‹ La Légion étrangère en Espagne, 1835-1839Chapitre 40 sur 106 · DIVISION AUXILIAIRE FRANÇAISE. CORPS D' OPÉRATIONS DE NAVARRE · texte numérisé non relu

DIVISION AUXILIAIRE FRANÇAISE. CORPS D' OPÉRATIONS DE NAVARRE

Soldatfi! Légionnaires de tous les rangs et de toutes les armes, voue avez si vaillamment combattu à l'affaire de Villatuerta qu'elle figurera au nombre des plus brillantes de celles inscrites dans les fastes de la légion. C'est surtout en voiis retirant pour aller reprendre vos cantonnements que vous avez été admirables d'ordre et de discipline, autant par les manœuvres que par les difficultés de terrain, que l'impétuosité de l'ennemi dans sa poursuite n'a pu altérer un seul instant. Vous avez tous bien fait. Recevez mes félicitations, en même temps que mes regrets de ne pouvoir vous citer toiw

(1) Jacques est son véritable prénom, {l^ote de P. A-)

(2) L^ordre lui-même n'existe pas dans les A M, G., et c'est en cela que la copie portant la signature originale de Bazaine et qui fut délivrée au sergent-major Chéré est fort utile. (Note de P. A,)

nominativement, car tous YOUâ avez mérité des récompenses ou des mentions honorables ; mais ne le pouvant, j'ai cité ceux qui ont eu ie bonheur de se faire remarquer le plus particulièrement, et j'ai obtenu pour eux les récompenses ci-après désignées :

Officiers, sous-officiers et soldats décorés sur le champ de bataille (1) :

De l'ordre royal et militaire de Saint-Ferdinand,

6» [bataillon], 3* [compagnie], Mille, capitaine ; 0* [bataillon], 6* [compagnie], Favella, lieutenant ; 4* [bataillon], O jrenadiers], Destez, sous-lieutenant.

De V ordre royal et militaire d^ Isabelle II,

E[bat] M[ajor], Georges, adjudant de cavalerie;

1*' [hataillon], E [tat-major], Devaux, maréchal des logis chef;

5* [bataillon], O [renadiers], Chéré (2), sergent-major;

6" [bataillon], 6* [compagnie], Gabel, fourrier ;

5* [bataillon], Q [renadiers], WolS, caporal.

Au quartier général à Fampelune, le 16 novembre 1836.

Le Maréchal de camp conumandant la division. Signé : Lebeaxj.

Pour copie conforme :

Le Capitaine faisant fonctions de chef d* état-major, Bazaine.

Timbre : Division ausiliar francesa. Pladia May or.

(1) Il y eut d'autres officiers cités à l'ordre, comme on en a la preuve par les dossiers des archives administratives du ministère tels que ceux d'Azan, Bon, etc.; les noms qui suivent sont ceux des militaires qui furent décorés immédiatement après l'affaire. (Note de P, A.)

(2) Antoine-Louis CTtéré, né à Hesdin (Pafi-dc^Galais), le 23 juillet 1814, s'engagea en juillet 1832, au 61« de ligne, fit la campagne de Belgique cette même année, et fut nomme sergent fourrier, le 21 octobre 1834. Quand on recruta dans les régiments des volontaires pour l'Espagne, il demanda à partir, et passa la frontière avec le bataillon de Conrad, au mois d'août 1836. I>écoré de la croix d'Isabelle U sur le champ de bataille le 8 novembre 1836, et cité à l'ordre de la division, il rentra en France le 23 septembre 1837.

Il fut replacé comme sergent-major au 3" bataillon d'infanterie légère d'Afrique le 27 mars 1838, fut blessé d'un coup de feu au genou gaucho le 19 décembre suivant, au blocus de Djemila, et fut nommé sous-lieutenant le 16 janvier 1&40; quelques mois plus tard, en mai, il était cité à l'ordre du jour de l'armée d'Afrique par le maréchal Valée, pour sa bravoure aux combats livrés près d'Aïn-Turken. Il passa avec son grade au 2« bataillon de chasseurs à pied, le 14 janvier 1841, et fut nommé lieutenant au 3« bataillon le 8 juillet 1842; le 17 octobre suivant, il fut cité par le gouverneur général Bugeaud, dans son rapport officiel, pour s'être particulièrement distingué pendant l'expédition dans l'est de la province d'Alger, du 9 septembre au 16 octobre, et fut décoré le 20 décembre 1843. Nommé capitaine au 9* bataillon de chasseurs à pied le 3 juin 1847, il

49 i LA LÉGION ÉTRANGÈBE EN ESPAGNE

A. B. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copie).

Conrad au général comte de Clonard, commandant général du corps d'opérations de la droite.

Lerin, le 20 décembre 1836.

Le convoi est heureufiement arrivé, à rexception d'un bœuf qu41 a fallu tuer en route et qu'on a rapporté ici tant bien que mal.

Je voulais, ain^i que j'ai eu l'honneur de v^ous l'annoncer par ma lettre de ce matin, me rendre demain à Oarcar et Andoailla et de là, après-demain, à Lodosa, attendu que le gouvernement de cette place, duquel je viens de recevoir une lettre, m'annonce qu'il y est arrivé du lard, du riz, du blé et de l'orge pour la subsistance de ma légion ; mais le confident, que j'ai fait partir hier soir de Carcar, n'est point rentré, et, me trouvant dans l'impossibilité de pouvoir vous donner des nouvelles positives sur le nombre et la véritable position qu'occupe l'ennemi dans la Solana, je veux m'en assurer par moi-même.

Je viene en conséquence de donner des ordres pour que sans le moindre bruit de tambours ou de trompettes toute la légion et les mulets de la brigade avec les sacs vides sans aucun autre bagage soient réunia demain, à 4 heures du matin, pour me porter sur Allô, où je compte arriver à la pointe du jour, à l'effet de voir et de savoir quelles sont les forces de l'ennemi, enlever tout ce que je pourrai en orge et en blé, et ramener des otages afin d'obtenir quelque argent pour solder ma troupe pendant quelques jours. . Du reste, mon Général, vous pouvez vous en rapporter à ma prudence et à ma circonspection et, vu la force que j'ai, n'avoir aucune crainte que les armes de Sa Majesté se trouvent compromises. Vous pouvez également être persuadé qu'aucun excès ne sera commis, attendu que je tiendrai ma troupe sous les armes et en dehors, et à une certaine distance du village, et que le vandalisme n'est ni dans mes goûts ni dans mes principes ; mais encore me faut-il de l'argent pour payer ma troupe que je contiens avec peine, et il me le faut prendre dans le pays ennemi, puisque le gouvernement est dans l'impossibilité de m'en donner.

rentra en France après dix ans de cajnpagnee en Afrique, et passa comme oapitaine-major an 5* bataillon de chasseurs le 6 mai 1849; il se maria en 1852 et fut affecté comme capitaine au 6* bataillon de chasseurs, le 17 novembre 1863. Il fit, en 1854 et 1855, campagne à l'armée d'Orient, et passa avec son grade au 90« de ligne, le l*'' octobre 1855. La mort vint interrompre cette carrière remplie d'expéditions et de campagnes, le 21 avril 1859, à Valenciennes.

Un mois avant sa mort, le 9 mars, le vaillant officier avait eu la joie de voir naître un fils, Louis Chéré, actuellement (1906) lieutenant-colonel d'infanterie breveté, hors cadres, chef du 2* bureau de l'état-major de l'armco.

Aussitôt iDon retour qui auxa lieu vers midi, je m'empresserai do vous rcudre compte du résultat de cette pointe.

J'en étai^ là de ma lettre, lorsque je reçus la vôtre en réponse à la mienne de ce matin ; mais nomme les ordres sont donnés et que j'ai l'intime conviction que le mouvement tout militaire dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir plus haut aura, ainsi que ceux que j'ai faits jusqu'à ce jour, votre entière approbation, j'ai la certitude de le mener à bonne fin.

J'ofie espérer, mon Général, que vous aurez l'extrême bonté de me faire parvenir vos ordres pour demain soir, afin de savoir si je devrai toujours me rendre à Carear et Andosilla ou bien à Lodosa, où, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire au commencement de ma lettre, j'ai des vivres aBBurés.

A. H. G., Aff. d'Esp., carton 18 (copie).

Ck>nrad au général comte de Clonard.

Lerin, le 21 décembre 1836, à 2 h. de l'après-midi.

J'arrive à l'instant d'Allo avec une soixantaine de eacs de blé et de farine et dix otages desquels j'espère avoir une bonne rançon pour solder un peu mes braves soldats.

Je me suis emparé de euite en arrivant die trois positions qui dominent Allô du côté de Dicaatillo ; je m'y suis maintenu deux heures et puis j'ai commencé mon mouvement rétix>grade dans le plus grand ordre. L'ennemi est accouru de toutes parts, et j'évalue ses forces à cinq escadrons ou. 400 chevaux et huit bataillons ; il nous a accompagnés jusqu'au ravin, cherchant à nous déborder, surtout avec sa masse de cavalerie qui a fait un simulacre de charge sur un de mes carrés qui marchaient en échiquier; mais il a été si bien reçu qu'il en est resté là.

Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer hier soir, l'honneur des armes de Sa Majesté est resté intact, et, si je n'avais commandé dans cette action, je dirais que notre retraite a été admirable. L'ennemi, sans exagérations, doit avoir fait de grandes pertes ; quant à celle de ma division, sans «pouvoir la préciser, je crois qu'elle ne se monte à guère plus d'un officier tué et cinq blessés ; parmi les sousofficiers et sordats, 7 à 8 tués et une quinzaine de blessés. Demain j'aurai l'honneur de vous adresser un rapport détaillé sur cette affaire, afin de vous dire au juste et nominativement le nombre de mes tués et blessés et de vous signaler ceux qui se sont particulièrement fait remarquer par leur bravoure et leur sang-froid.

Ainsi quo j'ai eu rhonneuir de vous le demander hier, j'attends vos ordres pour me rendre soit à Lodosa, soit à Carear.

Si l'on ne m'avait égaré pendant la nuit, oc qui m'a fait peirdre

deux heures, j 'aurais probablement pris dee hocnmes à Manolin qui a couché à AUo.

Gomez ayant passé l'Ebre, le général Iribarren doit arriver demain à Alcanadre et après-demain il est probable que nous retournerons à Pampelune.

A. 11. 6r., Aff. d'Esp., carton 4i (c<^io faite et signée par Conrad). Le général Conrad au général comte de Clonard.

(Rapport à M. le général comte de Clonard, commandant le corps d'opérations de la droite, sur l'affaire d'Allo, le 21 déeembre 18^6).

Lerin, le 22 décembre 1836.

Mon Généra],

J'ai eu l'honneur de voua annoncer, par ma lettre d'hier soir, que n'ayant pu obtenir de nouvelles positives sur la position et la force de l'onm^mi, je me proposais de me les procurer moi-même en poussant une reconnaissance sur Allô où l'ennemi ne manquerait pas de se porter avec toutes ses forces ; et que ce mouvement aurait le double but de me procurer en même temps des vivres et de l'argent que je prendrais sur le pays ennemi.

Je me mis donc en mouvement à 4 heures du matin et à 7 h. 1/3 je me trouvai en vue d'Allo, bien que j'eusEe perdu une heure et demie par l'erreur d'un guide qui avait pris un chemin pour un autre. Les flanqueadores à cheval qui formaient l'extrême avant-garde avaient rencontré et chargé une découverte ennemie qui, à la faveur de l'obscurité et de la connaissance du terrain, fut donner l'éveil aux factieux cantonnés à Allô. L'ennemi fit .d'abord mine de vouloir défendre ce village ; mais il se retira aussitôt qu'il vit déboujcher mes colonnes et fut occuper les hauteurs boisiées d'oliviers qui se trouvent antre ce point et Dicastillo.

Le temps de prendre du grain et des otages à Allô nécessitant quelques heures, et certain d'ailleurs que l'ennemi prévenu réunirait en peu d*instants toutes les forces qu'il avait dans la Solana, J3 crus indispensable do m'emparer des positions susindiquées. Je le fis donc aussitôt attaquer et enlever par les 1" et 4° bataillons de la légion et deux obusiers de la légion. Le terrain, d'abord vivement disputé, ne tarda pas à être abandonné par l'ennemi qui, fuyant en désordre, alla se rallier à d'assez fortes masses qui arrivaient d'Arellano et de Morentin à Dicastillo. Peu de temps après, je vis dc:scendre d'Arroniz environ 300 chevaux qui se réunirent à l'escadron de Manolin et l'on aperçut presque au même instant une forée de deux bataillons qui venaient par le chemin d'Estella et prirent

DOCXTliENTS CONTE1CPORAI2TS 497 {

position près du village de Morcntiu, comme s'ils voulaient nous disputer le passage vers la ville sainte.

