V LETTRE
(Révolution de Pampelune en août 1837, Départ pour Jaca.)
Pampelune cet lune des villet» les mieux construitee de T Espagne ; elle est bâtie sur un riche coteau entouré de campagnes fertiles, protégée par de bonnes fortifications et par une citadelle de premier ordre; elle possède une belle place, dont le milieu est orné d'une fontaine qui donne l'eau en abondance; elle a de magnifiques promenades et une église superbe avec un portail moderne; c'est le décor de Robert le Diable (1) !
Je me suis trouvé à la révolution do Pampelune, le 14 août 1837 (2). A dix heures du matin, je me promenais vers la citadelle lorsque je vis entrer deux bataillons de iiradores, qui s'emparèrent aussitôt dos postesk de la ville, sans commettre aucune imprudence (3). Lorsqu'ils en furent maîtres, ils se dirigèrent chez le général Sarsfield, qui était alors vice-roi de Navarre, et chez l3 colonel de Mendivil, oolonel du 5' dragons, qui remplissait d'aurtres fonctions à Pampelune. On fit donner au général je ne sais quelle somme d'argent, et on lui dit qu'il pouvait rentrer chez lui ; mais c'était pour le faire massacrer : lorsqu'il fut arrivé place de la Constitution (il était à cheval), on tua son cheval, on le massacra lui-même aussitôt après, et on le dépouilla de ses vêtements ; chacun arrachait un morceau de ses effets, si bien qu'il ne fut plus reconnu, et qu'il resta toute la journée expcsé aux injures
Saint-Ferdinand de l^*' classe pour sa conduite au combat de Larrainzar et pendant la retraite.
(1) Bohert Je Diahlcy opéra en cinq actes, paroles de Scribe et Delar vigne, musique de Meyerbeer, représenté à 1* Académie royale de musique 1© 21 novembre 1831. Il y est question d'un monastère antique, fondé par sainte Rosalie, dans lequel Robf^rt doit cueillir un rameau magique, talisman d*amour. Cest sans doute le décor relatif à cette scène qui avait dû frapper Timagination de l'auteur et qu'il comparait à la cathédrale do Pampelune.
L'impression produite est encore la même de nos jours. Pampelune sur sa hauteur apparaît au voyageur comme un déoor d'opéra; les deux clochers de sa cathédrale, ses monuments jaunâtres que les habitants disent bâtis (( por los Moros », par les Maures, sa capitainerie générale, percée de petites ouvertures, et ses fortifications grises, se détachent sur le cieJ et semblent en carton découpé.
(2) C'est le 25 août 1837 que la révolution eut lieu en réalité.
(3) Les 1**" et 2« bataillons de tiradores d'Isabelle II, qui cantonnaient aux environs de Pampelune, ot«,ient particulièrement travaillés par le parti dit (c exalté », et étaient en outre mécontents du non-paiement de leur solde; lo 25 août, entre 9 et 10 heures, ils arrivèrent à Pajnpelune escortés par un escadron sous les ordres du colonel Léon Iriarte, arrêtèrent la garde et occupèrent tous les pc6tc^s.
de touB, saijs que personne eût la générosité de le couvrir. Au même moment, on assassinait le colonel de MendiVil devant chez lui : c'esl^ là que j'ai pu juger la barbarie de ces hommes ; après Tavoir criblé d'une vingtaine de coups de fusil, des barbares lui ont ouvert le ventre avec des couteaux pour lui arracher le cœur; j'ai vu des femmes encourager ce« vils assassins par leur présence et leur sottise. Mme de Mendivil est morte de frayeur; Mlle de Mendivil est devenue folle de saisissement. Voilà comment cette malheureuse famille a fini, ainsi qu'une quarantaine d'autres.
Mais je dois dire avec fierté que les débris de notre belle légion n'ont pris aucune part à ces massiacres, malgré la misère qui accablait nos soldats.
Notre colonel, voyant une conduite si honorable (1), prit sur lui l'ordre de sortir de la ville, et nous conduisit à nos cantonnements dô Huartc, Burlada et Yillaba (2). Là, tous les jours au réveil nous avions des escarmouches. Il fallait voir combien do sefiores et sefloritas venaient nous demander notre appui ; nous autres Français, toujours généreux, nous les recevions avec plaisir; et cependant que d'injures nous adressaient parfois tous oes gens ! (3).
Si nous fêtions restés quelques jours de plus dans nos cantonnemeDts, nous y serions morts de faim. Aussi le colonel« voyant qu'il ne pouvait rien obtenir (4), se décida-t-il à partir; le 17 octobre 1837, il nous rassembla, et nous organisa, les officiers en compagnie sacrée bien armée (5) ; nous prîmes l' avant-garde, ce qui encou-
(1) La conduite de Ferrary fut digne et courageuse à tous égards. Sa position était des plus difficiles, puisquMl se trouvait seul à représenter h véritable parti de la Reine, entre les révolutionnaires de Pampelune, qui venaient de déclarer la province indépendante, et les Carlistes qui tenaient la campagne aux environs mêmes de la ville.
(2) Villages au nord-est de Pampelune.
(3) Les partisans de la junte révolutionnaire de Navarre gardaient rancune aux légionnaires de ne pas prendre parti pour eux; mais ils venaient néanmoins en cas de danger leur demander protection contre les bandes carlistes.
Deux officiers de la légion, le lieutenant Gurdin et le sous-lieutenaut Brava rd, tombèrent victimes de la haine des révolutionnaires de Pampelune dans la nuit du 30 au 31 août, au moment où ils rentraient chei; eux; Bravard reçut un coup de couteau dont il mourut sur-!e-champ; Gurdin eu reçut quatre, mais survécut cependant.
(4) Les juntes qui se succédèrent à Pampelune i>endanjt les mois de septembre et d'octobre ne versèrent aucune solde à la légion, tandis qu'elles payèrent les autres troupes. Les légionnaires n'avaient ni argent, ni vêtements, ni chaussures et ne touchaient même plus de vivres! (Lettres de Ferraiy, A, H. G.)
(5) La mort, la libération et la désertion avaient réduit la légion, d'un effectif de plus de 6.000 honunes, à un effectif au-dessous de 500; les officiers et les sous^fficiers, fidèles à leur devoir, se serraient autour de Fen*ary. Les officiers do la compagnie sacrée, armés oomme des sol<Iats, étaient environ 80 au moment de sa formation, en septembre 1837. (Ferrary à Harispe, de Villaba, 4 septembre 1837, pièce n<» 85.)
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ragea si bien nos soldats qu'ils nous jurèrent de mourir tous avec nous plutôt que de se rendre. !Nous marchâmes pendant quatre jours à travers les montaf^nes, et nous arrivâmes enfin en vue de Jacaw
Quelle joie ce fut pour nous ! Nous nous approchons à un quart de lieue de la ville^ nous faisons halte ; le colonel envoie en avant M. de Guyon (1), ofûcier d'ordonn^tnee ; mais cet officier revient presque aussitôt en disant que le gouverneur ne voulait pas noue recevoir. Le colonel part alors lui-même, et il obtient que nous entrions ; mais les officiers seulement avec nos hommes de confianoe.
Le lendemain, nous fîmes visite au gouverneur : c'était un brave et ancien militaire; il approuva notre conduite, dont lui avait fait part le colonel, et il en rendit compte au général d'Aragon ; celui-ci nous ordonna de rester, jusqu'à nouvel ord're de la mairie, et il nous félicita de notre conduite, qui valut à M. Ferrary, lieuoetant-colonel, le grade de colonel.
VP LETTRE.
(Le séjour à Saragosse, en avril et mars 1838.)
