CUNNINGHAM
Sir Joseph Fayrer voulait bien me transmettre, en même temps, la lettre suivante du D'' Mac Conuell, datée aussi du 18 novembre 1887 :
« Gomme professeur de pathologie et médecin résident au Collège médical et à l'hôpital de Calcutta, depuis dix ans, j'ai eu un nombre considérable de fois à m'occuper de la lèpre ; pendant les années 1875-1876, j'ai été chargé par le gouvernement du Bengale d'apprécier une méthode particulière de traitement de cette maladie (il s'agissait de l'huile de Gurjun) et de faire un rapport sur cette méthode. Bien que la question de la conlagiosité n'ait pas fait l'objet, pour moi, d'une étude particulière, cependant j'ai dû me préoccuper, à l'occasion des commémoratifs de tous les sujets atteints dont lo traitement était entrepris,
sous ma surveillance, du mode d'origine de la maladie. Je n'ai pas le souvenir d'un seul cas qui puisse démontrer, d'urne manière évidente, qu'elle ait été le résultat d'une contagion directe.
» D'une manière générale, d'après l'expérience que j'ai acquise, il m'est impossible d'admettre la contagiosité de la lèpre. Mais je suis convaincu que la maladie se propage par le mariage entre lépreux et par transmission héréditaire, soit du côté du père, soit du côté de la mère. »
En septembre 1887, le D*^ Beeven Rake, surintendant médical de l'asile des lépreux de la Trinité, écrivait, dans le British médical Journal : « Personne ne sait encore ce que nous donnera la bactériologie dans l'avenir, et je suis tout prêt à modifier mes opinions, sous l'inQuence de la lumière de cette science qui est à son aurore ; mais, pour le présent, je pense que très peu de personnes admettront que, dès maintenant, il ne reste plus aucun doute sur la contagiosité de la lèpre. »
Je terminerai ces citations d'observateurs éminents par la lettre que m'adressait sir J. Fayrer ui-même, le 1" novembre 1887 :
Londres, 1" novembre 1887.
« Mon cher ami,
« J'ai reçu le Bulletin de V Académie (séance du 14 octobre) et j'ai lu, avec le plus grand intérêt, la monographie du D"" Besnier sur la lèpre. C'est un magnifique travail, si clair, si précis, si ferme dans ses conclusions au point de vue où se place son auteur, qu'on ne peut que lui envier d'être arrivé à une solution si positive sur un sujet qui demeure si obscur pour tant d'autres. Le D"" Besnier est complètement convaincu de la contagiosité ; ayant cette conviction, ses conclusions sont le résultat logique de cette croyance.
« J'ai vu un grand nombre de cas de lèpre ; j'ai Fait ^beaucoup de recherches sur ce sujet, et je n'ai jamais pu parvenir à acquérir la conviction que celte maladie lût contagieuse; je suis arrivé plutôt à la croyance contraire, et cette opinion est partagée par beaucoup d'autres médecins. Mais je sais bien que beaucoup d'émincnls observateurs anglais partagent les vues de M. Besnier, en ce qui concerne la contagion. Le rôle attribué au bacille est sans doute d'un haut intérêt, mais il importe de savoir s'il est réel ; il est à peine connu ; je crois qu'il est probable que ces micro-organismes seront reconnus plus taid comme n'étant que
des résultats et non des causes. Pour le moment, il me parait prématuré de formuler une opinion dogmatique sur ce point ; ce rôle est trop peu élucidé pour le généraliser avec certitude, Je crains que cette exagération de la théorie de la contagion ne soit destinée à faire plus de mal que de bien. Je crois que cela ne conduira pas à renoncer aux idées qui, autrefois, ont condamné les victimes de celte maladie à des tortures aussi horribles que la maladie elle-même.
