CHAPITRE Il
Les prédicateurs du moyen âge, impressionnés par ce besoin inné chez les foules de toujours esquisser une forme à l’idée et de préciser leur rêve au milieu des élans les plus hardis de l'imagination, avaient pris coutume de raconter, comme événements auxquels ils eussent assisté eux-mêmes, l'histoire de Jésus-Christ et le drame de la Passion, inventant des détails grâce auxquels leur éloquence, jointe à la bonhomie de leur réeit, trouvait le moyen d’arracher des larmes.
Citons seulement ce passage tiré des sermonnaires du franciscain Michel Ménot, où il peint la douleur de la Vierge après Le Golgotha :
— « Monsieur Sainct Jehan va mesner la benoiste dame en « Ja maison de sa mère pour ce qu'il estoit tard. Et [à eussiez « veu les gens par troppeaulx parmy les rues de Hierusalem, « devisans de ceste affaire. Et en voyant passer la bonne « dame, ils disoient : Hélas ! vela la mère de ce povre « exécuté. Bon soir, Madame. Aulcunes femmes pleines de « compassion la conduyrent jusques à son logis en plourant. « Quand la bonne dame parvint à l’huys de son logis, se
« va retourner vers la compaignie, en leur donnant graces «et le bon soir !. »
1 Micuez Méor, Passionis dominici exposilio, f cLxvir, verso, col. 1. Cité par Gérusez.
De cette intimité du récit au dialogue, le chemin n'était pas long et fut bientôt franchi.
Pour les spectacles dont nous avons parlé plus haut, qui se donnaient en de rares occasions dans les monastères et dans les collèges, on se servait toujours de la langue latine. IL n'y avait pas encore, à la fin du xiv° siècle, de théâtre à proprement parler, c'est-à-dire d’édifice spécialement destiné à des actions dramatiques, à des représentations populaires et suivies, en langue française. C’est aux Confrères de la Passion que revient l'honneur de l'avoir créé.
Vers l’an 1398, quelques bourgeois de Paris, afin d'y consacrer leurs loisirs, établirent un théâtre à Saint-Maurdes-Fossés et voulurent représenter le drame de la Passion.
Un tel spectacle n'offrait rien de nouveau, et l'on conçoit mal l'émotion qu'il causa au prévôt de Paris. Ce magistrat crut devoir rendre, le 3 juin 1398, une ordonnance aux termes de laquelle il défendait à quiconque soumis à sa juridiction « de représenter aucun jeux de personnaiges, soit « de vie de saincts ou aultrement, sans le congié du Roy, sous « peine d’encourir son indignation et de forfaire envers luy ».
Lesdits bourgeois, pour mieux affirmer la résolution de leur entreprise, formèrent entre eux une association et s’intitulèrent « Confrères de la Passion de Notre-Seigneur ». Puis ils s'adressèrent au roi pour requérir son autorisation.
Charles VI, de sa nature grand amateur de fêtes et de spectacles, cherchant, de plus, en toute occasion, l'oubli de son mal, sentit sa curiosité s'éveiller au souvenir des quelques mystères déjà représentés devant lui par des ecclésiastiques et des cleres. Il voulut que les Confrères bourgeois fissent en sa présence montre de leurs talents. Il en fut, à la suite, si enthousiaste, qu'il leur signa, le 4 décembre 1407, les lettres patentes que voici :
« Charles par la grace de Dieu Roy de France, sçavoir « faisons, à tous presens et avenir.