A 11 heures du matin, le but de mon expédition était pleinement rempli ; j'avais reconnu la force de lennemi que j'évaluais à huit bataillons et plus de 400 chevaux. J'avais en ma possession, en qualité d'otages, douze habitants des plus notables du village connus par leur désaffectation à la juste cause; toutes les bêtes de somme que j'avais emmenées avec des sacs vides étant chargées de grain et de farine, j'ordonnai Je mouvement rétrograde sur Lerin.

Au commencement, les factieux furent très circonspects, sans doute pour donner à toutes leurs forces le temps de se réu<nir ; mais bientôt confiants dans leur supériorité numérique, surtout en cavalerie,, qui était de plus du double de la mienne, ils commencèrent à incommoder mes derniers échelons, faisant mine de vouloir me déborder par ma droite. Décidé à faire payer cher à l'ennemi son imprudence, je fis former mes bataill<$kis en échiquier. Au même instant un de mes escadrons, consultant plus son courage que sa force numérique, chargea la maœe de cavalerie ennemie; lorsque je via ce mouvement dont je prévoyais les suites, j'arrêtai les bataillons et commandai aussitôt de former les carrés. Je ne m'étais pas trompé,, l'escadron fut repoussé et poursuivi; mais le feu nourri de deux pièces et du dernier carre et la bonne contenance du restant de la cavalerie qui allait entreprendre une nouvelle charge firent rebrousser chemin à l'ennemi, qui alla prudemment rejoindre son infanterie qui se tenait à distance respectable. Quelques obus lancés avec une grande justesse de tir firent de grands ravages dans les escadrons ennemis et j'eus certainement profité de Teffet moral qu'ils durent produire si l'extrême fatigue des troupes et des chevaux, encore à jeun après neuf heures de marche et de combat, ne m'en eût empêché. J'attendis donc que l'ennemi continuât son mouvement de retraite afin de x)oursuivre ma marche sur Lerin.

L'ennemi a dû apprendre de nouveau, par cette leçon sévère, combien la discipline et le courage sont supérieurs au nombre et les armes de Sa Majesté en ont retiré une nouvelle gloire.

La perte de l'ennemi doit avoir été considérable par le ravage que lui a causé la combinaison de trois armes ; principalement celle de l'artillerie.

La nôtre est celle indiquée par les états ci- joints et vous verrez sans doute avec satisfaction, mon Général, qu'elle ne monte qu'à 10 morts et 22 blessés. Un seul officier, M. le sous-lieutenant de voltigeurs Robin, d'une bravoure remarquable, a été tué ; maie la compagnie d' ambulance a rapporté son dorps à Lerin où ses camarades lui ont rendu les derniers devoirs (1). Il n'y a eu de prisonniers de faits de part ni d'autre : seulement deux excellents chevaux de l'ennemi sont restés en notre pouvoir.

Je manquerais à la justice si, par votre intermédiaire, je ne re* commandais à la bienveillance de Sa Majesté ceux qui se sont le plus particulièrement distingués, afin d'obtenir pour eux les récompenses dont ils se sont si justement rendus dignes. Je dois tout

(1) Voir la lettre du sous-lieutcnaut de voltigeurs Azan, scn meilleur ami, page 620. (Note de P. A.)

Légion élrangère. 32

498 LA LEGION £tRANGÈB£ £N ESPAGNE

d'abord, en atteiklant que j'aie l'honneuT de voua adreceer ka états de propositions, citer MM. :

Le lieutenant-colonel D. Juaa de Lacarte, commissaire du général en chef près la légion ;

Bazaine, capitaine faisant fonctions de chef d état-major;

Moni de Montmort, capitaine d'état-major ;

Kraiewski, lieutenant-colonel, commandant le régiment de lanciera; .

Oro6 d'Avenaa, lieutenant-colonel, commandant la 1" brigade;

Ferrary, heu tenant-colonel, commandant la l** brigade;

Heury, capitaine, commandant le l" bataillon ;

Tittenbronn, capitaine de voltigeurs ;

Fernandez, lieutenant de flanqueadores à cheval ;

Fabre, lieutenant de lanciers;

Roueset, capitaine commandant rartillerie ;

Fernandez, cergcnt de tiradores à pied.

Le Brigadier commandant la division auxiliaire française,

J. Conrad.

A, H. G.y Aff. d'.Esp., carton 19 (copie expédiée par Conrad, avec sa lettre à Harispe du 5 janvier 1837).

#Les officiera de la légion aux députés de la Chambre française.

Messieurs les Députés (1),

Les officiers soussignés de la Légion étrangère s'adressent à vous, font un appel à votre éminente loyauté pour obtenir la fin d'une position malheureusement trop peu connue en France ; ils viennent, confiante en votre justice éclairée, ee placer soue cette protection puis* fiante que voue avez accordée dans tous les tempe à ceux qui s'en étaient rendus dignes.

Messieurs, lorsque la légion étrangère quitta l'Afrique pour obéir à la volonté du gouvernement français ; lorsqu'elle se décida à verser en Efirpagne un sang qui coulait encore pour la France, elle le fit dans lespoir de prouver son dévouement à la grande nation;

(1) Conrad refusa de transmettre cette lettre, maïs elle parvint néan* moins en janvier à la Oiambre; elle fut examinée comme pétition, et le rapport fait p^tr M. de Chastellux fut discuté à la séance du samedi 17 juin. Après Tintervention de Pétou, Auguis et Da^enet, le général Bernard, ministre de la guerre, prit la parole : <( Depuis le mois d'août dernier, dit^il, il est certain que cette légion a souffert d'une manière extrême; elle a été privée de solde, elle a été privée d'habillement, elle est privée de tout. » (Le Moniteur universel du dimanche 18 juin 1837, p. 1559.) Le renvoi au Ministre des affaires étrangères fut ordonné.

DOCUMENTS COXTEICPORAINS 499

elle fut conséquente avec son origine, car elle continuait une mission régénératrice. Son abnégation fut aussi complète ; elle quittait en effet un drapeau qu'elle se croyait en droit d'appeler le sien. La légion enfin, à qui cinq années de guerre et de travaux avaient presque valu le titre de française, alla combattre de nouveau en Espagne pour s'en rendre encore plus digne. Tels furent les antécédents de ces militaires qui font la guerre depuis dix-huit mois sur un sol qui n'est pas celui qu'ils espéraient défendre : tel fut, nous osons le dire, la conduite honorable que nous avons tenue.

Pour tous ces sacri£c6s, que demandions-nous î Rien ; faisionsnous un marché avec le gouvernement français, exigions-nous la garantie de l'avenir, la promesse d'une fortune militaire î Non : nous avions trop de confiance au Roi, pour ne pas espérer que sa haute justice nous tiendrait compte et de notre sang versé et de nos fatigues; ne savions-nous pas d'ailleurs que le peuple français nous suivait dans nos persévérantes souffrances et que ses représentants auraient mission de nous secourir quand notre dévouement et nos fatigues seraient complets?

Messieurs les députés, tant que la guerre feule a fait peser sur noms sa rigueur, nous nous sommes résignés avec patience sans proférer une seule plainte. Tant que le fer de l'ennemi a seul fait brèche dans nos rangs, les militaires de la légion sont tombés avec joie et sans regret. Aujourd'hui des fléaux plus terribles encore exercent sur nous de nouveaux ravages ; aujourd'hui des raisons majeures d'intérêt général et «particulier nous forcent d'élever la voix pour provoquer la fin d'un mal devenu intolérable. Ce sont, Messieurs, la misère la plus grande et le dénuement le plus complet ; c'est l'abandon dans lequel nous laisse le gouvernement espagnol, ce sont les souffrances physiques de nos soldats qui manquent d'argent et de vivres; c'est la démoralisation, suite inévitable de notre désastreuse position ; c'est aussi la crainte de .perdre sur un champ de bataille une glorieuse réputation acquise par de continuels succès. Car enfin, pouvons nous attendre de nos soldats qui ne sont pas payés, qui sont dépourvus d'habillements et de chaussures, le même dévouement et le même courage à affronter l'ennemi? Pouvons-nous aussi croire à un avenir, lorsque tout secours matériel nous manque, lorsque enfin nous ne pouvons espérer que l'administration espagnole remédiera un jour à nos privations?

Messieurs les députés, les chances de la guerre et les maladies, résultat de nos nombreuses fatigues, ont réduit de plus de la moitié notre si belle légion ; chaque jour nous voyons tomber quelques-uns de nos camarades ; chaque jour voit diminuer nos bataillons, autrefois si brillants, maia toujours dévoués à la France, leur patrie adoptivc ; et cependant, Messieurs, nous n'avons ni recrues pour nous alimenter, ni espoir de voir terminer notre misère. Aujourd'hui nous pouvons fixer avec certitude l'instant où nous allons cesser d'exister, car, ouli^ les pertes du combat, nous devons nous attendre à l'oubli de leurs devoirs militaires chez ceux de nos subordonnés qui ne sont pas assez fortement tiempés pour résister plus longtemps à nos horribles souffrances.

Parlerons-nous aussi de nousT Après vous avoir exposé les misères de nos soldats, dirons-nous toutes nos tortures morales, plus grandes

que les douleurs physiques? Dirons-nous aussi combien il nous a fallu de foroe et d'énergie pour résister à Taspect hideux de nos malheurs? Cei'tes, Messieurs, s'il existe au monde un dévouement, c'est le nôtre, nous osons le dire hautement à la France dont tous êtes les rep régentants, car c'est pour elle que nous avon^ dépensé et courage et santé; car c'est pour mériter l'honneur de compter parmi eco enfants que nous sommes toujours demeurés fermes à notre poste.

Après de si grandes misères, que noua re«rf>ait-il à faire ? Nous adresser à vous. Messieurs, qui représentez le grand peuple, implorer un coup d'œil de pitié, que nous ont mérité de si longues années de gloire et de fatigues. Nous vous demandons, Messieurs, un adouciesemenrt à nos maux, nous nous plaçons sous votre protectorat; car nous pensons que vous ne rejetterez, après vous en être servis si longtemps, ni vos enfants, ni vos orphelins que vous aviez adoptés ; nous vous demandons, comme on demande à Dieu, que le gouvernement français intervienne auprès du gouvernement de la Reine et qu'il adopte une décision à notre égard.

Messieurs, si la France pense que nous n'avons pas encore assez fait de sacrifices pour elle, si elle veut que nous versions en Espagne le reste d'un sang presque épuisé à son service, nous obéirons, nous mourrons tous jusqu'au dernier ; mais au moins qu'elle nous donne Les moyens de conserver intacte cette réputation militaire que nous avions obtenue au milieu de son armée d'Afrique, qu'elle ee rappelle que notre éducation militaire est oelle de ses enîfants et que £on honneur se trouverait compromia si nous tombions devant les rebelles de l'Espagne.

Nous espérons, Messieurs, que la France qui n'a pas de rivale parmi les nations de l'Europe rendra justice à ses enfants ainsi qu'à ceux qu'elle a adoptés ; nous attendons en confiance sa décision, trop heureux si sa volonté était notre rappel en Afrique. Alors, Messieurs, soufi l'égide puissante de la France, le dernier de nous mourrait avec bonheur, en choisissant le pays hospitalier qui déjà une fois lui avait ouvert son sein.

A. H. G., Aflf. d'Esp.. carton 19 (copie expédiée par Conrad avec sa lettr» à Harispe, du 5 janvier 1837.)

Les officiers de la légion aux procuradores espagnols.

Messieurs les Procuradores,

C'est avec douleur que nous soussignés, officiers de la légion étrangère, venons nous adresser à vous pour vous faire connaître l'état déplorablo dans lequel se trouve ce coi"ps qui, nous osons le dire, a dignement rempli sa mission depuis qu'il est en Espagne. Malgré toute la sollicitude et les démarches continuelles et pressantes des

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cbefa qui nous ont commandég jusqu'à présent, la légion n'a jamars reçu la totalité de ce qui devait lui être alloué. Toutefois, tant qu'il n'y a eu que pénurie, gêne et même des malaises exercés, officiers et soldats se sont résignés avec patience et résignation à ce qu'ils croyaient être une nécessité momentanée; mais aujourd'hui la misère est arrivée à un tel degré qu'il est matériellement impossible de conserver plus longtemps la légion organisée si l'on n'y apporte un prompt remède.

Monsieur le Ministre des finances a annoncé à la tribune que la légion étrangère avait été payée en tout jusqu'au 31 décembre inclus. Nous sommes loin de vouloir attaquer la bonne foi de S. E.; mais il est probable que quelque événement fâcheux a arrêté le cours de la mesure ordonnée par le gouvernement; le fait est que depuis quatre mois la Idgion n'a reçu que de faibles secours d'argent, à peine suffisants pour donner aux soldats quelques jours de solde, et qui proviennent, soit des fonds que la France avait affectés aux détachements que nous avons reçus au mois d'août, soit des contributions extraordinaires qui ont été levées aux environs de Pampelune. Les soldats sont entièrement dépourvus de souliers et de chemises et leurs vêtements en lambeaux sont loin de les garantir contre la rigueur d^ la saison. Les magasins du corps sont absolument vides.