Après dix mois de soufïrances (2) nous avons vu notre sort s'améliorer, et nous avons touché quatre mois de solde ; mais l'ordre est venu de partir pour Saragosse, afin d'y être réorganisés.
Nous avons quitté Jaca le 13 avril 1838. A notre arrivée à Saragosse, nous avons rendu les honneurs aux autorités civiles et militaires ; le surlendemain, nous avons été casernes dans un couvent nommé la Trinité, que l'on a transformé en fort, et qui constitue une avancée pour la ville.
Depuis notre arrivée jusqu'au 1** décembre, nous sommes restés à végéter comme des malheureux, sans toucher une obole ; il nous est dû en ce moment une année de solde, et nous n'avons pas l'espérance d'en recevoir une partie; nous voilà donc retombés dans la même position qu'à notre arrivée à Jaca.
(1) Dans un état nominatif des officiers, envoyé au général Harispe à Bayonnc, le 8 juillet 1837, Guyon figure parmi les officiers français venua volontairement de France en Espagne.
H s'agit, comme on Ta vu au cours du ré^it, d^ Louis-Auguste Guyon, né le 17 novembre 1811 à Magny (Seine-et^Oise); sergent au oo« de ligne en 1835, il avait pris un congé illimité, puis s'était fait réintégrer le 23 mars 1836 au 55^ avec son grade de sergent pour venir en Espagne. Nommé officier par Conrad, et pris par lui comme officier d'ordonnance, il remplit ensuite les mêmes fonctions auprès de Ferrary ; mais il quitta la légion à la date du 9 novembre 1837. A. A. G., dossier Guyon.
(2) La légion était dans le dénuement le plus profond; elle ne touchait plus de solde, n'avait plus de vêtements, et ne percevait même pas régulièrement des vivres.
Légion étrangère. 10
Nous avions quitté Pampelune parce que nous ne voulions pas prendre part au massacre; je crois que nous serons forcés de quitter Saragosse en raison des représailles. Nous voyons fusiller de 40 à 50 hommes tous les quatre ou cinq jours, et à notre caserne; c'est là notre spectacle à Saragosse (1).
Nous faisons journellement des demandes pour être réorganisés ou être payés ; on ne daigne pas nous répondre. Voilà comment sont traités les débris de cette belle légion oui a versé son sang pour la liberté espagnole.
Mais assez parlé du service; venons-en à Saragosse. Cette ville a acquis une grande renommée par le siège qu'elle a soutenu ; c'est tout ce qu'il y a à dire sur elle. Rien de remarquable, si ce n'est, au milieu de la place de la Constitnition, une fontaine que le génie espagnol ne trouve pas le moyen d'approvisionner d'eau, ce qu'un maçon français trouverait facilement (2). Une seule belle rue est à citer, le Cor^o (3). Soixante-quatre couvents sont écroulés, depuis l'époque du siège ; trois ou quatre seulement ont été restaurés, tandis que les ruines des autres sont conservées comme un monument précieux. Il est vrai que c'est un beau titre de gloire pour les habitants d'avoir réiisté aussi longtemps (4) : il n'y a pas une seule maison, au Coso, qui ne soit criblée de mitraille. Une grande maison, ci-devant l'Inquisition, n'a rien de curieux (5).
Les promenades étaient assez belles ; maie tout est changé depuis le 5 mars 1838. C'est ce jour-là que les factieux sont entrés en ville. Vers quatre heures du matin, leurs trois bataillons sont arrivés, espérant être soutenue par les Carlistes (6) ; ils ont été trompés, car pas un Carliste n'a osé bouger, et ils ont été assaillis par la garde nationale et les femmes ; quand les femmes de Saragosse s'en mêlent.
(1) Le 19 novembre 1837, le colonel Iriai-te, un commandant, un lieutenant et trois sergents, qui avaient participé à l'insurrection, avaient été passés par les armes à Pampelune. Le chiffre d'exécutions qu'indique Azan à Saragosse en 1S3S semble exagéré.
(2) La pla4^a de la Constiiucion est sur la limite sud-ouest de la vieille ville, et constitue le centre de la Sara^sosse moderne; la fontaine qui s'élevait au milieu de la place portait le nom de fuente de la 8am,qre (fontaine du Sang), en mémoire des combats sanglants de 1809. Elle a été remplacée il y a peu d'années (vers 1903) par une statue.
(3) La calle del Coso borde en demi-cercle la vieille ville au sud et traverse la place de la Constitution; ce devait être en 1838 la seule voie un peoi large do la ville.
(4) Saragosse fut assiégée une première fois le 16 juin 1808 par le maréchal Lefebvre, qui dut lever le siège le 15 août, à la suite de la catastrophe de Baylen. Puis, le 2 décembre, le siège fut repris par une armée de 18.000 Français et dura jusqu'au 20 février 1809, sous les quatre maréchaux Lannes, Mortier, Moncey et Junot. Les habitants se défendirent avec un hérwsme inouï.
(6) La maison de l'Inquisition, ancienne prison, est aujourd'hui prison civile; elle est située non pas au Coso, mais calle de la Democratia (anciennement calle de Predicadores).
(6) Les factieux désignant d'une manière habituelle les Carlistes, il faut penser que le mot (( les Carlistes » s'applique spécialement, ici, 'à ceux qui pouvaient habiter la ville.
HÉCITS £T MÉMOIBES 627
il faut 'lue le sang coule. Les factieux dans cette échauffourée ont perdu dans l'espace d'une heure plus de mille hommes; je pense qu'ils n'ont pas enVie de revenir! Il faut le reconnaître, la garde nationale fait très bien son service. Depuis cette surprise, les promenadefi sont détruites, des fortifications sont élevées autour de la ville et l'on fait batterie sur batterie (1).
(1) Les lettres se terminent là, ce qui tend bien à prouver qu'elles furent 'frites à Sar^gosse vers le mois d'avril 1838.
Anecdotes extraites de l'Histoire de la légion étrangère
Par le lleatenaait BJLXBERC»
{T7 adulte i de Vallemand et annotées par le lieutenant Pairolin,)
Un officier d'origine allemande, qui fit avec la légion étrangère la campagne contre les Carlistes, a écrit Thistoiic de ses opérations en Afrique et en Espagne (1). Bien qu*iL n*ait signé son ouvrage que de deux initiales, il est possible d'établir son identité : il suffit pour cela de noter tous les points de repère qu'il fournit sur sa propre carrière, et de rechercher, sur les registres matricules déposés aux Archives administratives du ministère de la guerre, à quel officier ils peuvent se rapporter ; on arrive ainsi à établir que Tauteur du volume se nomme Jean-Ernest-Henry Bamberg,
Bamberg, né le 30 septembre 1803 à Kranichfeld, en Saxe, entra au service de la France comme soldat dans le 2* régiment d'infanterie dé ligne suisse, le Tf juillet 1826. Licencié le 30 septembre 1830, il reprit du service à la légion étrangère le 16 octobre 1831 ; sous-lieutenant le 22 juillet 1835, il passa au service de l'Espagne le 27 juillet suivant, devint lieutenant le 28 août 1835 et capitaine le 10 décembre 1837 ; licencié du service d'Espagne le 8 décembre 1838, il fut remis sous-lieutenant dans la nouvelle légion étrangère, le 25 février 1839. Il prit sa retraite comme capitaine le 15 janvier 1852, après avoir été naturalisé Français par lettres du 29 novembre 1841, et fait chevalier de la Légion d'honneur le 8 août 1847 (2).
La campagne de la légion étrangère en Espagne, écrite par un de ceux qui l'avaient faite, paraissait offrir un vif
(1) Gesehichte der Frcmâcn-Legion m Afrika und Spanien, in dcn JaJiren IS26 bis 1S5!2, rrlebt und geschildert von C. B., frûherer Kapitan diesor Légion, 2 vol., léna, 1873.