« Nous avons reçû l’humble supplication de nos bien-
amez, les Maistres, Gouverneurs el Confrères de la Confrairie de la Passion et Resurrection de Nostre-Seigneur, fondée en l'Eglise de la Trinité à Paris: contenant que comme pour le fait d’aucuns Mysteres de Saincts, de Sainctes et mesmement du Mystere de la Passion, qu'ils ont commencé dernierement, et sont prests de faire encore devant Nous, comme autrefois avoient fait, et lesquelz ils n'ont pà bonnement continuer, parce que Nous n'y avons pas pû estre lors presens, on quel fait et Mystere ladite Confrairie a moult frayé et depensé du sien, et aussi ont fait les Confrères chacun d’eux proportionnablement ; disant en outre que s’ils joüoient publiquement et en commun, que ce seroit le proufit de ladite Confrairie; ce que faire ils ne pouvoient bonnement sans nostre congié et licence ; requerans sur ce notre gracieuse Provision : Nous qui voulons et desirons le bien, proufit et utilité de ladite Confrairie, et les droits et revenus d’icelle estre par Nous accrus et augmentez de grace et privileges, afin qu'un chacun par devotion se puisse adjoindre et mettre en leur compagnie; à iceux Maistres, Gouverneurs et Confrères d'icelle Confrairie de la Passion de Notredit-Seigneur, avons donné et octroyé de grace speciale, pleine puissance et autorité Royale, cette fois pour toutes, et à toûjours perpetucllement, par la teneur de ces presentes Lettres, autorité, congié et licence de faire joüer quelque Mystere que ce soit, soit de la Passion et Resurrection, ou autre quelconque, tant de Saincts comme de Saintes qu'ils voudront élire et mettre sus toutes et quantes fois qu'il leur plaira, soit devant Nous, nostre commun ou ailleurs, tant en recors qu'autrement, et d'eux convoquer, communiquer, et assembler en quelconque lieu et place licite à ce faire, qu'ils pourront trouver en nostre Ville de Paris, comme en la Prevosté et Vicomté ou Banlieuë d’icelle, presens à ce {rois, deux ou un de nos Officiers qu'ils voudront eslire, sans pour ce commettre offense aucune envers Nous et Justice ; et lesquels Maistres, Gouverneurs et Confreres
dessus dits, et un chacun d'eux, durant les jours esquels ledit Mystere qu'ils joueront se fera, soit devant Nous, ou ailleurs, tant en recors qu'autrement, ainsi et par la maniere que dit est, puissent aller et venir, passer et repasser paisiblement, vestus, habillez et ordonnez un chacun d'eux, en tel estat ainsi que le cas désirera, et comme il appartiendra, selon l'ordonnance dudit Mystere, sans détourber où empêcher: et en pleine confirmation et seureté, Nous iceux Confreres, Gouverneurs et Maistres, de notre plus abondante grace, avons mis en nostre protection et sauve-garde, durant le recors d'iceux jeux, et tant comme ils joüeront seulement, sans pour ce leur méfaire, ou à aucuns d’eux à cette occasion, ne autrement. « Si donnons en mandement au Prévost de Paris et à
tous nos autres Justiciers et Officiers presens et à venir,
ou à leurs lieutenans, et à chacun d'eux, si comme à luy appartiendra, que lesdits Maistres, Gouverneurs et Confrères, et à chacun d’eux fassent, souffrent et laissent joüir pleinement et paisiblement de nostre presente grace, congié, licence, don et octroy dessus dits, sans les molester, ne souffrir et empêcher, ores et pour le temps à venir; et pour que ce soit chose ferme et stable à toûjours, Nous avons fait mettre nostre scel à ces Lettres ; sauf en autres choses nostre droit et l’autrui en toutes.
« Ce fut fait et donné à Paris en nostre Hostel lès Sante ol-ete;"t. En
Les bourgeois tragédiens s'établirent à Paris, dans Phô-
pilal de la Trinité, où ils avaient déjà organisé le service de leur confrérie. Ils louèrent aux Prémontrés la grande salle de cet hôpital ?, et prirent le nom de « Maîtres Gouverneurs et Confrères de la Passion et Résurrection de Notre-Seigneur ».
1 Registrées au Châtelet, vol. 2 des Bannières, fol. 11; — et rapportées dans
D£éLcauare, t. 1, Liv. II, tit. I, chap. ur.