Sous le rapport des vivres la position est encore pire, parce que le besoin est plus pressant depuis plusieurs mois. Ce n'est qu'avec beaucoup de pei^ie qu'on est parvenu à nous donner une partie des aliments qui nous reviennent et que nous n'avons dus souvent qu'au patriotisme des populations malheureuses parmi lesquelles nous vivons.

Maintenant toutes les ressources sont à bout, les marchés faits avec les fournisseurs sont expirés et le manque de fonds ne permet pas de les renouveler.

Si, jusqu'à présent, la résignation de nos braves soldats a été admirable, c*est qu'ils savaient que leurs officiers étaient aussi malheureux qu'eux et partageaient généreusement les faibles secours qu'on pouvait se procurer ; et jugez si la situation des officiers est brillante, puisqu'on a été obligé de nous autoriser à prendre au magasin des souliers et des effets d'habillement pour remplacer les haillons que nous ne pouvions plus porter; encore n'avons-nous usé de cette permission qu'à la dernière extrémité, pour ne pas priver les soldats de leur dernière ressource.

Aujourd'hui toute ressource est perdue ; il est pénible d'être obligé d'avouer que nous avons l'intime conviction que ce eerait compromettre le sort d'une seule expédition, que de la tenter avec des hommes hors d'état de subsister et d'endurer l'intimité de Thiver (sic). Nous avons donné assez d'exemples que ce n'est pas la bonne volonté qui manque. Nos soldats ne demandent que des souliers, du pain et des ennemis à combattre.

A l'appui de demandes aussi modestes, serons-nous obligés de rappeler à la nation espagnole que nous avons mérité dans cent actions l'honneur de combattre jusqu'à la fin dans la lutte glorieuse engagée depuis trois ans au nom de la liberté.

Oui, Messieurs, la légion a bravement agi depuis qu'elle ezt au service de l'Espagne, jamais l'ennemi n'a eu l'honneur de la voir

reculer. La proportion effrayante de morts et de blessés qu'elle a eus dans chaque affaire, en comparaison à celle des corps qui ee trouvaient au fou avec elle, prouve que, jusqu'à présent, nous n'avons jamais réclamé que la faveur de marcher au premier rang ; devionsnous en être payés par le plus honteux abandon, qui ne se manifeste pas seulement par la disette dans laquelle on noue laisse, mais encore par la négligence et le retard que l'administration apporte dans l'envoi de toutes les ipiècee qui sont relatives aux membres de la légion. Des officiers promus à des grades supérieurs ou décorés depuis près d'un an, n'ont pas encore reçu leurs brevets malgré leurs demandes réitérées qui ont été adressées à oe sujet. Vous savez malheureusement, Messieurs, que depuis quelque temps plusieurs corps d'armée qui se sont trouvés dans des circonstances pareilles à celle où nous sommes réduits, se sont mutinés et ont refusé le service.

Jusqu'à présent nous n'avons encore eu à réprimer aucun acte d'insubordination. Les militaires de la légion ont supporté avec une patience au-dessus de tout éloge les privations de la guerre ; mais, nous le déclarons avec peine, si l'état actuel se prolonge, nous ne sommes plus maîtres de répondre de l'avenir. Le découragement est profond, et la mcillciure discipline et tous les règlements militaires sont impuissants devant des hommes qui disent : « Donnez-moi du pain, des vêtements et de la solde. » Si nous avons pris un parti au£si extrême que celui de réunir le corps d'officiel pour délibérer et vous adresser nos supplications, ce n'est que parce que nous avons senti qu'il y avait urgence et pour prévenir le moment inévitable où les soldais se réuniraient eux-mêmes pour délibérer les armes à la main.

Nous vous prions donc, Messieurs, de vouloir bien faire sentir notre position au gouvernement de 6. M. la Heine, afin qu'il y soit apporté un prompt remède ©t que celle belle légion qui a rendu de si grands services et qui peut en rendre tant encore, ne périsse pas de misère et puisse sortir sans tache de la glorieuse lutte où elle se trouve engagée.

A. H. G. y Aff. d'Esp., carton 19 (copie signée par Conrad, jointe à la lettre de Conrad à Harispc, du o janvier).

Les officiers de la légion au général Conrad.

Villaba, le 4 janvier 1837.

Mon Général,

Nous soussignés, officiers de la légion étrangère, délégués par les officiers des six bataillons, avons l'honneur de vous rendre compt», que deux capitaines, MM. Oartier et Lagé, ayant cru pouvoir profiter de la réunion des officiers qui se proposaient d'aviser au moyen de faire cesser l'état de misère dans lequel nous sommes depuis longtemps, ont essayé de faire une révolution à leur profit dans l'inté-

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rieur de cette belle légion ai dévouée à ses devoirs et à fies chefs, dont le résultat aurait été de s'emparer de votre personne, de vous mettre hors la loi, et, après avoir pourvu à votre remplacement, de venir à Pampelune faire des réclamations à rautorii^les armes à la main.

Indignés d'une pareille conduite, les officiers se sont assemblés et nouB ont nommés de nouveau pour vous exprimer le dégoût que leur cause une action aussi infâme que celle de deux misérable» qui, oubliant les devoirs de Thonneur et de la reconnaissance, ont cru trouver de l'appui parmi nous.

Sovez assuré, mon Général, de l'entier dévouement de vos officiers ; que les circonstances malheureuses qui nous accablent s'aggravient encore, leur concours ne vous manquera jamais.

Nous repousserons toujours toute insinuation qui tendrait à nous désunir d'un chef qui nous a donné tant de preuves de sollicitude.

Ne pouvant donc plus souffrir dans nos rangs deux officiers qui ont oublié d'une manière aussi lâche ce qu'ils se devaient à eux-mêmes, nous vous prions, mon Général, au nom des officiers des six bataillons dans les proportions suivantes : 1^, 3% 4% 5« et 6% à l'unanimité et S^ à la majorité de 10 voix contre 7, que ces messieurs soient chassés dans le plus bref délai et que leurs noms soient eSacés de la liste des braves de la légion étrangère.

Becevez, Général, l'assurance de l'entier dévouement de vos officiers.

Signée au nom des :

1*' bataillon : Van de Halten, capitaine.

2^ bataillon : Maze, capitaine.

3* bataillon : 0. de Douhet, lieutenant.

4* bataillon : Kleffer, lieutenant.

5* bataillon : Imer, capitaine.

0* bataillon : Emile Bon, lieutenant.

A. H. (?., Aff. d'Esp., carton 19 (copie certifiée conforme et signée par

Conrad).

Le lieutenant-colonel Gros d'Avenas au brigadier Conrad.

Artajona, le 19 janvier 1837, à 1 h. 1/2 de l'après-midi. Mon Général,

J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'aujourd'hui, après l'appel de midi, j'ai donné l'ordre à la colonne sous mes ordres de faire une demi-heure d'exercice, parce que, les chefs de bataillon ayant fait le commandement à leur troupe pour se porter sur le terrain que je leur avais assigné, les hommes se sont refusés d'obéir en criant : « Nos

congés, notre solde et du pain. » Ce n'est qu'à force de crier de la part de tous lee ofûciers qu'on a pu parvenir à les faire obéir, mais toutefois sans avoir pu obtenir le silence. ^

Immédiatement aprfes cet exercice qui ne dura qu'un quart d'heure, je fis former la garde pour relever left postes, les mênoes murmures 63 firent entendre parmi lefi hommes qui la composaient et quand ou commanda de porter lee armes, les uns restèrent l'arme au bras, les autres l'arme au pied ; enfin au défilement de la garde les mêmes cris ci-dessus se firent encore entendre et c'est à ce moment que trois ou quatre coups de fusil tirés par les hommes qui venaient de rentrer dans leurs logements se firent entendre et les halles sifflaient audessus de nos têtes.

Je crois de mon devoir, mon Général, de vous instruire de ces faits afin que vous veuilliez bien prendre telles mesures que vous jufj?erez convenables.

J'ai également l'honneur de vous prévenir que les faits qui Tiennent de se paaser, relatés ci-dessus ont porté au dernier point le mécontentement et le découragement parmi les officiers ; d'autant plus qu'ils ont perdu la confiance dans leurs soldats, car, ayant essayé d'en prendre plusieurs par les sentiments en leur disant qfue d'un moment à l'autre on pourrait marcher à l'ennemi, ces hommes répondirent qu'ils s'y présenteraient la crosse en l'air.

D'après ces faits, je crois, mon Général, qu'il serait imprudent de se présenter à l'ennemi avec des hommes aussi démoralisés et qu'il est absolument nécessaire de libérer les liommes qui ont droit à leur congé, et de réorganiser un certain nombre de ba/tai lions avec les débris de la légion.

Le Lieutenant- colonel commandant la première colonne.

Signé : Cbob d'Avenas.

A. n. G. y Aff. d'Esp., carton 19 (originalj. Conrad à Harispe.

Artajona. le 19 janvier 1837.

Mon Général,

Le sort en est jeté, mon étoile a pâli, les choses en sont venues aa point où forcément elles devaient arriver par l'abandon dans lequel le gouvernement espagnol a laissé la brave légion dont je n'ai pris le c.)miriandement que d'api'ès vos instances et dans le moment » plus critique où un chef de corps pouvait se trouver.

Vous verrez, mon Général, par le contenu des lettres et du rapport

DOCUMSNTS CONTEMPORAINS 505

doat ci-joint copies (1), que je ne m^étais pas trompé sur Tissue que prendraient les choses, ni sur la position fâcheuse dans laquelle je prévoyais que je me trouverais. Je suis bien malheureux et bien fiouffrant ; mais enûn j'ai fait et je ferai mon devoir jusqu'au bout, devrait-il m'en mésarriver, mon devoir en homme consciencieux et en brave et loyal militaire. La conduite de mes officiers et de mes soufi-officiers eet admirable, ils sont dignes de tout votre intérêt; aussi ai-je l'espoir qu'ils trouveront, ainsi que moi, un puissant pro tecteur en vous le cas échéant. Je ne sais si je me suIb trompé dans oe que j'ai fait ; mais oe dont je suis sûr, c'est que ma confcience n'a rien à me reprocher.

Veuillez, je vous prie, mon Général, avoir la bonté de porter ces faits à la connaissance de S. E. le Ministre de la guerre.

Agréez, je vous prie, mon Général, l'hommage de mon respect et de mon entier dévouement.

Le Brigadier,

J. CONBAD.

A. B.. G,, Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harisp6 au Ministre, du 12 mars 1837).

Conrad à Harispe.

Pampelune, le 8 mars 1837.

Nous fK)mmes encore toujours dans l'inaction et les vivres et l'argent vont de nouveau nous manquer. La ligne d'ici Arnegui (2) eet en partie levée, puisqu'on en a retiré les munitions et l'artillerie. C'était depuis longtemps le projet du général Sarsficld; il vient enfin de le mettre à exécuition. Dieu sait quelles en seront les conséquences !

J'ai fait tout ce que j'ai pu, depuis le 22 février, pour obtenir d'envoyer chercher les effets qui sont à Val Carlos et qui auraient pu arriver ici sans le moindre danger pendant que l'on évacuait l'artillerie de la ligne; mais M. Sarsfield n'a jamais voulu me donner les moyens de transport ; il a préféré laisser 200 mulets se morfondre à la citadelle que de m'en donner 50 qui en trois jours seraîient allés et revenus ; mais on dirait que cet homme, malgré les belles paroles qu'il me donne, fait tout ce qui est en son i>ouvoir pour l'anéantissement de la légion. Je n'ose dire toutes les idées que fait naître en moi une semblable conduite. Je suis enfin parvenu, à l'aide de M. de Lacarte, à obtenir un ordre du chef d'état-major.

(1) Il s'agit des pièces précédentes. (Note de P, A.)

(2) Sic. D faut voir là sans doute une erreur de copie, et lire : (c La ligne d'ici à Eugui ». {Note de F. A,)

et cela à Tinflu du général, pour qu'un officier partît hier pour la vallée d'Aro (1), à Teflet d'y requérir les bêtes de somme nécessaires pour 66 rendre avec 20 chevaAiz à Val Carlos y prendre les effets et être de retour demain 10 du courant.

Depuis hier matin que ce détachement est parti, je suis et serai sans repos jusqu'à son retour ; car, dans la nuit d'avant-hier, j'ai reçu la nouvelle que les vivres envoyés d'ici aux douze compagnies de la légion, que Ton a maladroitement mises sur la ligne, ont été enlevés par les factieux entre Zuriain et LarrasoafLa. Jugez, mon Général, dans quelle position je me trouverais si malheureusement ce convoi m'était enlevé.

Le temps s'est remis au be^^u depuis hier ; il est magnifique aujourd'hui. M. Del Valîe harcèle sans relâche depuis qu'il est ici le vice-rci, afin qu'il conamence les opérations; mais oe dernier trouve toujours de nouveaux prétextes pour ne pas bouger et peutêtre en trouver a -t-il un nouveau dans les forces avec lesquelles le prince don Sébastien se trouve à Irurzun et dans les environs ; on dit qu'il a 16 bataillons à nous opposer et nous ne pouvons, noue, opérer qu'avec 12 ou 13 au plus, attendu qu'il faut en laisser deux sur la ligne et deux à Pampelune. Peut-être aussi prendra-t-il pour prétexte l'innction des deux autres généraux. D'après une lettre reçue aujourd'hui de Bilbao, et datée du 25 février, le général en chef devait se mettre ce jour-là en mouvement ; mais la pluie l'a arrêté.

