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LES PREMIERS SPECTACLES

fort habiles en tours d'adresse, mais fort mal vus de la police d'abord parce qu'ils n'avaient ni feu ni lieu, puis parce qu'on les soupçonnait entachés de magie. On les appelait indifféremment basteleurs, farceurs, jongleurs el joüeurs. Ce qui distinguait pourtant ces derniers, c’est qu'ils dressaient des singes.

Une ordonnance de Charlemagne, de l'an 789, « les mit au « nombre des personnes infâmes auxquelles il n’était pas « permis de former aucune accusation en justice ! ». Philippe- Auguste les chassa purement et simplement de ses États dès la première année de son règne. Mais ils bénéficièrent d'un sort meilleur sous le règne de saint Louis.

« Nous en avons la preuve, dit Delamare, dans un tarif «qui fut fail par saint Louis pour régler les droits de péage, « qui se payoient à l'entrée de Paris sous le Petit-Châtelet ; « l’un des articles porte que le marchand qui apporteroit un « singe pour le vendre, payeroit 4 deniers ; que, si le singe « appartenoit à un homme qui l’eût acheté pour son plaisir, « il ne donneroit rien; que, s'il étoit un joüeur, il en « joüeroit devant Le péagr, et que, par ce Jeu, 1l seroit quitte « du péage, tant du singe que de tout ce qu'il auroit acheté « pour son usage. C’est de là vraisemblablement que vient « cet ancien proverbe populaire, payer en monnoye de singe, « en gambades. Un autre article porte qu'à l'égard des Jon- « gleurs ils seroient aussi quittes de tous péages, en faisant « le récit d’un couplet de chanson devant le péager?. »

En 1313, pendant les grandes fètes de la Pentecôte, lorsque Philippe le Bel arma ses trois fils chevaliers, en présence d'Édouard IL et d’'Isabeau de France, devenue reine d'Angleterre, ce furent des jongleurs qui guidèrent les cortèges, au son des buisines et des laborins.

IMDELAMARE, ct. 1, iv. AIT, tit. AIT, : chap ir (d'après Cap. "Reg. Fr, t. 1,

.col. 229, art. 44).

2 Ibid. (d'après Livre Blunc du Chât. de Paris, ou 1 vol. des Méliers, 2 part.,

fol. 425 et suiv.).

Vers l'an 123), sous le règne de Philippe VI, les jongleurs et les jongleresses de Paris, qui tous s'étaient parqués dans une rue portant leur nom, — la rue des Jongleurs, devenue par la suite et restée bien longtemps la rue des Ménétriers, — parvinrent à ériger une confrérie sous les noms de saint Julien et de saint Genest. Lettres en furent passées et scellées au Châtelet, le 23 novembre 1331. Cette corporation, comme toutes celles d'alors, était gouvernée par un roi, le roy des Ménestriers.

Il faut dire que, pour se concilier la bienveillance des pouvoirs publics, ils avaient fondé auprès d'eux, sur un terrain acquis de l’abbesse de Montmartre, une église et un hôpital. La fondation de Fhôpital, attenant à l'église, explique le patronage de saint Julien qu’elle reçut. Cet hôpital n'eut pas longue existence, car les bâtiments en furent bientôt accaparés par les chapelains. Mais l'église, Saint-Julien-des-Ménétriers, demeura jusqu’à la Révolution, et les jongleurs en entretenaient les prêtres au moyen de dons annuels.

Leur cohue, désignée couramment sous le nom de ménestrandie, exécutait des tours de gibecière, dressait des singes et autres bôtes, et se recommandait de saint Genest, son patron, qui fut bateleur aussi, païen d’abord, puis converti et martyrisé en 303 sous les yeux de Dioclétien.

Ils jouaient d’une foule d'instruments, ant haulx comme bas, — de la vielle, de la harpe, de l’épinette, du rebec, ete. — et ceux-là seuls qui faisaient partie de l'association pouvaient faire entendre leur musique aux fêtes et réunions de plaisir données en la ville, vicomté et diocèse de Paris.

Les statuts qui les régissaient étaient très rigoureux. Mais l'obligation de s'y soumettre était absolue, et les lettres patentes confirmatives du 24 avril 1407 disposent que : « Se « aucun menestrel estrangier veut jouer desdiz instrumens «en la ville de Paris ou ailleurs ès lieux dessusdiz, pour « s0y allouer et gaingnier argent, ycelluy roi des menestrels « ou ses députez lui pevent deffendre ladicte science, jusques

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« à ce qu'il ait juré par la foy et serement de son corps, à « tenir et garder l'ordonnance dessusdicte, sur paine d’estre « banni de ladicte science par an et jour, et de l’amende « dessusdicte (20 sols parisis), se ce n'est à la voulenté « desdiz roy ou députez!. »

Une ordonnance de prévôt de Paris, du quatorzième septembre 1395, leur avait défendu « de ne rien dire, repré- « senter, ou chanter dans les places publiques ou ailleurs, « qui pût causer quelque scandale, à peine d'amende arbi- « traire et de deux mois de prison au pain et à l’eau? ».

Le goût des spectacles s'était grandement développé, à la suite des fètes ecclésiastiques dont nous avons parlé. Gelles de l'Université, qui avait aussi chaque année son évêque des Fous, et les processions que l’on multipliait pour éblouir le populaire, excitaient de plus en plus sa curiosité.