« Votre sincèrement affeclionné,
« J. Fayrer. »
Je ne me suis pas borné, Messieurs, à consulter les écrits des adversairesde la contngioo. Parmi les plus ardents contagionnistes, je citerai M. le 1)"' Ch. Rognat-Landré, qui a hérité des opinions de son père, qui exerçait à Surinam. Dans un mémoire intitulé : De la contagion, seule cause de la propagation de la lèpre, publié à Paris en 1869, je trouve les passages suivants: « Les limbes qui toujours ont enveloppé la connaissance de. la lèpre n'ont été nulle part plus prnfimdes que sur la partie qui a rapport à son étiologie... quand on pense combien est grande la difficulté d'obtenir quelque certitude à l'égard de la contagion, lorsque la possibilité d'un développement aponlané, l'hérédité, la prédisposition individuelle rivalisent entre elles pour recouvrir d'un voile épais celte question importante. » Et ailleurs : « Mais si la lèpre est contagieuse, me dira-t-on, comment se fait-il que le contact soit si souvent inolTensif ? J'avoue franchement que j'ignore les conditions que doivent offrir à un moment donné l'infectant et l'infecté, conditions inconnues pour la plupart des maladies unanimement reconnues contagieuses. » (P. 00.)
M. Rognat-Landré montre lui-même à quels résultats déplorables entraîne l'internement forcé. Voici une série de chiffres concernant la léproserie de Batavia :
En 1851, 461 individus étaient internés, 121 étaient nés à l'établissement; sur 100 de ces 121 , 54 étaient sains, 46 atteints d'autres maladies, et, parmi les 21 restant, le D"' Deutschbein n'en trouva qu'un petit nombre qui fussent réellement lépreux.
En ISoâ : sur un total de 448 internés, 112 étaient sains.
En 1857 — 386 — 115 sains. 26 suspects.
Sur les 115 personnes saines, il y en avait 78 qui avaient un
pftre ou une mère ou des aïeux lépreux; de ces 78 personnes, 16 étaient, depuis plus d'un tiers de siècle, exemptes de lèpre.
Le 17 Janvier 1S63, la léproserie contenait 3Q'i internés; sur ce nombre, 89 furent reconnus sains et rentrèrent dans la société. Pour en finir avec les enquêtes, rappelons que, à la date du 5 février 1885, par ordre du Gouvernement hawaïen, M. Gibson, ministre des afTaires étrangères et président du Comité de santé, a adressé, dans le but de faire une contre-enquête, un questionnaire relatif à la lèpre au secrétaire des Indes anglaises, au secrétaire de Ce3'lan et à tous les agents diplomatiques et consulaires, représentant le Gouvernement hawaïen dans les diverses parties du monde où la lèpre existe notoirement. Le résultat de cette enquête a été publié en 1886, à Honolulu, sous le titrede : Lprosy i?2 foreign Counlries. M. L. deVarigny en adonné le résumé dans son excellent article (1 ). Les non-contagionnistes sont en majorité, les contagionnisles admettent surtout la contagion sexuelle ou conjugale.
Jlalgré la lumière si vive que doit projeter sur le mode de propagation de la lèpre la découverte de Hansen, M. Besnier est, luimême, impressionné par la multitude de faits négatifs et surtout par la non-inoculabilité du bacille de l'homme à l'homme sur laquelle nous insisterons plus loin. Il est amené à comparer la lèpre à la tuberculose sous le rapport de la contagiosité occulte, de l'incubation illimitée et de l'évolution irrégulière.
« Pas plus que celte dernière maladie, dit-il, fa lèpre n'est « constamment et en toutes circonstances contagieuse et féconde ; « avec quelque profusion qu'ils soient semés et disséminés, les « germes de l'une et de l'autre maladies réclament, pour fructifier, « des conditions qui font défaut et, pour la lèpie, elle ne fait « foVer que là où elle trouve réunies toutes ces conditions. Parmi (( celles que nous connaissons, il faut placer, en premier rang, « toutes les défectuosités individuelles et sociales, la promiscuité « sordide et misérable, le contact humain trop étroit. C'est pour- « quoi, dans les pays depuis longtemps constitués, à civilisation « avancée et complète, et dans lesquels il y a une hygiène, une « police médicale, le lépreux ne forme pas foyer, la maladie reste « stérile, ne s'étend pas en dehors des contacts immédiats, et la « contagiosité s'abaisse, au point de devenir absoluuient cxcep- « tionnelle. »
(1) La Upre aux îles Hawaï, in lieoue scientifique, 2» sûrie. Vil» aimée, n» 3, juillet 1887.
Mais, Messieurs, ce passage important n'est-il pas une preuve de condescendance involontaire à la doctrine de la non-contagiosité ? est-ce que ces réserves n'atténuent pas singulièrement la doctrine contagionniste qui, pour se maintenir, doit être absolue?