(2) A. A, G., Dossier Bamberg (Jean-Emest-Henry).
e£cits et mémoiees 629
intérêt ; aussi, cette partie (1) de louvrage de Bamberg fulelle tout entière traduite en français. C'est alors qu'un rapprochement avec l'ouvrage de Bernelle et CoUeville (2), paru en 1850, révéla des analogies suffisantes pour expliquer la modestie du capitaine Bamberg ; Touvrage allemand ne pouvait guère être considéré que comme une traduction tronquée de Touvrage français paru vingt-trois ans plus tôt.
Le livre de Bamberg n'est donc, en ce qui concerne l'étude générale de la campagne, qu'une œuvre de seconde main; mais on y trouve du moins des anecdotes piquantes qui intéressent le lecteur à celui qui les raconte, et des peintures habiles qui représentent des scènes caractéristiques de cette guerre : ce sont à peu près les seuls passages introduits par Bamberg dans le récit.
Eipisode du combat de Villatuerta (3).
(8 novembre 1836.)
Le 8 septembre (4), à 7 heures du matin, noue quittâmes Oteyza en trois oolonnes. Celle qui formait l'aile droite, composée de toute la légion, infanterie (5), cavalerie et artillerie, sous les ordres du colonel Conrad, avait pour mission de chasser l'ennemi du village de Villatuerta, situé au pied de la montagne. Nous y réussîmes, mais seulement après un violent combat qui nous coûta 3 officiers et 40 soldats.
L'ennemi prit alors position sur la petite sud de la chaîne plantée d'oliviers serrés qui s'étend entre Villatuerta et Estella. Mais le général Lebeau n'était pas habitué à temporiser; il fit battre la charge sur toute la ligne, et nos hommes, abordant la montagne pleins d'enthousiasme, se ruèrent sur l'ennemi.
(1) Gesch, der Fremden-Legion, erster Band, zweites Buch : Spanien.
(2) Histoire de Vancienne légion étrangère créée on 1831, licenciée en 1838, par Bernelle et CoUeville, Paris, 1850.
(3) Cf. Bernelle et CoUeville, Bist. de Vane. légion, pages 379 à 386.
Cf. rapport du général Lebeau au général Espartero; Oteyza, 8 novembre 1836. — Rapport du général Lebeau au général Espartero; Oteyza, 9 novembre 1836. — Rapport di» général Lebeau au général Espartero; Pampelune, 14 novembre 1836.
Le texte traduit sous le titre : (( Episode du oombat de Villatuerta » Ee trouve dans l'ouvrage du capitaine Bamberg, aux pages 260, 261, 262, du tome I*'.
(4) Cest le 8 novembre, et non le 8 septembre.
(5) Trois bataillons seulement de la légion.
A notre droite, les Carlistes, installés sur un pic, nous causaient un sensible dommage; je regufi l'ordre de les en chasser, avec ma compagnie, que je commandais par intérim. « Dieu soit avec toi ! » me cria mon ami Dupuy (1), au moment où je me séparais du bataillon ; il me tendit la mainj et me dit^ comme s'il eût eu le pressentiment de ce qui devait arriver, ces mots fatals : « Adieu, mon ami I II faut, aujourd'hui, qu'un ordre brille sur ma poitrine, ou nous ne nous re verrons plus. » S'était-il douté, le malheureux, qu'il devait, dans toute Teicubéranoe de sa jeunesse et de sa force, trancher ce dilemme avec sa vie ?
La mission d'escalader cette pente abrupte sous les feux roulants de^ Carlistes était une rude affaire; il pleuvait des balles à foison ; quinze de mes hommes étaient déjà tombée avant que j'eusse fait la moitié du chemin.
A côté de moi se trouvait le petit tambour Schmidt, un enfant ! Quoiqu'il fût déjà blessé au bras gauche, je ne pouvais le décider à se rendre à l'ambulance ; il battait la charge avec entrain, de son bras valide; nouB étions sur le point d'atteindre le sommet, et je me disposai* à l'enlever à la baïonnette lorsque le pauvre diable paya de sa vie son courage et son remarquable dévouement pour moi. Je le vis chanceler; il tomba sans vie et sane mouvement par terre, à côté de moi; son sang rose dégouttait sur ses bufflcterics blanches; une balle ennemie l'avait atteint au cœur, et au printemps de sa vie qui commençait à peine, il mourut, de la plue belle mort du soldat, au champ d'honneur.
J'étais par\'€nu au point le plus difficile ; l'ennemi déployait toutes ses foroes et défendait désespérément son poste. — J'entendis distinctement ces mote : « Al officiai! Al officiai! A l'officier! Visez l'officier ! » Cette exhortation n'était pas tombée dans l'eau, car, aussitôt après, j'eus Thonneur d'être Tobjet d'une attention toute particulière. Une grêle de balles sifflèrent à mes breillee, une seule heureusement m'atteignit ; elle me frappa au-dessus du genou, à la cuisse gauche. Mais comme à ce moment ma jambe était levée, elle céda au coup, la balle oontouma l'os sans le briser et eortit par derrière.
Encore un dernier effort et j'atteignis le but de mes désirs ; ma mission était accomplie; l'ennemi, en fuite, me laissait maître du pic.
Mais alors la souffrance que me causait ma blessure devint intolérable; je ne pus demeurer plus longtemps à la tête de ma compagnie et dus me faire porter à l'ambulance provisoire de Villatuerta, aprèe avoir été nommé, sur le champ de bataille, chevalier de l'ordre militaire espagnol de Saint Ferdinand de 1" classe (2).
(1) H s'agit de Stanislas Dupuy, né le 9 janvier 1809 à Rouen parti comme «ergent- major arec la légion d'Alger ©n juillet 1855 et devenu Boius-lieutenant.
(2) Cette nomination ne figure pas dans la pièce nP 51.
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Soxrtie de la légion de Puente-la-Reyna par la porte de Pampelune.
(Le 12 novembre 1836.)
Le 12 novembre, au matin, toute la division (1), généraux en tête, se forma en colouno serrée devant la porte de Pampelune (2).
On avait rassemblé les blessés sur la place d'armes de la ville, les uns à oheval, les autrœ sur des mulets, d'autres encore sur des brancards ; puis on se mit en marche dans la direction de Pampelune.
Lorwjue notre convoi (3) sortit de la porte de la ville et commença à défiler devant Tarmée, les généraux ôtèrent leurs chai)eaux, firent présenter les armes et la musique de la légion joua la MarseîllaUe pendant le tempe que nous mîmes à défiler.
Le coup d'œil était émouvant : tous étaient imopreseionncs au plus haut point, et un grand « vivat » retentit d'un bout à l'autre des rangs et des files. Avec quel plaisir, à ce moment-là, chacun se serait rué aveuglément dans la plus épaisse mêlée (4).
Le bivouac d'Ychasperi (5).
(Nuit du 11 au 12 mars 1837.)
Le U mars 1837^ à 9 heures du matin, nous quittâmes Pampelune Avec le corps d'armée du général Sarsfield; nous arrivâmes à 3 heures de l'après-midi, après divers petits engagements, près du' village d'Trurzun, devant le célèbre défilé de Las Dos Hermanas (les Deux-Sœurs), deux rochers pointus auxquels se rapporte une légende dont je ne me souviens plus, et i\ous hivouaquâmes sur le plateau d'Echaverri (6).
Le temps était déjà menaçant quand nous quittâmes Pampelune ; mais à peine les derniers bataillons étaient-ils arrivés au bivouac que les écluses célestes s'ouvriront comme à l'époque du père Noé,
(1) C'est-à-dire les troupes que le général Lebeau ramenait à Pampelune après l'affaire de Villatuerta.
