HUESCA ET BARBASTRO
heures terribles passées au bivouac de Las Dos Ilermanas et sur la roule de Larrainzar à Sorauren avaient laissé un souvenir ineffaçable dans Tesprit des officiers et des soldais.
La légion regagna ses canlonnemenls de Pampelune, Villaba et Burlada, et fut vivement félicitée par les troupes constitutionnelles, pour sa belle contenance dans les journées de Larrainzar. « La conduite de la légion a été telle, écrivait Conrad au général Harispe, que les Espagnols n'ont pu s'empêcher, les chefs aussi bien que les officiers et les soldats, de nous complinuenler et que beaucoup d'officiers, de sous-officiers et de soldats sont venus me demander à servir dans les rangs de la légion ; cependant, je dois le dire en l'honneur de la vérité, tous les corps ont bien combattu (1). »
Malheureusement, les vivres et Targcnt faisaient à nouveau défaut. Conrad se retrouvait dans les mômes embarras qu'au début de l'année. « Il est dû, écrivait-il, cinq mois de solde aux officiers, qui se lassent de manger du riz et du lard, de ne boire que de l'eau et de n'avoir p«is seulement de quoi faire raccommoder leurs bottes ni laver leur linge, et dix jours de prêt aux soldats. Il n'y a plus de crédit ici pour nous ; personne ne veut nous prêter un maravédis (2). » Aussi un certain nombre d'officiers, ainsi que les hommes qui avaienr droit à leur congé, demandaient-ils à rentrer en France. Conrad restait à son poste par devoir, mais en se demandant quel serait le dénouement d'une situation qui lui paraissait s'aggraver de jour en jour; il était lui-même réduit aux expédients pour continuer à faire figure, et il le disait à Harispe : « Je ne puis me restreindre dans ma manière honorable de vivre ; il m'est dû cinq mois de solde comme h mes officiers ; j'ai contracté des dettes, je ne trouve plus d'argent à emprunter et demain je vendrai un cheval pour subvenir aux besoins de mon ménage, tout en me mettant à la portion congnie. Je ne sais vraiment pas comment cela finira (3) ! »
Les légionnaires ne donnaient pas, malgré leur triste si-
Ci) Conrad à Harispe, de Villaba, 30 mars 1337. .4. H. G., AfP. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 1«' an il).
(2) Ihiâ
(3) Ihid.
LA XÉGION ÉTBANGÈBE EN ESPAGNE
luation, de marques d'indiscipline ; ils se contentaient d'attendre, (( calmes et résignés », l'époque de leur libération, « supportant en vieux braves les privations auxquelles ils étaient exposés (1) » ; ils s'en allaient ensuite, en faisant abandon à la légion de leurs masses et de leurs 30 francs d'indemnité de route, qu'elle se trouvait dans l'impossibilité de leur payer ! Conrad savait que, s'il avait pu se procurer les 40 francs de prime nécessaires à chaque rengagement, « la plupart de ces hommes seraient restés sous la bannière de l'Espagne libérale (2) » ; mais il ne pouvait obtenir d'argent ni de Madrid, ni de Paris.
Aux paroles de réconfort et d'encouragement que lui adressait Harispe, Conrad répondait par l'exposé de la situation matérielle de la légion et par le récit des souffrances morales qu'il endurait lui-même :
« Vous me dites, mon Général, que je ne dois pas me décourager et que mon œuvre ne sera réellement terminée que lorsqu'il ne restera plus un homme dans cette légion qui était entrée si brillante en Espagne, et qu'alors ma tâche serait accomplie vis-à-vis de la France. Mais, mon Général, la France a-t-elle rempli sa tâche envers les braves qui, pour lui être agréables et seconder sa politique, font depuis vingt mois une guerre à mort ? Qu'a-t-elle fait pour nous et quelles sont les marques de satisfaction que nous en avons reçues? Un seul grade, une seule décoration ont-ils été obtenus par tant de sacrifices et de privations, si ce n'est la croix de commandeur envoyée à M. Bemelle peu de temps après son entrée en Espagne ?
» Non, mon Général, il est impossible que je continue un métier qui me tue par les souffrances morales que j'éprouve et la France n'est pas en droit, ni assez cruelle, d'exiger, pour prix de tous les sacrifices que je lui ai faits, que j'assiste à l'enterrement du dernier de mes braves et que par là je devienne le sujet de l'exécration de ceux mêmes qui avaient
(1) Conrad au Ministre de la guerre à Madrid, de Pampelune, 3 avril 1837. .1. B, G,, Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 11 avril).
(2) Ihid.
HDESCA ET BAEBASTEO 309
Thabitude de me chérir el de m'eslimer comme un chef vaillant et le père de ses soldats...
» Si la cause de la Reine était perdue, et que j'eusse le bonheur, d'en finir, sans être fusillé comme un misérable, la France ne paierait pas mes dettes... Il faudrait être à ma place pour savoir ce que j'ai à souffrir (1). »
Conrad faisait peu de cas de sa santé « ruinée à force de veilles, de fatigues et de tortures morales », mais il tenait à sa réputation, à son honneur militaire; lui qui aimait ses soldats, était désolé de sentir qu'ils attribuaient sa ténacité « à une ambition démesurée, qui était cependant bien loin de sa pensée (2) ». Aussi parlait-il à nouveau de donner sa démission, dès qu'il pourrait le faire sans compromettre te sort de la légion.
Il n'avait d'ailleurs pas, avec les chefs de l'armée espagnole, des relations de service agréables ; ce n'est pas que la cordialité et l'estime ne fussent pas réciproques, mais le commandement était mal organisé, et les attributions imparfaitement réglées. « L'armée de Navarre, écrivait Conrad, est une véritable pétaudière ; d'une part, te vice-roi qui est malade ne reçoit personne, et cependant on n'ose rien faire sans son commandement; de l'autre, il y a deux chefs d'état-major qui veulent également transmettre les ordres et exiger les rapports et situations : tantôt c'est au nom du général Iribarren, tantôt en celui du vice-roi qu'ils écrivent. Je ne sais en vérité ce que j'ai fait au ciel pour me trouver dans une semblable position (3). »
Les opérations auxquelles participa la légion à partir de la fin d'avril 1837 eurent un caractère nouveau : elles furent défensives, en ce sens qu'elles se bornèrent à contrarier les mouvements de l'ennemi, mais elles occasionnèrent des déplacements considérables à la poursuite de ses colonnes.
Les Carlistes se trouvaient à l'étroit en Navarre : ils ne pouvaient plus tirer, de ce pays épuisé, les ressources qui leur
(1) Conrad à Harispe, de Pampelune, 5 avril 1837. A. H. G., AfiP. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 11 avril).
(2) Ihid,
(3) Conrad à Harispe, de Villaba, 30 mars 1837. A. H. G. y Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du l*"" avril).
étaient nécessaires. Aussi, pressés par le besoin autant que désireux de frapper un coup décisif, ils avaient formé le projet d'envahir la Castille. Ils pouvaient pour cela passer l'Ebre entre Miranda et Logrono; ils pouvaient aussi passer l'Arga à Echauri (1) et entrer dans l3 Haul-Aragon par Sanguessa. Le moment était d'autant mieux choisi pour une expédition de ce genre que le général Espartero et le général Evans se réunissaient sous Saint-Sébastien, avec l'intention d'attaquer la ligne d'Irun-Fontarabie-Ernani.