Le gouvernement, d'aprèa des données certaines que j'ai, est dans la plus grande anxiété, parce qu'il voit que, malgré tous les efforts qu'il a faits pour procurer de Tarant et des vivres pour pouvoir commencer les opérations le 25, on n'a rien fait ni rien tenté et que l'armée va se trouver incessamment dans le même état de pénurie où elle était avant ; il n'y a en Ë&pagne ni administration, ni ordre, ni méthode, ni ensemble : comment vdut-on que les choses marchent et que l'on arrive enfin à un résultat? Heureusement que les Carlistes n'y entendent pas davanlbage, c'est ce qui laisse encore quelques doutes sur leurs succès.

M. Del Valle est un digue et galant homme, très capable et y met tout le zèle et 1* activité possibles ; mais le vice-roi trouve toujours le moyen do reculer le moment décisif.

J*ai encore de quoi faire le prêt jusqu'au 20 de ce mois. La légion est on ne peut mieux disposée ; jamais elle n'a eu une conduite plue admirable, malgré les quatre mois de solde que l'on doit aux officiers et le manque de pantalons et de chemises dans lequel se trouve une grande partie des sous-officiers et des soldats. Il en est de œs derniers un grand nombre qui, depuis trois mois et malgré la rigueur de la saison, n'ont plus de chemises sur le corps.

A tout cela joignez le silence dm gouvernement français qui ne nous donne pas un mot d'encouragemeat, comme si ce n'était pas à sa voix et pour suivre les inspirations de la politique française que nous avons quitté notre bon et beau pays.

Signé : Conrad.

(1) Il 8*agit très probablement de la vallée d'^rro, à Test de celle de Larrasoafia. (Note de P. A.)

DOCUMENTS CONTEMPOEAINS 507

P,'S. — Je n'ai que le temps de vous informer que le général Sarsfield réunit enfin entre Pampelune et Villaba toutes les troupes du corps d'oT>éraiion de la droite et que probablement demain nous ferons un mouvement en avant, pour distraire une partie des forces du côté du général Evans, qui doit commencer aujourd'hui, à oe qu'on dit, ses opérations.

Mon convoi n© doit arriver ici que demain ; j'en euiâ désolé, beaucoup de mes hommes étant sans chemises, et déjà aujourd'hui nous bivouaquons.

A. H. (?., Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispo au Ministre, du 16 inars 1837).

Conrad à Harispe.

Zugarti, le 13 mars 1837.

Ainsi que j'ai eu Fhonneur de vous Taunonoer par ma lettre du 10 courant, le corps d'armée s'est réuni, le 11, devant Pampelune, et, à 9 heures du matin, il s'est mis en mouvement par la route d'Irurzun. Arrivée à Eriae, l'avant-garde & trouvé environ deux bataillons embusqués derrière des parapets qui couronnent les hauteurs de droite et de g&ufihe de cet épouvantable défilé.

Le général Sarsfield ordonna aussitôt d'enlever ces positions, ce qui fut exécuté par le bataillon de tiradores et les trois autres bataillons d'avant-garde qui continuèrent à flanquer la colonne jusqu'à Iruzun, où se croisent les chemins de Tolosa, d'E^tella et de Yitoria^ L'avant-garde n'eut que 15 blessés, dont un officier.

Avant 3 heures de Taprès-midi, toutes les troupes avaient passé la Dis&ra, et étaient campées sur deux lignes appuyant leur droite au village de Madoz situé au pied du prolongement du rocher de gauche de Las Dos Hermanas, et la gauche se prolongeant, en traversant la grande route, dans Tespèce de presqu'île formée par l'Araquil et la Disara dont le confluent se trouvait à portée de fusil de Textrâme gauche.

Avec un peu de décision, et les trois heures de jour qui nous restaient, nous aurions pu fort bien aller coudier à Lecumberri, d'où nous cuisions été parfaitement maîtres de nos mouvements, et il est probable qu'à Theure qu'il est nous aurions fait notre jonction avec le général Evans; que Tolosa, Ernani et tout ce qui est en arrière seraient en notre pouvoir, et que la faction aurait reçu son coup de mort si, de son côté, le général Espartero avait aussi avancé.

Le mouvement sur Trurzun a été hardi ; mais, arrivé là, soit crainte de compromettre sa réputation, soit crainte que le général Evans n'eût pas, comme déjà plusieurs fois il l'avait annoncé, commencé ses opérations ; soit tout AJitve ^Mtif d'excessive prudence ou

autres raisons, le général Sarsfield s'est décidé, apr^s une nuit épouvantable de bivouacs, pendant laquelle il n'a cessé de pleuvoir et de neiger, à entreprendre son mouvement rétrograde vere Pampelune, en disant, ce qu'il m'a répété tout à l'heure à une visite que j'ai été lui faire à son quartier général de Sarasate, que le manque de nouvelles du général Evans l'y avait forcé dans la crainte de se voir entouré par les plus grandes forcée de la faction.

Le camp que nous avons occupé près Madoz eût été aussi stratégique que militaire si nous étions restée en possession d'Irurzun et d'Echarren ; mais ay^nt abandonné ces deux points nous courions le risque, si nous avions eu affaire à un ennemi entreprenant qui fût venu, la nuit, faire un hourra sur les deux ponts et les couper, d'être bloqués dans notre presqu'île et, par conséquent, dans une position dont les résultats eussent pu devenir bien funestes à notre petite armée.

Le prince D. Sébastien était parti, dit-on, la veille pour Estella, avec le restant de son monde, pour faire passer une expédition en Castillo. Je ne crois pas à cette version, mais bien plutôt qu'il voulait attirer l'attention du. général Sarsfield de ce côté-là. Maintenant, il paraîtrait qu'il serait revenu sur ses pas, et qu'il se trouve de nouveau du côté d'Irurzun ; mais, comme œ village et Madoz ont été entièrement pillée, par l'absence totale d'habitaats, je pense qu'il se sera établi à Écharren, où noue n'avons même pas mis les pieds, malgré sa proximité de notre camp et une grand'garde de cavalerie ennemie qui y était établie.

Je ne sais quelles peuvent être aujourd'hui les intentions du général Sarsfield; mais il est de fait qu'il ne l'aura jamais plus aussi belle, et que je ne sais pas,, dans le cas où il voudrait de nouveau faire un mouvement en avant, comment il se procurerait de quoi remplacer les quatre jours de vivres et les d'eux joure de fourrage qui ont été consommés, et comment, le cas échéant, on passerait le défilé de Las Dos Hermanas qui, sans nul doute, sera bien gardé, à moins qu'on ne le tourne, ce qui serait fort de mon avis; car je prétends qu'une armée, qui n'a point de voitures ni d'artillerie roulante à la suite, doit passer partout, et que, d'ailleurs, rien ne déroute un ennemi confiant dans sa force par celle de ses positions comme de voir ses combinaisons déjouées.

Le temps conMnue à être épouvantable ; nous ne sommes qu'à une lieue et demie de Pampelune et il faut d'assez fortes escbries pour y conduire nos malades qui .pourraient augmenter dans une progression effrayante. Si je n'ai pas eu l'honneur de vous écrire plus tôt, mon Général, c'est que je n'en avais pas les moyens ; soyez bien persuadéi que je saisirai toutes 'les occasions qui se présenteront pour vous tenir au courant. *

La meilleure harmonie continue à régner entre le général Sarsfield et moi ; il m'accorde tout oe que je lui demande, et parait extrêmement sensible aux égards et à la grande déférence que je lui montre.

Signé : Le Brigadier,

J. CONBAD.

DOCUMENTS COXTEUPORAINS 509

A. H.. G., Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre de Harispe au Ministro, du 27 mars 1837).

Conrad à Irlbarren.

(Rapport sur raOalre de Larrainzar, le 21 mars 1837.)

Ce matin, de bopne heure, je vie que la position de ce villa^ exigeait de prendre d'avance les précautions convenables contre un ennemi en forces. J*'ordonnai donc la construction d'un petit ouvrage de fortification eur la crête de la montagne qui domine Larrainzar, ce qui fut exécuté par la compagnie die sapeurs du bataillon d'élite espagnol agrégé h cette division ; une compagnie du l'' bar taillon de la légion l'occupa, et je donnai l'ordre au commandant de ce bataillon de soutenir od point avec le reete de ses forces.

A midi, je m'étais rendu à votre quartier général pour prendre V06 ordres, et, au moment de remonter à cheval pour retourner à mon cantonnement, j'entendis les premiers coups de feu, préludes du combat. Je partis au galop, *et quelques minutes me suffirent pour arriver; mais ce ne fut cependant qu'au moment où le 1*' bataillon, serré par des forces très supérieures, était obligé de descendre. Prenant avec moi le 2* bataillon, et faisant suivre le mouveinent par le 3% j'ordonnai que le l*', au commandement du brave lieutenant-colonel Ferrary, reprît l'offensive sur la gauche, pendant que moi je guidais le 2^ sur la droite. Presque aussitôt s'engagea un combat très vif ; mais l'effort de nos soldats l'emporta sur la supériorité du nombre. Après avoir couronné les crêtes et dégagé la compagnie qui avait défendu son poste avec tant d'honneur, je poursuivis l'ennemi qui s'étendait de plus en plus sur notre droite, comme pour se lier avec une masse qui se dirigeait vers le bois, en arrière du village. J'ordonnai alors au lieutenant-colonel D. Juao de Lacarte de disposer de quelque force du bataillon provisé («tc> resté en réserve sous les ordres du lieutenant-colonel Cros d'Avenas, pour défendre le passage du ruisseau et déjouer tout projet de l'ennemi sur ce point, jusqu'à ce <]^'ayant connaissance de ce qui se passait vous voulussiez déterminer, mon Général, ce qui conviendrait.

Après avoir poursuivi l'ennemi pendant plus d'une demi-heure et lui avoir fait payer cher sa témérité, comme il le méritait, je reçus 1 "ordre que vous m'envoyâtes du champ de bataille même de réunir les troupes et de descendre dans la plaine afin d'y engager, s'il ëtait possible, un combat décisif pour lequel vous aviez déjà pri» les mesures convenables.

J'exécutai ma retraite en bon ordre, ainsi que vous l'avez vu, ce qui peut faire juger de la terreur qu'avait inspirée à l'ennemi la bravoure des soldats de la légion. Vous-même, mon Général, daignâtes m'en témoigner votre satisfaction.

Les forces ennemies que j'eus à combattre me parurent se compotser de 7 bataillons d'infanterie et de 1 escadron de cavalerie. Vcus,.

510 LA LÉQIOX ÉTRANGÈRE EX ESFAGXE

pluis que personne, saurez apprécier les difficultée que nous avons eues à surmonter dans un terrain si difficile, et contre un ennemi si eupérieusr en nombre.

Cependant, l'honneur de ce combat noue a coûté de braves officiers et soldats ; les uns ont terminé glorieusement leur carrière sur le champ de bataille, et les autres ont été blessés. Quand les circonstances me le permettront, j'aurai l'honneur de vous en adresser un état détaillé et de recommander en même temps à la bienveillance de Sa Majesté ceux qui se sont distinguée dans cette journée. Je dois cependant, dès Tinstant, vous faire une mention spéciale du capitaine de Hébich, qui défendit avec tant de courage et d© succès le poste confié à sa bravoure.

La perte des factieux a dû être considérable, car le champ de bataille et Jcs approches de l'ouvrage fortifié étaient couverts de cadavres.

Conrad.

A. H. G,, Aff. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Haxispe au Ministre, du 27 mars 1837).

Conrad à Harispe.

Egues en arrière de Villaba, près Pampelune, 23 mars 1837.

Le 20, à 8 heures et demie, nous primes le chemin de la vallée de Juslapena (1) et, arrivés à Muzquiz, la garde, le bataillon de tiradores et celui de Malaga eurent un engagement dans lequel la première perdit 2 officiers et une trentaine de prisonniers, 2 autres officiers et une quinzaine de blessés ; Malaga et les tiradores eurent aussi en tout de 5 à 6 blessée : marchant derrière l'énorme convoi de bagages et de vivres, je n'arrivai qu'après l'afEaire terminée, malgré le désir que j'avais d*accéléi>eir le pas pour prendre part à l'action; mais nous étions dans un étroit défilé et il m'a été impossible de passer ni à droite ni à gauche. Enfin arrivé près dui général Iribarren, il me donna l'ordre de continuer à marcher jusqu'à Larrainzar, où je m'établirais avec la division. Ce ne fut qu'à 11 heures du soir que passa le dernier bataillon de l'arrière-garde. Le général fut s'établir à Lizasso.