(2) Il s'agit d'une des portes de Puente-la-Reyna, où les troupes du général Lebeau venaient de cantonner.
(3) Bamberg avait été blessé le 8 novembre à Villatuerta.
(4) Ce passage figure dans Touvragc de Bamberg, page 265 du tome !•'.
(5) Cf. lettre du brigadier Conrad au lieutenant-général oomte Harispe, datée de Zugarti, 13 mars 1837. (A. fl. 6?., AfF. d'Esp., carton 19.) — Lettre du sous-lieutenant Azan. — Histoire de Vancienne légion étrangèie, par Bernelle et Colleville, p. 405.
(6) La carte de Capitaine (nord de TEspagne au 1/345.600»), donne l'orthographe : Yohasperi.
et un€ pluie torrentielle qui tomba toute la nuit nous fit craindre un second déluge.
Je n'oublierai jamais lee fiouffranœe endurées dans cette terrible nuit.
Sou« le ciel, sans le moindre abri, sans feu, sans vivres, sans même une petite gorgée d'eau-de-vie consolatrice, enfoncés jusqu'aux genoux dans la boue des champs, sane une place pour reposer nos membres fatigués par la marche, noue nous tenions appuyés l'un contre l'autre en attendant le jour : ce n'était vraiment pas réconfortant. — Plusieurs officiers anciens qui avaient fait les guerres de Napoléon I** ne pouvaient se rappeler une nuit aussi épouvantable (1).
Retraite de Larrainzar sur Pampelune par Sorauren (2).
(22 mars 1837.)
Le 22 mars, à 7 heures du matin, nous nous mîmes en marche sur la route de Pampelune, les blecBés on tête, escortés par une brigade.
Nous n'avions pas encore quitté Larrainzar que l'ennemi vint nous souhaiter le bonjour, et il noue poursuivit à partir de ce moment, pendant toute la journée, avec la plus opiniâtre persévérance.
La route suit la petite rivière d'Ulzama, dans la vallée du même nom, que dominent des deux cotés des montagnes boisées.
La retraite se fit dans le plus grand ordre, par échelon. Chaque bataillon combattait à son tour et maintenait bravement l'ennemi acharné à distance respectueuse.
Cependant, perpétuellement renforcé par de nouvelles troupes, celui-ci devint, à la fin, extrêmement pressant. Le général (3) disposa œs troupes en ordre de bataille devant le village d'Ostiz, aussi bien que le permettaient les circonstances, et offrit courageusement la bataille à l'ennemi ; mais celui-ci au lieu de l'accepter, comme l'eussent fait croire sa supériorité numérique et l'ardeur dont on voyait ses troupes animées, se tint tranquillement à bonne distance et retira même ses tirailleurs. Le moment favorable attendu par lui avec impatience approchait, et nous allons voir tout de suite qu'ail réussit presque à nous jouer un tour de brigand.
Aprks une heure d'attente inutile, le général Iribarren remit ses troupcîi en mouvement ; l'ennemi se rua avec une rage nouvelle sur notre arrière-garde et chercha à nous arrêter le plus longtemps possible ; il avait, en effet, envoyé sur notre flanc droit, par la montagne, trois bataillons dans le but d'occuper avant nous le village de
(1) Ce passage figure dans Touvrage de Bamberg, page 268, tome V.
(2) Cf. lettre du brigadier Conrad au général Harispe, datée d'Eguee en arrière de Villaba, près Pampelune, 23 mars 1837. {A. E. O., AflF. d'Esp., carton 19). — Histoire de Vanciemu légion, par Bernelle et Ool-
levilîe, pages 413 à 417.
(3) Iribarren.
BiciTS ET MÉliOI&ES 633
Sorauren, qui se trouvait 6ur notre routs ; il voulait nous couper ainsi le chemin et nous prendre dans un étau.
L'ennemi derrière, l'ennemi diervant^ de hautes montagnes sur les deux fianos, éreintés par le combat précédent, par Tescalade et la descente des pentes, sans avoir pris la moindre nourriture, fouettés par une atffreuse tourmente de neige, nous nous trouvions dans une situation des plus accablantes.
Le plan ourdi contre nous n'était pas mauvais; mais ces braves ennemis avaient compté sans leur hôte.
Tout en marchant, nous combattions sans cesse, car les bataillons de r arrière-garde étaient vigoureusement poursuivis et pressés, lorsque tout à coup un feu roulant de mousqueterie et d'artillerie se fit entendre dans la direction de Sorauren. Le I'' bataillon de tiradotes espagnols, couvrant notre flanc droit, attaqué à l' improviste par les trois bataillons qu'avaient détachés les Carlistes, avait pris la fuite, et se hâtait de courir vers le village de Sorauren, où l'artillerie de la légion entrait précisément avec la plus grande insouciance.
Sur-le-champ le capitaine Roufieet mit ses pièces en batterie et accueillit ceux qui coupaient notre route par d'excellents coups à mitraille. Les tiradores se rassemblèrent; nos bataillons et la cavalerie accoururent et repoussèrent les trois bataillons carlistes en désordre dans la montagne. Les masses qui nous pressaient si opiniâtrement en queue devinrent plus accommodantes lorsqu'elles virent l'échec de leur beau plan, et s'abstinrent enfin d'une plus longue pi6ursuite.
La nuit était proche, et le général avait hâte de sortir de ce dangereux coupe-gorge. Après avoir pris les mesures de sécurité nécessaires à une marche de nuit, il remit ses troupes en mouvement.
Nous arrivâmes le soir vers 10 heures dans les villages voisins de Pampelune, après nous être battus sans arrêter pendant quatorze heures (1).
Une soirée & Lerin.
(Le 16 mai 1837.)
Après de longues marches et contre-marches, il (2) avait enfin installé son quartier général à Lerin quand, le foir du 16 mai, il apprit que le passage de l'Arga qu'il cherchait à interdire à l'ennemi était Un fait accompli (3).
Nous étions précisément chez le brigadier Conrad, à une soirée très gaie; quelques dames fort aimables avaient accepté son invita-
(1) Ce passage figure dans Pouvrage de Bamberg, pages 271 et 272 du tome I*'.
(2) Le général Iribarren.
(3) H s'agit du passage de l'Arga à Echauri, à quelques kilomètres sudouest de Pampelune, exéculd le 16 mai par les troupes du prétendant.
tion, et nous dansions avec entrain lorsqu'un ordonnance nous apporta Tordre de départ immédiat.
Notre toilette et notre bagage ne nous empêchèrent pas d'être aussitôt prêts ; un quart d'heure plus tard, nous étions en route dans la direction des Carlistes. Nous marchâmes toute la nuit, et le lendemain matin^ 17 mai, à 11 heures environ, nous étions à proximité de l'ennemi (1).
Incident de marche sur la route de Barbastro à Pampelune, après le combat du 2 juin 1837 (2).
Beaucoup de nos hommes quittèrent les rangs et se livrèrent dans les villages situés sur notre route à d'affreux excès.