Est-ce que la tuberculose qui a tant d'analogip, suivant notre collègue, inoculabilité à part, avec la lèpre, ne continue pas à faire de terribles ravages, à constituer souvent le cinquième de la mortalité totale, dans les pays d'Europe à civilisation avancée ou complète, et dans lesquels il y a une hygiène, une police médicale ?
Est-ce que, dans bien des localités des Iles Britanniques, par exemple, où, d'après M. Besnier, il n'existe plus de lèpre depuis plusieurs siècles, on ne rencontre plus accumulées toutes les défectuosités individuelles et sociales, la promiscuité sordide et misérable, le contact humain trop étroit, malgré les progrès de l'hygiène et l'institution d'une police médicale? Croit-il qu'il n'y ait pas autant de sordidité, de promiscuité aux Shetland qu'en Scandinavie? à Londres qu'à Christiania? Sans doute, dans les Iles Britanniques comme en France, les cas de lèpre actuellement indigène sont très rares. Mais les relations si fréquentes de l'Angleterre avec ses vastes et si nombreuses colonies, dont beaucoup renferment des lépreux, rendent compte de cas de lèpre, en Angleterre, beaucoup plus fréquents qu'on ne le croit généralement, ainsi que le reconnaît le D'' Aitken (p. 992). La maladie se déclare chez des personnes qui sont nées aux colonies tropicales ou qui y ont fait un long séjour. MM. Vidal et Besnier ont cilé eux-mêmes des cas de ce genre, pour l'Islande et l'Ecosse particulièrement. Notre collègue ne reconnaîL-il pas lui-même que les riclics, ceux qui observent moins incomplètement les lois de l'hygiène, ne sont pas plus à l'abri de la lèpre, au Brésil, à Surinam, que les riches de Paris ne le sont de la phtisie? Landré-Rognat père prétendait même que la lèpre, à Surinam, s'attaquait particulièrement aux personnes dans l'aisance. M. Besnier explique celte bizarrerie en disant que, dans les foyers lépreux, « les causes de contamination se trouvent partout souvent à l'état latent ou larvé et très fréquemment, grâce à la promiscuité avec les esclaves ou les serviteurs familiers et Ji la liberté plus grande qu'en Europe des rapports extra-conjugaux. » Mais je lis dans le Traité M. Leioir, à la page 3 10, que parmi les cent quatre-vingts observations inédites de lèpre, il n'en prend que quatre-vingt-cinq où les renseignements donnés par les malades paraissent présenter une garantie suffisante d'exacti-
lude. Sur ce total de quatre-vingt-cinq, vingt-neuf fois seulement la contamination peut être invoquée comme possible (mais non certaine), dix de lèpre norvégienne, trois de lèpre italienne et de Nice, dix des pays extra-européens.
A la page 302 de son livre, M. Leloir présente un tableau de cent neuf observations où les renseignements recueillis étaient suffisamment précis, et où, malgré une cobabilation prolongée, un des conjoints n'a pas contaminé l'autre. Sur ces cent neuf cas, six fois ladurée de la cohabitation a été de8, 10, 13, 17, 18 ans ; huit fois elle a été de 13, 14, 17, 22 ans; trois fois de 8, 34, 20 ans.
A la page 297, M. Leloir dit : « Nous avons vu que la mauvaise hygiène ne peut produire la lèpre. La lèpre n'étant pas une maladie lellwigue, il est donc évident que les foyevi lépreux produisent la lèpre, parce quils contiennent des lépreux. « Mais il se pourrait peut-être aussi, dit-il page 310, que les lépreux, en disséminant leur virus (bacilles et spores) dans le sol, les eaux infectent une région pour un temps plus ou moins long, en relation directe avec la quantité de virus semé par les lépreux, d
Vous voyez que, malgré la lumière éclatante fournie par la bactériologie, les contagionnistes eux-mômes sont encore assez obscurs dans leurs interprétations et ne s'accordent pas entre eux
Séance du 22 mai : Parmi les pays dans lesquels une proiniscuilé misérable, l'absence d'isolement des malades, le défaut d'hygiène, de police médicale doivent favoriser la propagation de la lèpre, à un haut degré, M. Besnier acité le Japon. Eh bien ! c'est justement le docteur Baelz, professeur de médecine à l'Université de Tokio, qui a fait, en \ 884, la déclaration suivante .' « La lèpre, au Japon, « n'est ni contagieuse ni infectieuse, même au plus faible degré. « L'idée d'isoler les lépreux des autres malades ne peut venir à « la pensée de personne. Dans mes salles d'hôpital, j'ai toujours eu <' des lépreux mélangés aux autres malades, chacun sachant la " nature de la maladie, mais personne ne faisant d'objection " pour occuper un lit voisin de ceux occupés par des lépreux. " Aucun procédé de désinfection n'était mis en pratique. Il y a " un docteur indigène à Tokio, dans la famille duquel le traite - « ment de la lèpre a été pratiqué comme une spécialité, depuis au « moins trois générations, et la famille entière vit dans la même " maison que les malades lépreux. Depuis cent ans, plusieur-s « milliers do cas ont été traités, toujours dans cette môme maison " an centre de la capitale habitée par plus d'un million d'habi- " tants, et jamais un seul cas de contagion n'est survenu. >>
Le D'Baelzest un des médecins les meilleurs et des plus estimés de rOrient.
