

Conrad s'était rendu à Lizasso pour prendre les ordres d'Iribarren. Tout à coup, vers midi, les Carlistes attaquent à rimproviste. Ils se ruent sur le P' bataillon de la légion

(1) Note pour le Ministre, de 1837. A, A, G., dossier Hébich.

(2) Hébich avait, comme on Ta vu, été officier en Allemagne, ce qui équivalait à une sorte d'anoblissement. Il était d'ailleura généralement appelé de Hébich, même dans les pièces officielles.

(3) 6. von Roeen^ Bilder aus Spanicn, p. 60.

qui occupait les hauteurs et, se trouvant supérieurs en nombre, le forcent à redescendre les pentes; seul Hébich avec sa compagnie reste dans Touvrage, où il a reçu Tordre de tenir jusqu'à la dernière extrémité. Tandis qu'une partie des Carlistes profite de l'avantage de la position pour fusiller les troupes qui battent en retraite, le gros de leurs forces se précipite sur le poste qui tient encore. Isolé, entouré, Hébich montre le plus grand sang-froid et fait preuve de la plus admirable fermeté. Debout sur une pierre au milieu de la bergerie, stimulant le courage de ses hommes, dirigeant leur feu, ménageant leurs munitions avec soin, il se défend victorieusement contre les attaques acharnées dont il est l'objet, décidé à mourir avec ses soldats plutôt que de se rendre. Cependant sa situation devient critique : les vides sont déjà nombreux dans sa petite troupe ; son lieutenant, le Polonais Sochacki (1), est tombé mortellement atteint ; le moment est proche où les Carlistes tenus encore à distance pourront se précipiter à la baïonnette sur des hommes auxquels les munitions commencent à manquer, qui sont à bout de forces et dont beaucoup sont blessés.

Heureusement le secours va venir : Conrad, accouru au premier bruit de la fusillade, prend avec lui le 2* bataillon et donne au 3* l'ordre de le suivre ; il marche sur la droite de l'ennemi tandis que le lieutenant-colonel Fen-ary ramène le P' bataillon sur la gauche. Les légionnaires se lancent à l'assaut des hauteurs, pour délivrer leurs camarades qui luttent toujours (2) ; les pentes sont abruptes, garnies d'arbres à l'abri desquels les Carlistes tirent sur leurs ennemis ; les légionnaires vont de l'avant, en s'accrochant aux rochers et aux racines, sans pouvoir répondre au feu qu'ils essuient. Le V bataillon arrive enfin à la bergerie, dont les abords sont semés de cadavres carlistes ; Ferrary et ses hommes sont salués par les hourras des vaillants défenseurs de l'ouvrage.

(1) Jean Socliacki^ appelé dans d^autres documents SoJcaski, était entré à la légion avec le grade provisoire de soiis-licuteiiajit, le 31 août 1832; avait passé au service d'Espagne en juillet 1835, et avait été nommé lieutenant le 13 octobre suivant. A. A. G., reg. matr. off., lég. étrang. anc.

(2) Comad à Iribarren, pièce n° 62.

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Hébich était délivré ; il avait à lui seul tenu en échec pendant plusieurs heures toutes les forces ennemies et arrêté une attaque qui eût pu être fatale à la légion (1).

Le combat continua sur les hauteurs, acharné, indécis. Après deux heures de lutte dans un bois très fourré, Iribarren envoya à la légion l'ordre de battre en retraite ; Conrad fit occuper Larrainzar par un bataillon, et avec les autres traversa la rivière pour aller rejoindre dans la plaine son artillerie, sa cavalerie et l'autre division qui s'était rangée en bataille.

Les Carlistes, voyant ce mouvement, descendirent la montagne jusqu'à mi-côte ; mais le bataillon embusqué dans les maisons de Larrainzar les ayant accueillis par un feu nourri et par quelques obus bien dirigés, ils se retirèrent. La légion tout entière revint alors occuper le village.

