La lèpre
l'un des premiers, en France, à faire ressortir l'importance de la découverte du bacille de la lèpre, que venait de faire le D'' Armaiier Hansen. Le 20 février 1880, M. Besnier écrivait dans la Gazette hebdomadaire : « La doctrine classique de la lèpre reçoit, des découvertes inattendues de l'histologie bactéridienne, un profond ébranlement, une secousse salutaire et qui, sans aucun doute, sera féconde; ce n'est peut-être pas encore la vérité, c'en est assurément l'aurore; il faut la saluer avec enthousiasme. » Au début de sa belle communication, notre cher collègue acclame « cette science nouvelle née d'hier, qui apporte, à profusion, sur l'origine et la transmission de la lèpre les faits les plus inattendus et les plus vives clartés ». C'est en s'appuyant sur des faits précis et sur des observations neuves recueillies à l'aide des méthodes d'investigation les plus perfectionnées de la technique histologique et bactériologique, que M. Besnier a rédigé son mémoire.
Lorsque j'ai pris part, en 1885, à la discussion qui a déjà eu lieu dans cette enceinte, sur ce même sujet, vous avez pu comprendre que je n'accordais qu'une part restreinte à la contagiosité dans la transmission de la lèpre, comme, à l'occasion des dernières discussions, sur la nature et le mode de transmission du choléra; j'en ai dit assez pour laisser entendre que je ne m'étais pas encore abandonné au courant qui entraîne hi très grande majorité du monde médical vers la pathogénie bactéridienne. Je n'ai pu encore accepter, sans réserve, cet envahissement de la pathologie par l'histoire naturelle. Je n'ai pu encore me faire à l'idée qu'à chaque unité morbide correspond ou correspondra bientôt une individualité parasitaire; l'organisme vivant de l'homme et des animaux, dévié dans son fonctionnement, ne peut plus, désormais, donner lieu spontanément à ces divers groupes de phénomènes anormaux que nous appelons maladies. Ceci, c'est le mode ancien. D'après le mode nouveau, dans l'immense majorité des cas, il faut reconnaître, comme cause nécessaire et efficiente, l'intervention d'un micro-organisme contemporain de l'homme et des animaux sur la terre. 11 faut toujours admettre, en présence, deux facteurs, un micro-organisme ou son germe et un terrain de culture propice à son développement. Désormais, presque toutes les maladies sont reconnues transmissibles, grâce à la pénétration, au transport, d'un sujet à un autre, d'un ou plusieurs bacilles ou microbes. Si ce micro-organisme n'a pas encore été, pour certaines maladies, mis en évidence par le microscope et colorié
conveiiablemeut, il lésera demain; i! existe, il doit exister, cesl fatal.
Quoi qu'il en soit, Messieurs, je n'ai pas, veuillez bien le croire, la présomptueuse intention de chercher à remonter le courant. Je n'ai aucune compétence en bactériologie et, bien que je ne sois pas un savant, je ne m'exposerai pas à ce qu'on m'appliquât cette boutade échangée entre Lyell et Darwin : « Tous les savants devraient mourir vers soixante ans, car, à cet âge, ils ne manqueront guère de faire une opposition forcenée aux doctrines nouvelles. » — Je ne suis qu'un médecin qui a toujours cherché à observer de son mieux, à reconnaître la vérité utile, tout en étant éclectique et s'efforçant de se préserver de tout engouement doctrinal.
Je me propose, seulement, d'émettre quelques doutes sur la vivacité des clartés projetées par l'histologie et la bactériologie en ce qui concerne le mode de propagation de la lèpre et surtout les mesures prophylactiques. Etant admis l'existence du bacille de Hansen, je viens chercher, devant vous, les applications bienfaisantes et pratiques de cette découverte. Je me livrerai à une argumentation de détail et non à une attaque de fond.