Il est difficile, je crois, de trouver une déclaration anticontagionnisle plus frappante concernant une région qui paraît si favorable à la transmission de la lèpre.
Au Japon, il est vrai, la lèpre existe depuis un temps immémorial, et les contagionnistes présentent comme argument puissant, excluant toute dénégation, le développement des nouveaux foyers contemporains d'Europe et d'outre-mer. Le fait le plus considérable de ce genre c'est l'accroissement rapide des cas de lèpre aux îles Sand^nch, que les contagionnistes regardent comme une épidémie. Pour moi, l'expression d'endémo-épidéraie serait plus juste. Ce grand fait palbologique a été déjà le sujet d'une discussion, dans cette enceinte, en 1883. Un point paiticulièrement était en litige; il s'agissait d'établir si la lèpre existait ou lion, aux îles, avant la recrudescence contemporaine .«i grave. J'ai fait, lors de cette discussion, tous mes efforts pour affirmer l'ancienneté de la maladie aux Sandwich. Je m'empresse, avant do revenir sur ce point, de remercier sincèrement notre cher collègue M. Besnier de l'impartialité si courtoise dont il a fait preuve h mon égard, lors de sa dernière communication. Mais, tout en accordant qu'il y a eu, antérieurement, des lépreux aux îles, il déclare qu' « au point de vue du litige réel, c'est-à-dire de « la question de savoir si l'épidémie actuelle des Hawaï a été, ou « non, apporté, par les Chinois, le point en discussion est de très « médiocre importance », car, dit-il, « les deux faits ne s'ex- « cluent pas l'un l'autre, et, alors même que la présence des (( lépreux aux îles, dans le temps passé, serait prouvée, sons répli- « que, elle ne démontrerait pas que la grande explosion épidé- « mique actuelle n'est pas due à une importation de germes « nouveaux. »
Pourquoi des germes nouveaux ? Le bacille est ou n'est pas.
Ayant recueilli, depuis la discussion de 1883, des documents que je ne possédais pas alors, en ce qui concerne l'ancienneté de la lèpre aux Hawaï, je vous demanderai la permission de les résumer devant vous et j'essaierai ensuite devons montrer que les contagionnistes ont fait trop bon marché ou ont même complètement négligé de tenir compte des profondes modifications qui se sont produites dans la santé publique el l'état social des habitants de cet archipel, depuis le commencement de ce siècle. Ces modifications ont, à mes yeux, une importance au moins aussi considé-
rableque l'imporlalion de germes nouveaux dans l'extension de la lèpre dans ces îles. C'est le terrain, comme disent les baclériologues, qui est devenu plus fertile.
Suivant M. Besnier, en admettant même que la maladie ait déjà existé ou soit restée à l'état endémique aux Snndwicli, l'arrivée dans ces îles de lépreux non indigènes aurait pu créer un foyer épidémique nouveau.
J'ai eu la bonne fortune d'ôtre mis en rapport avec M. de Varigny, qui a habité les îles Hawaï de 1854 à 1868, et où il a rempli successivement les fonctions de ministre des finances, puis des aflaires étrangères, ainsi qu'avec son fils, M. le D' Henry de Varijînj'^ qui est né à Honolulu et y a passé les quinze premières années de sa vie. Grâce à l'obligeance de ces Messieurs, que je suis heureux de pouvoir remercier publiquement ici, j'ai pu prendre connaissance dos documents officiels relatifs à la lèpre, publiés, en 1886, par le gouvernement hawaïen, que M. Besnier a si souvent cites dans ses notes. J'ai également fait des emprunts au remarquable article publié, par M. le H. de Varigny, dans la Revue scientifique, ayant pour titre : La lèpre aux îles Havaï.