Un jour je commandais l' arrière-garde ; les traînards m'avaient donné beaucoup de mal et la colonne était déjà assez éloignée lorsque plusieurs paysans sortant d'un village situé à 400 ou 500 pas de la route vinrent à moi et se plaignirent amèrement des mauvais traitements de quelques maraudeurs. Je fis halte, me rendis avec quelques hommes dans le village, et fis empoigner les bandits. L'un d'eux était si ivre qu'il gisait sur le sol, sans connaissance, comme une brute. Je lui fis jeter à la tête un plein seau d'eau froide et œ moyen énergique le ranima. Puis je me hÂtai d'aller reprendre ma place derrière la colonne; mais à peine l'ivrogne eut-il fait quelques centaines de pas qu'il se ooudia et refusa d'aller plus loin. Je n'avais aucune envie de perdre mon temps avec oe misérable; on lui retira ses armes et ses vêtements et je l'abandonnai à son sort en chemise et caleçon. Mais à peine eus-je marché une heure que le bonhomme, courant après moi à toutes jambes, me rejoignit, me pria avec insistance de lui rendre ses effets et ses armes, et se montra dès lors le garçon le plujs calme et le plus obéissant (3).
(1) Ce passage se trouve dans l'ouvrage de Baniberg, tome P*", page 274.
(2) Après le combat de Barbastro, livré le 2 juin 1837 et où fut tué le brigadier Conrad, les débris de la légion regagnèrent Pampelune sous la conduite du plus ancien capitaine.
(3) Ce passage se trouve dans l'ouvrage de Bamberg, totne I^, page 281.
Quelques Légionnaires.
Un cahier qui se trouve dans les papiers de famille du général de Noue constitue un essai de Livre d'or des légionnaires, 11 contient en effet une série de faits glorieux rangés par ordre chronologique et dont les héros sont des officiers, des sous-officiers ou des soldats de la légion. Le premier des portraits militaires tracés par Tauteur porte la date d'octobre 1835 et le dernier, celle de juin 1846.
Ces pages ont été écrites soit par de Noue, soit par un des officiers sous ses ordres, entre 1840 et 1848 ; de Noue resta en effet lieutenant-colonel au 1" étranger de novembre 1844 à juin 1848, puis colonel du 2" étranger, de juin à septembre 1848.
Les premières silhouettes tracées dans le cahier sont celles de quelques légionnaires qui s'illustrèrent en Espagne, de 1835 à 1837.
Archives du général coin te de Xcuë.
8 octobre 1835.
Salem, sergent-major (1).
Le 8 octobre 1835, le général navarrais Guergué, envoyé par le roi don Carlos pour soulever la Catalogne, oherohait à rentrer dans les Provinces Basques avec un corps de 2.000 fantassins et 200 ca-
(1) Quel est ce Snlem, sergeiit>-major en Espagne au mois d'octobre 1835? C'est ce qu'il a été impossible de déterminer. Les registres matricules de Tancienne légion étrangère ne oou tiennent qu'un homme de ce nom, nègre sans dotute, et immatriculé sous le numéro 9.676, vol. X. Mahmedou Salem est porté conune fils d'Azri et de Gago, né en 1811 en Nigritjp; engagé volontaire à la légion pour trois ans le 13 juin 1834, voltigeur le 22 ao^t 1834, il passa au service d'Espagne le 27 juillet 1835. Il «fit pou probable que ce Sal<>m soit devenu sergent-major en Espagne. C'est donc d'un autre qu'il serait question ici. (Note de P. .4.)
636 LA LÉGION ÉrRAXGÈBE EN ESPAGNE
valiers (1), quand il rencantra au village d'Anguez, dans le Haut- Aragon, le colonel Conrad à la tête de deux bataillons de la légion étrangère.
Malgré son infériorité numérique, le colonel Conrad n'hésita pas à l'attaquer vigouieusement ; maie une compagnie du 6* bataillon e'étant déployée en tirailleurs un peu trop loin de sa réeerve fut entamée soudainement par la cavalerie ennemie masquée dans un chemin creux et fut presque entièrercent massacrée; le lieutenant et le fious-lieuteuant, MM. Erny et Sallot (2), furent tués ; le eergent-major Salem fut chargé par Tofficier commandant la cavalerie, qui lui cria en espagnol : « Vaya iisted con Bios. » — Et toi, rétro ad patres », lui cria Salem en le mettant en joue ; l'officier tomba roide mort ; mais les cavaliers qui le suivaient entourèrent Salem et il fut massacré.
24 mars 1836.
Berset, sous-lieutenant
Le 24 mars 1836, trois bataillons carlistes qui avaient quitté leurs cantonnements pour essayer de désarmer la vallée d'Erro soulevée en faveur de la Reine étaient en marche pour regagner leur ligne de la vallée de Lanz. Le général Bernellc, qui occupait avec les bar taillons de la légion étrangère les villages de la vallée de FAiga, essaya de leur couper le passage qu'ils ne pouvaient opérer que par deux points bien connus. Le lieutenant-colonel Magnier reçoit l'ordre de quitter le village de Zubiri à la pointe du jour, de gravir les hauteurs et de rester à la borda de Tnigo. Si l'ennemi se présente et qu'il puisse y être arrêté une heure, le général qui garde l'autre d-éfilé arrivera à son secours et l'ennemi sera rejeté sur le vice- roi de Navarre qui est à sa poursuite avec deux bataillons de la garde royale espagnole.
Le lieulenant-colonel Magnier exécute une partie de l'ordre; il attend quelques instants à la borda de Inigo ; mais, n'apercevant dans la vallée d'Erro aucune troupe en marche, il se prolonge sur les crêtes et s'éloigne d'une lieue du point indiqué ; après une heure de marche il cherehe à' regagner la borda ; le temps est affreux, un déluge de grêle et di3 neige fondue aveugle les soldats qui marchent avec difficulté sur une crête glissante, la gauche en tête et l'arme sous le bras gauche. Mais, pendant qu'ik s'éloignaient de la borda, l'ennemi y arrivait ; à leur retour, au moment où ils s'y attendaient le moins, les voltigeurs du bataillon qui faisaient l'avant-garde sont tout à coup
(1) On peut voir, en comparant ces lignes, au rapport officiel de Bernelle du 31 décembre 1835 (pièce n^ 10), combien il faut accepter avec réaerves, au point de vue de l'exactitude, tout ce qui est récits et mémoires. Guergué, qui avait essuyé maints échecs en Catalogne, essaya de rentrer en Navarre, et se dirigea à cet effet sur Barbastro. C'est le 24 novembre, et non le 8 octobre, que Conrad le rencontra inopinément à Anguez.
(2) Voir au chapitre VI, pages 152 et 153, les notes sur ces deux officiels.
BÉCITS ET MÉMOIRES . 637
salués sur leur gauche pai* un feu de bataillon et charge ensuite par un escadron de lamciers navarrais; avant que le bataillon ait pu arriver à leur seoours, vu ses mauvaises dispositions, la première section est entourée et sabrée presque entièrement. Un sergent nommé Berset fait une résistance héroïque : d'un coup de feu, il abat le commandant de la cavalerie, le fameux El Rojo (1) ; il ee défend en désespéré, à coups de baïonnette, contre les cavaliers qui le hachent df" coups de sabre et le percent do leurs lances, et il était encfore debout quand le bataillon revenu de sa surprise arriva pour le dégager. Berset avait reçu vingt-deux blessures (2).
Il ne re^a que peu de mois à l'hôpital et retourna à son bataillon avec la croix de Saint-Ferdinand de 1" claese et Tépaulette de sous-lieutenant (3).
Au 15 septembre 1836, Berset se distingua de nouveau au combat d'Arroniz livré par le général Lebeau commandant la division auxiliaire française à Tarmée navarraise, et il fut décoré une seconde fois pour action d'éclat de la croix de Saint-Ferdinand (4).