J'ai fait appel au concours prrcieux, à la haute compétence de deux savants étrangers, mes amis, qui, pendant une grande partie le leur carrière, ont séjourné dans les pays à lèpre : à sir Joseph Fayrer, correspondant étranger de notre Académie, président du Conseil de santé du ministère des Indes, à M. van Leent, inspecteur général du service de santé de la marine roj^ale néerlandaise. Je me fais un plaisir et un devoir de les remercier ici publiquement pour l'empressement si affectueux qu'ils ont mis à in'aider de leur expérience spéciale et de leur érudition.
M. Besnier vous l'a dit, c'est le récent Traité de la lèpre de M. Leloir qui a été l'occasion et qui est devenu le point de départ du mémoire qu'il vous a lu. .M. Besnier a décerné les éloges les plus flatteurs et les plus légitimes au jeune professeur de Lille, et je m'y associe de tout cœur. Je ne mets pas en doute que l'appréciation si autorisée de ses travaux par notre cher collègue n'ait grandement contribué à l'élection de M. Leloir au titre de correspondant national. Je tiens aussi et particulièrement à féliciter M. Leloir de ce qu'il est doué d'une constitution réi'raclaire à l'introduction du bacille de Hansen, qu'il a atîrontq, d'abord à l'hApilal Saint-Louis, puis en Italie, puis en Norwège, où il a examiné plus de huit cents malades, passant dix heures par jour
dans les léproseries ou au domicile des lépreux. Son sang n'est pas un milieu fertile pour la culture du bacille ou, d'après la nouvelle théorie de Phagocytose du professeur Metschnikoff (néologisme qui, je crois, n'aura pas l'approbation de notre ami M. Lereboulletl, le sang de M. Leioir est riche en phagocytes robustes qui ont dû dévorer, à mesure qu'ils se présentaient, de nombreux bacilles de Hansen sans devenir dyspeptiques, après ces laborieuses digestions. Nos distingués confrères et tout le personnel de l'hôpital Saint-Louis jouiront toujours, je n'en doute pasr, de celle même immunité.
La communication de M. Besnier datant déjà de six mois, je crois devoir condenser rapidement les données nouvelles acquises par la bactériologie, au sujet de la lèpre.
Voici la définition que donne M. Leioir dans son traité et qu'adopte M. Besnier : « La lèpre est une maladie parasitaire chronique. Elle est caractérisée par la production de néoplasies renfermant des bacilles, lesquels se développent surtout au niveau du tégument (cutané et muqueux) au niveau des nerfs, dans les ganglions lymphatiques et dans certains viscères. Elle amène presque toujours la mort. »
Le bacille de la lèpre est identique au bacille de la tuberculose; mais la chromotechnique les dislingue sans difficulté l'un de l'autre, et la numération comparée achève de les différencier, la bactérie lépreuse étant plus multipliée.
Les essais de culture du bacille lépreux dans le sol ou les eaux n'ont pas encore donné de résultats, même après des tentatives nombreuses dans les meilleures conditions apparentes, ainsi que le reconnaît lui-même Arning, contagionnisle ardent.
L'histoire des microphyles de la lèpre est loin d'être terminée, il reste encore bien des inconnues.
Le liquide de culture, par excellence, des microphytes chez l'homme vivant, est le lymphe, dans les points où elle peut être stagnante.
On trouve rarement le bacille dans les liquides sécrétés; jamais l'urine n'en contient; le mucus utérin et les sécrétions vaginales n'en contiennent jamais.
Suivant le Arning et notre collègue M. Besnier : « l* le bacille lépreux est un parasite exclusif à la race humaine; 2" il peut être transmis directement de l'homme à l'homme; 3" ou avoir un état d'évolution intermédiaire, état sporulaire que nous sommes, à présent, incapables de découvrir, qui peut avoir pour habitat le
sol, l'eau ou les aliments, mais qui ne peut venir qué des lisâus malados d'un lépreux ; 4° tout lépreux, à quelque période qu'il soit de sa maladie, est un dangereux foyer, puisqu'il muiliplie et nourrit le germe dans ses tissus. »
Le bacille ne pénètre pas dans l'épiderme, mais on le trouve particulièrèment dans les parties succulentes du chorion.