L'infant don Sébastien, qui se trouvait à la tête de 15 bataillons, 1.000 chevaux et quelques pièces de montagne, paraissait prêt à mettre un de ces projets à exécution; en se joignant à Cabrera et aux autres chefs de l'insurrection, il pouvait sérieusement menacer Madrid, dont la garnison était faible, et dont le bas peuple était dévoué à don Carlos. Conrad écrivait à ce sujet le 19 avril au général Harispe : « Ce qui me paraît prouvé, c'est qu'en ce moment nos ennemis ont plus de chances que nous, car je crois que s'ils parvenaienl à entrer à Madrid, on les en ferait difficilement sortir (2). »
La légion continuait à souffrir d'un complet dénuement et elle ne recevait pas de solde, même quand les corps espagnols en touchaient une. D'Ortasini raconte que, certain jour, un convoi d'argent devant arriver à Pampelune pendant que la légion s'y trouvait, le vice-roi le fit stationner dans un village voisin jusqu'au soir et le fit entrer dans la ville en grand silence pendant la nuit, afin que les Espagnols seuls participassent au paiement. « On eut l'insolence de répondre aux réclamations de Conrad, ajoute d'Ortasini, que cette distribution provenait de la bourse du vice-roi, comme si un général castillan était capable de faire des sacrifices pour sa troupe ! Il ne la paie jamais, même avec les fonds des caisses publiques, sans en avoir préalablement versé une bonne partie dans ses propres coffres, comme fonds secrets de sa maison (3). »
(1) Echauri, point de passage de rArga au sud-ouest de Pampelune, porté sous le nom d'Echarri sur la carte de Capitaine jointe au volume.
(2) Conrad à Harispe, de Puente-la-Reyna, 19 avril 1837, pièce n» 64.
(3) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutiotvnelle, p. 336-337.
HTJESCA ET BAKBASTKO
L'officier constitutionnel est un peu dur pour les généraux de son parti; mais il raconte une autre scène qui peint à la fois le caractère confiant et enthousiaste de Conrad et les déceptions auxquelles le malheureux était exposé. « C'était au mois d'avril 1837, écrit-il; Conrad était à Artajona : ayant eu connaissance de l'arrivée de l'argent dans la capitale de la Navarre, il envoya l'officier-payeur dans cet endroit pour toucher un acompte. Ne croyant pas, avec sa générosité de caractère, qu'on pût s'y refuser, il annonça aux troupes, qui mouraient presque de faim, qu'elles allaient toucher une partie de leur solde. Les soldats et les officiers se promenaient sur la route jusqu'à un quart de lieue du village, et lorsque le cheval de l'envoyé parut, on ne savait, dans l'excès de sa joie, lequel embrasser le premier, de l'animal ou de son maître. Il trotte jusqu'au domicile du général, on emmène le cheval, le général reçoit son messager au bas de l'escalier et lui demande sur-le-champ s'il apporte de l'argent ; l'officier lui remet une lettre très polie de l'intendant, qui lui dit qu'on ne peut rien accorder à la légion ! Furieux comme un lion, Conrad jeta la lettre dans un coin, et on put lire dans la contraction de ses paupières, qui exprimèrent une colère terrible, celte pensée, qui passa rapidement dans son ûme : Je suis perdu (1). »
La légion fut réduite à deux bataillons, deux escadrons et une batterie, pour présenter plus de cohésion dans la nouvelle campagne qu'elle allait entreprendre. Déjà Conrad prévoyait que son effectif d'infanterie se réduirait au début de juin à un seul bataillon et il écrivait à sa femme des lettres mélancoliques : <( Ce que j'ai souffert depuis neuf mois n'est pas à dire; mais j'aurai fait mon devoir en brave et bon chef. Aucun reproche ne peut m'être fait. Je pars dans deux heures pour Puente-la-Reyna. Jamais je n'aurai couru d'aussi grands dangers que ceux que je vais courir si nous joignons l'ennemi, car mes officiers et mes soldats sont démoralisés, par suite du manque d'argent et des privations qu'ils ont éprouvées. Il faudra plus que jamais payer de ma personne
(1) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, p. 336-337.
3iâ
LA LÉGIOX ÉTBANGÈSE EN ESPAGNE
pour soutenir ma réputation, celle de la légion et celle de Tarmée française que nous représentons ici (1). »
Quoique les préparatifs de l'expédition carliste fussent menés avec le plus grand secret, Conrad avait deviné les projets de rinfant; à son avis, ce n'était pas l'Ebre, trop rapide et trop haut à ce moment, que lennemi irait traverser, mais bien TArga, à Echauri; les cinq faibles bataillons et les 120 chevaux laissés à Pampelune étaient insuffisants pour disputer le passage aux Carlistes.
Jribarren montra moins de perspicacité ; trompé par des démonstrations du côté de TEbre, il avait, dès le 19 avril, fait porler la légion à Puente-la-Reyna, et il avait quitté cette ville le lendemain matin avec elle, pour se rendre plus au sud à Larraga; il comptait réunir dans la journée sur ce point 10 bataillons, 10 pièces de montagne, et 850 chevaux ; puis continuer immédiatement sa route vers le sud-ouest, vers Lodosa. S'il ne parvenait pas à interdire aux Carlistes le passage de TEbre, il les poursuivrait du moins vers le sud jusqu'aux portes de Madrid (2); s'il les forçait au contraire à se porler vers lest, il les repousserait vers le Haut-Aragon, où les populations étaient dévouées à la Reine et mobilisées en gardes nationales (3).
Pour donner du courage aux légionnaires qui se trouvaient toujours dans le plus grand dénuement, le gouvernement espagnol décida de leur payer une partie de ce qui leur était dû; il envoya le 22 avril 75.000 francs en lettres sur Bayonne au Ministre d'administration de Navarre : 50.000 francs devaient être versés à la légion et 25.000 francs aux troupes espagnoles. Mendizabal annonçait de plus à Del Valle un envoi de 700.000 réaux et de grandes provisions de farine (4).
(1) Le général Conrad à M™« Conrad, citée sana lieu ni date, par d'Ortasini, p. 338, note (1). D'après les indications que contient la lettfe, elle semblerait être du 18 ou 19 avril 1837. Cette lettre est citée, i^ec quelques expressions légèrement difiPérentes, dans la Notice historique «ur le colonel Conrad, p. 17 et 18, et datée de Pampelune, 6 mai 1887.
(2) Conrad à Harispe, de Puente-la-Reyna, 19 avril 1837, pièce n? 64. — Harispe au Ministre, de Bayonne, 22 avril 1837. A. Jî. ff., Aff. d'Esp., carton 19 (original).
(3) Harispe au Ministre, de Bayonne, 25 mai 1837. A, H. G., Aff. d'Esp., carton 19 (original).
(4) Mendizabal à Del Valle, de Madrid, 22 avril 1837, A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 44 (copie). On ne peut dire si ces fonds ont été réellement
HUESCA ET BAEBASTHO
Ces mesures tardives ne suffirent pas à rendre Tespoir à tous les légionnaires; à la fin d'avril, 300 d'entre eux qui étaient libérables demandèrent leur congé, et, malgré tous les arguments que put employer Conrad, restèrent inébranlables dans leur résolution de rentrer en France. Conrad dut les faire partir par détachements de 50; comme il prévoyait d'ailleurs une nouvelle diminution de 350 hommes le P"" juin, il se décida à réduire à deux les trois bataillons qui lui restaient, et il laissa à Pampelune les officiers en excédent, pour combler les vacances quand elles se produiraient. Les soldats, démoralisés par leur petit nombre et par leurs souffrances, montraient moins d'enthousiasme qu'autrefois ; la discipline se relâchait à tous les échelons de la hiérarchie, et certains commandants de compagnie contrevenaient aux instructions du général pour ne pas mécontenter leurs soldats. Conrad parvenait cependant à maintenir l'ordre en faisant suivre toute faute d'une répression énergique et rapide; un déserteur passait sur-le-champ devant un conseil de guerre, et était fusillé quatre heures après jugement : « Plus les circonstances sont difficiles, disait avec raison Conrad, plus je dois déployer de vigueur (1). »
Une certaine lassitude commençait d'ailleurs à se faire sentir aussi bien chez les Carlistes que chez les Constitutionnels. Senilhes racontait à ce sujet une amusante anecdote au général Harispe. C'était dans les premiers jours de mai ; les avant-postes de l'armée de la Reine avaient engagé une fusillade avec les ennemis, quand ceux-ci se mettent à crier :
« Pourquoi tirez-vous, camarades ? C'est bête, car cela ne sert à rien. Tenez-vous en repos.