2 Cette salle avait 21 toises de longueur, sur 6 toises de largeur.
Au LA LÉGISLATION DU THÉATRE
Leur entreprise eut un succès énorme. Comme leurs représentations avaient lieu tous les jours de dimanches et de fêtes, de une heure à cinq heures après midi, les curés avancèrent les vèpres pour permettre à leurs paroissiens d'y assister, et sans doute pour en avoir eux-mêmes la liberté. Lerépertoire des Confrèressecomposait d’abordde latrilogie Passion, puis des mystères de Saint-Martin, de Saint-Crépin, de Sainte-Barbe, et des Actes des Apôtres. Ils choisirent même leurs sujets dans l'Ancien Testament et dans la Bible. On peut caractériser leur tentative en disant qu’ils mêlaient la dernière grossièreté aux plus émouvantes impressions. À côté des dialogues les plus simples et les plus touchants, on entendait des anges interpeller Dieu dans le langage que voici: « Père éternel, vous avez tort Et devriez avoir vergogne.
Votre fils bien aimé est mort, Et vous dormez comme un ivrogne ! »
Si l’on s'était borné à cela !... — On reste confondu à la lecture de certaines scènes vraiment scandaleuses, et l’on en conçoit une étrange idée de lesprit français au xv° siècle! C'était ce qui plaisait alors, c'était là le drame de l'époque, et le drame hiératique !
De telles représentations faisaient véritablement fureur, et 1l faut avouer que les Confrères ne négligeaient rien pour retenir le public devant eux. Dès l'obtention de leurs lettres patentes, 1ls essayèrent de la satire, et trouvèrent dans la Bible l’mspiration de plus d'un trait. La foule, voyant Hérode abandonner sa femme pour Hérodiade, celle de son frère, comprenait l'allusion aux amours du duc d'Orléans et de la reine Isabeau.
Le Gouvernement tolérait ces audaces.
Quelquefois les Confrères donnaient leurs spectacles hors de l'hôpital de Ia Trinité. En 1422, le roi et la reine d’Angleterre leur firent jouer à l'hôtel de Nesle, au faubourg Saint- Germain, le mystère de la Passion de Saint-Georges.
Us eurent bientôt pour rivale la Bazoche. Les cleres occupés par les procureurs de Paris au Parlement et au Châtelet! formaient entre eux une association, selon le mode du temps, et cette association avait été légalement reconnue par Philippe le Bel: La Bazoche avait son roi, qui portait, sous la protection des ordonnances, une toque pareille à celle du roi de France. Elle avait aussi sa monnaie et ses armes : trois eseriptoyres d’or en champ d'azur ! Et son organisation comprenait un grand nombre de magistratures: elle avait un chancelier, des maîtres des requêtes, un avocal, un procureur général, un grand référendaire, un rapporteur en chancellerie, un grand audiencier, ete.
Les cleres célébraient, à de certains jours, des fêles magnitiques. La fortune des Confrères excita leur émulation, et ils voulurent donner, eux aussi, des spectacles. Comme ils né pouvaient, en raison du privilège des Confrères, empiéter sur leur répertoire, ils imaginèrent un genre nouveau et Jouèrent des farces et moralités. Il les jouaient au Parlement, dans la grande Salle, qui s'appelait alors Salle des Procureurs, couverte seulement en charpente, mais ornée des effigies des rois de France, et à l’une des extrémités de laquelle se dressait la légendaire Table de Marbre?.
Cette table leur servait de scène.
Les clercs du Châtelet dressaient un échafaud sur la place qui s'étendait au-devant du monument.
Les pièces de la Bazoche avaient pour objet la dérision de
1 La juridiction du Châtelet était la principale juridiction. C'était la juridiction du roi en tant que comte de Paris, tandis que la juridiction d'appel du Parlement était celle du roi en tant que souverain. Le comte de Paris, plus tard devenu duc de France, puis roi, déléguait l'exercice de sa juridiction à un vicomte, qui fut bientôt appelé prévot et garda ce titre même après la création des bailliages, encore qu'il fût baïilli de Paris.
2? Le palais de la Cité, concurremment au Louvre, servit de résidence à plusieurs de nos rois. C'est dans cette grande salle qu'ils recevaient l'hommage des vassaux de la couronne et les ambassadeurs ; et c'est sur cette table de marbre qu'on servait les festins royaux.