On n'a pas encore trouvé le bacille dans le système nerveux central. Arning prétend avoir découvertlebacille dans les nerfs périphériques (gaine lymphatique) ; mais cela est encore fort douteux. A ce sujet, je dois dire que, d'après le D' van Leent, le D* Eiseritohr fait erreur en envisageant la lèpre comme une névrite bacillaire, en cherchant à établir une analogie avec d'autres maladies endémiques et épidémiques du système nerveux, le béribéri entre autres. Celte analogie, d'après van Leent, ne repose sur rien, ni sur l'analomie pathologique, ni sur la symptomatologie.
Pour M. Besnier, il est donc établi que la lèpre est une maladie bacillaire, la bactérie qui lui appartient est spécifique, constante. Celle bactérie ne naît pas spontanément; la lèpre ne fait pas exception à la loi de non-génération spontanée. Mais alors, la lèpre que nous connaissons étant exactement celle décrite par Moïse, le premier cas serait donc contemporain des premiers ou du premier couple humain. 11 en serait de même de toutes les maladies bacillaires spécifiques, qui sont déjà nombreuses et dont le nombre grandit chaque jour. Je sais bien que je soulève là une question insoluble, aussi ne m'étendrai-je pas sur ce point.
Mais je ne puis m'empécher d"être frappé de la facilité avec laquelle notre collègue résout le problème de la période de silence que l'on désigne, généralement, sous le nom d'incubation. Cette prétendue incubation, suivant lui, ne correspond pas à une germination ralentie de l'agent pathogène, mais à un sommeil réel du germe. L'incubation, suivant M. Besnier, ne commence que quand l'élément séminal a trouvé le terrain et les conditions de culture qui lui sont nécessaires; c'est le microbisme latent de notre collègue M. Verneuil. Ce qu'il y a de particulier à hi lèpre, maladie bactérienne par excellence, c'est la difficulté manifeste que rencontre le germe à trouver un terrain de culture et la propriété qu'il possède de rester indéfiniment à l'état bilent. Les faits dans lesquels cette période de latence est de trois à six ans sont très communs; elle pourrait durer douze, quatorze et même vingt ans. Vous voyez quelle facilité cette théorie du microbisme latent donne aux contagionnisles pour expliquer la provenance de
certains cas et nllribuer à un sujet émigré depuis longtemps (l'un pays lépreux dans un pays non lépreux le rôle d'importateur dans le lieu d'émigration. Celte doctrine ingénieuse ne relève certainement pas de l'expérimentation, et si M. Besnier peut regarder la doctrine de la spontanéité morbide comme un véritable fatalisme médical^ il ne sera pas étonné de voir quelques esprits considérer la doctrine du microbisme latent comme du romanlisme médical.
J'arrive à la question des modes de propagation de la lèpre qui est, suivant notre collègue M. Besnier, une des plus graves et des plus urgentes qu'ait à résoudre la médecine de notre époque, en raison de la multiplication contemporaine des foyers de lèpre jusqu'en des pays voisins, du développement de la politique coloniale de la France et l'augmentation croissante des communications internationales.