Larrainzar étant situé au pied d'une montagne boisée ; je reconnus la presque impossibilité d'y être en sûreté, si je ne restais maître de cette hauteur ; à cet effet, dès la pointe du jour, j'y fis monter mon chef d'état-major avec un bataillon, la compagnie de sapeurs de génie avec tous les sapeurs de la légion, pour y faire un petit

(1) Valle de Juslapenay portée sur la carte de Ooello, au nord-ouest de Pampelune. (Note ds P, A,)

ouvrage à l'abri d*uQ coup âe main, die manière à résister jusqu'à mon arrivée avec du renfort.

Bien m'en prit de cette disposition, ainsi que rous le verrez par le rapport ci joint dans lequel je n'ai pas cru devoir énumérer ma perte, attendu qu'elle a été considérable. Elle a été de 4 officiers tués, 5 blessés et 2 contusionnés, de 15 sous-ofûciers et soldats tués, 54 blessée et 6 contusionnés.

Le général Iribarren que j'avais envoyé prévenir se rendit sur le terrain et au bout de deux heures de combat dans un bois très fourré il m'envoya Tordre de me retirer. Je pris aussitôt mes dispositions et la retraite s'opéra avec un ordre et une précision si admirables que le général et tous ses officiers m'en firent compliment. Arrivé au village, je fis occuper toutes les maisons par un bataillon et j'emmenai les trois autres à portée de fusil dans la plaine de l'autre côté de l'Ulzama, où se trouvaient déjà ma cavalerie et mon artillerie qui s'y étaient placées par ordre du général, attendu qu'elles n'avaient pu me suivre, vu l'escarpement de la montagne et le fourré du bois. Les tirailleurs ennemis vinrent jusqu'à mi-côte ; mais ils furent si bien reçus par le bataillon embusqué dans les maisons et par quelques obus lancés avec une telle justesse de tir sur leur réserve, qu'ils se retirèrent presque immédiatement. Après en avoir causé avec le général, je rentrai avec toute la division dans le village ; au moment de le quitter, nous convînmes du départ pour le lendemain. Nous différions seulement sur l'heure ; son intention était de ne se mettre en mouvement qu'à 9 heures; mais il se rendit à mes raisons et il fut arrêté que je partirais à 7 heures moins un quart.

Toute la division se trouva formée de l'autre côté et aussitôt j'ébranlai mes colonnes vers Lizasso. Arrivé là, je trouvai le général et la queue du convoi ; quelques blessés encore n'étaient pas sortis de l'ambulance. Je hâtai leur mise en marche et voyant la lenteur avec laquelle on passait le village par une rue très étroite, je fis mettre tous mes sapeurs en tête, je tournai le village par sa gauche et, faisant ouvrir des passages de front d'une demi-section, j'arrivai au pont avec toute ma division formée en colonne serrée en même temps que la gauche du convoi. Je le fis traverser au pas de course par mon infanterie, tandis que les bagages ainsi que la cavalerie passaient au gué. J'avais envoyé une section de sapeurs à la tête dtL convoi pour faciliter tous les passages difficiles. De cette manière je crois pouvoir assurer que je fis encore gagner une heure à la colonne. L'arrière-garde, composée de deux bataillons de la garde, de celui de Malaga, d'un escadron de dragons et de mon peloton de tiradores, était conduite par .le brave général Iribarren lui-même. Les hauteurs de gauche étaient éclairées par 2 bataillons de Cordova et un d'Almanza, et celles de droite par celui de tiradores. L'arrière-garde n'eut pas plus tôt franchi le mauvais pas en avant de Lizasso que l'ennemi arriva sur elle au pas de course et l'accompagna avec une vive fusillade. Arrivé près de la Tasa (1), petit village sur la rive gauche de l'Ulzama, je me trouvai dans une grande anxiété, le feu

(1) Latasa, sur la carte de Coello, à quelque distance au sud-est de Lizasso. (Note de P. .4.)

étant très nourri, et ne recevant pas de nouvelles ni d'ordres du général. Je pris enûn but moi de faire suivre le convoi par le batail.on d'élite espagnol et j'allais prendre position en échelonnant mes bataillons lorsque j'en reçus Tordre du général.

A partir de ce moment, j'attendis l'arrière-gardo et à son passage je commençai à entrer à mon tour en combat. Nous continuâmes à nous retirer en échelons jusqu'à Cstiz où Je général voyant l'acharnement des ennemis se décida à faire rétrograder les autres troupes pour livrer bataille si T ennemi en avait envie. Il ne fut pas de cet avis, et, après lui avoir lancé avec une nouvelle justesse de tir un certain nombre d'obus, le général décida de continuer notre mouvement vers Pampelune. L'ennemi nous suivit toujours de près et arrivé à une demi-lieue de Sorauren, qui est placé dans un étroit passage contre la rive gauche de l'Ulzama et dominé des deux côtés par de hautes montagnes boisées, j'entendis sur ce point une vive canonnade et fusillade; aussitôt le général revint sur ses pas pour me dire : <c Vous entendez oe qui se passe, nous sommes entre deux feux, je vous laisse le soin de Tarrière-garde pour aller forcer le pa&sage que l'ennemi parait vouloir nous disputer. » Malheureusement dans ce moment la neige qui tombait à gros flocons vint nous ravir le peu d'instants de jour qui nous restaient; je suivis ma route toujours par échelons sur les hauteurs de gaïuche, ayant la rivière à droite ; j'arrivai à nuit close à Sorauren, après avoir monté à pic et descendu la dernière montagne qui domine ce village et qui est extrêmement boisée ; j'ai perdu là quelques hommes fatigués et blessés, qui furent aussitôt tués impitoyablement après avoir été déshabillés, d'après le dire d'un grenadier qui eet rentré tout nu et qui a eu le bonheur de s'échapper de leurs mains sous une grêle de balles.

Auseitôt que le général qui s'était rendu maître du pont apprit que j'arrivais, il me fit chercher, me prit la main, la serra dans son bras gauche et me dit : « Je suis bien aise et content de vous voir; continuez votre route avec votre division et allez aux cantonnements qui vous ;<ont assignés près de Huarte. Je fermerai la marche. »

Voici, mon Qénéral, tant bien que mal le récit des opérations dee 20, 21 et 22.

Je suis toujours un peu souffrant ; mais malgré cela tout irait bien si je ne me trouvais déjà sans argent, sans fourrages et avec ciuq mois de solde arriérée à mes officiers et à moi.

Agréez, etc.

Signé : Conbad.

La perte d'hier est, pour la légion, de :

2 officiers blessés grièvement ;

12 sous officiers et soldats tués ;

23 blessés ;

14 blessés pour le bataillon d'élite espagnol.

DOCUMENTS CONTEUPOBAIN8 513

A. H. G» y Aff. d'£sp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Horispe au Ministre, du 22 avril 1837).

Conrad à Harispe,

Puente la Reyna, 19 avril 1837.

Je suis arrivé ici ce soir avec la légion ; et, demain, à 9 heures et demie, je pars avec le général Iribarren pour Larraga où il doiA réunir 10 b&taillons, 10 pièces de montagne et 850 chevaux pour de là continuer sa route et aller coucher à Lodosa sur TEhre; c'est une journée bien forte pour mes pauvres marcheurs qui sont bien mécontents parce qu ils n'ont reçu les vivres de la journée que ce soir et que, malgré cinq jours de prêt que je viens de leur faire donner à la fois^ il leur en est dû encore quinze.

Don Carlos et don Sébastien sont à Eetella (1), k premier malade ; et le second, dit-on, à la veille de faire une expédition en Castille, à la tête de 15 bataillons, de 1.000 chevaux et avec quelques pièces de montagne. Tout est prêt à Estella, voire même le train du pont qu'ils doivent jeter sur TEbre; à savoir maintenant sur quel point ils chercheront à exécu/ter le passage.

Mendavia et au-dessus et au-dessous de Cenioero, sont les points les plus propices. Mais TEbre est tellement haut et rapide en ce moment que je ne crois pas qu'ils tentent la chose. D'un autre coté, ils (pourraient bien passer TArga à Echauri (2), et^ par une marche rapide, entrer dans le Haut-Aragon pao: Sangueosa; car ce ne sont oertes pas 5 faibles bataillons et 120 chevaux laissés à Pampelunc qui pourraient leur disputer le passage : je ne sais pas en vérité ce que fait le général en chef à Bilbao, dans une position aussi excentrique, laissant à découvert toute la ligne depuis Yitoria jusqu'à la Ribera : c'est donc le gpénéral Iribarren avec les foroes que j'ai indiquées au oommenoement de ma lettre qui devra s'opposer au passage ou poursuivre jusqu-'aux portes de Madrid, même dans le cas de réussite de l'ennemi. A Madrid, déjà on n'est pas sans inquiétudes, cette capitale ayant fort peu de troupes, le bas peuple étant carliste, et Cabrera, Serrador et autres, au nombre de 14.000 hommes, menaçant de s'y présenter d'un jour à l'autre. D'un autre côté, les Carlistes de Navarre sont aux expédients; ils ne savent plus comment faire vivre leurs troupes, et voudraient frapper un grand coup, avant que le ministère soit changé en France.

Je ne me permettrai pas de préjuger de Tavenir, car tout ici est

(1) L'infant n'était pas à Estella le 19, mais à Tolosa. {Note sur U manuscrit y d'une autre main.)

(2) Echaurif au sud-ouest de Pampelune, sur l'Arga, est porté sur la carte de Capitaine, arec l'orthographe Echnrri. Il ne faut pas confondre ce point avec Echarriy situé un peu plus à l'ouest. {Note de F. A,)

Légion étrtogère. 33

814 LA LÉGION ÉrHANGÈEE EN ESPAGNE

en quelque sorte miraculeux ; mais ce qui me paraît, prouvé, c'est qu'en ce moment nos ennemis ont plus de chan<îes que noue, car je crois que s'ils parvenaient à entrer une fois à Madrid, on les en ferait difficilement sortir.

Signé : Conrad.

A. H. G. y Aff. d'Esp., carton 44 (copie jointe à la lettr© du général Harispe au Ministre, du 3 mai 1837).

Conrad à Harispe.

Obanos, 29 avril 183?!

C'est le cœur navré et plein d' amertume, et non sans me faire violence que je vais avoir l'honneur de Voue écrire, tellement je suis malheureux et dégoûté ; et voue ne serez nullement étonné des sensations pénibles que j'éprouve lorsque vous saurez que plus de 300 des meilleurs et des plus beaux de mes soldats, presque tous Polonais ou Allemands, ae sont fait annoncer au rapport pour me demander leur congé, leur temps étant expiré et ne voulant pas rester plus longtemps au service d'Espagne. J'ai eu beau leur faire toutes les représentations possibles et les prendre par les sentiments de l'honneur, par leur propre intérêt et par l'attachement dont ils m'avaient si souvent et jusqu'à présent donné tant de preuves, rien n'a pu les déterminer à rester, quoique quelques-uns eussent les larmes aux yeux.

Voyant que toute tentative ultérieure serait infructueuse et ayant su d'avance par des hommes qui me sont dévoués, autant par l'estime qu'ils me portent que par la reconnaissance qu'ils me doivent, qu'ils seraient inébranlables dans leurs résolutions, et voulant éviter un refus de marcher'à l'ennemi, qu'ils étaient bien déterminés à me donner le cas échéant, et voulant éviter également le mauvais effet qu'un semblable refus aurait produit sur les 1.4C0 fantassins qui vont me rester, je me suis décidé à les licencier immédiatement et à les faire partir demain pour Pampelune, à l'effet de les congédier par 50 hommes à commenosr du 5 mai, afin que vous soyez prévenu huit jours à l'avance de leur arrivée, ainsi que vous me l'avez prescrit dans le temps. Le 1*' détachement arrivera dono le 7 mai à Saint- Jean-Piod-de-Port et les détachements se suivront de deux jours en deux jours. Mais cette opération qui a réduit beaucoup de compagnies à 20 et 25 hommes en nécessite une autre, qui est celle de la réduction à 2 bataillons, qui, au l*' juin, ee trouveront encore diminués de 350 hommes et ainsi de suite chaque mois. Vous devez bien penser d'après cela, mon Général, que, vu cette diminution et le dégoût qui existe, tant parmi les officiers que parmi les soldats, il me sera impossible de conserver ce commandement au delà du

1* juin prochain, attendu que c'est d-éjà avec grand'peine et à travers les tracas de toue les instants et l'inquiétude inoeesante d'aller à l'ennemi avec des hommes démoralisés par leur petit nombre, habitués qu'ils étaient naguère à manœuvrer avec six bataillons, que je suis obligé de songer à l'avenir. Car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, après les afTaires des 20, 21 et 22 mars, je ne suis parvenu à m'en tirer avec honneur qu'en m'exposant saufi cesse pour leur prêcher rexemple, car déjà alors officiers et soldate n'étaient plus les mêmes.