Le palais fut, à dater du règne de Charles VIT, complètement abandonné au Parlement. Il fut, d'ailleurs, incendié en 1618, et la grand'salle entièrement consumée.
16 Là LÉGISLATION DU THÉATRE
toutes choses. Le roi, la cour, l’église, la justice, la noblesse, l'armée, rien n’échappait à la verve des clercs. Et l’on ne comprend que trop aisémentles difficultés auxquelles ils se trouvèrent en butte de tous côtés.
Le Parlement, dans les attributions duquel rentrait la police générale du royaume, leur défendit d’abord de jouer sans une autorisation expresse. Et, en 1422, des clercs qui avaient enfreint le règlement furent emprisonnés.
Louis XI pensa qu’en accordant sa protection aux clercs de la Bazoche il tournerait leurs armes contre ses propres ennemis, ce qui vaudrait mieux que de les leur arracher. Le calcul fut heureux. Le prévôt ne refusa pas sa bonne grâce aux protégés du roi, et la Bazoche reçut des subven- | tions ! En 1475, le prévôt lui donnait 10 livres parisis pour concourir aux frais d'une représentation. |
Mais, une fois Louis XI retiré à Plessiz-les-Tours, le Parlement ne garda plus aucuns ménagements. Un arrêt du 15 mai 1476 défend «à tous clercs et serviteurs, tant du Palais « que du Chastelet de Paris, de quelque estat qu'ils soient, de « doresnavant jouer publicquement audict Palais, ou Chaste- « let, ni ailleurs en lieux publics, farces, sotties, moralités, ni « aultres jeux à convocation de peuple, sous peine de bannis- « sement du royaume et de confiscation de leurs biens ». [Il va jusqu’à leur interdire de solliciter du roi son autorisation.
L'année suivante, les Bazochiens, espérant sans doute que le Parlement, pour avoir rendu tant d’arrêts dans l’intervalle, avait mis en oubli celui qui les menacçait, s’apprètèrent à faire nnc rentrée solennelle. Le Parlement leur prouva qu'ils s’abusaient. Le 19 juillet, il leur interdit toute représentation « Jusqu'à ce que paradicte Cour en soit « ordonné, sous peine, par les contrevenants, d’être battus de « verges par les varrefours de Paris, et bannis du royaume ». Cette perspective terrorisa les organisateurs de la fête.
Sous le règne de Charles VIIE, la Bazoche recommenca ses exploits. Le 1° mai 1486, fes acteurs émaillèrent leur dialogue de traits âssez piquants à l'encontre du roi et de son
gouvernement. Par lettres patentes du 8 mai, Charles VIII ordonna l’emprisonnement de cinq d’entre eux. Mais ils furent immédiatement réclamés par l'évêque de Paris, lequel prétendit à juste titre que les coupables, en leur qualité de cleres, devaient être traduits devant sa juridiction !.
Ils furent relächés.
Sous Louis XIT, la Bazoche bénéficia d’une liberté presque sans réserve. Une seule fois, le roi manifesta sa colère. Ce fut à la suite d’une entrée solennelle d'Anne de Bretagne à Paris, en 1504. Elle avait assisté à une représentation de la Bazoche et y avait entendu conter « l’histoire d'un maréchal qui avoit voulu ferrer un dne, et en avoit reçu un si grand coup de pied qu'il s'éloil vu jeter hors de la cour ».
Trop directe était l’allusion à son ennemi Pierre de Rohan, maréchal de Gié, alors en prison. Le roi fit fouetter quelques acteurs, mais ne montra, par la suite, aucune sévérité.