Pour mieux indiquer le danger qui peut menacer la France, M. Besnier nous a dit qu'il n'est pas aujourd'hui, à Paris, un médecin voué à la dermatologie qui n'ait sa clientèle de lépreux ; il y en aurait une centaine disséminés dans la ville; l'hôpiial Saint-Louis recueille, en permanence, des lépreux de toute provenance. 11 nous parle de marins, de soldats, rapportant la lèpre des colonies, lin ce qui concerne les marins, je n'ai jamais eu l'occasion d'en voir un seul cas dans les bùpitaux de la marine, et, ayant interrogé les membres du Conseil supérieur de santé, il ne m'a pas été indiqué de cas de réforme pour celte maladie. Il en est autrement,, je le reconnais, pour les religieuses, les fonctionnaires, les colons qui résident longtemps dans les pays à lèpre. En tout cas, s'il y a une centaine de lépreux à Paris, ce doit être bien autre chose à Londres et en Angleterre, l'empire des Indes contenant en 1886, '12i.,924 lépreux sur 210,767,504 habitants. Les lies Britanniques ont aussi des lépreux comme la France en a quelques-uns sur le littoral méditerranéen.
En ce qui concerne la Hollande, le D'' v;»n Leent m'affirme que, depuis trois siècles environ, chez des milliers de Hollandais (armée, marine, fonctionnaires, civils) il n'y a eu de cas de lèpre ni a Surinam, ni aux Indes orientales.
Pour M. Besnier, la lèpre provient exclusivement du lépreux; en tout lieu, le lépreux peut contaminer celui ou ceux qui vivent avec lui; le lépreux peut, en tout pays, importer la lèpre dans certaines conditions hygiéniques et sociales, dont le rôle est loul-puissant; enfin, la lèpre pi-ovient d'une source unique, le lépreux. Dans
les pays à lèpre, ce qui fait le lépreux, ce n'est pas le sol, ni les eaux, ni les aliments, ni la misère, c'est le lépreux. On ne peut être plus catégorique. La conclusion forcée, c'est qu'il faut le faire disparaître : « Morte la béte, mort le venin, »
Avant d'aborder la discussion de quelques cas de ces points et poursuivre, pas à pas, le texte de notre cher collègue, je lui exprimerai l'étonnement que m'a causé une opinion émise dans une de ses notes (p. 24 du Bulletin) (1), et qui montre à que! point il est pénétré de la doctrine de la pathogénie bactéridienne. « Alors « même, dit-il, qu'il n'y aurait plus d'habitants dans un paj^s <■ paludéen, ou dans une région cholérigène, un pays à choléra, " on y peut sûrement contracter le choléra ou la fièvre intermit- « tente ; mais dans les régions abandonnées par le lépreux, jamais « on ne contracte la lèpre. Quand un pays quelconque est débar- « rassé du lépreux, que celui-ci soit séquestré, parti ou mort, le i< péril a cessé. » Et il ajoute en note : « Je ne veux pas dire que '( les microphytes de la malaria, pas plus que ceux du choléra, « naissent spontanément dans le pays que l'homme n'a jamais <f. habité, et qu'ils ne sont pas soumis à la loi de transfert par « l'homme; je regarde, au contraire, ce transfert comme certain, « aussi bien pour l'agent générateur de la peste que pour celui de " la fièvre jaune et de la malaria! » « Je crois difficilement qu'un « marais qui n'aurait jamais été habité par l'homme produise le <( microphyte de la malaria, et je considère comme certain qu'il (i ne produira jamais de bacille du choléra! »
Ainsi donc, pour notre collègue, c'est l'homme qui porte, en luimême, le micro-organisme germe des maladies zymotiques et même de la malaria; les marais, les eaux, le sol ne jouent plus que le rôle de bouillon dti culture!!! Le transfert se fait de l'homme à l'extérieur, et, si l'extérieur est fertilisable, du sol, des eaux, à l'homme. Je ne crois pas que beaucoup d'entre vous puissent partager celte opinion; quant à moi, en ce qui concerne particulièrement la malaria, malgré toutes les découvertes des divers microphytes auxquels on attribue la malaria, jamais je n'admettrai le transfert de la fièvre paludéenne de l'homme à l'homme, et pas davantage de l'homme aux eaux et au sol. Ce serait pour moi la négation de tout ce qu'il m'a été donné d'observer dans ma carrière de médecin de la marine.