» — Comment ? répondent les Constitutionnels ; mais c'est vous qui tirez et nous ripostons.
)) — Non ! ce n'est pas nous qui avons commencé.
» — Si fait ! si fait ! c'est bien vous !
» — Eh bien ! quoi qu'il en soit, ne tirons plus et causons. Ça va-t-il?
» — Ça va.
distribués ; il faut du moins constater le désir de les verser aux troupes, et signaler une mesure qui devait redonner de l'espoir aux légionnair«6. (1) Conrad à Harispe, d'Obanos, 29 avril 1837, pièce n^ 65.
» — Bon, avancez sans fusils.
» — Avancez vous-mêmes !
» — Non, avançons ensemble... *
El les voilà, de pari et d^autre, qui meltent les armes à lerre, qui se mêlenl, qui s'asseoienl, qui jouenl el chantent de concert, comme s'ils étaient sous le même drapeau.
Lorsqu'ils se séparèrent, les Carlistes dirent aux Constitutionnels, après de tendres adieux :
« Ah ça 1 si vous nous battez, battez-nous bien, afin que nous puissions venir vous joindre après le combat ; si au contraire nous vous battons, venez à nous ! ce sera plus tôt fini (1).))
Le général Iribarren avait son quartier général à Lerin, où se trouvait la légion, lorsqu'il apprit que les Carlistes avaient commencé à passer TArga à Echauri le 16 mai dans la soirée; l'infant don Sébastien venant du nord-ouest et don Carlos venant d'Estella avaient effectué leur jonction en ce point et marchaient vers l' Aragon. Dès le 17 au matin, Iribarren se mit en mouvement à la tête de son corps d'opérations; avec un peu de décision, il eût pu porter un coup terrible à l'expédition carliste, en la surprenant au passage de la rivière, et en la serrant entre Pampelune, l'Arga et ses troupes; mais il hésita, et se contenta d'une reconnaissance sans résultats.
Les jours suivants, les Carlistes continuèrent leur marche vers le sud-est, se dirigeant sur Huesca. Iribarren les suivit en marchant parallèlement à l'Ebre; son corps comprenait : la division du brigadier van Halen, forte de sept bataillons espagnols et de quatre pièces de montagne; la brigade de Conrad, forte de deux bataillons et deux escadrons de la légion, six pièces de montagne de la légion et un bataillon du 6* léger; enfin la brigade de cavalerie de don Léon, accompagnée de quatre pièces d'artillerie de montagne.
Dans la nuit du 22 au 23 mai, l'armée de Navarre arrivait sur le Gallego à Zuera; au même moment, l'armée carliste,
(]) Senilhes à Haris)>e, de Saint-Sébastien, 11 mai, 11 heures du soir. A. É. G., Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre du 13 mai).
HUESCA ET BAKBASTEO
forte de 22 bataillons comptant en tout 12.000 hommes et de 14 escadrons formant un total de 1.200 chevaux, sans artillerie, se préparait à passer le Gallego à quelques kilomètres plus au nord, près de Gurrea.
Le 23 mai, à 11 heures du matin, Iribarren quitta Zuera avec toute la cavalerie et le bataillon d^Avila pour aller à Gurrea tomber sur l'armée carliste qui, d'après les renseignements reçus, passait le Gallego; il laissa Tordre à Conrad de faire traverser la rivière à toute Tarmée, et de venir le rejoindre à Gurrea. Mais, par suite des mauvaises dispositions qui furent prises, Conrad effectua le passage avec une extrême lenteur, et n'arriva à Gurrea qu'à 7 heures du soir ! Pendant ce temps, les Carlistes avaient traversé la rivière à Marracos, et Iriiarren, trop faible pour les inquiéter sérieusement, s'était contenté de pousser de leur côté une reconnaissance. Toute l'armée de Navarre passa la nuit à Gurrea.
Le 24, à 3 heures du matin, Iribarren mit ses troupes en marche sur Almudevar : il y arriva à 10 heures du matin, et y trouva quelques milliers de rations de pain, viande et vin que les Carlistes avaient commandées. Comme il ne possédait pas de renseignements précis sur l'ennemi, il laissa le commandement au brigadier Conrad et partit en reconnaissance vers Huesca, emmenant avec lui toute la cavalerie et le bataillon du &' léger. Il retarda considérablement la marche par une distribution de vin qu'il fit faire à la troupe, et n'arriva que vers 1 heure de l'après-midi en vue d'Huesca ; il massa sa cavalerie à deux ou trois kilomètres au sud-ouest de la ville, derrière les mamelons qui se trouvent de ce côté, et envoya aussitôt à Conrad l'ordre de venir le rejoindre.
La vieille cité de Huesca est bâtie sur une hauteur, au pied des derniers contreforts de la sierra de Guarra et domine une vaste plaine peu fertile, mamelonnée par endroits. Une route conduit de Saragosse à Huesca par Zuera et Almudevar. Les abords immédiats de Huesca vers le sud-ouest, c'està-dire du côté où débouche cette route, sont constitués par des jardins que fertilisent des travaux d'irrigation. Des collines, dont la crête se trouve à 1.200 ou 1.300 mètres des vieux remparts, forment à la ville une ceinture de ce côté, et leur revers s'étend en pente jusqu'au pied du mamelon qui porte Huesca. Mais à mi-distance entre leur crête et la ville
HUESCA ET BABBASTRO 317
S élève une petite hauteur isolée, couronnée par une chapelle consacrée à saint Georges : c est lermilage de San- Jorge-de-Alcoraz (1), qui forme ainsi comme un bastion avancé de la ville, dominant la route et la plaine environnante (2).
D'après les renseignements donnés par les paysans qui venaient de Huesca, les Carlistes étaient très fatigués et ignoraient la proximité de l'armée de la Reine ; une partie de leurs bataillons était occupée à se loger, tandis que l'autre bivouaquait autour de la .ville, les faisceaux formés, sans aucune précaution. Iribarren partit seul avec son chef d'étatmajor pour vérifier ces renseignements, et, jugeant l'occasion favorable, décida d'attaquer la ville.
La journée était déjà avancée; il était 5 heures du soir lorsque l'armée se mit en marche (3). Malgré l'inégalité des forces que commandaient respectivement Conrad et van Halen, le général Iribarren maintint pour le combat son armée divisée en deux colonnes; Conrad s'avança à droite de la roule avec sa faible brigade; van Halen forma la colonne de gauche, et fut suivi de la cavalerie.
Lorsque l'armée descendit le revers des mamelons du côté de Huesca, elle se trouva en face de jardins coupés par des rigoles remplies d eau, et qui pouvaient fournir à l'ennemi un excellent appui pour la résistance, mais ils n'étaient occupés que par quelques tirailleurs ; les Carlistes, sans être complètement surpris, n'étaient pas prêts à la lutte (4). Si à ce
(1) Les habitants de Huesca appellent la bataille de 1837 non pas « bataille de Huesca », mais (( bataille de l'Alcoraz », parce qu'elle s'est livrée autour de l'ermitage. C'est d'ailleurs en œ point qu'il faut aller si l'on veut se rendre coînpte de la bataille j on voit d'un côté la ville de Huesca se détachant sur le fond des contreforts pyrénéens et, de l'autre, les collines qui ferment l'horizon du côté d'Almudevar.
(2) Le terrain n'a guère changé, car la ville de Huesca s'est encore peu étendue de oe côté (1906). On peut seulement signaler que les tiradores hîancos, société de tireurs de Huesca, ont élevé, au pied ouest de l'ermitage de Saint^eorges, une butte de tir qui modifie légèrement l'ancien aspect du terrain.