« Lui estant rapporté un jour, dit Brantôme?, que les « clercs de la Bazoche du Palais et les écoliers aussi avoient « Joué des jeux où ils parloient du roi et de sa Cour et de « tous les grands, il n’en fit autre semblant, sinon de dire « qu'il falloit qu'ils passassent leur rire, et qu’il permettoit « qu'ils parlassent de lui et de sa Cour, mais non pourtant « déréglement, et surtout qu'ils ne parlassent de la reine sa
1 On voyait fonctionner à Paris, à côté de la juridiction du Parlement et de celle du Châtelet, la juridiction du corps municipal, issu de l’ancienne confrérie des Marchands de l'eau, et qui avait à sa tête le prévôt des Marchands; puis les juridictions ecclésiastiques, qui étaient des juridictions temporelles par opposition aux officialités, qui étaient des juridictions spirituelles. Les évéques et les abhésse trouvaient avoir des domaines considérables ; l'évêché possédait un tiers du territoire de Paris, à titre de censive. Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Germain-des-Prés appliquaient la justice dans leurs tribunaux.
La juridiction ecclésiastique était très en faveur au moyen âge à cause des garanties de bonne justice qu'elle offrait. Les juges étaient plus instruïts, la procédure était plus rationnelle. Les justiciables devinrent très nombreux, car il suffisait d'être clerc; or, pour être clerc, il n'était aucunement nécessaire d'être ordonné; il suffisait de le demander et d'être tonsuré, füt-on marié.
2 BranrTÔme, Discours [°", Anne de Bretagne.
,: 20 « femme, en façon quelconque, autrement qu il les feroit « tous pendre. »
Les clercs, si malicieux fussent-ils, ne trouvèrent à railler que l’avarice légendaire de ce roi père du peuple. Pour si peu, ils ne furent point inquiétés.
Le moment est venu de parler d’une autre association qui égaya aussi de ses saillies ce vivant xv° siècle : les Enfans-sans-Soucy.
C'étaient des jeunes gens, de bonne famille pour la plupart, et qui menaient la vie joyeuse. — Le royaume de la Sottise, qui avait pour étendue l'univers, était soi-disant gouverné par le chef de cette bande des Enfants-sans-Souci, lequel prenait le titre de Prince des Sots. C’est lui qui présidait aux représentations des so/es.
Dès le règne de Charles VI, elles avaient lieu aux Halles: comme elles atteignaient à la dernière liberté de langage et à la plus étourdissante fantaisie, la vogue en fut considérable.
Les Enfants-sans-Souci fraternisèrent cordialement avec les cleres de la Bazoche et partagèrent leur sort, en tant qu'ils furent applaudis par la foule et tourmentés par la justice. Les soties n'étaient presque jamais représentées seules ; elles étaient généralement jointes à une farce et à une moralité, avec un €7t ou prologue, qui les précédait toutes.
Les événements de l’époque servirent de thème aux boutades de cette nouvelle troupe. Tantôt Dame Pragmatique disputait contre le Légat ; tantôt le Peuple Italique gémissait sous la tyrannie de Mère Sotte, figurant en robe d'église.
Les personnages élaient ordinairement allégoriques, ce qui donnait plus d’aisance à la conception des pièces. Ils portaient jusqu'aux noms de Limon-de-la-Terre, Sang-d’Abel, Lasoif, Lagoutte, Espérance-de-longue-vie, Honte-de-direses-péchés, Pugnicion-divine, ete...
L'Église surtout était en butte aux plus amères plaisan-
teries. En l'an 1511, le mardi gras, fut jouée unetrilogie du
poète Gringoire. Elle comprenait le Jeu du Prince des Sots et
Mère Sotte, suivi de la moralité de l'Homme obstiné, qui
était dirigée contre le pape Jules IT, et d’une farce intitulée Faire et Dire.
Le Saint-Père s’écriait :
« Vin de Candie et vin bastard Je trouve friand et gaillard À mon lever, à mon coucher ! »
Un autre spectaclé s'offrait, dans le même temps, aux Parisiens ; -— spectacle qui nous venait de l'Allemagne et de Ja Suisse, mais qui obtint en France beaucoup moins de succès. Nous voulons parler de la Danse Macabre où Danse des Morts.
La Mort, qui jouait le rôle principal et apparaissait en squelette, venait surprendre sur la scène, au milieu des vanités de ce monde, princes, prélats, bourgeois, manants, bien obligés de lui faire cortège.