Dans une des séances qui suivirent la lecture des mémoires sur
(1) Séance «lu 14 octobre 1887.
lalèpre, j'exprimai à notre collèguelasurpvise que j'avais éprouvée en lisant ces passages de son nnémoire. Il me cita, à l'appui de sa doctrine, l'apparilion de la malaria à l'île de la Réunion, qui avait, croyail-il, été indemne de paludisme jusqu'à l'arrivée, dans l'île, des Malgaches et surtout des Indiens. Sans doute, la constitution géologique de cette île la rendait infiniment plus salubre que le littoral de Madagascar; mais il y a eu, de tout temps, des foyers de malaria, pendant l'hivernage, dans certains points du littoral; il est certain que, pour le constater, il fallait qu'il y eût des habitants; ces foyers ont été augmentés, et leur insalubrité s'est accrue à la suite du déboisement des hauteurs, après l'abolition de l'esclavage. Quant à l'arrivée des travailleurs indiens, elle a introduit la rclapsinq fcoer, la fièvre à rechûle, mais nullement la malaria. Si je me suis attardé sur ce point étranger à la lèpre, c'est parce que j'ai cru devoir montrer combien les esprits les plus sages, entraînés par une conviction ardente, peuvent pousser à l'extrême l^s théories qui les ont séduits.
Voilà donc la lèpre assimilée, par son mode de transmissibilité, à la syphilis; les conditions extrinsèques au lépreux, agent de transfert des bacilles, n'ont plus qu'une valeur tout à fait secondaire. Je ne saurais mieux faire, pour combattre les assertions de M. Besnier, que de vous donner connaissance d'un passage d'une des leçons sur la syphilis de xM. Leloir :
« En nous plaçant au point de vue de la pathologie générale, « si nous comparons la syphilis à deux autres maladies qui lui « sont très analogues, la tuberculose et la lèpre, maladies à évo- « lutions très longues, des plus longues parfois, nous pouvons « supposer que la syphilis présente une origine analogue à celle « de ces deux maladies viridenles.
« Or, dans ces deux affections, la tuberculose et la lèpre, on a « décrit un contage fixe, organisé, parasitaire, une bactérie en « un mot. On est donc en droit de considérer ces deux affections « comme d'origine bactérienne. Mais, en somme, la démon st ration « n'est faite, jusquici, d'une façon péremptoire, que pour la tiiber- « culose.
« Il faut, en effet, pour avoir le droit d'affirmer qu'une mala- « die est d'origine parasitaire et produite par l'introduction, dans « l'organisme, d'un microbe pathogène, démontrer : 1" que cette « maladie est inoculable; 2° qu'il existe dans les produits d'ino- « culation un microbe spécial; 3° que le microbe cultivé, obtenu
« à l'élat de culture pure et iuoculé dans do bonnes conditions « expérimentales, reproduit toujours la maladie spécifique.
« Pour la tuberculose, cette démonstration vraiseniljiat)le, après a les recherches de Toussaint et de Kelchs, a été établie d'une « façon pércmptoire par les travaux de Kock, vérifiée par ceux de <( Baugmarten, Gornil, Grancher, etc.
« Pour la lèpre, cette démon.slration est loin d'être faite, car, « si l'on est arrivé à trouver, dans les produits lépreux, un bacille « des plus abondants, on n'a pas encore réussi à reproduire la « lèpre par l'inoculation de ces produits ou des cultures de ces « bacilles.
« Je dois dire que la démonstration de la n;ilure contagieuse et « inoculable de la lèpre ne me paraît pas encore faite d'une façon « absolue, malgré la découverte du babille lépreux, par le « D'' Hansen et le professeur Neisser ; et cela, parce que, jusqu'ici, « malgré de nombreuses lentatives, personne n'a réussi à inoculer « la lèpre soit à l'homme, soit aux animaux (1). )>
Notre collègue, M. Besnier, ne pourra pas, certainement, récuser la valeur de ce raisonnement, aù à un médecin qu'il a proclamé hautement, avec raison, à cette tribune, si compétent en ce qui concerne l'étude de la lèpre et de lu bactériologie, en général, et qui est franchement contagionniste.