Après la dissolution du corps, Berset revint en Afrique se rengager dans la nouvelle légion étrangère (5). Il reprit les galons de sergent, le gouvernement français n'ayant voulu reconnaître aucun des grades acquis en Espagne, et il dut encore travailler péniblement pour reconquérir son épaulette de sous-lieutenant qui ne lui fuit rendue que le 19 février IS'IS (6). Il avait été décoré de la Légion d'h(^nneur le 17 mai 1838 (7) à la prise de Djidjelli. Quelques mois après, le 17 mai (8), la colonne de M. le général Bourjolly traversait le pays des Matmatas, son arrière-garde était vivement poui suivie par les Arabe? ; la compagnie de la légion où Berset était sous-lieutenant fut obligée plusieurs fois de faire de« retour» offensifs; comme toujours, un fusil à la main, on vit Berset électrieer ses soldats et se ruer à leur tête sur les maseee arabes, qui abandonnèrent enfin leur poursuite; mais ses jours étaient comptés,
(1) Le rapport do Bernelle sur le» opérations de mans dit, en effet, que lo chef factieux El-Rojo fut grièvement blessé ot que sa blessure paraissait mortelle. Voir pièce n^ 19, page 432.
(2) Bans lo dossier de Beraet, le mémoire de proposition pour sous-lieutenant établi en sa faveur porto le détail de ses blessures : 15 coups de baïonnette, 2 coups pénétrants, 2 coups de sabre et un coup de lance,, en tout 20 blessures lo même jour. A. A. tf., dossier Berset.
(3) Le mémoire de proposition pour sous-lieutenant porte qu41 fut décoré de la croix de Saint-Ferdinand de 1»^ classe, « le 17 août 1836, à Taffaire de Lanz ». A. A, G., dossier Berset.
(4) Le mémoire de proposition pour sous-lieutenant le porte en effet comme décoré de la croix de Saint^Ferdinand de l" classe le 14 septembre 1836, à l'affaire d'Arroniz (mont Jurra). A. A. 6r., dossier Berset.
(5) Berset rentra avec les derniers débris de la légion, en janvier 1839* A. A. G., reg. ma trie, lég. étrang. nouvelle, offic, n® 116.
(6) Date inexacte ; il fut nommé sous-lieutenant le 9 février 1842. Ihid^
(7) Date tout à fait inexacte ; en 1838, Berset était en Espagne. Il fût iiommé chevalier de la Légion d'honneur le 25 avril 1841. A. A, G,, doe* sier Berset.
(8) Cest le 17 juin 1843 qu'il faut lire. A, A. (?., dossier Berset, extrait mortuaire.
il fut atteint d'une balle et termina ainsi sur le diamp d'honneur par une mort gloricufie une vie tout entière con«acrée au service de la. France (3).
20 mars 1837.
Hébich, capitaine.
Le 19 mars 1837, la légion étrangère commandée par le colonel Conrad et faisant partie du corps d'armée de Navarre sous les ordres du général espagnol don Diego de Iribarren était entrée après un combat aseez rude dans le village de Larrainzar.
Le 20, à 5 heures du matin, le colonel 9e voyant dominé de trois cotés par des monta^gnes abruptes et boisées résolut de porter un bataillon sur la crête la plus élevée. Un bataillon composé de compagnies d'élitee espagnoles monta le premier au point désigné et après y avoir fait quelques abatis d'arbres, il y fut remplacé par le premier bataillon de la lé«;lon ; mais à peine le commandant eutil plaeé quelques postes qu'il fut atta£[ué avec furie par trois bataillons navarrais sous les ordres du maréchal de camp Tarragual. Le bataillon poufisé à T improviste par des forces supérieures quitta un instant sa position et se replia sur le village; mais la 6' compagnie command-ée par le capitaine Hébich et le lieutenant Sokaski ne suivit pas ce mouvement de retraite; postés dans une bergerie dont la toiture était tombée, ces braves soldats eurent bientôt pratiqué des créneaaix dans les ruines qui les entouraient et les efforts multipliés de Tennemi ne purent parvenir à les en déloger. En vain les officiers carlistes amenèrent leurs bataillons sous cefi retranchements improvisés, ils furent sans cesse repoussés par un feu très bien dirigé laissant les abords de la bergerie jonchés de cadavres.
Mais à peine le premier bataillon a-t-il commencé sa retraite vers le village, que la générale retentit dans Larrainzar et la légion est en un iiistant sous les armes. Le colonel Conrad est à une lieue de là au quartier général : c'est le lieutenant-colonel Ferrary qui est
(1) Bugeaud dirigeait une colonne contre les Beni-Ouragh et le général de Bourjolly flanquait sa gauche en remontant l'oued Telata. Voici en qnels termes Bugeaud raconte au Ministre la journée du 17 : « Le 17, j'appuyai à gauche et je m'établis sur Foued Telata, au centre des Beni-Ouragh. J'envoyai Tordre au général de Bourjolly de 8e porter à Aïn-Beidha sur l'oued Tighazza et d'attaquer vivement les Aâdjema, fraction la plus hostile des Beni-Ouragh. En quittant son camp de Bou-Harbi, son arrière-garde fut pttaqnée par des dissidente des Matmatae et de quelques autres tribus. L'ennemi fut repoussé; nous eûmes 4 blessés et 2 tués, dont un sous-iieuteuant de la loscion étrangère, M. Boissel. » Bugeaud au Ministre, du bivouac de l'ouc-d Tifeza, chez les Beni-Tigherin, le 21 juin 1843. A. U. (r-i Algérie. Correvsp., prov. d'Alger (original). Boissel est une erreur de Bugeaud ; il n'y avait pas de sous-lieutenant de ce nom à la légion en 1845, mais seulement Berset et Barthel; en 1844. il n'y avait plus que Barthel. (Annuaires de 1843 et 1844.) C'est bien Berset dont il veut parler.
SÉCITS ET MÉliOIBES 639
diargé du oommandemrent ; aussitôt le 2* bataillon est dirigé vers un sommet boisé où rennemi paraît le plus en force, lei 3" menace sa route de retraite en prenant un chemin qui mène dans l'épaisseur des bois. Le 1*' bataillon est rallié par le colonel Ferrary et, ranimés par quelques paroles de leur chef, les soldats se précipitent au eecours .de leurs camarades. La pente est presque à pic, parsemée d'arbres qui servent d'abri à de nombreux tirailleurs ennemis; on grimpe en s'accrochant aux rochers et aux racines, sans pouvoir répondre à leur feu ; on se presse, on s'encourage, on redou^ ble d efforts. Les officiers, les soldate, tombent sous les balles ennemies; mais il faut arriver à tout prix. Enfin l'ennemi s'effraye de cette colonne qui monte toujours sans s'embarrasser de son feu; il recule, la fumée se dissipe, on distingue à travers les arbres les murs blancs de la berg<^rie et le colonel Ferrary qui seul à cheval précède le bataillon est salué par les joyeux hourra de ses défenseurs.
Le capitaine Hebich debout sur une pierre au milieu de la borda n'avait cessé d'animer ses soldats et d^e diriger leur feu tout en ménageant ses munitions. Il avait perdu le lieutenant Sokaski et sept soldats tués bravement à ses côtés ; mais aussi 22 cadavres ennemis attestaient de la vivacité de l'attaque comme de l'intelligence de la défense.
Dès que la légion eut atteint les crêtes, l'ennemi se mit en retraite mais non sans éprouver des pertes sensibles. Celles de la légion dans cette pénible ascension sous un feu continuel furent aussi considérables ; elle eut 9 officiers et 250 hommes hors de combat.
Le capitaine Hebich s'était défendu pendant plus de deux heures contre ôes forces dix fois supérieures ; il avait accompli un des faits d'armes spécifiés dans les statuts de Tordre de Saint-Ferdinand et pour lesquels un officier qui a déjà la croix de F* classe de cet ordre peut faire valoir ses droits à celle de 2* classe; cette décoration ne s'accordant qu'après des procès- verbaux authentiques du fait sur lequel est appuyée la proposition, elle fut mise à l'ordre du jour de Tarmée pendant un mois et après ce terme le général en chef obtint pour M. Hebich cette récompense si glorieusement méritée.