Hier, j*ai eu un déserteur qui a été repris par des flanqueadore6 espagQols, au moment où il cherchait à passer l'Arga. On vient de me l'amener et j*ai ordonné pour demain matin la convocation d'un conseil de guerre; si, comme je le pense, il est condamné à mort, il sera fusillé quatre heures après jugement, car plus les circonstances sont difficiles, plus je dois déployer de vigueur pour maintenir la discipline, jusqu'au moment de mon départ.

Les officiers depuis quelque temps me donnent beaucoup plus à faire que les sous-officiers et les soldats. Il y a parmi eux^ à quelques exceptions près, une mollesse et un laisser-aller dans le service que je n'aurais jamais cru pouvoir exister parmi des hommes qui avaient jusqu'alors montré tant de vigueur sur les champs de bataille. Mais le dégoût est à eon comble. Je suis forcé de déployer avec eux une grande sévérité, parce qu'ils mettent la négligence la plus coupable dans l'exécution des ordres. Ainsi par suite de la pénurie d'argent où je me trouve je suis souvent obligé de laisser plusieurs jours d'intervalle dans le paiement du prêt; il est arrivé souvent que des commandants de compagnie ont contrevenu à mes ordres afin de no paa mécontenter leurs compagnies. Cette indiscipline des officiers me force continuellement à entrer dans les moindres détails et contribue à me rendre, la vie plus désagréable.

Dans la fusion des trois bataillons en deux je mettrai à la suite tous les officiers qui seront en plus ; ils reeteront à Pampelune et au fur et à mesure qu'il en manquera dans les bataillons de guerre, soit par maladies^ congés ou démissions, je les remplacerai par ceux de la suite.

Le général Iribarren ne peut disposer en ce moment, y compris la division de la Ribera, que de VOO chevaux et de 8 bataillons, attendu qu'il est obligé d'en laisser 6 pour garder Pampelune et la ligne jusqu'à Val Carlos, 3 pour garnir les points de Puente-la- Heyna, Mendi'gorria qui forment la ligne de l'Arga et de TEga et que 3 autres qui composaient la brigade d'avant-garde viennent de lui être retirés par le général en chef, et envoyés à 9 autres qui se trouvent depuis Logrofio jusqu'à Haro, point très vulnérable pour le passage d'une expédition en Castille.

Signé : Conrad.

Ci-joint la copie de la traduction d'une lettre de M. Mendizabal, à M. Antonio del Valle, commissaire du gouvernement espagnol à l'armée de Navarre.

A, H. G., Aff. *Esp., carton 19.

Rapport par le capitaine Bazaine, chef d'état-xnijor de Conrad.

RAPPORT SUR l'affaire DE HUESCA.

(24 mai 1837.)

Dans la nuit du 22 au 23 mai, vere une heuire, l'armée de Navarre, composée et répartie ainsi qu'il suit :

Dnnsion du brigadier Vanhalen,

2 bataillons du T régiment d'infanterie de la garde; 2 ba;tailloii6 du régiment de Cordova i 1 bataillon du régiment d'Almanza ; 1 bataillon du régiment d'Afrique;

1 bataillon du régiment provincial d'Avila ; 4 pièces de montagne de la garde.

Brigade du brigadder Conrad,

2 bataillons de la légion française ;

1 bataillon du 6" léger ;

6 pièces de montagne de la légion ;

2 o&cadrons de lanciers de la légion.

Brigade de cavalerie formant tin effectif de 600 chevaux commandée par le brigadier don Léon,

Lee chasseurs de la garde ;

Les lanciers de la garde ;

Les cuirassiers de la garde ;

Les grenadiers de la garde;

Les dragons de Bourbon ;

4 pièces d'artillerie de campagne,

se trouva réunie à Zuera. D'après les derniers renseignements, l'ennemi était fort de 22 bataillons formant un efiEectif d'environ 12.000 hommes, de quatorze escadrons forts de 1.100 à 1.200 chevaux, sans artillerie ; il avait seulement des attelages de mules ; on disait^ aussi qu'il traînait à sa suite un équipage de pont; mais ceci fut démenti plus tard. Il occupait Luna, Puente de Luna et les villages qui environnent ces deux points : il avait une avancée de cavalerie à Gurrea et, d'après lee rapporte des paysans, il se préparait à passer le Gallego.

Le 23, à 11 heures du matin, le général Iribarren partit avec toute la cavalerie et le bataillon provincial d'Avila, dans la direction de Gurrea, afin de tomber à l' improviste sur l'ennemi qui, d'ajprès les espions, commençait à passer la rivière ; il laissa l'ordre au brigadier Conrad de faire passer le Gallego à toute l'armée

DOCITMENTS CONTEMPOBAINS 517

de Navarre et de venir le rejoindre le plus vite possible, à Gurrea. Le passage du Gallego coûta près do quatre heures, à cause des mauh vaises dispositions qui furent prises par M. le chef d' état-major général le colonel Mendivil. Une seule barque existe à Zuera; elle peut à peine passer 50 hommes par voyage ; plus haut, sur la gauche, il existe un gué où peut seulement passer la cavalerie. Yoici les moyens qu'on employa pour le faire passer à l'infanterie : on réu* nit toutes les voitures du village, et, au lieu d'en former un pont, on y fit mkxnter les hommes par dix, on les transporta sur l'autre rive, et, après un grand nombre de voyages, on réussit ainsi à faire passer l'armée qui, une fois réunie, se dirigea immédiatement sur Qurrea, où elle arriva à 7 heures du soir. Là, on apprit que l'enxkemi avait passé le Gallego à Marracos, qu'il bivouaquait sur les hauteurs de Tormos et que le général Iribarren, ne se trouvant pas assez en force lors de son arrivée à Gurrea, s'étaib contenté de pousser une reconnaissance jusqu'auprès de Marracos^ d'autant plus que de ce côté le terrain est très montagneux, accidenté et peu propre à la cavalerie.

Le général Iribarren rentra à Gurrea à 9 heures du soir, et donna ordre que l'armée y passerait la nuit.

Le 24, à 3 heures du matin, l'armée quitta ce village, et prit la direction d'Almudevar; elle y arriva vers 10 heures. L'ennemi avait commandé, dans ce village, quelques milliers de rations en pain, vin et viande, qui, bien entendu, n'arrivèrent pas à leur destination.

Le général Iribarren qui, probablement, n'avait pas des renseignements bien sûrs sur la direction de Tennemi, voulut se procurer des nouvelles. Il laissa, en conséquence, le commandemânt au brigadier Conrad, et partit avec toute la cavalerie et le bataillon du 6* léger dans la direction de Huesca. Il eut la malheureuse idée, ayant l'ennemi si près, de dk>nner ordre qu'on distribuât à toute la troupe une ration de vin. Cette opération dura jusqu'à 1 heure; l'armée reprit alors sa marche sur Huesca; à moitié chemin, un officier d'ordonnance du général Iribarren vint dire au brigadier Conrad de faire presser le pas, parce que Tennomi occupait Huesoa, et à mie demi-heure de cette ville l'infanterie rejoignit la cavalerie, qui était massée derrière les petits mamelons qui couvrent Huesca de ce côté.

Le général en chef partit seul, avec son chef d'état-major, pour reconnaître l'ennemi qui, d'après le dire des paysans qui venaient de la ville, ne faisait que d'entrer à Huesca, était très fatigué, et ne se doutait nullement que nous fussions si près, car il n'avait placé aucun avant-poste ; qu'une partie des bataillons était en train de se loger, et que T autre bivouaquait autour de la ville, les faisceaux formés, mais sans aucune précaution. Tous ces rapports engagèrent le général Iribarren, quoiqu'il fût près de 6 heures, à tenter une attaque sur la ville ; mais il n'en parla pas, ne donna aucune instruction à ses chefs de division, MM. Conrad et Van Halen et los troupes, malgré l'inégalité du commandement, restèrent réparties comme elles l'étaient depuis notre départ de Navarre.

L'armée s'avança sur deux colonnes : le brigadier Conrad avec ses trois bataillons prit la droite de la route ; la division Van Halen, la gauche et la cavalerie la suivit, un peu en arrière de l'infanterie.

Arrivé sur une ligne de mamelons situés à trois portées de canon de la ville, mais qui dominent tous les jardins qui l'entourent et qui sont très favorables pour se défendre, à cause des fossés assez lajrges qui les séparent dans tous les s&ns, et qui peuvent être remplis d'eau, le général Iribarren la fit arrêter sur le versant opposé de ces mamelons ; quelques tirailleurs seulement se montrèrent pour reconnaître Tennemi qui n'était pas tout à fait préparé à nous recevoir, mais qui était loin d'être surpris, malgré toutes les précautions qui furent prises pour ne pas lui donner l'éveil, car les troupes marchèrent la baïonnette dans les fourreaux et l'arme sous le bras gauche. Cependant, si de la position que l'armée occupait on avait agi avec plus de décision, et si la cavalerie surtout, par un coup hardi, s'était portée au galop sur les bataillons qui sortaient de la ville et y avait mis le désordre, l'infanterie alors aurait profité de cet avantages et il est probable que toutes les chances de victoire eussent été po<ur l'armée de la Reine. Mais, loin de là, le général Iribarren montra une indécision sans exemple, ne donna aucun ordre. L'ennemi eut ainsi le temps de prendre ses dispositions de défense : il fit d'abo-rd occuper par trois bataillons un ermitage situé un peu en avant et sur la droite de Huesca, qui domine cette ville et couvre une partie de son front par la direction de ses feux. Il lança dans les jardins, qui sont un peu boisés, un grand nombre de tirailleurs, et fit cacher à la gauche de la ville, derrière les murs des jardins, plusieurs bataillons. Il répartit sa cavalerie à la droite, au centre et à la gaujche. Toutes ces mesures prises, sa pSosition était formidable, et, puisque le général Iribarren lui avait donné le temps do s'établir ainsi, il n'aurait pas dû l'attaquer, d'autant plus qu'il avait une infanterie presque double de la sienne.

Malgré tout cela, le général en chef donna ordre de se montrer et de prendre position sur la crête des mamelons; les soldats de tous les corps étaient pleins d'enthousiasme, et au moment où les bataillons aperçurent l'ennemi, un hourra général fut poussé ; les hommes ne demandaient qu'à fondre sur la ville, mais pas d'ordres...

Le général Iribarren était près de la colonne de gauche, faisant tirer par les pièces de campagne sur les masses qui se trouvaient devant lui quelques obus qui ne portèrent pas. Dans ce moment, plusieurs officiers d'ordonnance du général Iribarren vinrent auprès de la légion, en criant : « La légion en avant! La légion en avant 1 » Le brigadier Conrad fit alors déployer tout le bataillon du 6* léger en tirailleurs, le fit appuyer par le l*' bataillon de la légion, ordionna au second «de rester à 400 pas derrière, afin d'appuyer ce mouvement, se mit à la tête du V bataillon qui, électrisé par son exemple, chargea avec une impétuosité remarquable les bataillons ennemis qui se trouvaient devant lui et qui se sauvèrent dans les jardins. I« bataillon les y poursuivit ; mais les masses ennemies, qui étaient masquées à gauche derrière les murs, se montrèrent et firent mine de vouloir le couper. Le 2® bataillon fut alors obligé de tourner à droite et de faire face à des forces bien supérieures.

L'ardeux du 1^' bataillon était telle que la compagnie de grenadiers, à la tête cle laquelle se trouvait le brigadier Conrad, qui reçut trois contusions, arriva presque aux portes de Huesca; mais plusieurs escadrons sortant de cette ville l'obligèrent à se replier

sur le bataillon qui^ n*étaxit pas soutenu, fut obligé de battre en retraite jusqu'à la position d'où il avait commencé la charge.

Une choee incorapréheneible, c'est que, pendant que tout ceci se passait à droite, la division de gauche ne fit pafi un pas en avant ; seulement, toute la cavalerie sous les ordres du brave D. Léon, à la vue des escadrons factieux qui sortaient de la ville pour charger la légion, s'élança avec beaucoup d'intrépidité sur l'ennemi; mais, malheuveusoment, son ooura^ T entraîna sur un terrain qui ne lui était pas propice, et où le brigadier D. Léon trouva une mort glorieuse. Dans oette charge, le régiment de Bourbon se distingua partiouJièrement, et fit éprouver de grandes pertes à l'ennemi; l'escadron de cuirassiers de la garde, qui, pour la première fois se battait contre les factieux de Navarre, se conduisit également très bien et laissa 22 hommes sur le champ de bataille.

Après cette espèce d'échauffourée, l'ennemi commença à prendre de Taplomb, et vint à son tour pour nous déloger de nos positions. Ije général Iribarren envoya alors un bataillon au brigadier Conrad, et donna ordre de tenter une seconde attaque sur la ville; ce qui fut exécuté uuo deuxième fois par les bataillons de la légion, avec autant d'impétuosité que la première, mais sans résultats, la division de gauche n'ayant pas agi simultanément.

Dans cette seconde attaque, la cavalerie ennemie chercha à entamer les bataillons de la légion ; mais elle fut repoussée par la cavalerie de ce corps qui, constamment exposée au feu des tirailleurs ennemis, perdit beaucoup de monde et eut à sa tête le lieutenantcolonel qui la commandait, blessn.