(3) L'heure donnée par le rapport de Bazaine (6 heures) n'est pas tout à fait conforme aux autres récits, en particulier à ceux laissés par les Carlistes. Le baron de Rahden dit que les Christ inos attaquèrent Huesca tandis que les troupes faisaient la sieste : « Il pouvait être 3 heures, écrit-il, lorsque les premiers obus nous réveillèrent brusquement. « (Wanderun" gen eines alten Soldaten, 3« vol., 1851, p. 242.)
(4) A. T., dans ses Campagnes et Aventures d'un volontaire royalistCy dit que les troupes venaient de recevoir leurs billets de logement lorsque les obus éclatèrent sur la ville (p. 139).
moment Iribarren eût montré quelque décision, s'il eût lancé sa cavalerie sur les bataillons ennemis qui sortaient de la ville et eût jeté la confusion dans leur camp, puis s'il eût ensuite fait agir son infanterie rapidement, il eût sans doute été vainqueur. Mais il montra une grande irrésolution et perdit sans profit un temps précieux.
Les Carlistes se bâtèrent d'organiser la défense de la ville : ils occupèrent avec trois bataillons l'ermitage de Saint-Georges qui constituait une position dominante (1), ils disséminèrent dans les jardins de nombreux tirailleurs, ils massèrent des bataillons derrière des murs, enfin ils répartirent leur cavalerie sur toute la ligne. Ainsi garnie, leur position devenait formidable, et le parti le plus sage pour l'armée de la Reine eût été de se retirer.
Iribarren avait toujours l'intention d'attaquer, mais il ne donnait pas d'ordres. Il s'était contenté de faire prendre position aux troupes sur la crête des mamelons, et s'était porté vers la colonne de gauche, où il s'occupait à faire tirer sans succès les pièces de montagne sur les troupes ennemies. Les soldats de Conrad, pleins d'enthousiasme et d'ardeur, brûlaient du désir de combattre quand enfin plusieurs officiers d'ordonnance d'Iribarren arrivèrent à eux en criant : « La légion en avant ! La légion en avant ! » Conrad fit déployer tout le bataillon du 0* léger en tirailleurs, le fit appuyer par le 1" bataillon de la légion à la tête duquel il marcha, et donna ordre au 2* de suivre à 400 pas en arrière.
Conrad électrisa le P' bataillon; il chargea avec impétuosité l'infanterie ennemie qui se trouvait devant lui et la rejeta dans les jardins; l'ardeur des soldats fut telle que la compagnie de grenadiers arriva avec Conrad presque aux portes de Huesca. Plusieurs escadrons sortirent alors de la ville et forcèrent le !•' bataillon à se replier; d'autre part, l'infanterie ennemie masquée jusque-là derrière les murs apparut, menaçant de séparer ce bataillon du 2*.
Les Carlistes s'avançaient de tous côtés et poussaient sans
(1) Von Rahdcn attribue le succès de la première résistance à h Toccupation d^me position très avantageuse sur les hauteurs du cimetière extérieur, tout près de la ville, du côté de Zaragoza », et à la bravoure des Kavarrais. (Wanderungcn eincs cUtcn Soldatcn, 3« vol., 1831, p. 241).
discontinuer leur cri de guerre : « A ellos (1), a ellos ! {A eux ! à eux !) ; » leur mouvement devenait menaçant. Conrad dul ramener sa troupe sur la position d'où il était parti.
Pendant que cette lutte acharnée se livrait à droite, la colonne de gauche restait sur place; seule la cavalerie, commandée par le brave don Léon, voyant les escadrons ennemis qui sortaient de la ville pour charger la légion, se précipita sur les Carlistes ; elle trouva malheureusement un terrain peu propice, et se relira en laissant nombre de morts sur le champ de bataille, et parmi eux don Léon, qui était tombé après s'être héroïquement défendu.
Les Carlistes enhardis prirent alors l'offensive, et voulurent déloger de leu*^ positions les troupes de la Reine. En voyant leur mouvement, Iritarren envoya un bataillon à Conrad, et lui donna l'ordre de tenter une nouvelle attaque contre la ville. La légion s'avança, ses deux bataillons en colonne sur une même ligne, l'artillerie en avant de l'intervalle des deux bataillons, la cavalerie en deuxième ligne; des troupes espagnoles la flanquaient à droite et à gauche. Les Carlistes massèrent leur infanterie en face de Conrad, et lancèrent leur cavalerie sur les ailes de sa ligne : les troupes espagnoles battirent en retraite, si bien que la légion, qui allait toujours de Tavant, se trouva un montent presque enveloppée ; la batterie d'artillerie eût été prise sans le courage et le sangfroid de ses officiers. Mais les lanciers polonais s'élancèrent sur les cavaliers ennemis, les repoussèrent, et dégagèrent la légion, La retraite put alors se faire en bon ordre (2).
La nuit arrivait. Les Carlistes réunirent toute leur cavalerie vis-à-vis de la division de gauche; ils voulaient profiter de l'obscurité naissante et d'une poussière épaisse qui dissimulait leurs mouvements pour jeter le désordre dans ces troupes. Iribarren, devinant leurs intentions, se décida alors à les repousser : il chargea à la tête de sa cavalerie*; mais il fut atteint d'un coup de lance dans les reins, et se
(1) Von Rahden, Wanderungen eines alten Soîdateriy 3* vol., p. 243.
(2) Rapport de Bazaine, 24 mai 1837, pièce n° 66. — Harispe au Ministre, de Saint-Jean-Piod- de-Port, 22 juiu 1837, pièce n» 69. — Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, p. 340. H faut remarquer que d'Ortasini reproduit presque exactement les termes de la lettre d^Harispe au Ministre du 22 juin.
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sentit si gravement blessé qu*il dut quitter le champ de bataille. Quoique Faccident survenu au général en chef ait contribué à faire échouer la charge de la cavalerie de la Reine, la division de gauche soutint néanmoins avec fermeté l'attaque de Fennemi.
Conrad, ne recevant toujours pas d'ordres, envoya le capitaine Bazaine, son chef d'état-major, demander au général en chef quelles étaient ses intentions. Bazaine rencontra Iribarren au moment où, soutenu par un chasseur, il se retirait sur les derrières : il était mortellement atteint ; malgré ses souffrances, le général eut la force de transmettre à Conrad le commandement avec Tordre de battre en retraite sur Almudevar. Conrad se hâta d'effectuer ce mouvement avant que la nuit fût tout à fait venue ; il fit garder par deux bataillons le défilé de Quarte, seul point où l'ennemi pouvait sérieusement l'inquiéter, et se retira en échelons, faiblement poursuivi par les Carlistes. L'armée de Navarre arriva à Almudevar à une heure du malin (1).
Cette journée était désastreuse, autant par ses résultats pratiques que par l'effet moral qu'elle devait produire. Le commandant Montallegri était tombé au milieu de son bataillon, frappé d'une balle au front, sans proférer une parole ; le brave capitaine de voltigeurs MiUe, l'ancien officier de zouaves venu avec la légion Suarce, avait été mortellement atteint ; le lieutenant Wolff avait été tué ; de Colleville et beaucoup d'officiers avaient été blessés, quelques-uns grièvement. La légion avait perdu 350 tués et blessés, sur un effectif total de 1.200 hommes environ (2).
L'armée de la Reine était battue, laissait le passage libre à don Carlos et perdait deux de ses chefs les plus connus, Iribarren et don Léon. Iribarren était mort en brave, mais après avoir commis bien des fautes dans son commandement ; il s'était montré indécis, hésitant et n'avait su ni donner des ordres, ni profiter des occasions favorables qui s'étaient offertes. Au lieu de diriger l'ensemble des troupes placées sous ses ordres, il s'était occupé de mettre en ordre
(1) Rapport de Bazaine, 24 mai 1837, pièce n^ 66.
(2) Bemelleet Colleville, Histoire de Vancienne légion étrangère, p. 429, et pièces diverses.
Légion éiraDgére. 21
une de ses colonnes ou de diriger le tir d'une batterie de campagne ; il avait été frappé à la tête d une charge de cavalerie, où n'était pas sa place. Il s'était révélé bon officier subalterne, mais mauvais général en chef. Avec un autre chef, cette journée de Huesca eût pu devenir une éclatante victoire ; avec Iribarren ce fut un lamentable échec.
