IV LETTRE
(Evénemeats de mars 1837. — Le bivounc de Las Dos Hermanas - Larrainzar.)
Formation des trois bataillons le i*' mars 18S7 (1). — Nous pajtîmes le 4 mars pour Tolosa (2), ville tombée entre les mains des factieux. Noud nous arrêtâmes à un lieu appelé Dos Hermanas^ « les Deux- Soeurs » (3), parce qu'il y a là deux roches vis-à-vis Tune de r autre et qui se ressemblent. Nous y arrivâmes le 14 mars (4) et nous y bivouaquâmes. Quelle nuit affreuse ! De 5 heures dfu Gk>ir jusqu'au lendemain 9 heures du matin, la neige fondue tomba sans interruption. Il est difficile de peindre un tableau aussi triste que celui de ces 14.000 ou 15.000 homn:es assis dans la ne'ge, sans feu puisque la neige T éteignait, et ne prononçant pas une seule parole. Heureusement pour nous, Tennemi n'était plus à son aise (5).
Vers 10 heure*!, nous nous mîmes en route ; nous allions occuper des cantonnements nouveaux pour nous, puisque c'étaient ceux des factieux; nous y arrivâmes vers 4 heures, établîmes nos postes comme on fait en pareil cas, et y restâmes jusqu'au 19 (6).
Ce jour-là, nous partitnes pour Larrainzar (7), à 7 lieues de nos cantonnements ; nous prîmes la droite de la division, les voltigeurs flanquaient die droite et de gauche. Au travers des montagnes, impossible de distinguer un homme à quatre pas; quoiqu'à demi-portée de fusil de l'ennemi, nous n'eûmes d'autre accident que la fatig^ie et le mauvais temps ; nous arrivâmes aux logis à 8 heures. Les malheureux qui ne purent suivre moururent ; dans la nuit, des paysans nous apportèrent des soldats gelés.
Nous passâmes une nuit assez tranquille. Vers 8 heures du ma-
(1) Cette réduction fut motivée par la diminution de l'effectif de la légion.
(2) Tolosa, dons les Provinces Basques (Guipuzcoa). Le véritable but de l'expédition était Lecumbcrri, point sur lequel devaient converger trois colonnes de l'armée constitutionnelle.
(3) Cest le II mars que la colonne sous les ordres du général espagnol Sarsfield, dan^*; laquelle se trouvait la légion, quitta Villaba par la route qui conduit à l'ouest vers Irurzun, et c'est le même jour qu'elle s'arrêtoi au défilé Las Vos Hermanas. Ce nom est commun à de nombreux sites d'Espagne où doux roches se trouvent juxtaposées. Le bivouac en question est au nord-ouest d'Irur^un.
(4) 11 faut lire : le 11 mars.
(5) Les légionnaires gardèrent toujours le souvenir de cette terrible nuit. Voir C. B., Geschichte der Frem<îcr\r-Legion in Afrika und Spanicn, léna, 1873, t. 1, p. 26S.
(6) Détail parfaitement exact. La légion campa jusqu'au 19 dans do petites localités situées entre Irurzun et Pampelune.
(7) Larrainzar, à 2 kilomètres nord-ouest de Lizasso, dans la vallée de l'Ulzama (haute vallée de Lanz).
622 LA LÉGION ÉrRAXGÈRE EX ESPAGNE
tin, le 2* bataillon r-sçut l'ordre de monter ver® la montagne (1) en déci)uverte. L*ennemi, qui voyait tous nos mouvements, attendit nos camarades de pied ferme, et les reçut avec une grêle de balles, sans pouvoir arrêter leur élan ; puis, comme il était supérieur en nombre, il chercha à les attirer dans la forêt, pour mieux les écraser, s'ils se laissaient prendre à ce piège.
En un clin d'oeil, noue volons à leur secours, nous entamons une fusillade nourrie, et nous réussissons à dégager le premier bataillon, qui sans nous aurait probablement succombé. Mais l'ennemi arrive en force de toutes parts, et résiste à notre intrépidité. Les voltigeurs partent en tirailleurs : nous traveisons un ravin sans regarder si nous étions secondés, et nous nous trouvons surpris, et même sur le point d'être faits priBonniers : sans un peu de présence d'esprit, nous no pouvions nous retirer. Je ne sais par quel hasard un tambour se trouvait parmi nous : je lui ordonnai de battre la charge, et c'est ce qui nous sauva : l'ennemi, croyant nos batailloDs près de lui, prit la fuite, et nous eûmes le temps de repasser le ravin et de rejoindre nos colonnes qui se retiraient.
Nous avons eu dans cette affaire plusieurs officiers tués, et beau coup de blessés ; nous aVons perdoi plus de C3nt voltigeurs dans les trois compagnies. Une compagnie de la légion, seule dans une bergerie, a résisté pendant une heure contre deux bataillons et c'est pour la dégager que nous avons perdu tant de monde (2). Enfin l'ennemi li été entièrement battu. Nous sommes néanmoins rentrés dans nos logements sous son feu.
Nous passâmes la nuit tranquilles. Dès le point du jour, les ennemis nous attaquèrent pour nous attirer à eux, mais nous ne leur répondîmes pas.
Nous nous réunîmes, et prîmes la route pour nous rendre dans les environs de Pampelune. Les chemins étaient affreux; la légion reçut la mission de soutenir la retraite : toutes les cinq minutes, nous devions faire halte pour résister aux ennemis ; il fallait gravir des montagnes par la neige et, après nous être exténués pendant une heure à monter, mettre deux heures pour descendre. Voilà la situation de la légion toute la journée (3).
(1) Azan oublie de dire ici que le 1«' bataillon était parti dès la pointe du jour sur la montagne, pour y construire un petit ouvrage défensif qui devait être confié à la compagnie du capitaine Hébich. "Cne attaque soudaine des Carlistes força tout le premier bataillon à redescendre les pentes, sauf Hébich et ses hommes. C'est alors que le 2« bataillon partit au secours du 1«». Le 3« bataillon suivit peu après. (Conrad à Iribarren, pièce no 62.)
(2) C'est la compagnie du brave capitaine Hébich, appartenant au 1«' bataillon, qui résiiita seule sur le sommet de la montagne, pendant que le reste de son bataillon avait battu en retraite. Hébich tint tête à toutes les forces carlistes jusqu'à ce qu'il fût délivré par le retour offensif de3 trois bataillons.
(3) Cette retraite faite en échelons fut extrêmement pénible; les hommes qui lestèrent en arrière furent massacrés par les Carlistes; lorsque le général espa^ol Iribarren retrouva Conrad qui avait formé l'ameregarde avec la légion, il le serra oontre lui avec effusion.
Le sous-lieutenant Azan fut décoré par la reine Isabelle de la croix de
BÉCITS ET MiMOIBES 623