Chose étrange : do trois maladies qui ont des analogies réelles, c'est celle dans laquelle on n'a pu montrer encore l'existence d'un micro-organisme qui est la plus inoculable, la plus incontestablement transmissible ; des duux autres qui, d.ins leurs produits, contiennent un bacille incriminé, c'est celle qui possède le bacille le plus gros et le plus abondant qui n'a jamais pu, ju.squ'.à présent, être inoculée et dont le mode de propagation demeure le plus obscur I
Vous vo)-ez donc, Messieurs, que, sur ce point déjà, la clarté projetée sur la pathologie de ia lèpre, par la découverte de Hansen, n'est pas si vive 1
La notion du bacille lépreux vient-elle expliquer le mode de lransn)i.s3ion directe d.! la lèpre, du lépreux à l'homme ou, par suite, sa contagiosité ; c'est ce que je vais examiner maintenant.
« Dans les temps anciens, au moyen âge, jusqu'à l'époque mo- « derne, dit M. Besnier, le danger du contact entre le lépreux et
(1) Leloir. leçons sur la syphilis, p. 30-31.
« l'homme sain n'a jamais été contesté; mais au commencemeut « de ce siècle, l'abandon de la spéciQcilé des maladies et la con- « templation des faits négatifs \inrent ébranler la croyance à la (i contagiosité de la lèpre et préparer les esprits à accepter, sans « contrôle et sans critique, les conclusions anticonlagionnistes « des auteurs Scandinaves Danielsen etBoeck, plus tard appuyées (( sur le prestige et l'autorité du nom de Virchow. » Bien avant le commencement de ce siècle, bien des auteurs émirent des doutes sur la contagiosité de la lèpre. Je citerai Fernel, Forestus, Fabrice d'Aquapendente, Campet.
A l'occasion de cette discussion, j'ai lu^ avec la plus grande attention, l'article Zèpre inséré dans le 27' volume du Dictionnaire des Sciences médicales, rédigé par Alibert et qui a paru en 1818. Déjà Alibert commençait à réagir contre les excès de cette terreur inspirée contre les lépreux, depuis Moïse, et dont les manifestations constituent un des chapitres les plus sombres de l'histoire de l'humanité.
« On a, dans tous les temps, dit Alibert, répandu l'épouvante louchant le caractère contagieux de cette horrible maladie ; mais on s'est trop fié, peut-être, sur ce point, à des traditions mensongères, » Après avoir cité les opinions de Schilling, contagionniste passionné, il ajoute : « Quelques observateurs citent néanmoins des faits qui devraient faire révoquer en doute l'influence de la contagion sur le développement de la lèpre... » Et plus loin : « Les deux individus lépreux que nous avons gardés à l'hôpital Saint- Louis n'ont jamais été séquestrés de leurs voisins. Ils recevaient des soins très particuliers de nos charitables religieuses et de nos infirmiers. »
Ce n'est pas sans contrôle et sans critique que des hommes aussi compétents que Danielssen et Bœck ont écrit ce qui suit, en iSiS: « Parmi la fouie de spédaisques que nous avons observés par « centaines et que nous avons journellement fréquentés, il n'existe « pas un seul exemple que le mal se soit étendu par contagion ; « nous connaissons beaucoup de mariés dont l'un a été spédaisque, » qui ont vécu beaucoup d'années ensemble et conjugalement " sans que l'autre ait été attaqué de lamaladie. De même à l'hôpital << Saint-Georges, il a vécu beaucoup d'individus sains en compagnie « de spédaisques, plus de trente ans, sans être afTectés de cette « maladie. C'est aussi, en vérité, un grand bonheur pour notre » pays que la spédaisque n'y soit pas contagieuse, car s'il en eût « été autrement, elle aurait immolé un bien plus grand nombre
« de victimes. » En 1884, il est viai, M. Leloir a eu occasion de s'entretenir avec ces deux autorités en matière de lèpre; seul le D"" Danielssen a continué à persister formellement dans la négation de la contagion ; le D' Bœck penche plutôt actuellement pour la contagion. Le D"" Kaurin de Molde a dit textuellement à M. Leloir : « Je ne possède pas de cas bien nets de contagion. Je possède des cas suspects; je ne suis pas sûr que la lèpre soit contagieuse; je n'oserais l'affirmer; je pense, en revanche, qu'elle est héréditaire. » Donc notre collègue M. Constantin Paul, lors de son rapportsur le travail de M. Zambaco, ne s'était que légèrement trompé dans ses assertions (18 juillet 1883).