Un officier carliste, le baron de Rahden, ancien capitaine au service de la Prusse et au service des Pays-Bas, qui avait servi avec ce grade dans Tétat-major général russe, et qui avait été nommé général de brigade du génie dans Tarmée de don Carlos, a donné dans ses Mémoires un récit curieux de cette bataille, à laquelle il avait pris une part active. Il raconte que Tavant-garde carliste, composée de quatre bataillons navarrais, faisait la sieste quand l'attaque avait commencé ; aussi n'attribue-t-il le succès de ses compagnons d'armes ni à la prudence de leurs dispositions, ni à la science de leurs formations :
(( Ces événements sont très importants, dit-il, parce qu'ils permettent de caractériser les partis en présence : du côté christino, des règles tactiques observées, une puissance matérielle supérieure et une incontestable bravoure, bravoure uniquement entretenue par une rage féroce et une haine profonde. Du côté carliste, un enthousiasme sauvage et une supériorité morale absolue, basés sur le sentiment religieux et sur le bon droit national ; de plus, la supériorité physique du soldat de montagne, robuste et vigoureux ; mais pas de discipline, et du haut en bas une direction complètement défectueuse ; pas d'unité tactique, pas de cohésion daits le combat (1). »
La manière dont cet auteur, qui occupa une haute situation dans l'armée carliste, parle ensuite du combat lui-même considéré dans son ensemble, prouve que la victoire des Carlistes ne fut l'œuvre que de leur ardeur. Disant qu'en général les batailles peuvent se diviser en phases, il ajoute : «c A Huesca, ce n'est pas le cas ; car ici on peut dire que compagnies, bataillons et escadrons se portèrent isolément au combat. Chacun livra son combat particulier. On ne
(1) Von Rahden, Wanderungen eines alten Soldaten, 3* vol., p. 241.
HUESCA ET BABBASTEO
pensa cerlainemenl pas à un dispositif et à l'organisation de points d'appui pour les ailes ; on ne pensa même pas à prendre une position d'ensemble. Au milieu de la confusion générale et de la cohue qui se précipitait hors la ville de tous côtés, aucun commandement ne pouvait être entendu. Il fallut laisser le sort du combat entre les mains de Celui qui d'en haut dirige les batailles (1). »
Il semble que les généraux de la Reine auraient pu, dans cette journée de Huesca, obtenir un résultat bien différent, s'ils avaient fait preuve de plus de décision et s'ils étaient restés dans leur rôle de chefs. On ne doit pas cependant trop les accuser d'avoir payé de leur personne ; leur présence commençait à être indispensable pour entraîner des hommes que le dénuement et les souffrances avaient démoralisés. Conrad n'écrivait-il pas quelques jours auparavant au sujet de ses braves légionnaires : « Après les affaires des 20, 21 et 22 mars, je ne suis parvenu à m'en tirer avec honneur qu'en m'exposant sans cesse pour leur prêcher l'exemple, car déjà alors officiers et soldats n'étaient plus les mêmes (2). »
Conrad resta le 25 à Almudevar ; le 26, il y fut rejoint par le général Buerens, venu de Saragosse avec 5.000 hommes et GOO chevaux. Buerens prit le commandement en chef des troupes, Conrad restant à la tête du corps d'armée de Navarre ; il fit diriger le 27, sur Saragosse, les blessés de Huesca, et, ayant appris que les Carlistes étaient partis vers l'est, occupa successivement dans cette direction Scsa et Pertusa.
Don Carlos avait quitté Huesca pour se rendre à Barbastro, où il entra le 28. Buerens, le suivant de près, se porta un peu plus au sud sur la Cinca, à Monzon, et, après avoir repoussé dans la jiuit du 29 au 30 des bandes catalanes qui venaient au-devant du prétendant, il occupa les villages de Berbegal, Fornillos, Selgua et Caslejon.
Le 31 mai, le lieutenant-général Oraa, capitaine général du royaume d'Aragon, arriva avec de nouveaux renforts à
(1) Von Rabden, Wanderwn-gen eines alien Soldaten, 3« vol., p. 242.
(2) Conrad à Harispe, d'Obancs, 29 avril 1837, pièce n« 65.
Berbegal ; il prit le commandement général de Tarmée de la Reine, dont l'effectif s'éleva alors à 18.000 hommes. La légion avait subi une notable diminution d'effectif par suite des pertes éprouvées à Huesca ; elle vit encore partir, le P' juin, avec un convoi allant à Pampelune, un assez grand nombre d'hommes qui avaient droit à leur congé ; quelques officiers, parmi lesquels le lieutenant-colonel Cros d'Avenas, s'en allèrent avec ce détachement. Conrad se décida alors à fondre les deux bataillons qui restaient en un seul.
f-.es Carlistes étaient toujours à Barbastro. Le 1~" juin, ils
BHRBASTRO (la tfltille ville).
(D'après une photographie prise far l'auteur, 19C6.)
tentèrent d'évacuer leurs blessés sur la rive gauche de la Cinca, mais en furent empêchés par les troupes de la Reine. Oraa croyait les tenir bloqués dans leur ville et se décida, le 2 juin au matin, à pousser une reconnaissance de leur côté. Sortant de Berbegal, il porta ses troupes vers Barbastro, afin d'occuper les hauteurs qui dominent la ville ; il avait donné Torrlre de ne pas engager Taclion et de se borner à un feu de tirailleurs.
HUESCA ET BABBASTKO 325
La vieille cilé de Barbastro est bâtie sur une hauteur qui domine le Vero, affluent de la Cinca ; les deux rivières sont séperées par une rangée de collines jusqu'à leur confluent. Deux routes mènent de Barbastro vers la Cinca : Tune traverse directement les collines, Tautre suit la vallée du Vero. La ville est bordée de très près, à Touest et au sud-ouest, par des collines qui sont plantées d'oliviers et qui dominent tous ses bas-quartiers (1).
Il était environ midi quand l'attaque se dessina. Les Carlistes, occupés à faire la soupe, furent surpris par les premiers projectiles, comme ils l'avaient été à Huesca. Le mouvement d'Oraa leur parut destiné à leur couper la route de la Catalogne et à les rejeter vers les Pyrénées ; aussi firentils leurs préparatifs pour passer la Cinca, tandis que des détachements se hâtaient d'aller couvrir la retraite. Les quelques tirailleurs qui se trouvaient du côte où se présentait l'ennemi étaient dans une situation critique : « Il y eut, a écrit un carliste, un moment d'alarme et de terreur qui pouvait devenir funeste (2). »
Ce fut l'arrivée de don Carlos, à cheval, en uniforme, au milieu de ses troupes, qui raffermit leur courage ; les bataillons hésitants l'accueillirent aux cris de Vive le roil et se précipitèrent au-devant de l'armée de la Reine.
Les hauteurs à l'ouest de la ville étaient couvertes par un bois d'oliviers assez épais qu'il fallait traverser pour arriver à Barbastro ; déjà la légion française et le bataillon du 2" de la garde étaient arrivés à la lisière de ce bois. Les Carlistes, qui s'y trouvaient au début en nombre restreint, voyaient peu à peu leurs rangs se grossir de nouveaux arrivants, et étaient dirigés par quelques officiers qui, sans ordres, s'étaient portés de ce côté.
(1) On peut avoir une rue asses large sur le terrain s' étendant à Test et au nord de la ville en montant à la belle terrasse du Circvlo de la Amistad (2 calle de Caballeroe), qui s'élëve à pic, renforcée par un mur immense, au-dessus du Vero.
Un autre point de vue fort bon se trouve sur la plate-fomie des réser. voir», qui est le point le plus élevé de Barbastro; on aperçoit de là les collines et les bois d'oliviers de l'ouest.