C'était d'une philosophie trop sombre ! On voyait cela, dès le règne de Charles VI, vers la rue de la Charonnerie, près des charniers des Innocents.
À la Bazoche et aux Enfants-sans-Souci, venaient chaque jour s’adjoindre de nouvelles troupes : celles de l'Empereur de Galilée !, du Roi de l'Épinette, du Prince des Nouveaux Mariés, du Recteur des Fous, de l'Abbé de l’Escache, du Prince de l’'Étrille, ete. Et leurs pièces burlesques, d'instinct, parodiant la vie contemporaine, se modelaient sur la comédie athénienne et les Atellanes romaines.
Le goût du théâtre s'étendait de jour en jour, et les écoliers eux-mêmes donnaient fréquemment, dans leurs collèges, des pièces imitées des inventions de leurs aînés. — « D'ancien-
1 Le haut et souverain empire de Galilée avait été fondé par une association des clercs de la Chambre des Comptes.
« net6, dit Guy Coquille!, pour l'exercice de la jeunesse étoit «en usage dans les collèges, qu'en certaines saisons de « l'année les régents faisoient représenter comédies et dia- « logues en latin par leursécoliers..… Aucuns régents ontintro- « duit, aux collèges, et comédies et farces en françois. » Ainsi l'on se préparait à l'accès des confréries qui guettaient l'adolescence, et l’on se familiarisait peu à peu avec leur témérité.
Mais Louis XII emporta avec lui la liberté de ses sujets. Dès sa mort, survenue le 1° janvier 1515, le Parlement saisit le prétexte de son deuil pour interdire les jeux que préparait la Bazoche en vue de la fête des Rois. Puis, le 2 janvier 1516, il fit « défense aux bazochiens et aux écoliers des collèges de « jouer farces ou comédies dans lesquelles il seroit mention « de princes et princesses de la Cour ».
Et un arrèt du 5 janvier leur recommanda expressément « de ne jouer aucunes farces, sotyes ou aultres Jeux contre « l'onneur du roy, de la royne, de Madame la duchesse « d'Angoulesme, mère dudict seigneur, des seigneurs du « Sang, ne aultres personnages estans autour de la personne « dudict seigneur, sur peine de punicion contre ceux qui « feront le contraire, telle que la Cour verra estre à faire ».
Ces dispositions furent longtemps observées. Mais on se lasse de l’obéissance, si ce n’est qu'on oublie la loi. En 1533, au collège de Navarre, les écoliers représentèrent une pièce dans laquelle figurait Marguerite de Valois, sous les traits d’une furie! Le roi fit, sans autre forme de procès, emprisonner auteurs el acteurs.
I paraît que les clercs de la Bazoche cherchèrent, par des moyens détournés, à dépenser leur verve tout en se maintenant à l'abri d’un pareil sort, car un arrêt du 20 mai 1536 déclare que : « Ce jour, la Cour a mandé les chanceliers et « receveurs ; et le chancelier avec un desdicts receveurs « venus, leur à fait défenses de ne jouer, à la montre de la
l Commentaire sur l'Ordonnance des Élats de Blois, p. 34.
Bazoche, aueuns jeux, ne faire monstration de spectacles, ne escritecaux {axans ou nolans quelques personnes que ce soit, sous peine de s’en prendre à eux, et de prison et bannissement perpétuellement ; et, s’il y a quelques-uns qui s'efforcent de faire le contraire, les escrivent et baïllent par escrit leurs noms à ladite Cour, pour en faire les punitions telles qu'il appartiendra!. »
Le Parlement alla plus loin encore. Pour s'assurer qu'on
ne püt, en aucune façon, enfreindre la règle tracée, il ordonna, le mercredi 23 janvier 1538, que toutes pièces fussent, au moins quinze jours avant chaque représentation,
soumises à son examen :
« Après avoir vu par la Cour le jeu présenté à icelle par les receveurs de la Bazoche pour jouer jeudi prochain, ladite Cour a permis auxdits receveurs icelui jeu faire jouer à la manière accoutumée, ainsi qu'il est à présent, hormis les choses rayées; leur a fait défenses, sous peine de prison et de punition corporelle, de faire jouer autre chose que ce qui est, hormis lesdictes choses rayées; et pour l’advenir à ce que lesdicts receveurs ou leurs successeurs ne se mettent en frais frustratoirement, ladicte Cour leur a inhibé et défendu faire faire aucun cry ni jeu, que premièrement ils n'aient la permission de ce faire de ladite Cour, et à cette fin baillé quinze jours auparavant leurs requêtes en ladite Cour ?. »
La censure préalable faisait ainsi sa première apparition. Le 7 mai 1540, le Parlement renouvela ces dispositions à
l'égard des clercs, admettant toutefois « qu'ils se réjouissent
honnestement et sans scandale ».
