L’AMÉRIQUE DU SUD EN EST DÉCIMÉE
Jamaïque, Guadeloupe, en abondent; mais quel en est le nombre ? Chi lo sa(?) Trinidad : 5oo, sur une population de 260000 habitants; il y en a 280 dans une léproserie établie et entretenue par le gouvernement anglais.
L’Amérique du Sud en est décimée. — Bolivie, quelquesfoyers(P). Brésil: grand nombre, plusieurs léproseries; total? La Colombie est ravagée: 20000, on dit même 3oooo lépreux, sur une population de 4 millions. Elle sévit même parmi les riches. Dans bien des léproseries des personnes saines sont entassées avec les lépreux. Selon le Dr Sauton, dans une asile il y a 1100 lépreux et 2000 personnes saines; dans une autre, 800 avec 1 5oo indemnes. En outre un grand nombre ne sont pas hospitalisés, principalement les riches; les pauvres mendient. On se propose d’établir une vaste léproserie dans les Cordillères. Bref on ignore le chiffre exact des lépreux en Colombie. Costa-Rica, ioo(?). Équateur, i5o environ (?). Nouvelle-Calédonie: cas nombreux (?). Guyane Anglaise: 900 environ sur une population de 28000 habitants. Guyanne française : 3oo séquestrés dans les léproseries, et un grand nombre circulant librement partout (?). Guyane hollandaise : on n’en connaît pas le nombre. Pérou : assez grand nombre, mais combien (?). Uruguay: environ 3o cas(?). Vénézuela: 320 environ; d’après le Dr Labastida bien plus (?). République Argentine (?). Et le Brésil, le Mexique et tout le reste de l’Amérique latine, où grouillent tant de ces malheureux (???).
On voit donc qu’il est absolument impossible d’évaluer, même approximativement, les lépreux de la terre. Il y a fort peu de statistiques dans les contrées où l’on s’occupe quelque peu de ces malheureux et encore, celles-ci même laissent, en général, beaucoup à désirer quant à leur exactitude. Nous avions donc bien raison de dire en commençant que le nombre des lépreux partout dispersés atteint plusieurs millions ; ce qui impose le devoir de s’en occuper, tant dans l’intérêt commun delà société que pour accorder à ces pauvres déshérités delà nature, misérables impotents, honnis du monde, les soins que réclame leur état lamentable dictés par l’humanité, la charité et la solidarité. Mais continuons.
Océanie. — Australie : D’après le DrThompson, 1 1 4 environ, la plupart sont des Chinois. L’asile de Little-Bay, près de Sidney, en abrite 4o. Célèbes : 25 cas. Fidji (île appartenant à la Hollande): nombreux (?). Havaï ou Sandwich. Le total serait
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de 5 092 dont 4 975 canaques. Le nombre des canaques diminue pourtant: car de 58 000 qu’ils étaient, en chiffre rond, en 1866, il n’en reste actuellement que 35 000. Il y en aurait en outre de nombreux cas cachés, de 1 000 à 1 100. Le Dr Sauton n’a trouvé à la léproserie que i4 blancs ; il y a rencontré, parmi les séquestrés, des individus sains placés là par erreur de diagnostic. Le gouvernement dépense 45 000 francs par an pour les lépreux. Java : 70 lépreux sont hospitalisés; les autres circulent librement. Le gouvernement ne croit pas à la contagion. Marquises : la lèpre est très répandue, pas de statistique. A Marschall, elle est fréquente ; pas de statistique, Nouvelle-Calédonie : 1 200 environ ; il y a i4 léproseries ; mais quel en est le chiffre total? il y en a beaucoup d’ambulants.
Nouvelle-Guinée anglaise : une dizaine de cas, dit-on. Nouvelles-Hébrides : la lèpre y est assez commune ? Nouvelle- Zélande : 23 cas sur i3ooo habitants, dit-on. Philippines : 6200 lépreux sur 2000000 d’habitants, selon le Dr Marsh. Samoa (?) : on ne sait combien. Iles de la Sonde : 4 000 environ, d’après Broes van Dort. Sumatra : très commune, mais pas de statistique. Tahiti : nombreux, pas de statistique. Togoland : parmi les 6000 habitants de ces 25 îles, qui constituent cet état, 4o lépreux abandonnés à leur sort. Somme toute, les lépreux pullulent dans tous les pays. En général on s’en occupe peu ou point. Et, à part quelques gouvernements, les autres les persécutent ou tout au moins les négligent ; et lorsqu’ils les isolent ils leur rendent la vie bien dure ! Si l’on osait, on les ferait bien occire pour s’en débarrasser. Or, au point de vue de l’humanité, de la charité et dans l’intérêt même de la société, on devrait s’en occuper, établir partout des asiles, les empêcher de se marier, et, par pitié, rendre leur sort meilleur !
Nous avions donc bien raison de dire, en commençant, que la lèpre est une maladie mondiale, cosmopolite, toujours identique, quant à son essence, et la même dans ses manifestations classiques; elle imprime, à son apogée, son expression constante à la figure; à tel point que toute caractéristique de race disparaît ; le faciès lépreux léonin est le même, qu’il s’agisse d’un Européen, d’un Asiatique, d’un Africain ou d’un Polynésien ; de sorte que la distinction ethnique est rendue presque impossible.