Enfin, du monastère del Pucyo, qui se trouve au nord-ouest de la ville* à quelques kilomètres dans la directi<» de Huesca, on a une magnifique vue d'ensemble sur le pays tout entier.
(2) A. T., Campagnes et Aventures d'un volontaire royaliste, p. 141.
Le baron de Rahden, logé dans une maison sur la chaussée même, put être des premiers sur le théâtre du combat, et assista aux débuts de rengagement •: « Les christinos, écrit-il, avaient déjà occupé la lisière ouest du bois, en sorte qu'un combat d'infanterie acharné s'engagea. Sur la grand'route, les escadrons ennemis tantôt avançaient et tantôt reculaient. Tout était enveloppé d'un épais nuage de poussière et de fumée et le soleil de midi dardait ses rayons les plus ardents. Les balles sifflaient de tous côtés ; les branches d'arbres tombaient, brisées ; les boulets et les obus faisaient l'accompagnement. En moins de temps que je ne mets pour récrire, nous nous vîmes transportés d'un agréable dîner au milieu d'un combat furieux. 11 n'était pas encore l'heure de la sieste, et cependant beaucoup de combattants restèrent là pour y dormir leur dernier sommeil. Avec quelques Allemands, le prince, le capitaine Roth, Plessen et moi nous nous tenions étroitement serrés les uns contre les autres, car nous pensions que notre dernière heure était venuf*, et nous voulions tout au moins mourir ensemble... Enfin, Moreno et Villareal arrivèrent avec le gros de nos troupes et déblayèrent la chaussée et le bois qui Tavoisinait (1). ))
Les colonnes carlistes avaient, peut-être par le simple effet du hasaixl, débouché sur le flanc de Tarmée de la Reine. Leur apparition en un point où elles n'étaient pas attendues impressionna leurs adversaires ; une brigade et quelques escadrons, qui constituaient la droite de la première ligne, surpris par leur brusque attaque, reculèrent ; quatre compagnies de la légion et le 2* de la garde, qui formaient sous les ordres de Conrad la droite de la seconde ligne, se trouvèrent aloi-s momentanément isolés du reste de l'armée el eurent à supporter tout Teffort de l'ennemi.
Ce fut précisément la légion étrangère carliste qui se trouva en face de la légion française. Les deux corps se livrèrent, dans le bois d'oliviers, un combat terrible, sur racharnemenl duquel tous les témoins de celte journée ont
<1> Von Raiidon, Wanàeiungcn eincs alten Soldaien^ 3» toI., p. et 253.
HUESCA ET BAKBASTEO 327
insisté. Le Carliste von Rahden s'exprimait ainsi : « Dans ce bois se tenait notre légion étrangère, rebut de diverses nations il est vrai, Français, Allemands, Prussiens, mais gens braves et méprisant la mort, qui ont fait ce jour-là des prodiges de valeur (1) » ; et quelques pages plus loin il écrivait encore : « Notre légion étrangère en vint aux mains avec la légion étrangère française qui lui était opposée, sous les ordres du général Conrad. Je n'ai jamais eu, au cours de ma carrière militaire pourtant mouvementée — ni avant, ni après — le spectacle d'une mêlée aussi sanglante que celle à laquelle j'assistai. Les soldais se reconnaissaient dans le combat ; ils s'appelaient de leurs noms et surnoms (bradernamen), en français ou en allemand, s'approchaient les uns des autres en amis, se parlaient, se questionnaient, et se tuaient ensuite froidement à coups de fusil (2). » Lichnowsky, qui assista dans les rangs carlistes à cette horrible mêlée, raconte aussi que beaucoup de légionnaires des deux partis se reconnaissaient, s'appelaient et que « d'anciens camarades de lit se déchiraient les entrailles » à coups de baïonnette : il ajoute que les Espagnols voyaient avec une joie féroce les étrangers se massacrer mutuellement, mais que ce spectacle c'était vraiment affreux (3).
En face d'un ennemi supérieur en nombre, les bataillons espagnols avaient lâché pied ; la légion commençait à plier, le désordre se mettait dans ses rangs (4)... Conrad pensa
(1) Von Rahden, Wandemngen, p. 251.
(2) Ibid,, p. 253.
(3) Lichnowsky, Souvenirs de la guerre civile d* Espagne, p. 136.
(4) Cette phase du combat est assea diversement racontée par les auteurs.
Guido d'Orta^ni s'exprime ainsi : <( Le corps d'année était rangé sur deux lignes.... A la droite de la seconde ligne étaient quatre compagnies de la légion étrangère, commandées par Conrad lui-même, ainsi que les bataillons espagnols. Une centaine de factieux, débouchant des oliviers» suffirent pour faire lâcher pied à toute la droite de la première ligne, qui s'enfuit en pleine déroute et se rejeta sur la deuxième ligne oè se trouvait le brave Français, 8a troupe elle-même fut un instant entraînée par ce désordre et un détadiement de la garde, qui en formait la tête, se débanda. Ce fut alors que Cbnrad, pour le rallier, s'élança en avant... » 1/ Espagne eonstiiutiannellef p. 341.
Le générai Harispe s'esprime, dans sa lettre du 22 juin 1837 (pièce n^ 69), en des termes identiques à ceux de Guido d'Ortasini. Faut-il penser que d'Ortasini a été renseigné par l'adjudant duquel Harispe rapporte le
qu en donnant l'exemple il ramènerait ses légionnaires au combat ; il se porta en avant des tirailleurs, mit sa casquelle au bout de sa canne, et cria : « En avant I » Mais la panique avait gagné ses hommes, ils reculaient. Une balle frappa Conrad au front et l'étendit mort aux pieds du capitaine Bazaine.
Bazaine, qui depuis quatre ans servait sous les ordres de Conrad en Afrique et en Espagne, et qui le considérait comme un père d*adoption, ne voulut pas laisser son corps aux mains de Tennemi. Aidé d'un officier et de quatre braves sous-officiers et soldats de la légion, il le releva, le plaça sur son cheval, et se dirigea vers les derrières avec ce lugubre fardeau. Arrivé à la route de Berbegal, il plaça le corps dans une voiture, et lui donna une escorte commandée par son officier d ordonnance, le lieutenant Guyon (1), qui avait reçu une contusion; puis il retourna au combat.
La légion se trouvait dans le plus grand désordre, le seul officier supérieur qui restât encore ayant été blessé à mort. Bazaine parvint à en rallier une partie, et recom-
récit, ou qu'il a utilisé pour la rédaction de son yoluine les lettrée d'Harispe?
Antonio Pirala est peu indulg^it pour la légion : il dit que les quatre compagnies de la légion, chargées de protéger un mouvement de retraite, furent prises de panique et se débandèrent, malgré les efiForts de leurs officiers. HiHoria de la guerra civil, Madrid, 4« vol., p. 61. (Les batailles de Huesca et de Barbas tro sont racontées pages 54-55 et 58-61.)
Ce qui est certain, c'est que la légion lâcha pied un moment, après avoir subi des pertes considérables, et que Conrad se jeta en avant de sa personne pour ramener ses soldats au combat.
(1) Louis-Auguste Ov/yon^ né le 17 novembre 1811 à Magny (Seine-et- Oise), s'engagea en mars 18.30 au 55« régiment de ligne; il y devint caporal le 15 août 1830, caporal fourrier le 21 janvier 1832, sergent fourrier le 29 mars suivant, fit campagne en Afrique en 1832 et 1833, revint en France, reprit l'emploi de sergent le 6 mai 1835 et partit en congé illimité le 5 septembre de la même année. Le 23 mars 1836, il rentra de nouveau au 55* avec le grade de sergent pour être, à la date de ce jour, détaché en mission en Espagne. Nommé officier et pris par Conrad à son étatr major, il rendit, comme on voit, les derniers devoirs à son chef, et quitta le service d'Espagne le 9 novembre 1837. Réadmis au 55* le 16 mars 1838 comme sergent fourrier, il fut nommé sergent-major le 21 juillet suivant. Nommé sous-lieutenant au 7* de ligne le 13 septembre 1840, lieutenant le 12 mai 1844, capitaine le 30 avril 1849, il fit la campagne d'Orient en 1854-1855, fut blessé à la bataille de l'Aima le 20 septembre 1854 et décoré le 28 décembre; le 20 juin 1855, il fut mis en non-activité pour infirmités temporaires, puis replacé le 31 octobre 1855 comme capitaine au 21* de ligne. Il fit la campagne d'Italie, du 27 avril au 30 août 1859, et fut retraité le 23 février 1831. A. A. (?., dossier L.-A. Guyon, n« 20.133 (2« série).