La nuit arrivait. Le brigadier Conrad, ne recevant aucun ordre, et ayant à lutter contre des forces bien supérieures, envoya le capitaine Bazaine, son chef d'étatrmajor, pour demander au général en chef quelles étaient ses intentions ; cet officier le rencontra, soutenu par un chasseur, se retirant du champ de bataille. Il venait d'être blessé d'un coup de lance dans les reins, au moment où il chargeait à la tête de sa cavalerie, afin de repousser celle de l'ennemi qui s'était toute réunie vis-à-vis de la division de gauche; il cherchait, le terrain lui étant favorable, à profiter de l'obscurité naissante et d'une poussière épaisse qui, depuis une heure, couvrait le champ de bataille, pour mettre le désordre dans cette division qui, malgré la non-réussite de la charge du général Iribarren, fit bonne contenance. Malgré ses souffrances, ce général donna ordre au capitaine Bazaine de r^^ndre compte au brigadier Conrad de l'événement qui venait de lui arriver, qu'il lui remettait le* commandement de l'armée, et qu'il fallait battre en retraite sur Almudeivar.

Cet ordre transmis au brigadier Conrad', il s'empressa de le faire exécuter avant que la nuit fût tout à fait venue, et envoya immédiatement deux bataillons s'emparer du défilé de Quarte, seul point où l'ennemi aurait pu chercher à couper la retraite de l'armée. Les autres bataillons se retirèrent par échelons sur ce défilé, et furent peu haroeléfi par l'ennemi, qui paraissait lui-même très fatigué. L'armée arriva à une heure à Almudevar.

Signé : le capitaine Bazaine, Chef (^état-major du brigadier Conrad,

A. H. Gr., Aff. d'£^p., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Harispe au Ministre, du 11 juin 1837).

De Senilhes à Harispe.

Tafalla, le 6 juin 1837.

J'avaif commencé une lettre au Ministre, pour lui faire connaître Tenfiemble de la situation et des événements, lorsque le général en chef m'a fait prier de passer chez lui. J'ai cru que c'était pour continuer une conversation intéressante que j'avais eue hier avec lui pendant que nous étions en route, et à laquelle il pouvait avoir été empêché de donner suite ce matin, un tiers ayant été présent à la visite quotidienne que je lui fais.

C'était, hélas ! pour me donner une nouvelle qu'il venait de recevoir, et qui devait me causer une poignante douleur : cette douleur, mon Général, vous la partagerez, j'en suis bien sûr, car j'ai appris à connaître votre cœur... Conrad est mort I II a été tué, le 3, dans une reconnaissance dirigée par le général Oraa sur les positions occupées par l'ennemi, aux environs de Barbastro ; il est mort en combattant bravement, suivant sa coutume, en donnant l'exemple du dévouement aux restes mutilés de sa vaillante troupe, en s'exposant, trop peut-êre, soujs l'impulsion du sentiment national dont il était plein, et pour montrer à l'étranger quel était le soldat formé à l'école du drapeau français.

Ah ! il était un type brillant de ce soldat à qui les seules inspirations de l'honneur font enfanter des miracles ; lui, si généreux, si noble, si désintéressé ; lui, à la fois si bouillant pour entreprendre, si calme pour commander ; lui, qui n'avait qu'une faiblesse de cœur, cette faiblesse des bonnes natures qui consiste à rechercher l'attachement des subordonnés, et à beaucoup sacrifier pour l'obtenir...

Il est mort ! il a arrosé de son sang cette terre où le devoir le retenait depuis longtemps malgré lui, et qu'il devait quitter incessamment ; il est mort, après avoir vu se fondre dans sa main cette légion dont il avait été l'idole, après avoir épuisé avec elle la coupe des misères et des privations, après avoir subi toutes les tortures morales que son caractère devait lui rendre plus déchirantes, et avoir vu périr dans les épreuves de l'adversité cette popularité militaire dont il était si digne, et qui lui avait été si chère.

Mon cœur se serre, et mes yeux se remplissent de larmes, mon Général, en écrivant ces lignes qui s'échappent de ma plume, sans que je songe à les diriger. J'avais connu Conrad ici ; je l'avais apprécié, vous le savez; il était devenu mon ami, je l'aimais autant que je l'estimais...

Quelle fatalité I en huit jours, voilà 4 officiers généraux que perd l'armée de la Reine, dont 3 étaient T illustration de l'armée et l'espoir du pays... et celui-ci, Conrad, c'était un dernier iribut qu'il voulait payer à la position temporaire qu'on lui avait faite, aux

OOCUHBNTS CONTEMPOKAINS 521

convenances françaisee dont il était T instrument, à la cause espa- Crnoie dont ces mêmes convenances l'avaient ini^titué le défenseur.

Je ne pense' pas sans une vive émotion que sa veuve peut apprendre cette funeste nouvelle par la voie publique : soyez assez bon, mon Général, pour envoyer extrait de ma lettre au colonel Aupi(^ qui était, m'a-t-il dit souvent, son plus ancien et son meilleur ami (1), en le priant de préparer M™* Conrad au malheur dont elle est frappée : cette pauvre femme habite maintenant Paris avec ses trois enfantSy et Aupick la voit habituellement; sa position de fortune va devenir critique : vous savez quelle avait été la conduite de Conrad, depuis qu'il avait le pied en Espagne; le désir de soulager la misère de ses soldats l'avait entraîné à des dépenses pour lesquelles il avait contracté des dettes et compromis les restes d'un patrimoine dont il avait déjà employé la meilleure partie au service de son pays. J'espère que notre gouvernement ne se montrera pas ingrat, et qu'il offrira à ses malheureux orphelins tous les dédommagements que ne défendront pas les restrictions absolues de la loi ; je sais d'ailleurs que de tels intérêts trouveront en vous un chaleureux interprète.

Yoois voyez, d'après cela, qu'il n'y avait rien de vrai dans la nouvelle qu'on nous avait donnée à Bayonne de la blessure de Conrad dans l'affaire de Huesca; celui-ci, au contraire, avait pris, à la suite de cette affaire, le commandement de l'armée qu'il remit plus tard à Buerens. Ce qu'il y a de fort étonnant, c'est que nous n'ayons eu sur tout cela aucune espèce de détails : le général en chef m'a encore assuré, ce matin, qu'il n'avait reçu aucun rapport circonstancié, depuis celui fort sommaire qu'avait dicté Iribarren mourant. Oraa écrivait, le 3 au matin, qu'il tenait le prétendant bloqué dans Barbastro, et qu'il était impossible qu'il s'échappât : la veille, l'ennemi avait échoué dans une tentative pour évacuer ses blessés de l'autre c6t6 de la Cinca ; il y avait eu, à cette occasion, une vive escarmouche dans laquelle on n'avait fait, cependant, de part et d'autre, que des pertes insignifiantes. Dans la prétendue reconnaissance du 3, où a succombé Conrad, Oraa avoue 200 hommes hors de combat : je dis la prétendue, reconnaissance, car il m'est évident que c'est une attaque de vive force qu'il a voulu entreprendre et qu'il a été repoussé; mais, ici, vous le savez, tous les combats sans issue sont transformés en reconnaissances.

Oraa a nmintênant 18 bataillons, 1.500 chevaux et 3 batteries d'artillerie de campagne : cependant, d'après sa demande, le général en chef lui a envoyé, ce matin, la division Iriarte forte de 8 bataillons, et une batterie d'artillerie, il aura ainsi plus de 20.000 hommes sous ses ordres, c'est-à-dire moitié plus qu'il ne faut pour battre l'ennemi. Voici, au surplus, la teneur de sa dernière dépêche, en date du 5, que le général en chef a bien voulu me mettre sôus les yeux :

(1) Au verso du portrait en noir qui a été communiqué à l'auteur par le petit-ûls du général Conrad, on lit en effet l'inscription suivante : « Ce portrait a été pendant vingt ans sur le bureau du général Aupick, notre tuteur, de 1837 à 1857. Je te le donne pour ta fête, mon cher Séverin. 27 novembre 1877. » Puis, au-dessous : (( Mon cher Albert, puisque tu suis la carrière de ton grand-père, je te prie de conserver ce portrait sans y rien changer. Ta tante qui te souhaite mille biens. » {Note de F. A,)

(f Cette nuit, à la faveur des ténèbres, l'ennemi a fait passer la Ginca à ses blessés, par le bac d'EstadiUa : il est 4 heures du matin, et je me mets en mouvement de Berbegal sur Barbastro qui est probablement déjà évacué, les colonnes ennemies étant, elles-mêmes, en pleine opération pour le passage de la rivière. Le baron de Meer se porte, en même temps, de Monzon sur Fons. Veuillez donner connaissance de ces faits au gouvernement, par courrier extraordinaire, ne pouvant moi-même m' occuper de ce soin. »

Ainsi, les Carliâtes si étroitement bloqués, à la date du 3, sortent de Barbastro dans la nuit du 4 au ô, et Ton n'est instruit de ce mouvement que lorsque leurs blessés et une partie de leurs forces ont déjà passé la Ginca : bien mieux, ils exécutent ce paasage, à la faveur d'un bac exist£B|it notoirement à 3 lieues de Barbaetro, et l'on n'avait pas songé à couler ou à retirer cette embarcation ; enfin, pour resserrer le prétendu blocus dans lequel on les tenait renfermés, et surveiller de très près leurs mouvements, l'un des généraux établit son. quartier général à Berbegal (4 lieues 1/2 de Barbastro) et l'autre à Monzon, qui est encore plus éloigné de cette ville. Cela sert à confirmer encore l'opinion que la reconnaissance du 3 a été une véritable attaque, dans laquelle on a éprouvé un véritable échec.

Il me œmble, d'après ces données, qu'on peut aujourd'hui considérer Texpédition carliste comme hors de toute atteinte immédiate, car elle n'aura pas manqué de couper le pont de Barbastro et de détruire le bac qui aura servi à son passage ; l'armée de la Reine arrivera juste à temps pour la voir défiler en toute sûreté sur la rive gauche, et lui voir prendre la route de Benavarre pour se porter où elle jugera convenable, sans doute vers la conque de Tremp.

Quant à nous, nous resterons en observation à Tafalla, avec les deux divisions qui nous restent, pour agir suivant les circonstances. On nous avait annoncé ce matin que les Garlistes réunissaient à Estella la majeure partie des forces qu'ils ont dans lee Provinces Basques; et il y eut effective ujent un mouvement de concentration sur ce point, destiné sans doute à faire une diversion en faveur du corps expéditionnaire ; mais, suivant le rapport d'un de nos espions arrivé d' Estella ce soir, les troupes qui s'y étaient rassemblées, au nombre de 15 ou 16 bataillons, avec 3 ou 4 escadrons, sont retournées dans leurs districts respectifs ; la plupart ont pris la direction d'Andoain; il est à croire que ces dernières dispositions ont été prises par les Garlistes en conséquence de la nouvelle qu'ils ont reçue du ptussago de l'expédition en Catalogne.

J'attendrai, pour continuer le rapport que je veux adresser au Ministre, que les événements se soient un peu mieux dessinés; nous sommes dans un moment de transition curieux et intéressant à observer : je met^ tous mes soins à bien voir, et j'espère pouvoir parler, avec connaissance de cause, de la situation, lorsque le moment sera venu de la faire connaître.

Signé : DR Senilhes.

DOCVICENTS OOmXMFORAINS 523

A. H, G,, A£P. d'Esp., carton 19 (copie jointe à la lettre du général Harispe au Ministre, du 19 juin 1837).

Le capitaine Bacaine, chef d'état-migor du brigadier Ck>nrad) au lieutenant-général comte Harispe.

Pampelune, le 15 juin 1837.

Dès mon arrivée à Pampelune, le conseil d'administration m'a remis votre lettre du 12 dourant, pour me donner connaissance des intentions de la famille de mon ancien général, qui coïncident entièiement avec les instructions que j'ai reçûtes du brigadier Conrad.

Je profite de cette occasion pour vous donner quelques détails sur la légion et sur la mort de son digne chef, dont j'étais le fils d adoption : depuis quatre ans je servais fious ses ordrefi ; en Afrique, en Eepagne, j'étais toujours près de lui, j'avais toute sa confiance, achetée au prix d'un dévouement sans bornes. D'après cette courte explication vous devez peneer, mon Général, que j'ai fait mon devoir ; j'étais à côté de lui lorsque la balle qui le tua l'atteignit au front; nos trouipes pliaient, le désordre commençait à se mettre dans nos rangs ; il pensa qu'en donnant l'exemple, et en se dévouant, il pourrait ramener les soldats ; il se porta bien en avant des tirailleurs, mit sa casquette a*u bout de sa canne, et cria : En avant ! Mais les hommes, saisis d'une terreur panique, n'entendirent pas sa voix; ils continuèrent à fuir... Son corps manqua un instant de tomber entre les mains des ennemis ; mais, grâce au secours d'un officier et de quatre braves sous-officiers et soldats de la légion, je parvins à le mettre sur mon cheval, et à lui faire traverser le champ de bataille ; cependant, comme nous étions tournés par notre gauche, il me fallut une demi-heure pour mettre le corps de mon général hors de danger. Enfin, arrivé sur la route de Berbegal, je le fis mettre dans -une voiture, je lui donnai une escorte, et son officier d'ordonnance, M. Guyon, qui, dans cette affaire, avait reçu une contusion, l'accompagna dans ce village.