De tous les souffrants malheureux, les lépreux sont ceux
L’ANCIENNETÉ DE LA LÈPRE ET DE LA SYPHILIS n
dont on détourne lesyeux et s’occupe le moins. Cependantleurs souffrances sont cruelles et leur malheur épouvantable ! On évite, on poursuit, on persécute ces pauvres parias, bien que la souffrance n’est pas une honte (J. Claretie) et que le malheur ne tache pas (G. Sand).
Bien que la lèpre survive partout en Europe depuis le moyen âge, ses misérables victimes n’attiraient plus aucun regard compassif, excepté en Norvège où, vu leur grand nombre, le gouvernement créa des asiles pour les abriter, les soigner et les consoler de la manière la plus humanitaire et la plus noble. Partout ailleurs, on s’en désintéressait jusque dans ces dernières années et on les abandonnait à leur malheureux sort.
Nous croyons avoir le droit de revendiquer la priorité d’avoir appelé l’attention sur eux, par nos communications aux corps savants et à la presse, ainsi que par nos nombreuses publications qui s’efforcaient de démontrer la survivance de la lèpre partout, même dans l’Europe centrale.
On avait oublié qu’autrefois 2000 léproseries regorgeaient en France de ces malheureux, que chaque ville posédait ses asiles et qu’à Paris même plusieurs léproseries abritaient de nombreux misels , dont une à Saint-Germain-des-Prés, une autre à Bourg-la- Reine, une autre à l’endroit même où existait l’hospice des Ménages, avant qu’il ne fût transféré à Issy en i863, et bien d’autres.
Elle devait donc avoir laissé partout des reliquats; c’est ce que nous avons prouvé devant l’Académie de médecine en 1892, fait unanimement accepté depuis.
L’ancienneté de la lèpre et de la syphilis, leur confusion. — La génération spontanée n’existant plus depuis la création, toute maladie microbienne doit être aussi vieille que la création ellemême. Or la lèpre et la syphilis ont sévi dès la plus haute antiquité, de tout temps, sur la pauvre humanité, et furent toujours confondues ensemble.
Virchow dit à propos des petites statuettes trouvées dans les anciens tombeaux Péruviens qu’elles peuvent relever tout aussi bien de la lèpre que de la syphilis. 11 arrive qu’on trouve dans les anciennes sépultures de Tennessee et de Keutuchy des os présentant des altérations syphilitiques. Néanmoins Virchow reste dans la réserve parce qu’il a trouvé sur le squelette d’un ours de caverne des hyperostoses et des
caries presque analogues. Peut-être, dit-il, l’homme préhistorique avait des affections osseuses aboutissant à l’hyperostose et à la carie, ressemblant à celles de la syphilis. Il a ajouté, en finissant, que l’intoxication phosphorique peut présenter des lésions osseuses pareilles à celles de la syphilis (22 novembre 1896, Société de Dermatologie de Berlin, séance extraordinaire à l’occasion du jubilé du Pr Georges Lewin). Mais peut-on supposer que l’homme préhistorique pouvait être empoisonné par le phosphore ?
Le Nemrod assyrien lztubar, a-t-il eu la lèpre ou la syphilis ? Selon J. -K. Proksh, il s’agirait de lèpre ( Monatshefte fïir Praktische Dermatologie , mai 1891, Archaïsme). Ce savant avait compulsé les traductions de Zahnplund et de Jérémias, deux érudits qui ont interprété les inscriptions cunéiformes trouvées sur des briques babyloniennes. Ces tablettes auraient fait partie de la Bibliothèque royale d’Assurbanipal (Sardanapale). A cette époque (vne siècle avant le Christ), les tablettes constituaient les livres des Bibliothèques. Elles étaient en briques, en marbre ou en granit, avec inscriptions cunéiformes.
Le Dr Buret, dans un premier travail remarquable tant par l’érudition que par sa stricte logique ( La syphilis chez les anciensy Paris, 1890), et dans son second livre tout aussi savant (, Legros mal du moyen âge, Paris, t 894), démontra que les anciens désignaient sous le nom de lèpre bien des affections dont plusieurs contagieuses. Dans la proportion, dit-il, de 90 pour 100, la vérole, les lupus et bien d’autres affections étaient conglobées sous la désignation commune de lèpre. Les léproseries des anciens temps avaient une clientèle analogue à celle de l’hôpital Saint-Louis de Paris où tout individu affecté d’une maladie cutanée invétérée trouve refuge. Il suffît de parcourir quelques anciens auteurs pour voir de suite que parmi leurs lépreux il y a des vénériens. La contagiosité serait un moyen de différenciation. Le Dr Buret cite, à l’appui de son opinion, le cas de ce lépreux de Samos que nous avons inséré dans notre livre, Voyages chez les lépreux (1891, Masson). Le mari lépreux porteur d’ulcères du palais et de la gorge chercha vainement à communiquer sa lèpre à sa belle épouse en l’embrassant longuement avec volupté. Il ne veut pas qu’elle lui survive et qu’elle soit à un autre, après qu’il sera mort.; et il n’arriva pas à lui transmettre sa maladie