Le 15 octobre, mêmes mesures en ce qui concerne les
1 Les trois Thédlres de Paris, par Des EssarTs, avocat au Parlement, p.18, note. 2 Tbid,. p.19.
22 LA LÉGISLATION DU THÉATRE Enfants-sans-Souci, à l’occasion d’une autorisation qu'ils venaient de requérir :
… « Et quant à la Farce et Sermon, attendu la grande dif- « ficulté par eux alléguée de les monstrer à ladite Gour*, « ayant égard à leurs remonstrances, pour cette fois, et sans « tirer à conséquence, ladite Cour leur a permis et permet « de jouer ladite Farce et Sermon sans les monstrer à ladite « Cour ; cependant avec défense de taxer ou scandaliser parti- « culièrement aucune personne, soit par noms ou surnoms, « ou circonstance d’estoc, ou lieu particulier de demou- « rance et autres notables circonstances par lesquelles on « peut désigner ou connoître les personnes. »
Le Parlement, dont la sévérité croissait sous le règne du bon plaisir, allait bientôt porter l'interdiction jusque dans le répertoire des Confrères.
Par des lettres patentes de janvier 1518, enregistrées au Châtelet Le 1° mars, François [°° avait confirmé leur privilège. En 1540, ils quittèrent la salle qu’ils occupaient dans l'hôpital de la Trinité. « La maison de la Trinité, dit Dela- « mare, fut de nouveau destinée à un hôpital, suivant l'esprit « de sa fondation ; le Parlement, par un arrêt du 30 juillet « 1547, ordonna que les pauvres enfans qui auroient pere et « mere y seroient charitablement reçus, nourris et instruits « dans la religion et dans les arts; de même que les orphe- « ns l’étoient en l'hôpital du Saint-Esprit ?. »
Les Confrères louèrent alors une partie de l'hôtel de Flandre, situé entre les rues de la Plastrière, Coq-Héron, des Vieux-Augustins et Coquillière. Et, en décembre 1541, ils sollicitèrent l'autorisation de représenter, selon l'usage, un mystère pour la fête des Rois.
l Parce que, sans doute, ces pièces étaient d'ordinaire improvisées. ? DeLamares, t. I, liv. IT, tit. III, chap. ur.
Le procureur général au Parlement plaida durement
contre la requète qu'ils présentaient, flétrissant de son indignation « ces gens non lettrez ni entenduz en telles affaires,
de condition infime, comme un menuisier, un sergent à verge, un tapissier, un vendeur de poisson, qui ont fait jouer les Actes des Apostres, et, entremettant à la fin ou au commencement du jeu farces lascives et momeries, ont fait durer leur jeu l'espace de six à sept mois; d’où sont advenus et adviennent cessation de service divin, refroidissement de charitez et d’aumosnes, adultères et fornications infinies, schandales, dérisions et mocqueries... » Il ajoutait que « le plus souvent les prètres des paroisses, pour avoir leur passe temps d'aller esdictz jeux, ont délaissé dire vespres les jours de festes, ou les ont dictz tout seuls dès l'heure de midy, heure non accoustumée ; et même les chantres ou chapelains de la Sainte-Chapelle de ce Palais, tant que lesdic{z jeux ont duré, ont dit vespres les jours de festes à l'heure de midy, et encore les disoyent en poste et à la légère pour aller esdictz jeux ».