Ce fut la seule croix de 2* classe de Saint-Ferdinand accordée à la légion pendant quatre années de campagnes rudes et meurtrières.
Après la dissolution du corps, le capitaine Hebich se hâta de revenir en Afrique prendre une compagnie dans la légion qui se reformait de nouveau; il y servit honorableirent jusqu'en 1844 où il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite.
Légion étrangère. 41
Liste des officiers de la division auxiliaire française
au service d'Espagne
reconstituée à l'aide de pièces d'archives
Par les lieutenants René Sebmltae et Victor Pauller.
Ce travail n'a pas pour objet de présenter les états de services complets des officiers ayant compté, à différents titres, dans la légion étrangère d'Espagne. Il se borne à découper dans Texistence militaire de chaque officier ce qui se rapporte aux années passées dans la Péninsule entre 1835 et 1839. Le lieu de naissance a été d'abord indiqué pour faire connaître la nationalité ; suivent les services en Espagne ; enfin, la position nouvelle à la rentrée au service de France. La destinée particulièrement brillante de quelques-uns d'entre eux a été signalée d'un mot (1).
D'origines variées, provenant de groupements divers, les officiers auraient pu être classés en catégories ; l'ordre alphabétique a paru préférable pour deux raisons principales : la première est qu'il se trouve être le plus simple ; la seconde, que, les renseignements faisant défaut pour nombre d'officiers, il eût été impossible de les ranger sous telle ou telle rubrique.
Expliquer le manque de renseignements, c'est marquer les difficultés du travail. Il est nécessaire auparavant d'indiquer les sources ; elles sont de trois ordres :
(1) Pour chacun des officiers une fiche a été étahlie, contenant en général des renseignements hien plus complets que ceux qu'on trouvera plus loin. Ces fiches sont réunies par ordre alphabétique et déposées aux Archives du ministère de la guerre.
64i LA LEGION ETRAXGÈ&E EX ESPAGNE
V Les étals que l'on trouve reproduits dans les pièces annexes : juillet 1835, mai 1836, juillet 1837, etc. (1) ;
2° Les registres matricules d'officiers et hommes de troupe déposes aux Archives administratives du ministère de la guerre ;
3** Pour un certain nombre d'officiers, leur dossier complet conservé aux Archives administratives du ministère de la guerre (2).
En cas de désaccord entre les différents éléments d'information, la préférence a été donnée aux pièces officielles du dossier et au registre matricule qui, pour l'état civil aussi bien que pour l'état militaire, sont les sources ks plus dignes de foi (3). Sans doute, dans des correspondances, dans des rapports, trouve-ton souvent sur tel ou tel officier un mot, une note qui, joints aux quelques lignes consacrées ici à chacun, auraient pu donner plus d'intérêt à celte énumération ; mais ces renseignements ont été écartés de parti pris, d'abord par la nécessité de se limiter, ensuite parce qu'ils n'avaient pas un caractère officiel.
Quelles sont les difficultés rencontrées pour reconstituer la vie militaire des officiers de la légion d'Espagne ?
En premier lieu, il faut reconnaître que, après la rentrée en France de ces officiers ou sous-officiers, on s'efforça de passer légèrement dans leurs états de service, sur leur .séjour en Espagne. Le plus souvent il est indiqué d'un mot; quelquefois on n'en trouve trace que par la mention d'une décoration d'Isabelle la Catholique ou de Tordre de Saint- Ferdinand, dont la date prouve le séjour du titulaire dans la Péninsule à cette époque ; rarement, les grades obtenus au titre espagnol sont détaillés.
En second lieu, les états de 1835, 183G, 1837, sont entachés d'erreurs, surtout en ce qui concerne les prénom's. Que dire de l'orthographe des noms? Un exemple : en 1836,
(1) Voir pages 407-412, 448-451, 530-536, etc.
(2) Il n'existe de dossier .que si l' officier de la légioii en Espagne a lOSr sédé un grade dans l'armée française; presque tous ces dcesiers ont été consultés. Pour les autres, ce sont les registres matricules qui ont été utilisé«.
(3> Après, cela s'entend, les pièces d'état civil qui sont dans les dossiers.
Mokzreki s'appelle Mockreki ; en 1838, Mohrzcnvski : le registre matricule des officiers de la nouvelle légion Técrit Mokrzecki et celui des hommes de troupe (il était sergent au départ d'Alger) Mokzreki. C'est ce dernier nom qui a été adopté, parce qu'il a. été donné tel à l'entrée au service de France en 1834. De plus, les états de 1836 et 1837 mentionnent le grade au moment où ils sont établis et non la date de promotion à ce grade, ce qui explique pourquoi l'on rencontrera souvent : « Tel officier, lieutenant en juillet 1837. » Cela ne veut pas dire qu'il a été nommé lieutenant en juillet 1837, mais bien qu'il était lieutenant à celle époque (1), sans que la date exacte de sa nomination puisse être donnée.
Les registres matricules ne fournissent pas d'ailleurs des indications complètes. Dans la collection de ces registres, surtout ceux des officiers, il y a des lacunes aux Archives administratives ; un ou plusieurs tomes manquent. Avant 1835 — et même bien après pour certains corps — ce ne sont pas des registres où chaque officier possède sa page personnelle à laquelle sont inscrits ses services. Ce sont des situations établies tous les mois, qui indiquent simplement les mutations survenues dans le mois précédent, mais où l'on ne peut trouver aucun renseignement sur l'état civil ou le passé de l'officier que l'on étudie (2). Les registres matricules sont en outre souvent assez mal tenus et incomplets : un homme de troupe en 1835, devenu officier vers 1840, n'a plus le même nom (exemple Mokzreki) ; les prénoms sont différents ou abrégés ; que de Polonais entrés dans la légion peu avant le départ d'Alger comme officiers ou sous-officiers sont omis ! Cependant l'on n'a pas cru devoir donner ici un renseignement qui ne reposât que sur des présomptions à défaut de pièces d'archives : c'est pourquoi le travail est exact, mais les indications trop brèves pour beaucoup.
Il faudrait noter encore parmi les difficultés : les prove-
(1) La date entre parenthèses, qui suit la mention d'un grade, indique la date de promotion à ce grade.
(2) Ces registres-situations, ceux du moms qui existaient au ministère de la guerre, ont été conservés aux Archives administratives pour remplacer les véritables registres matricules qui manquent.
6i6 LA LÉGIOX étRANGkSE £K ESPAGNE
nances très diverses des officiers ; le grand nombre d étrangers ; les noms semblables parmi lesquels il faut identifier celui que Ton cherche ( il y a des centaines de Wagner dans la légion) ; les grades conférés en masse au départ d'Alger, au départ de Pau. Ce sont là des éléments de contradictions et d'erreurs ; et^ s'il s'en est par hasard glissé dans ce travail, on les doit à des renseignements mal concordants et impossibles à contrôler d une façon absolue.
Enfin, il n existe malheureusement plus aux Archives historiques et administi^atives du ministère de la guerre qu'un petit nombre des états de pertes qui avaient été dressés à la suite dos différents combats et qui auraient bien simplifié la tâche (1). Les quelques indications de décès qu'on lira sont dues pour beaucoup aux registres matricules de corps de troupes auxquels certains officiers de la légion avaient été affectés pour ordre, durant leur mission en Espagne.
Si cette nomenclature n'a pas été partagée en catégories, il est néanmoins utile d'indiquer ici ce que ces catégories auraient pu être et d'examiner rapidement le caractère particulier de cliacune.
