La Législation des Théâtres
La civilisation romaine, en s'imposant en Gaule, avait trainé derrière elle l’éblouissant cortège de ses plaisirs profanes, et, voulant faire fleurir sur le sol de nos provinces les arts de l'Italie, avait élevé de gracieux autels en l'honnear des Muses.
Lorsqu'on eut mis bas les armes, les vaincus ne gardèrent pas longue rancune à la domination des Aigles impériales; ce fut une paix bienheureuse qui succéda aux horreurs de la guerre, et l'on en goûla en commun les délices. Les races de la Narbonnaise, qu'une nature enchanteresse, sous l'irradiation éternelle des cieux, avait admira-
- blement préparées à l'accueil des élégances latines, s’émer-
veillèrent du faste dont les vainqueurs agrémentaient leur
vie. Là où naguère se retranchaient les camps, s’élevèrent
de voluptueuses cités; et, là où les échos frémissaient encore
du choc des phalanges contre les hordes intrépides descen-
dues des Arvernes, retentirent longtemps les applaudisse-
ments mêlés de la foule qui se serrait devant les jeux du
p) LA LÉGISLATION DU THÉATRE
cirque et les masques de la comédie. Non loin des arènes de Nimes, se dressaient le théâtre d'Arles et le théâtre d'Orange.
L'invasion des barbares, qui ravagea le vieux monde, ruina jusqu'en ses bases l'édifice à peine achevé de la civilisation gallo-romaine. L’olympe des dieux immortels et le paradis des premiers évèques reculèrent dans les limbes, tandis que les brumes du Walhalla venaient assombrir jusqu'aux zéniths méditerranéens, dans l’épouvante des chevauchées d'Odin.
La domination de l'empire n'avait été qu'une trop courte initiation à la vie la plus raffinée que le monde eût encore connue; les gloires civilisatrices des péninsules grecque et latine avaient semé parmi nos plaines des moissons’ qui ne devaient point mürir. La fureur des dévastations germaniques ramena en Gaule le chaos des premiers âges; ce ne fut qu'après bien des siècles de nuit profonde, et bien après la conquête franque, qu'elle put sortir de ses ténèbres.
Le mélange de tant de races, destinées à vivre désormais confondues, donna naissance à une civilisation nouvelle qui s'établit lentement par une foi commune et par l'échange des dialectes. La diversité des idiomes, que leur contact corrompit mutuellement, provoqua l'essor d’une langue étrange, faite d'harmonie latine et de rythme germanique, dont la richesse fut merveilleuse et l'autorité puissante jus-
w'au-delà de nos frontières. Brunetto Latini, le maitre du Dante, reconnaissait en elle « la parleure la plus délitable, « et commune à toutes gens ».
Dieu, l'Épée et l'Amour, pour qui seuls on vivait en ces âges virils, inspirèrent les chants de nos premiers trouvères. Les gestes héroïques de Garin de Loherain, le poème de Roland — dont le jongleur Taillefer clamait encore les stances à la bataille d'Hastings, — et les exploits d'Ogier de Danemarche, répétés tant de fois à la lueur des torches, le soir, dans les donjons, remuaient profondément l’âme de
LES PREMIERS SPECTACLES 3 ces temps épiques, où les loisirs de la guerre se passaient dans les récits de combats.
Mais les chevaliers, dont les bardes exaltaient les prouesses, montraient assurément trop de vaillance pour que le succès ne vint pas couronner toutes leurs entreprises, y compris celles de galanterie. La reine Genièvre et la blonde Yseult, héroïnes de Chrestien de Troyes, et la reine Sébile, chantée par Jean Bodel, ont des grâces un peu complaisantes pour de si haultes dames ! Sans compter que certaine Sénéchale, en le lai d'Equitan de Marie de France, met au service de ses aimables caprices une subtilité dont s'inspireraient encore avec profit les auteurs modernistes du Palais-Roval !
C'est ainsi que, dès l'époque lointaine des épopées carlovingiennes, en le temps joyeux où les hostelleries, placées sous le trop bienveillant patronage de saint Julien, offraient un si large accueil aux cleres et aux paladins, la corde dramatique et la corde comique résonnaient déjà sous les doigts des ménestrels, si, du moins, elles devaient attendre le Cid et la verve de Molière pour donner leurs plus puissantes et leurs plus fines vibrations.
L'évolution commune aux choses d'ici-bas veut, dans l'histoire des arts comme dans l'histoire des mœurs, d'éternels recommencements. C'est sur les marbres sacrés des temples de la Grèce que s'assouplit le cothurne du drame primitif. C’est du chœur dithyrambique, enlaçant de ses danses les degrés des autels, et glorifiant de ses chants la légende de Bacchus, que Thespis détacha, un jour, loroxsirns. Le chœur s'arrêtait, puis repartait en cadence, landis que le personnage isolé de la ronde commencait un récit el provoquait ensuite les autres à répondre. — C'est aussi la légende du Christ et des Apôtres qui enfanta, chez nous, le drame d'autrefois.
Depuis longtemps, les voûtes des cathédrales gothiques s'olfraient, comme décor, à des solennités étranges. L'Église, a dit Michelet, était au moyen âge «le domicile du peuple.
n LA LÉGISLATION DU THÉATRE
La maison de l’homme, cette misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. Il n’y avail « qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu !. »
Dans la paix profonde des lourdes basiliques, sous les nefs majestueuses emplies d'ombre et de silence, leurs yeux implorant vers l’opale des rosaces, s'en venaient nos aieux chercher le repos de leur âme. Et, dans les longues galeries, au demi-jour des vitraux, sous les colonnades Jaillies des cryptes, au milieu de l'architecture sévère des sanctuaires de jadis, ils vinrent prendre le goût des spectacles et des jeux !
Dès le vi° siècle, on y célébrait la fête des Fous. depuis le 1° janvier jusqu’au jour des Rois.
On y célébrait encore la fète des Diacres Soûls, dont le but était l'élection de l’évèque des Fous; celle des Cornards ; celle de l’Ane, etc... Ces réjouissances, dans lesquelles le clergé s'associait avec la foule, sous des accoutrements et des masques bizarres, pour mener de burlesques processions et les interrompre des scènes les plus extravagantes, des orgies les plus scandaleuses, ont fait l’objet de trop nombreux récits pour que nous insistions sur leur caractère.
« Les conciles de Mayence, de Tours, de Rheims et de « Châlon-sur-Sadne, qui furent tenus l’an 813, défendirent « aux évêques, aux prêtres et aux autres ecclésiastiques, « d'assister à aucun de ces spectacles, à peine de suspension, « et d'être mis en pénitence ?. »
En 1198, la célébration de la fête des Fous fut interdite dans le diocèse de Paris par le légat Pierre de Capoue. Ces efforts ne servirent de rien, et ce n’est guère qu’au xv° sièele qu'on se lassa enfin de ces choses ridicules.
Hors de l’église, les Parisiens avaient la distraction de spectacles ambulants que leur donnaient des baladins, gens
1 MicneLer, Hist. de France, 1. NI, p. 210.
2 'railé à q Ce ie D | Ii i 2? Trailé de la Police, de DELAMARE, conseiller-commissaire du Roy au Chàtelet de Paris, {. I, Liv. IIT, tit. IL, chap. 11.