Nous ne nous attarderons pas à démontrer, en nous étnyant sur les belles recherches de M. A. Fernander, auieur d'un excellent livre sur les origines de la race polynésienne qui aurait pour berceau la péninsule Indienne, que la lèpre polynésienne, et par suite havaïenne, serait dérivée directement de la lèpre hindoustane. Nous trouvons cités par le D"^ Mourilz, médecin résident et directeur de la léproserie de Molokaï, dans le rapport impartial qu'il a adressé au Gouvernement hawaïen, au mois de février 1886, des extraits très curieux du journal tenu, en 1823, par le révérend Charles Samuel Slewart, qui faisait partie de la première mission catholique américaine établie à Honolulu.
Ce missionnaire tenuit note, jour par jour, de tous les faits qu'il observait pendant son séjour dans ces îles. A la date du 22 mai 1823, il écrivait : « Les habitants sont sujets à beaucoup de maladies de la peau. La majorité de ces habitants sont défigurés plus ou moins par des éruptions et des ulcères, et la plupart sont aussi hideux que des lépreux. »
Le 4 juillet de la môme année, S. Stewart note la fréquence de l'ophtalmie scrofuleuse et de Véléphantiasis. Mouritz lui-même, quiest contagionniste, reconnaît que le missionnaire a voulu parler de Véliiphauliasis grœcomm ou vraie lèpre, et non de Véléphantiasis arabum qui n'a jamais existé aux Sandwich.
11 admet que, dès 1823, la vraie lèpre existait dans l'archipel. Donc, le grand naturaliste voyageur Quoy avait pu la constater en 1819, comme je l'ai affirmé.
La lèpre a dû être longtemps confondue avec la syphilis el la scrofule, par suite de l'ignorance, en médecine, des missionnaires qui ont précédé les médecins européens.
D'après le Di'Hillebrand, la maladie n'aurait été introduite qu'en 1848, par un Chinois. Ce médecin u'auiait constaté le premier cas chez un Hawaïen que cinq ans plus tard.
En 1866, dans ses rapports, il faisait allusion à ce mal, qu'il signale comme contagieux. Il demande Tisolement.
Dans une lettre insérée dans la publication faite par le Gouvernement hawaïen, sous le titre de Leprosj/ in foreing countries, le D"" John S. -Me Grcw répond de la manière suivante, d'Honolulu, à la date du 27 septembre 1878, au général James Comby, ministre résident des Etats-Unis, à cette question : « Quand la lèpre a-t-elle fait, pour la première fois, son apparition aux îles Sandwich ? » « D'après les informations les plus précises, cette maladie <( a existé de tout temps parmi les indigènes de ces îles. Les jjlus <( intelligents indigènes disent que les plus anciennes traditions en (( foni mention et que la maladie n'a pas été introduite par lesChi- « nois, comme quelques-uns le veulent prétendre ; aucun Chinois « ayant la lèpre n'aurait débarqué dans ces îles. »
Voici les renseignements, sur ce point, que j'extrais de la lettre qu'a bien voulu m'écrire M. de Varigny père, à la date du 24 novembre de l'année dernière, nu sujet de la récente endémo-épidémie : <' J'ai habité les îles Hawaï de 1864 à 1838, et j'y ai rempli « successivement les fonctions de ministre des finances, puis des <( affaires étrangères. J'ai donc pris part active aux mesures adop- V tées pour combattre lalèpre. Que le fléau soit venu d'Asie, cela ne « me paraît pas douteux; qu'il ait été importé par les Chinois, « cela se peut; mais je crois que les premiers cas observés l'ont « été sur des lascars (travailleurs indiens); jusqu'en 1859, peu de « cas, mal observés; période d'incubation limitée à l'île d'Oaka « et à Honolulu, principal port de l'archipel. Le fléau s'at- « laque surtout aux indigènes, semble épargner les blancs et « même les Chinois, alors en petit nombre. En 1863 seulement, « on fonde un hôpital spécial à Kaliki, aux environs de Honolufu. « Les Chambres votent un crédit de 150,000 fr., en 1864. Mais, <( même alors, beaucoup niaient qu'on eût affaire à la lèpre « asiatique.