Le Parlement, impressionné par de si graves désordres,
tint compte des remontrances qu'ils suggéraient à cet austère magistrat. Voici ce que porte l’arrèt du 12 décembre1541, sur lequel nous aurons plus tard l’occasion de revenir :
« Et quant à la seconde requeste dudit procureur général tendant à ce que défenses fussent faictes aux nouveaulx maistres entrepreneurs du mystère de l’Ancien Testament, ladite court a faict et faict inhibicions et défenses auxdits nouveaulx maistres de procéder à l'exercice de leur entreprise jusqu’à ce qu’elle ayt sur ce le bon plaisir et vouloir du roy, pour icelluy ou leur faire telle permission qu'il plaira audit seigneur ordonner. »
Le roi leva l'interdiction.
Ces mystères, qui provoquaient à Paris tant d’enthou-
siasme, avaient aussi gagné la province. On les représentait dans un grand nombre de villes avec un égal succès.
La Chronique de Metz mentionne que le mystère de la Passion y fut joué en 1437. « Et fut Dieu un sire appelé sei- « gneur Nicolle Don Neufchastel, en Lorraine, lequel étoit « curé de Sainct-Victour de Metz, lequel fut presque mort «en la croix, s’il n'avoit esté secouru, et convient que un « autre prestre fut mis en la croix pour parfaire le personnage « du crucifiement pour ce jour ; et le lendemain, ledit curé « de Saint-Victour parfit la résurrection et fit très haultement « son personnage et dura ledit jeu. Et un autre prestre, qui « s’appeloit messire Jean de Nicey, qui estoit chapelain de « Métrange, fut Judas, lequel fut presque mort en pendant, « car le cuer luy faillit, et fut bien hastivement despendu « et porté en voye 1.7 »
Outreman, prévôt de Valenciennes, raconte que les bourgeois de cette ville, en 1547, y donnèrent le même spectacle, qui dura vingt-cinq journées et procura une recette de 4.680 livres!
Le ligueur Rubis nous apprend également qu'il existait un théâtre à Lyon, en 1540. « Et là, par l’espace de troisou « quatre ans, les jours de dimanche et les fêtes après dîner, « furent représentées la plupart des histoires du Vieil et du « Nouveau Testament, avec la farce au bout pour récréer « les assistants ?, »
Dès l’année 1543, François !°’ avait ordonné la démolition de quelques hôtels, dans Paris, parmi lesquels celui de Flandres. Henri IT ayant renouvelé cette décision par lettres patentes du 20 septembre 1547, les Confrères se trouvèrent dans l’obligation d’émigrer. Estimant qu’une nouvelle location laisserait encore peser sur eux l'éventualité d’un déplacement coûteux, ils voulurent cette fois se rendre proprié-
, Histoire du Théâtre français, par les frères Parrar, t. IL, p 285: 2? Histoire vérilable de la ville de Lyon, publiée en 1604, liv. HI, chap. Lx.
taires et achetèrent une partie de l’ancien hôtel des ducs de Bourgogne, avec issues dans la rue Neuve-Saint-François et dans la rue Mauconseil. Par contrat passé le 30 avril 1548, ils s'engagèrent à fournir à Jean Rouvet, leur vendeur, à ses héritiers ou ayants cause, une rente de 225 livres rachetable moyennant une somme de 4.500 livres en quatre paiements égaux. Ledit Jean Rouvet stipula, en outre, l’acquittement par eux de 16 livres de cens et rentes par an, dont il était débiteur envers le roi, plus l’obligation de lui réserver une loge sa vie durant.
Le bâtiment où les Confrères ouvrirent leur théâtre avait une étendue de 17 toises de longueur sur 16 de largeur. La façade qui se dressait sur la rue Mauconseil, où était percée l'entrée principale, fut, par leurs soins, ornée d’un écusson que soutenaient deux anges. L'écusson présentait une croix, avec les-instruments de la Passion.