LA QUESTION DE L INTERVENTION FHANÇAISE
ses propres moyens, qu'on ne se bornât pas à faire des vœux pour elle, qu'on resserrât l'alliance anglaise au lieu de l'abandonner. Mais le président du conseil lui répondit, avec l'approbation de la majorité, qu'il n'accepterait jamais un système de coopération qui pourrait mener à l'intervention (1).
Le lendemain, 10 janvier, la délibération des articles du projet d'adresse amena une nouvelle et intéressante discussion. Le marquis de Dreux-Brézé demanda pourquoi les comptes présentés depuis 1834 par les ministres ne portaient ni intérêts ni remboursement partiel des 47 millions que l'Espagne devait encore à la France pour l'expédition de 1823. Mole reconnut que le gouvernement avait ainsi trouvé un moyen momentané d'alléger le fardeau des charges que l'Espagne avait à supporter et nul ne protesta contre cette preuve d'amitié donnée au gouvernement de la Reine.
Mais le maréchal Soult, duc de Dalmatie, porta le dernier coup au système de l'intervention par un exposé dans lequel il montra quels étaient ses graves inconvénients au point de vue militaire. La légion qui avait été cédée à l'Espagne, disait-il, était devenue un corps espagnol ; et cependant des officiers supérieurs français, ayant consei*vé leur rang dans notre armée, avaient été laissés à sa tête ; bien plus, quand les chefs qui commandaient ce corps avaient démissionné, ils avaient été remplacés par d'autres venus de France, nommés par le gouvernement français : « La légion cédée n'est plus dès lors considérée comme un corps entièrement espagnol, disait Soult, c'est un corps semi-français. » Les volontaires de Suarce (2) avaient été ensuite enrôlés en France, avec l'appui officiel du gouvernement français, et n'avaient guère compté que des Français dans leurs rangs. Mais on était allé plus loin par la suite ; on avait demandé des volontaires dans les corps de l'armée française elle-même , on avait rassemblé à Pau des militaires en activité de service, au risque de jeter la désorganisation dans les régiments où on les prenait : « On envoyait nos soldats dans un pays qui
(1) Le Moniteur xmiversel du mardi 10 janvier 1837, p. 57 et 68.
(2) Le Moniteur imprime généralement Swartz et quelquefois Schwartz^
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se trouvait livré à toutes les convulsions politiques, où l'ordre de choses établi était renversé, dont les chefs militaires étaient en pleine révolte (1). »
Soult fit remarquer aux pairs qu'un général français placé sous les ordres d'un général espagnol pouvait se trouver dans une situation fort embarrassante : si des juntes ind«îpendantes s'emparaient du gouvernement, comme à Saragosse, à Barcelone, à Valence, à Malaga, que ferait le général français? réprimerait-il l'insurrection ou pactiserait-il avec elle? La position des militaires de tout grade n'était pas moins fausse, et Soult la définissait en termes pittoresques quand il examinait le cas d'un délit commis par eux : « Voudra-l-on faire aux militaires l'application de la loi française? Ils répondront : « Voyez ma cocarde, je suis Espagnol. » Voudra-l-on leur appliquer la loi espagnole? Ils diront : « Voyez mon habit, je suis Français (2). »
Malgré un nouveau et éloquent plaidoyer de Cousin en faveur de l'intervention réduite à des secours discrets, sans le drapeau national, l'opinion générale de la Chambre des pairs resta fidèle à une politique plus prudente et plus réservée encore ; deux discours de Guizot, ministre de l'instruction publique, et du duc de Broglie achevèrent de convaincre les pairs que le véritable intérêt de la France était de con^ server son entière indépendance vis-à-vis de l'Espagne ; le maréchal Soult ajouta en dernière conclusion que la position de Français au milieu d'un pays agité était compromettante pour la France, et qu'envoyer des hommes en Espagne à ce moment, c'était les envoyer à l'enseignement de la révolte. Le paragraphe du projet d'adresse fut adopté (3).
A la Chambre des députés, la discussion fut plus vive et plus longue qu'à la Chambre des pairs. Dès le début de la séance, le 12 janvier, les partis entrèrent en lutte.
La cause de l'inteiTention fut chaudement défendue. D'Amilly exposa qu'un appui au gouvernement constitutionnel espagnol servirait à la fois les intérêts commerciaux et financiers de la France et la paix de l'Europe ; aussi deman-
(1) Le Moniteur universel du 11 janvier 1837, p. 62, 2* cx>lonne.