« L'importation des Giiinois, pour les plantations de cannes à « sucre, date du 23 septembre 1835. On en débarque cinq cents, « mais déjà le fléau sévissait avec intensité, et on ne saurait l'at- « tribuer à leur arrivée. Aucun d'eux n'en était atteint en débar- « quant, et, à part un ou deux, aucun ne l'a contractée.
« Le Gouvernement se décida, en 1866, à des mesures rigou- « reuses. Un établit dans l'île de Molokaï un cantonnement spé- « cial, complètement isolé, où on interna tous les lépreux, sans « aucune communication avec le reste delà population. Très peu « de blancs ont été atteints, et les blancs qui vivent dans ce lieu (( contaminé, médecins, gardiens, sœurs hospitalières, en sont « presque tous exempts. Les seuls cas que j'aie connus sont ceux « de quelques blancs, et encore en petit nombre, ayant eu avec « des femmes kanaques des rapports sexuels. En est-il autrement « depuis? Je l'ignore. »
Les rapports officiels hawaïens me permettront de compléter ces renseignements. En 1864, le chifi"re des lépreux dans tout l'arcliipel était évalué à 104. En 1866, lors de l'internement des lépreux dans la moitié d'une des îles, l'ile de Molokaï, le nombre des lépreux dans tout l'archipel était d'environ 200. De 1866 à 1886, le total des lépreux isolés a été de 3,099, dont 2,443 sont morts ou ont quitté Molokaï. L'existant en 1886 était de 652.
Depuis l'établissement de la léproserie j usqu'à la fin de 1885, sur les 3,100 lépreux, on comptait 3,000 Hawaïens, 70 métis, 22 Chinois, 4 blancs et 5 autres individus de nationalités ayant des lépreux.
Il importe de mettre en regard des chiffres que nous venons de citer, pour donner une idée des progrès de la maladie, les changements survenus dans la population de ces îles. Ils ont, à mes yeux, une très grande importance, et j'insisterai sur ce point. J'emprunte ces chiffres à. l'article Hawaï de l'excellent Dictionnaire de géographie de M. Vivien de Saint-Martin. «Entre ce qu'était, il y a un siècle, le peuple hawaïen et ce qu'il est maintenant, modifié au contact des Européens, il y a une étonnante différence. Les Hawaïens ont chèrement payé leur civilisation, leur population disparaît peu à peu, comme d'ailleurs toutes les races indigènes de rOcéanie. Cook en estimait, en 1778, la population à 400,000 âmes ; cette évaluation était évidemment exagérée ; toujours est-il que de celte époque à 1822, date d'une nouvelle évaluation, qui ne donne plus que 142,000 âmes, la diminution dût être considérable. Depuis l'introduction des recensements à l'européenne, on
a pu constater une décroissance constante, et le moment est facile à prévoir où la race indigène aura, dans tout l'archipel, cédé la place à la race blanche et à la race chinoise. On comptait, en 1832, 130,115 habitants; en 1836, 108,579; en 1850, 84,105 ; en 1853, 73,138; en 1860, 69,800; en 1866, 62,959; enfin en 1878, 57,985. De 1822 à 1882, c'est-à-dire en soixante ans, la perte était de 100,000 âmes. »
A ce dernier recensement, les 57,985 habitants de l'archipel étaient ainsi répartis : 44,088 indigènes (il y en avait encore 49,044 en 1872), 3,91 6 Chinois et 4,561 blancs, 947 enfants étrangers nés dans le pays, enfin 3,420 métis. En 1881 , il ne restait plus que 40,000 indigènes.
J'appelle votie attention sur ce fait que, dans la population étrangère, les Chinois constituent l'élément prédominant. En 1870, ils n'éloient encore que 1,500; en 1886, ils étaient 19,000. En 1881, sur 15,000 Chinois, il n'y avait que 200 Chinoises. Cette disproportion entre les deux sexes des émigrants chinois a une très grande importance pour le sujet que je traite (1).