Quant à moi, mes fonctions de chef d'état-major m'obligèrent de retourner immédiatement sur le champ de bataille afin de rallier la légion qui se trouvait sans chef, le seul officier supérieur qui restât encore sous les armes ayant été également blessé à mort. Je parvins à en rallier une partie, et je recommandai aux officiers de démentir la mort du général, et de dire à leurs hommes qu'il était «euJement blessé légèrement, et qu'il allait revenir, après avoir été pansé, se remettre à leur tête ; qu'il serait désespéré s'il voyait que la légion ne se oondiuisît pas bien jusqu'à la fin de la journée : ces paroles suffirent pour rappeler à diacun ses devoirs, et la légion suivit en ordre le mouvement rétrograde de l'armée qui rentra, à 7 heures du soir, à Berbegal.

Cette mort ne put bien longtemps être cachée aux hommes, et, le ^ir mâme de leur arrivée au cantonnement, ils vinrent assiéger

^2^* l'A LÉGION ÉÏEANGÈEB EN ESPAGNE

la maison diii général, et demandèrent à grands cris à le voir : il fallut bien leur avouer la triste vérité ; leur douleur se tourna alors contre les Espagnols ; ils proféraient des injures, des menaces, et il était à craindre que des scènes de désordre ne s'en suivissent. Heureusement, la fatigue et la nuit vinrent à notre aide, et tout rentra dans Tordre ; mais, d'après les événements qui venaient do se passer et les aveux d'un grand nombre d'officiers sur l'état de démoralisation et de découragement dans lequel se trouvaient les sous-officiers ©t les soldats, je crus de mon devoir, afin de mettre 1 honneur du corps à couvert, d'écrire la lettre dont j'ai l'honneur de vous adresser ci-joint copie à M. le général en chef Oraa (1) : également ci-joint sa réponse.

En conséquence, je donnai l'ordre à la légion de partir, le lendemain 3, à 7 heures du matin : je lui traçai son itinéraire jusqu'à Saragosse. J'assurai ses rations jusqu'à cette ville, et je remis le commandement au plus ancien capitaine; puis, je m'occupai du corps de mon brave général; je ne voulais pas le laisser enterrer à Berbegal, afin qu'il ne fût pas à la merci du premier venu ; et, après lui avoir fait rendre les honneurs dus à son grade par toutes les troupes espagnoles, je le fis mettre dans une voiture, et, escorté par un détachement de cavalerie, je l'emmenai avec moi à Saragosse ; j'y arrivai le 4, à 6 heures diu soir : la nouvelle de sa mort était connue ; elJe fit grande sensation, et il fut regretté très vivement. Je voulais conserver son corps, afin de lui faire rendre les honneurs à l'église; mais la grande chaleur et la distance qu'il venait de parcourir furent un obstacle insurmontable, et je fus obligé de le faire conduire, de suite, au cimetière. Je le fis mettre, selon l'habitude, dans une niche réservée; mais, comme elles sont trop petites pour pouvoir y placer un monument passable, j'en ai pris deux, et j'ai arrêté, avec le capitaine du gpénie attaché à la légion, qui a été blessé à Huesca et qui reste à Baragosse, le plan du monument qui sera une simple plaque de marbre noir ornée de trophées militaires dans lesquelles figurera la casquette d'Afrique ; le tout sera surmonté d'une couronne de lauriers qui dépassera un peu le tombeau, et, sur les deux coins de devant, il y aura deux obus la mèche en feu; l'inscription sera : « Les officiers de la légion auxiliaire française à leur brave général... (titres... grades... lieu de naissance...) mort glorieusement à la tête de la légion, le 2 juin, à 3 heures de l'après-midi, à l'affaire de Barbastro. »

Je fus ensuite chez le gouverneur pour le prévenir que, la légion arrivant le 5 au soir, mon intention était de faire faire le 6, à 8 heures du matin, un service au brigadier Conrad ; je l'invitai, ainsi que tous les corps de la garnison ; j'invitai également la garde nationale et tout le chapitre de la cathédrale : personne ne manqua à cette invitation, et le service fut célébré, avec toute la pompe possible, à l'égli&e Saint-Gilles ; les honneurs furent rendus par la légion, les troupes de la garnison et la garde nationale ; les sentinelles près

(1) La copie de cette lettre est jointe, datée de Berbegal, 3 juin 1837. Bazaine demande à Oraa que la légion, en raison des pertes énormes qu'elle a subies et de l'état de démoralisation dans lequel elle se trouve, retourne à Pampelune. (Noie de P. A,)

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du oorps furent fourniee par les cadets de la garde nationale et des sous-offîciers d'élite de la légion. M. le lieutenant-général de Fornaft présidait le deuil.

Immédiatement après la cérémonie, Tinfanterie de la légion continua sa marche et alla coucher à Alagon : quant à la cavalerie, elle refusa de suivre ce mouvement; ce refus ne vint pas des soldats» mais des officiers ; et j'ai l'honneur de vous adresser également cijoint le rapport que je me suis cru obligé d'en faire à S. E. le Ministre de la guerre (I).

Le grand nombre de blessés et de malades qui restèrent à Saragosse m'obligea d'organiser dans cette ville un petit dépôt : j'y laissai, à cet effet, un capitaine et un officier (sic).

Quelques actes d'indiscipline furent commis pendant la route de Saragoase à Pampelune; ils furent promptement réprimés : un soldat fut fusillé à Malien, et un sous-officier à Tudela. Ces actes de sévérité prouvèrent aux hommee l'union des officiers ainsi que leur feime volonté de faire respecter leur autorité, et coupèrent à la racine les germes d'insubordination qui commençaient à se glisser dans les rangs du bataillon, depuis la mort du général.

Les restes de la légion, qui forment l'effectif d'un bataillon de 300 h<Hnmef, sont arrivés à Pampelune le 12 : les cantonnements sont Villaba et Burlada. Le lieutenant-colonel Gros d'Avenas qui, après l'affaire de Huesca, était rentré au dépôt, a pris le commandement de la légion.

Quant à moi, croyant ma mission remplie, j'ai adressé ma démission à S. E. le Ministre de la guerre (2), et je demande, pour toute récompense des fatigues que j'ai éprouvées, des dangers auxquels j'ai été exposé et des longues nuits passées dans le travail, de pouvoir rentrer en France, ma chère patrie, et d'employer à son service le peu d'expérience que j'ai acqaiise pendant les deux années que je viens de passer en Espagne.

Signé : Le Capitaine aide de camp du brigadier Conrad,

A. Bazaine.

p. S, — Le 16, on doit également faire un service funèbre, à la cathédrale de Pampelune, en l'honneur du brigadier Conrad.

(1) La copie de cette lettre est jointe, datée de SaragosRe, 6 juin 1^7. BÙaine explique que les lanciers, qui, sous lo commandement de lïernelle, avaient pris le nom de « lanciers polonais », tandis qu ils portaient sous le nom de Conrad le nom de « lanciers de la légion », tendent a re^ prendre leurs tendances particularistes et à former c( un corp» national polonais, en dehors de la légion ». {Noie de P. A.) ^ ^

(2) La copie de oette démission est jointe, datée de Saragosse, 6 juin 1837. (Note de P. A.)

A. A, G., AS, d'Esp., carton 19 (original).

Harispa au Ministre de la guerre.

Quartier général de St-Jean-Pied-de-Port, 22 juin 1837.

Monsieur le Ministre,

Un adj*udant de la légion, qui vient de prendre son congé et qui a passé par ici, m'a donné des détails curieux sur les deux dernières affaires où a assisté la légion, et sur la mort du malheureux colonel Conrad. Voici le résumé de son récit :

Le 24 mai, devant Huesca, Iribarren fit une reconnaissance avec peu de précaution, et se trouva tout à coup en présence de foflsés pleins d'eau qui empêchèrent ses troupes d'avancer, et donnèrent Un grand avantage aux Carlistes qui se trouvaient derrière. La cavalerie essaya de charger, mais le terrain l'en empêchant, elle fut fusillée à droite et à gauche, sur des chaussées étroites et obligée de rétrograder. C'est là que lo brigadier Léon fut tué. Cette mort fit perdre la tête à Iribarren qui voulut la venger, en chargeant sans aucune précaution à la tête de la cavalerie, et il fut tué d'un coup de lance. A la suite de ce desastre, la légion étrangère, qui était au centre de la ligne s'avança pour rétablir le combat ; elle avait alors deux bataillons de 1.200 à 1.300 hommes et deux escadrons et une batterie ; elle s'avança ayan4^ ses deux bataillons en colonne sur une même ligne, l'artillerie en avant de l'intervalle des deux bataillons et la cavalerie en seconde ligne; mais, lorsque les Carlistes virent s'avancer la légion, ils pensaient qu'elle allait entrer à Huesca, et réunirent toutes leurs forces devant son front. Huit bataillons y fuirent massés, et lorsque la légion s'avança pour les charger à la baïonnette; les bataillons espagnols qui flanquaient sa droite et sa gauche lâchèrent pied subitement et se- mirent en retraite, ce qui permit aux Carlistes de se déployer à droite et à gauche et d'envelopper la légion dont l^artillerie fut même prise un moment, mais le combat fut bientôt rétabli, l'artillerie reprise, et la retraite put commencer en bon ordre, les flancs étant dégagés par la cavalerie qui chargea celle de l'ennemi, laquelle avait déjà dépassé le front de la légion ; mais ce résultat ne put se conquérir qu'avec de grands sacrifices et la légion perdit 28 officiers et 400 hommes mis hors de combat. On en forma un seul bataillon de près de 800 hommes.

Le 2 juin, Oraa fit une reconnaissance sans la participation du baron do Meer, dont les conséquences furent désastreuses; en voici les détails:

Le corps d'Oraa était rangé sur deux lignes, en avant de Barbastro qui est entièrement entourée d'oliviers. A la seconde ligue étaient à la droite, 4 compagnies de la légion étrangère, commandées

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ainfii que 2 bataillone espagnols par le brigadier Conrad. Une centaine de Carlistes, débouchant des oliviers^ a suffi pour faire lÂcher pied et s'enfuir en pleine déroute, à toute la droite de la première ligne, qui s'est rejetëe en désordre sur la seconde, oh se trouvait Conrad. Sa troux)e elle-même, un instant, a été entraînée par ce désordre et un bataillon de la garde, qui en formait la tête, s'est débandé. C'est alors que Conrad, pour le rallier, s'est élancé en avant, encourageant ses troupes de la voix et du geste^ et marchant à l'ennemi avec sa casquette au bout de son sabre. S'étant trouvé au milieu des Carlistes, il fut tiré à bout portant et tomba sur le coup. Ses soldats eurent beaucoup de peine à ramener son corps et les quatre compagnies de la légion, qui se tro>uvaient là, perdirent encore une centaine d'hommes. Pendant ce temps, la même déroute avait lieu à l'aile gauche où la cavalerie de l'armée du centre lâchait également pied ; mais celle de l'armée de Navarre rétablit le combat, et la retraite se fit sans difficulté.

La lettre ci- jointe de M. de Senilhes complétera ces documents. II n'est rien venu de la frontière ni par la voie de Baragosse.

Recevez. Monsieur le Ministre, l'assurance de mon respect.

Le Lieutenant-généraly pair de France^ Comte Haeispe.

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A. H. O., AflP. d'Esp.^ Corresp., carton 19 (copie jointe à la lettre d'Hampe au Ministre^ du 10 juillet 1837).

De Senilhes à Uarispe.

Pampolune, 8 juillet 1837.

Yoici des éta4;s que j'avaia demandés depuis longtemps et qui vous feront connaître les différentes catégories des officiers et sous-officiers de la légion ; ceci est néoessaire pour apprécier lee conséquences des mesures qui peuvent être prises à Tégard de ce corps^ et pour en combiner au besoin et d'avance les dispositions. En cas de dissolution absolue^ on saura quel est le nombre des officiers ou sous-officiers qui, à divers titres, retombent à notre diarge ; en cas de réorganisation, on verra, par aperçu, les éléments sur ksquels on peut compter.

Ces officiel^ n'ont été jusqu'ici contenus à leur poste que par ma présence et par Tespoir d'être prochainement fixés sut le sort réservé aux débris de la légion. Du reste, j'ai acquis la certitude que je suis aujouiird'hui le seul lien qui rattache entre eux ces malheureux débris et les tienne encore groupés autour de leur vieux drapeau; le bruit s'étant répandu que je me disposais à aller rejoindre le général en chef, des officiers de tous les grades sont aooourus près de moi pour me supplier de ne pas les abandonner, et pour me faire envisager les conséquences de mon départ...

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