HtTESCA ET BABBASTRO
manda aux officiers de ne pas apprendre aux soldais la mort de leur général; il fil dire aux légionnaires que Conrad, légèrement blessé, était allé se faire panser, et qu'il reviendrait bientôt se mettre à leur tête; il usa du prestige qu'avait le nom de ce chef aimé pour maintenir l'ordre dans les rangs.
Oraa essaya en vain à plusieurs reprises d'occuper le bois d'oliviers; ses attaques mal combinées, exécutées seulement par une partie de ses forces, furent chaque fois repoussées (1) ; à la nuit tombante, il dut battre en retraite devant une vigoureuse offensive des Carlistes contre son extrême gauche ; Bazaine suivit, avec les débris de la légion, le mouvement de retraite de toute l'armée vers Berbegal.
Les deux légions étrangères qui avaient combattu l'une contre l'autre avec une opiniâtreté et un courage inouïs s'étaient mutuellement presque exterminées : « Il est bien connu qu'après le combat de Barbastro, écrivit plus tard le Carliste von Rahden, il ne survécut des légions étrangères que de faibles cadres, qui ne tardèrent pas à disparaître complètement. Lorsque le 16 mai nous franchîmes TArga, le Roi et l'infant passèrent la première et dernière inspection du corps expéditionnaire : le bataillon étranger comptait, d'après les situations d'effectif, 875 hommes ; quinze jours plus tard, au lendemain du combat de Barbastro, 80 fîles (160 hommes) répondirent à l'appel; presque tous les officiers étaient morts ou blessés (2) ». La légion carliste resta en effet presque entièrement sur le champ de bataille, et les débris échappés à cette lutte acharnée furent licenciés quelques mois plus tard (3). Quant à l'infanterie de la
(1) Von Rahdeii, Wandei^MOigen eines altein Soldaten, 3^ vol., p. 351 et
(2) Ihid,, p. 253.
(8) Voici comment Florencio Sanz raconto la fin de cette troupe : ({ En novembre 1837, quand le Roi revint de son expédition, il ne restait plus de ce bataillon que 128 hommee, tous blessés et malades de la poitrine ; les autres étaient moi-ts ou prisonniei-s. Dans le décret de réorganisation de l'armée, Sa Majesté sVxprima ainsi : « Les officiers du bataillon 1) étranger passeront à d'autres oorps; les soldats et sous-officiers seront, » à leur choix, envoyés au dépôt des invalides de Navarre, ou retourne- » ront dans leur pays, et, en considération des services qu'il» m'ont rendus, » je leur décerne la croix de Saint-Ferdinand de 1" classe et la pensiob » viagère du real de bUlon; elle leur sera payée, après la guerre, s'ils ne
GooQfô
légion constitutionnelle, Lichnowsky a écrit avec raison qif « elle périt presque entièrement sur les champs de bataille de Huesca et de Barbastro (1) » ; Stricker dit aussi qu' « elle tomba sur les champs de bataille presque jusqu'au dernier homme, mais qu'elle resta longtemps une cause d effroi pour les Carlistes dans les rangs desquels elle avait causé de terribles vides (2) ».
Conrad était tombé victime de ses idées chevaleresques, pour l'honneur de la France et de la légion, préférant mourir que de voir plier devant Tennemi la troupe qu'il commandait. « Plus généreux que ses prédécesseurs, a écrit d'Ortasini, il ne voulut pas quitter une famille qui lui était devenue plus chère par son malheur que par sa gloire; il pensa que le premier devoir d'un homme véritablement courageux est de couronner par une fin digne et sublime les belles actions d'une vie sans tache (3). »
Peut-être Conrad a-t-il été volontairement au-devant de la balle qui l'a tué, préférant mourir en soldat que d'assister impuissant à la défaite ou à l'agonie de la légion. Quoi qu'il en soit, sa mort complète aux yeux de la postérité la noblesse générale de son attitude et il apparaît, par son sacrifice, plus sympathique que Bernelle. Sans doute Bernelle était plus froid, plus pondéré, meilleur tacticien ; mais Conrad, avec sa bravoure exempte de réflexion et de calcul, a une physionomie plus ouverte et plus attirante.
La mort de Conrad ne put être cachée longtemps aux légionnaires; le soir même, au cantonnement, ils vinrent en masse devant la maison de leur général et demandèrent à le voir; il fallut leur avouer la triste vérité. Alors se produisirent parmi eux des scènes de colère et de désespoir qui firent craindre un moment de graves désordres ; ils prirent
» résident pas en Espagne, par le moyen de mes ambassadeuis, dans leurs » pays respectifs. » Ces nobles défenseurs de la légitimité vinrent à Armurio présenter au roi leurs remerciements; et, ayant préféré retourner dans leur patrie, ils entrèrent en France avec les distinctions du mérite, do rhonneur, de Théroîsme, et le témoignage de la gratitude royale. » Florencio Sanz, Béfutation des calomnies adressées à Charles F, Le Mans, p. 37.
(1^ Lichnowfiky, Souvenirs de la guerre civile en Espagne, p. 97.
(2) Wilhelm Stricker, Die Deutschen in Spanien und Portugal.
(3) Guido d'Ortasini, VEspagne constitutionnelle, p. 338.
HUESCA ET BAKBASTKO
spontanément les armes pour se venger de la garde royale qui, disaient-ils, avait abandonné Conrad sur le champ de bataille au milieu des ennemis (1) ; puis la démoralisation et le découragement s*emparèrent de ces hommes qui se trouvaient privés de leur chef et réduits à quelques centaines.
Bazaine comprit que la légion ne pouvait plus être utile à Tarmée de la Reine, et le 3 juin, à 7 heures du matin, il lui donna ordre de partir pour Saragosse; il lui traça son itinéraire jusqu'à cette ville, assura les rations pour la route, et remit le commandement au plus ancien capitaine; puis il s'occupa de rendre les derniers devoirs à son général, et escorta lui-même son corps à Saragosse, où il arriva le 4 à 6 heures du soir. Le lendemain soir, la légion entra à son tour dans la ville; le 6, elle assista, ainsi que toutes les troupes de la garnison, à un service solennel qui eut lieu à I église Saint-Gilles ; le soir du même jour, elle alla coucher à Alagon.
La cavalerie resta à Saragosse. De plus, la légion y laissa un si grand nombre de blessés et de malades que Bazaine fut obligé d'organiser dans cette ville un petit dépôt, sous le commandement d'un capitaine.
Les débris de la légion continuèrent leur route sur Pampelune ; ils formaient à peine l'effectif d'un bataillon de 800 hommes. Les officiers firent preuve d'une grande fermeté en réconfortant les légionnaires et en leur donnant l'exemple de l'endurance; comme néanmoins l'insubordination commençait à se glisser dans les rangs, ils la réprimèrent par de terribles exemples : un soldat fut fusillé à Malien, et un sous-oflîcier à Tudela.
C'est pendant cette retraite que le capitaine de Colleville, venu jadis avec la légion Suarce, sut si bien relever les courages abattus et les caractères chancelants que le colonel de Senilhes écrivait le 24 juin à son sujet : « Les camarades lui rendent unanimement la même justice et font le plus grand cas de lui. C'est particulièrement à sa fermeté et à son ascendant qu'on a dû de pouvoir maintenir ou rétablir la discipline dans les débris de la légion pendant le trajet
^ (1) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 19 juin 1837. A. H. G., AS. d'Êsp., carton 19 (copie jointe à une lettre d'Harispe au Ministre).