(2) IhùL, 3« colonne.
(3) Ihid., p. 63 et 64.
LA QUESTION DE L INTEEVENTION iFRAXÇAISE
da-l-il une « intervention puissante et armée, où le ministère engagerait nos soldais, notre argent et notre drapeau, parce qu'il comprendrait enfin qu'il s'agit à la fois de notre sûreté, de notre prospérité et de notre gloire (1) ». Havin prononça un discours dans lequel il déclara que la dissolution des corps formés à Pau était le commencement de Tintervenlion en faveur de don Carlos ; il ajouta que le discours de la Couronne en était le complément et qu'il désapprouvait le ministère. Glais-Bizoin montra que le recul de la France en Espagne était dû à la proclamation de la Constitution de 1812, « mouvement de dignité nationale et d'indépendance » ; car, lorsqu'il s'agissait de défendre le despotisme éclairé de Christine et le statut royal, « on voyait sans effroi couler le sang et les trésors de la France (2) ».
Les adversaires de l'intervention ne se montrèrent pas moins ardents, et le député Liadères désapprouva toute intervention, directe ou indirecte, en s'appuyant sur les arguments donnés à la Chambre des pairs (3). On sentait d'ailleurs très bien que l'opinion des députés ne dépendait pas de leur amitié plus ou moins grande pour la nation espagnole, mais de leur sympathie ou de leur antipathie pour telle ou telle forme de gouvernement.
La discussion se continua aux séances des 13, 14, 16, 17 et 18 janvier, et fit monter à la tribune la plupart des grands orateurs de la Chambre. Les députés purent entendre les discours de Mole, de Garnier-Pagès, de Falguerolles, de la Pinsonnière, de Thiers, de Passy, de Guizot, de Berryer, d'Hervé et d'Odilon Barrot, développant les idées les plus diverses, les thèses les plus contraires.
De Falguerolles demanda que la Fratice n'allât pas, par trop de précipitation et pour le seul amour des idées, se jeter dans un abîme sans fond (4) ; de la Pinsonnière repoussa lui aussi de toutes ses forces l'intervention. Garnier-Pagès fit un discours rempli de mots piquants, dans lequel il plaisanta ceux qui voulaient se contenter de faire des vœux et
(1) Le Moniteur universel du 13 janvier 1837, p. 75, 1" colonne.
(2) Ihid,, p. 78, 2« colonne.
(8) Ihid,, p. 75, l^* colonne.
(4) Lo Moniteur universel du 14 janvier 1837, p. 86, 3« colonne.
XA LÉGION énaiANGÈRE EN ESPAGNE
des prières pour la reine Isabelle ; il déclara cependant qu'il était d'avis de ne pas intervenir, d'abord parce qu'un gouvernement qui ne savait pas administrer la France devait encore moins se mêler des affaires d'une nation voisine ; ensuite parce qu'en Espagne le statut royal, que nous voulions défendre, n'avait pas de partisans (1).
Thiers et Passy soutinrent au contraire que rinlervenlion serait non seulement facile, m^is aussi efficace, parce que l'Espagne n'était plus ce qu'elle était au début du siècle, parce qu'elle était devenue « juste-milieu », et parce que l'appui de la France y était désiré. Thiers se montra particulièrement éloquent, et demanda que le gouvernement ne manquât pas à la fois aux engagements qui liaient la France à l'Espagne et à l'Angleterre. Malgré la réplique très serrée d'Hervé, malgré les déclarations adroites de Mole, qui affirma approuver le passé dans ce qu'il avait de modéré et réserver l'avenir, Thiers voulut défendre jusqu'au bout la politique qui lui était chère. Il déposa un amendement destiné à modifier la rédaction -de l'adresse au roi, de manière à laisser subsister la possibilité d'une intervention ; au lieu de déclarer qu'il y avait là un immense danger, il proposait la phrase suivante : ce Sire, votre persévérance à faire exécuter le traité de la Quadruple Alliance contribuera à sauver l'Espagne du malheur d'une contre-révolution (2). » Cet amendement fut repoussé par 231 voix contre 160 ; la cause de l'intervention était définitivement perdue.
(1) Le Moniteur universel du 14 janvier 1837, p. 89, 2« colonne.
(2) Le Moniteur universel du 19 janvier 1837, p. 138, 2« colonne (séancô du 18).