Les médecins norwégiens avaient d'ailleurs été vivement impressionnés par des tentatives d'inoculation expérimentale qui avaient [irécédé, de bien des années, la découverte du bacille d'Hansen.
Nous empruntons le récit textuel de ces tentatives au Traité de M. Leloir, page 237 :
« On conçoit que, il y a longtemps, des médecins, poussés par « l'amour de l'art, convaincus de la non-contagiosité de la lèpre, « aient pu (après s'être inoculés eux-mêmes plusieurs fois), aient « pu, dis-je, inoculer leurs semblables avec le consentement de (c ceux-ci.
« Il y a de cela près de trente ans, le vénérable X..., cherchant la « cause de la lèpre qu'il étudiait avec acharnement et qui nous a « valu ces magnifiques travaux, persuadé de la nature non contagieuse du mal, ne voulant pas néanmoins faire aux autres ce qu'il " n'aurait pas voulu qu'on lui fît à lui-même, X... s'inocula des ' produits de lèpre tuberculeuse (parcelles de tubercules, sang, ■ pus, etc.), répéta ces expériences, ne réussit qu'à se donner « quelques lymphangites sepliques, et, persuadé que la lèpre n'est « pas plus inoculable que le cancer, il se décida à inoculer « quelques sujets sains (avec leur consentement). Il inocula ainsi « vingt individus sains, avec du sang, des parcelles de tubercules " du sang ou du pus, recueillies au niveau des tubercules; ces <i inoculations déterminèrent seulement quelques lymphangites « sepliques peu graves ; mais, dans aucun des vingt cas, il ne se « produisit, même localement, quoi que ce soit ayant rapport avec « U lèpre. Tous ces inoculés furent suivis pendant des années et << des années. Tous demeurèrent absolument sains. Les résultats <' négatifs de ces inoculations, faites il y a près de vingt ans, « connues de tous les médecins Scandinaves et d'un cerlain « nombre de malades, a contribué, pour beaucoup, comme je l'ai
« constaté dans nies voyages en ces pays, à répandre l'opinion <( que la lèpre n'est ni contagieuse ni inoculable. (Ces observa- « lions sont inédites.) »
Ce n'est pas sans contrôle, sans crilicfue, sur de simples vues théoriques ou doctrinales, je le répète, que l'idée de la contagiosité de la lèpre a perdu du terrain ; mais celte transformalion a été amenée et fortifiée par les enquêtes les plus sérieuses faites dans les pays à lèpre par excellence.
■Dès 1862, sur l'initiative du sous-secrétaire d'État pour les colonies anglaises, a commencé une vaste enquête sur le mode de transmission et de propagation de la lèpre. Le fioyal médical Collège of Physicians prépara un questionnaire, qui fut adressé à tous les médecins ou comités médicaux des possessions anglaises d'outre-mer.