Le lendemain 22 mars, Conrad partit pour Lizasso, et put surmonter les difficultés de la marche grûce aux travaux rapidement exécutés par ses sapeurs ; il prit la tête de la colonne, pendant qu'Iribarren restaft à l'arrière-garde. Les Carlistes suivirent de près la colonne, qui descendait le cours

(1) A partir de cette époqu-e, Hébich fut mieux traité à la légion par ses chefs et par ses camarades, et fut plusieurs fois cité à Vordre de la division. En septembre 1837, il oflFrit sa démission du service d'Espagne, et demanda une place de capitaine à la nouvelle légion étrangère qui se formait en Afrique. Malgré ses actes de courage et la croix de Saint-Ferdinand qui avait été demandée pour lui par le vice-roi de Navarre, Hébich fut à cette date l'objet d'un rapport, au Ministre, établi par le bureau de l'infanterie, et dans lequel on ne rappelait guère que ses mauvaises notes antérieures; le Ministre passa outre et décida, le 2 octobre, que cet officier serait replacé dans la légion étrangère. La démission de Hébich ayant été acceptée le 24 octobre par le gouvernement espagnol, il passa au service de France le 24 novembre avec son grade de capitaine et reçut en décembre 1838, du colonel Ferrary, un certificat des plus élogieux sur sa conduite en Espagne.

Hébich eut à nouveau l'occasion de se distinguer en Afrique : le 4 février 1841, il montra sa bravoure accoutumée dans une affaire contre les Kabyles sous Djidjelli, fut nommé avec éloges par le lieutenant-colonel Picouleau dans son rapport, cité à l'ordre du jour de la division de Constantine le 15 février (général Galbois) et à l'ordre du jour général de l'armée d'Afrique le 20 février.

Mais le brave officier était usé; ses nombreuses campagnes et ses douze blossures avaient altéré &a constitution, si bien qu'il demanda en 1842 à être admis dans l'état-niajor des piactxs : on ne put lui accoixler cet emploi, parce qu'il n'était pas naturalisé français; mais il fut pi-opo«é pour la retraite par suite de blessures incurables en octobre 1843 et se rôtira avec une pension le 3 février 1844. A. A. G., dossier do Hébich.

de la rivière, et commencèrent une vive fusillade contre les troupes d'Iribarren ; rengagement devint bientôt si vif que Conrad dut s'arrêter pour soutenir Tarrière-garde, puis protéger son passage en combattant à son tour. La retraite se fît dès lors en échelons. En arrivant vers Ostiz, Iribarren fut attaqué avec une telle vigueur qu'il crut la bataille imminente, et qu'il fit revenir une partie des troupes sur leurs pas ; mais après une canonnade la colonne put reprendre sa marche vers Pampelune. Alors que le gros des troupes approchait de .Sorauren, la fusillade se fît entendre vers le sud, indiquant que la tête de colonne était engagée, elle aussi. Iribarren vint alors trouver Conrad : « Vous entendez ce qui se passe, lui dit-il, nous sommes entre deux feux. Je vous laisse le soin de l'arrière-garde pour aller forcer le passage, que l'ennemi paraît vouloir nous disputer (1). » Il partit alors vers Sorauren.

Le jour tombait déjà, obscurci encore par la neige épaisse; la marche devenait de plus en plus difficile. Conrad suivait la ligne de hauteurs ravinées et boisées qui bordent à l'est la vallée de Lanz, laissant la rivière à sa droite ; il se retirait par échelons, gêné par la neige et par l'obscurité. Les hommes étaient exténués ; plusieurs d'entre eux, fatigués ou blessés, restèrent en arrière, et furent massacrés après avoir été dépouillés ; un grenadier qui put échapper aux mains de ses bourreaux revint à la colonne complètement nu, et raconta le sort de ses malheureux camarades.

Enfin, Conrad rejoignit Iribarren, qui s'était emparé d'un pont sur la rivière et le gardait. Le général espagnol lui prit les mains et le serrant contre lui : « Je suis bien aise et content de vous voir, lui dit-il ; continuez votre route vers votre division et allez aux cantonnements qui vous sont assignés près de Huarte. Je fermerai la marche (2). »

La troupe put aller prendre un repos dont elle avait grand besoin ; elle avait éprouvé dans ces journées des pertes sensibles : le 21, à Larrainzar, elle avait eu 4 officiers tués, 5 blessés, 15 sous-officiers et soldats tués et 54 blessés ;

(1) Conrad à Harispe, de Egues, 23 mars 1837, pièce n^ 63.

(2) Ibid.

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le 22, pendant la retraite, elle avait eu 2 officiers grièvement blessés, 12 sous-officiers et soldats tués et 23 blessés (1). Elle avait enduré des souffrances si cruelles que les légionnaires les plus endurcis en parlaient longtemps après avec une sorte de terreur rétrospective (2).

(1) Conrad à Harispe^ de Egues, pièce n® 63.

(2) Voir à la troisièine partie : Bamberg, Historique de la légion étran^ gère, et lettre du soufi-lieutenaiit Jean-Jacques Azan.

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