Les ofliciers de la légion étrangère d'Espagne, qui étaient olliciers au départ d'Alger (27 iuillet 1835), ont formé, pour ainsi dire, l'ossature de la légion ; les autres éléments sont venus se greffer sur celui-là et ont dû en prendre le ton et le tempérament. Quel est donc ce tempérament?
Caractères mâles et bien trempés, les officiers de la légion ont servi en Afrique à une époque où chaque jour apportait un danger ou une privation. Au contact sauvage des Arabes, peut-être ont-ils acquis quelque rudesse ; ils ont un esprit particularisle, un « esprit de corps » qui a pour mot d'ordre : solidarité. Ils appartiennent à la « légion étrangère » ! Etrangère ! Le mot sonne mal à leurs oreilles : ne sont-ils pas Français avant tout? Il leur semble que ce qualificatif les éloigne de la France et ils en souffrent : quand il s-'agit de passer au service de l'Espagne, « d'être cédés », pour parler comme le marquis Maison, leur fierté se révolte. — Cédés !
(1) Beaucoup de ces états de pertes, qui sont annoncéB dans les lettres, ne se retrouvent ni aux Archives historiques, ni aux Archives administratives.
A>'NEXES 647
Non ! — C'est le premier mouvement. Puis, dans ces hommes d énergie et d'honneur, le sentiment du devoir s'affirme plus impérieux : c'est toujours servir la France que d'obéir à ses ordres. Dira-t-on qu'ils se sont embarqués pour gagner un galon ? C'est peu probable pour la majorité : savent-ils combien ils reviendront ? Et combien sont-ils revenus ! La réalité est plus éloquente que tout commentaire.
Arrivés dans la Péninsule, où la guerre civile bat son plein, ces officiers de la « légion étrangère » apportent le caractère français, c'est-à-dire l'ardeur, la gaîté, l'héroïsme au milieu de ces combats de bandits sanguinaires dont les cruautés rencontrent difficilement leur équivalent dans l'histoire. Ces hommes qui semblaient rudes à la France semblent doux à l'Espagne ; doux, mais pas faibles : et les Carlistes, pour se venger des paniques qu'ils éprouvent, n'ont trouvé que la torture et le massacre. Si, par hasard, quelques murmures se font entendre, c'est toujours loin de l'ennemi. Au combat, tous n'ont qu'un désir et qu'un but : vaincre en montrant à leurs amis et à leurs adversaires ce que sont les Français.
Les olliciers de la légion étrangère d'Espagne qui étaient sous-olliciers au dépari d'Alger sont animes du môme esprit et du même tempérament. Elevés comme hommes de troupe à l'école de leurs chefs, ils ont acquis les mêmes principes de dévouement et de discipline. L'épaulette leur est venue très souvent sur l'un de ces champs de bataille d'Espagne, dont ils ont rendu les noms si glorieux. Pourtant, à leur rentrée en France, on les a replacés sous-officiers et soumis à un nouvel et pénible avancement. Un certain nombre d'entre eux, découragés, sont allés dans les compagnies de sousofficiers vétérans.
Les olliciers provenant des volontaires d'Isabelle, et qui furent versés dans la légion loi^ de la dissolution du corps de Suarce, sont surtout des officiers qui, en réforme ou en congé illimité pour une cause quelconque, ont secoué l'inaclion qui leur pesait et sont allés où l'on se battait. L'ont-ils fait par ambition ou cupidité ? Le fait paraît invraisemblable. Ambition, peut-être I Mais cupidité ! Ne connaissaient-ils pas l'état navrant des finances espagnoles et — en admettant que le pillage eût été autorisé ou toléré — que pouvaient-ils en
espérer, dans ce pays pressuré tour à tour par les constitutionnels et les carlistes? Il est plus juste de croire qu'ils virent dans cette expédition une porte ouverte pour rentrer dans l'armée dont ils ne faisaient plus partie, du moins de fait.
Les ofliciers du T balaillon sont en général des sous-offîciers français qui, trouvant sans doute l'avancement trop long et trop difficile dans la mère patrie, sont venus gagner leurs galons d'officier sur les champs de bataille. Le général Harispe leur conféra, au départ de Pau, des grades de souslieutenanls ; mais ces grades ne furent pas reconnus au retour en France. Il y a là une notable différence de traitement avec les officiers de la légion partis d'Alger. Ceux-ci (ainsi que bien des sous-officiers) avaient été promus au grade supérieur le 22 juillet 1835 et ces grades leur avaient été confirmés au titre français : ils purent donc en jouir, le service d'Espagne terminé. Ceux du 7' bataillon furent moins bien traités, sans doute parce qu'ils étaient volontaires. Ils paraissent, dans la légion même, avoir été accueillis assez froidement et ils furent tenus à l'écart, d'une manière presque systématique, des récompenses et des distinctions largement distribuées à leurs camarades.
Parmi ces officiers, on en retrouve deux qui appartenaient à la légion en 1835 : de Caprez et Damian-Duvernègue. Ils avaient refusé à cette époque de passer au service d'Espagne et avaient été mis de ce fait en non-activité. Plus tard, ils se ravisèrent.
Sur les olliciers venus isolément de France en Espagne, ceux envoyés par la Reine (ces derniers sont surtout des chirurgiens), les renseignements font presque totalement défaut, sauf pour quelques Français : c'étaient des sous-officiers libérés, ou des officiers en non-activité qui, comme les précédents, vinrent chercher en Espagne une diversion à la difficulté de leur vie en France.
Intentionnellement, en passant en revue ces catégories, les officiers d'origine française n'ont pas été séparés des officiers d'origine étrangère. D'ailleurs, au lendemain des époques de la Révolution et de l'Empire, où la carte d'Europe fut si souvent remaniée, beaucoup d'étrangers de 1835 étaient
nés Irançais avant 1815 : « Une nouvelle délimitation de frontières les avait placés sous le joug de l'étranger » et envers eux « la France avait contracté des engagements soit directs, soit moraux, déterminés par les grandes idées politiques qu'elle avait jetées dans l'Europe (1) ». Une étroite camaraderie liait tous ces hommes, parce que le même but les avait réunis dans le même sentiment : combattre pour la France. La force des circonstances les ayant poussés sous la bannière d'filspagne, ils avaient accepté avec abnégation ce qu'ils considéraient comme un sacrifice. Une idée patriotique et politique les guidait tous : « Ils se battaient au nom de la France et de l'Europe constitutionnelle (2). »
La communauté des souffrances, de la victoire et de Tidéal avait formé entre eux un lien plus étroit de jour en jour. Ces hommes d'origine, d'aptitudes, de nationalités si différentes, étaient unis par des concessions mutuelles et par une estime réciproque ; ils s'étaient groupés autour de Vidée de la légion, après avoir été privés de leur drapeau, rapporté au maréchal Maison par Tofficier d'ordonnance envoyé à Alger. Nulle phrase n'est plus éloquente que celle contenue dans la lettre adressée par les officiers Irançais de la légion, le 29 avril 1836, au Phare de Bayonne, pour protester contre la distinction qu'on prétendait établir entre leurs camarades étrangers et eux :
<( Nous donc. Français, qui formons la minorité, verrions avec peine une mesure qui tendrait à séparer notre destinée de celle de nos braves compagnons d'armes; nous avons combattu ensemble en Afrique et en Espagne : un baptême de sang nous a tous unis au nom de l'honneur et de la France, et nous désirons que la gloire et les dangers continuent à nous être communs. »
(1) Lettre des officiers français de la légion étrangère à un rédacteur du Phare de Bayonne, pièce n» 26.
(2) Ihid,
650 LA LEGION £tRA>^GÈRE EX ESPAGNE
Abréviations :