D'après les rapports parvenus à la suite de cette première enquête, l'illustre compagnie crut pouvoir formuler les conclusions suivantes ;
1" 11 existe un accord presque unanime pour considérer la lèpre comme souvent héréditaire, mais aussi pour admettre que la' maladie se manifeste, souvent, sans qu'il puisse être question d'hérédité ;
, 2° La conviction, presque unanime des observateurs les plus expérimentés des différentes parties du monde est entièrement opposée à la croj'ance que la maladie est contagieuse et communicable par proximité ou contact avec le lépreux.
Le D' Gavius Milrop, un des membres les plus distingués du Royal Collège, fut envoyé en mission aux Indes occidentales, et formula, à son retour, les mêmes conclusions que le comité du Royal Collège.
En 18Ù7, dix-sept questions relatives à la lèpre furent, de nouveau, envoyées à toutes les colonies de l'Empire Britannique, par les soins du Royal Collège. La commission ayant examiné, avec soin, les réponses parvenues, pense que le poids et la valeur des documents fournis sont hautement de nature à établir la noncontagiosité de la lèpre. — En conséquence, la commission ne peut que rappeler l'opinion consignée dans un premier rapport, à savoir : que les réponses reçues jusqu'à présent ne contiennent pas d'assertions qui pourraient justiQer des mesures d'internement forcé des lépreux.
^ En 1872, le duc d'Argj^le fit faire une enquête dans l'Inde Britannique parles soins de deux dermatologistes éminents, les doc-
leurs Tilbury Fox etï. Parquhar, qui dressèrent un questionnaire auquel devaient répondre les médecins de l'Inde. De toutes les réponses fournies et aussi d'après leur propre expérience, les deux médecins conclurent à la non-conlagior, tonten faisïinl des réserves au sujet de la question de l'inoculation (1). Nous aurons occasion de revenir, tout à l'heure, sur l'opinion émise par ces médecins éminents.
En 1887, nouvelle enquête par les soins du Roijal collège of Physicians de Londres. Voici la traduction du rapport de la commission :
Hoyal Collège of Plujsicians.
Londres, 45 juillet 1887.
Rapport de la commission de la lèpre
La commission nommée par le Collège pour examiner la communication du ministère des Colonies au sujet de la lèpre, après avoir étudié, avec le plus grand soin, les questions contenues dans celte communication, vient en rendre compte au Collège.
La commission sait parfaitement qu'il y a une très grande divergence d'opinion relativement à la transmissibilité de la lèpre, et que beaucoup de médecins des colonies ei d'habitants n'acceptent pas les opinions exprimées par le Collège dans son rapport de 1867.
La commission pense que s'il y a quelques éléments de contage dans la lèpre, ils ne sont pas aussi redoutables que ceux de la syphilis, maladie qui n'est généralement pas considérée comme justifiant l'internement forcé à l'égard de ceux qui en sont atteints.
La commission est d'avis que la lèpre n'est pas contagieuse dans le sens proprement dit, mais que si elle l'est, ce n'est qu'à uu faible degré et dans des circonstances exceptionnelles.
La commission est d'avis qu'une enquête plus approfondie soit instituée en ce qui concerne quelques points plus obscurs de la pathologie de cette maladie, de manière à dissiper les doutes qui peuvent encore exister au sujet de la transujissibilité,- elle re-
(li :ickc)ui: fur ohtaininr/ a hrtt.m- Knowleilfji- uf (lir o.ndemic i(h-cases of ludia, 1872,
commande que le gouvernement ouvre cette enquête que le Collège pourrait diriger; son rapport serait adressé au gouvernement quand l'enquéle serait complète.
Tant que la commission ne croira pas l'internement forcé des lépreux nécessaire, il sera désirable d'encourager les asiles de lépreux ou les maisons de refuge convenablement organisées ; de tels asiles ne doivent, pas être regardés comme des prisons et disposés de telle sorle qu'ils deviennent des foyers rendant la maladie plus intense ; mais ils doivent être simplement des refuges où l'assistance bienfaisante as-iure, autant que possible, les conditions hj'giéniques.
La commission recommande instamment à l'État de prêter son concours et son appui dans cette voie.