332 fLA LEGIOX ÉTEANGÈBE EN ESPAGNE
qu'ils avaient à f^ire, après la mort du brigadier, pour rejoindre le dépôt (1). M
La légion arriva le 12 à Pampelune et fut aussitôt répartie dans les cantonnements de Villaba et de Burlada; le lieulenant-colonel Gros d'Avenas qui, après l'affaire de Huesca, était rentré au dépôt, en prit le commandement.
Conrad avait été, pendant les derniers mois, Tâme de la légion ; lui disparu, ce corps ne pouvait plus vivre longtemps. Tous les esprits éclairés et tous les gens de cœur comprirent la perte immense que faisait la cause d'Isabelle II; la sympathie personnelle que leur inspirait Conrad augmenta encore leurs regrets.
Senilhes écrivait le 6 juin au Ministre, sous le coup de la première émotion, des lignes qui montrent quelle impression produisit la triste nouvelle sur ceux qui connaissaient bien le chef de la légion :
« Conrad est mort !... 11 est mort en combattant bravement, suivant sa coutume ; en donnant Texemple du dévouement aux restes mutilés de sa vaillante troupe ; en s'exposant trop peut-être, sous l'impulsion du sentiment national dont il était plein, et pour montrer à l'étranger quel était le soldat formé à l'école du drapeau français. Ah ! il était un type brillant de ce soldai à qui les seules inspirations de l'honneur font enfanter des miracles, lui, si généreux, si noble, si désintéressé; lui à la fois si bouillant pour entreprendre, si calme pour commander; lui qui n'avait qu'une faiblesse de cœur, cette faiblesse des bonnes natures qui consiste à rechercher l'attachement des subordonnés, et à beaucoup sacrifier pour l'obtenir... Il est mort ! il a arrosé de son sang cette terre où le devoir le retenait... Il est mort après avoir vu se fondre dans sa main cette légion dont il avait été l'idole, après avoir épuisé avec elle la coupe des misères et des privations, après avoir subi toutes les tortures morales que son caractère devait lui rendre plus déchirantes, et après avoir vu périr dans les épreuves de l'adversité cette popularité militaire dont il était si digne, et qui lui avait été
(1 ) Le Uentenani>colonel de Senilhes au Ministre, de Pampelune, 24 juin 1837. A. A, G., dossier de CoUev-iHe (original).
HUESCA ET BAHBASTRO
si chère. Mon cœur se serre, et mes yeux se remplissent de larmes en écrivant ces lignes (1)... »
Quelques jours plus tard, Senilhes s'exprimait encore dans des termes analogues en parlant de la belle attitude des restes de la légion : « On trouve bien des vertus militaires dans ces nobles débris, et ce n'est pas en vain qu'on fait vibrer les cordes de l'honneur et de la nationalité française. Je conçois, par ce que j'en ai vu, l'amour et le dévouement que le cœur tout militaire de Conrad leur portait. Il est aujourd'hui vivant dans tous les souvenirs ; c'est maintenant qu'il est apprécié (2). »
Il n'est pas un légionnaire qui ne pleurât Conrad, et d'Ortasini a bien rendu le sentiment général quand il a écrit : « La mort a couvert les fautes que ce chef commit dans ces derniers temps et il restera à jamais dans la mémoire de ses soldats comme un officier dont la bravoure personnelle servit toujours d'exemple et dont la bonté paternelle gagnait tous les cœurs (3). »
La tristesse fut immense dans le corps d'officiers; plusieurs d'entre eux demandèrent à rentrer en France. Le capitaine Bazaine, revenu à Pampelune, organisa à la cathédrale un service funèbre en l'honneur de son général ; puis, « croyant sa mission remplie », exprima au Ministre de la guerre à Madrid son intention de quitter l'Espagne; il écrivait le 15 juin au général Harispe : « Je demande, pour toute récompense des fatigues que j'ai éprouvées, des dangers auxquels j'ai été exposé et des longues nuits passées dans le travail, de pouvoir rentrer en France, ma chère patrie, et d'employer à son service le peu d'expérience que j'ai acquise pendant les deux années que je viens de passer en Espagne (4). »
Le lieutenant-colonel Cros d'Avenas demanda, lui aussi, l'autorisation de revenir en France.
Le capitaine 'de Collcville, qui s'était couvert de gloire dans les combats de Huesca et de Barbastro et qui avait
(1) Senilhes à Harispe, de Tafalla, 6 juia 1837, piëoe n» 67.
(2) Senilhes à Harispe, de Pampelune, 19 juin 1837. A, H, G,, AS. d'Esp.^ carton 19 (copie).
(3) Guide d'Ortasini, l^Espag^ie constitutionnelle, p. 307.
(4) Bazaine à Harispe, dô Pampelune, 15 juin 1887, pièce n® 68.
montré la plus grande énergie pendant la retraite, demanda à être réintégré dans l'armée française et revint à Versailles, auprès du maréchal de camp son père, dès le mois de juillet, sans même attendre l'acceptation de sa démission (1).
Ainsi le commandant supérieur de la légion, son chef d etat-major et l'un des plus brillants officiers de cet étalmajor demandaient simultanément à quitter l'Espagne. Beaucoup d'autres officiers songèrent dès ce moment à rentrer en France, ne voyant plus l'occasion de servir utilement la cause constitutionnelle espagnole ; les demandes de démission affluèrent ; c'était le symptôme annonçant que la légion ne pouvait plus reprendre ses forces.
(jL) Le capit4i*ine de Collcville, entré comme adjudant-major à la légion apros le licenciement du corps de Buaroe, avait demandé, le 8 mars 1836, au Ministre de régulariser sa situation en l'autorisant à résider à l'étranger et avait obtenu cette faveur. Il s'était conduit, depuis lors, d'une façon digne d'éloges et avait songé dès les premiers mois de 1837 à obtenir sa réintégration en activité; le 29 mars, Conrad avait écrit de Pampelune au Ministre dans ce but.
Loriiqu'après Barba&tro Colleville revint en France, Senilhcs, le 24 juin, Hari&pe, le SO juin, écrivirent en sa faveur des lettres très chaudes ; luimême adressa au Ministre, le 20 juillet, une lettre datée de Versailiee, dans laquelle il lui demandait d'oublier, eu raison des notes fournies par Bernelle et CV>nrad, les fautes d'autrefois. Gros d'Avenas, revenu en France, écrivit lui aussi de Versailles, au Ministre, le 30 novembre. Le Ministre décida que Colleville serait replacé quand ses dettes seraient payées; <comme le brave jeune homme n'avait pas de fortune, le vieux maréchal àe camp pixMiiit que son fils se libérerait en deux ans des 4.200 francs qu'il devait. Le 4 mars 1838. Colleville fut replacé comme lieutenant au 36* de ligne.
Cette satisfaction morale ne le décida pas à rester dans l'armée, et il donna sa démission par une lettre écrite de Corbeil, le 20 mars, au ma^ réchal de camp commandant le département de Seine-et-Oise. Le jeune officier expliquait, en des termes très dignes, qu'il renonçait à son grade par crainte que ses dettes no soient un obstacle à sa carrière.
Il écrivit plusieurs ouvrages relatifs à ses campagnes; en 1848, il publia une Notice sur F.-F. Duvivier^ général de division (Cherbourg, imp. de Thoanine), qu'il lut à la Société académique de Cherbourg, dont il était membre, dans sa séance du 4 août 1848; il rendait l'hommage le plus éclatant à la mémoire de son ancien chef, sans lui conserver la moindre rancune de la sévère fermeté dont il avait ressenti les effets à Bougie. Enfin, ce fut lui qui écrivit, avec l'aide de Bernelle, VHistoire de Vancienne légion étrangère, analysée à la bibliographie.
A. A. G., dosaier de Colleville, et Bibl. du min, de la guerre.