En 1313, aux fêtes de la Pentecôte, Philippe le Bel fit représenter, sous des courtines, à l’abbaye de Saint-Germain des-Prés, le paradis et l'enfer, avec une figuration magnifique de personnages et d'animaux.

Le jour de Pâques 1390, des chapelains et des clercs de la Sainte-Chapelle offrirent à Charles VI le spectacle de la résurrection de Jésus-Christ. Le roi, en manière de satisfaction, leur fit remettre 40 francs ÿ.

Des cérémonies semblables avaient lieu assez souvent dans les monastères, à l’occasion de leurs fêtes, et dans certains collèges. On y montrait des épisodes de la vie des martyrs et les miracles des saints.

Ces divers spectacles ne s’inspiraient pas d'une correction invariable. La nudité des hommes, et surtout des femmes; y était chose accoutumée. Mais il faut faire ici la part d’une civilisation très éloignée de la nôtre, et qui, pas plus que les

1 Ordonnances du Louvre, IX, 198.

2 Decamare, t. I, iv. HI, tit. IL, chap. 11 (d'après Livre Rouge ancien, f. 123). 3 Micnecer, Hist. de France, t. V, p. 159, note. :

civilisations antiques, ne voyait d’indécence dans le fait seul de dévoiler la nature.

A Rome, les mimes se dévêtaient généralement. On

raconte qu’un jour, aux Florales, la présence de Gaton gônait fort les Jeunes femmes, qui n'osaient faire glisser leurs robes. Caton se retira, sur l'avertissement d’un ami, et le peuple battit des mains pour qu'elles se monlrassent ques. |

Au moyen âge, on peut dire qu’il n’y avait point de fête de quelque éclat sans que l’un et l’autre sexe dépouillassent toute parure. En l'an 15315, dans les processions qui défilèrent le long des rues de la Cité, au moment où l’inclémence du ciel faisait redouter la famine, tous les figurants, sauf les femmes mariées, étaient entièrement nus i, On a peine à croire que ce fait se soit renouvelé pendant la Ligue, en 1589 ! — « Le peuple estoit tellement eschauffé et enragé « (s’il faut parler ainsi) après ces belles dévotions proces- « sionnaires, qu'ils se levoient bien souvent de nuict de « leurs lits, pour aller quérir les curés et prestres de leurs « paroisses pour les mener en procession ; comme ils firent « en ces jours au curé de Saint-Eustache, que quelques-uns « de ses paroissiens furent quérir la nuit, et le contrain- « gnirent se relever pour les y mener proumener, auxquels « pensant en faire quelque remonstrance, ils l’appellerent « politique et hérétique, et fust contraint enfin de leur en « faire passer leur envie. Et à la vérité ce bon curé, avec deux «où trois autres de la ville de Paris (et non plus) condamnolent ces processions nocturnes, pource que pour en « parler franchement, tout y estoit de quaresmeprenant, et « que hommes et femmes, filles et garsons marchoient pesle « mesle ensemble tout nuds et engendroient des fruits autres « que ceux pour la fin desquels elles avoient estéinstituées 2.»

Jean de Troyes, greffier de l'Hôtel de Ville, nous apprend

! Duraurr, Hist. de Paris, {. Il, p. 485.

2 Lesroire, février 1589.

LES PREMIERS SPECTACLES 9 dans sa chronique qu'à l'entrée de Louis XI à Paris, à la fontaine du Ponceau, trois belles filles toutes nues figuraient en manière de sirènes. Il en fut de même à Lille, en 1468, lors de l'entrée de Charles le Téméraire ; on y représenta le Jugement de Päris, et les trois déesses se montrèrent sans voile.

La licence du langage accompagnant, d'ordinaire, le relàchement dela tenue et des mœurs, on comprendra sans doute plus aisément, tout à l'heure, les hardiesses d'expression de nos premiers dramaturges.

Comment expliquer que, au x° siècle, dans un couvent de Saxe, le couvent de Gandersheim, une religieuse, du nom de Hrotswita, ait pu faire jouer de véritables pièces, dont le sujet élait, pour presque loutes, il est vrai, tiré des légendes pieuses, mais dont les situations, très adroitement conduites, s’inspiraient certainement du commerce des auteurs antiques ? Comment expliquer cette résurrection spontanée de l’art du théâtre au milieu de l'ignorance profonde de ce temps, et cette tentative isolée de rénovation scénique ? Aux historiens de nous éclairer.

Hrotswita fit -jouer par les nonnes de Gandersheim des drames d'amour extrèmement hardis. Callimaque, Paphnuce et Thaïs sont l’œuvre d’une conception dont l'habileté est réellement déconcertante. Mèlant la naïveté d’une foi touchante au probable désir d'édifier les novices sur les erreurs de ce monde, Hrotswita multiplia les scènes les plus scabreuses ; elle tomba même dans la farce, en écrivant Dulcitius.

Il est curieux de remarquer qu'elle usa souvent de la personnification d'êtres allégoriques portant lesnoms de Sapience, Foi, Charité, etc... — procédé dont, trois siècles plus tard, devaient se servir Guillaume de Lorris dans son Roman de la Rose, et les Enfans-sans-Soucy sur leurs tréteaux.

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