M. le D'' H. de Varigny, dans son article sur la lèpre aux îles Bavnï, n'a pas manqué de signaler cette mortalité effrayante. Voici comment il s'exprime : « La race havaïenne est en décrois- « sance marquée et marche vers une extinction rapide. La civi- « lisation et la syphilisation sont entrées simultanément dans ce « petit pays, toutes deux ayant admirablement prospéré. La race, « qui était vigoureuse et élégante de formes, s'en va, rongée et « épuisée par le poison vénérien si libéralement apporté par les « équipages des navires, et que la facilité naturelle des mœurs « tend à répandre sur la population entière. » La mort par syphilis, dit-il, dans un autre endroit, est fréquente aux Havaï, par suite de la négligence et de l'absence de soins. Ce n'est pas que les médecins manquent, mais lïnsouciance de la population indigène est extrême. Il faut ajouter à la syphilis des causes de
(i) Voici des chiiïres qui ont une éloquence capitale au sujet de la race : De 1886 à -1887, la léproserie de Molokaï, d'après le D' Mouritz, a reçu 3,076 lépreux, se décomposant ainsi, suivant l'origine :
Hawaïens 2,997 (M. 1903)
Métis
Chinois
Blancs
Autres nationalités
mortalité bien autrement puissantes, telles que la tuberculose, la variole, la rougeoie, l'alcoolisme. Vous voyez^ Messieurs, que cette population ollVe un terrain fertile et tout préparé à l'évolution des maladies bactéridiennes ou non.
Je comprends, Messieui'S, que l'extension considérable de la lèpre aux Sandwich, depuis trente ans, fournisse un argument puissant aux contagionnistes ; mais ils se gardent bien d'insister sur les conditions de la population qui, profondément modifiées dans ses mœurs, dans sa résistance vitale, ont, pour moi, fait passer une maladie endémique à l'état épidémique. Ne voit-on pas les grandes perturbations sociales déterminer l'explosion, à l'état d'épidémies graves, des maladies endémiques?La variole, qui existe constamment dans la population parisienne, n'a-t-elle pas pris un développement effrayant pendant le siège de Paris? Comment expliquez-vous que, dans les pays où la fièvre jaune est endémique ordinairement, il se passe des années où elle est à peine signalée et d'autres où elle fait des ravages cruels? Certainement, il y avait des lépreux aux Sandwich avant 1884; pourquoi n'ont ils pas constitué de fo3*ers avant cette époque? Suivant moi, c'est que la population hawaiVnne n'était pas encore amenée à cet état dedcchéance organique qui a, depuis, (avorisé si énergiquement le développement de la lèpre. Assurément, ce n'est pas l'inoculation du bacille qui a été le mode de transmission, puisque tous les contagionnistes reconnaissent que l'inoculation de l'homme à l'homme, soit expérimentalement, soit par accident, n'a pas été encore constatée.
Le docteur Arning, M. Besnier vous l'a dit, a inoculé, avec l'assentiment du (Gouvernement, un Hawaïen condamné à mort; malgré loutes ses tentatives, il n'a pas observé, après quatorze mois, aucun symptôme de lèpre. Lui-même et plusieurs médecins, à Honololu, à Maurice, et ailleurs, se sont blessés en faisant des autopsies de lépreux, et il n'en est résulté que des lyinphimgites ordinaires, dans ces cas. Mais ce même médecin a porté une accusation très grave contre la vaccination, en avançant qu'elle avait été, en 1868, à l'occasion d'une grave épidémie de variole, un des principaux modes de propagation de la lèpre aux Sandwich. Yoici ce qu'il dit, dans un de ses rapports officiels : « Vous êtes <( sans doute informé de l'o[)iiiion prédominante parmi les « médecins, que la dissémination inouïe et rapide de la lèpre « peut être attribuée à la praliquH, sans discernement, sur une « grande échelle de la vaccination. Il y a, si mon information
« est exacte, indubitablement de nouveaux centres de lèpre « développés après la vaccination, et quelques vieux habitants « m'ont dit combien eux-mêmes ne prenaient pas de précaution « en vaccinant pendant le développement de la variole, mais (1 aussi en portant le lymphe, directement d'un bras à un autre, « sans même avoir nettoyé les aiguilles ou les lancettes. Il est vrai, « nous n'avons pas encore découvert pi la maladie peut être « transmise par inoculation ni combien de temps le virus déposé « dans l'économie peut rester sans manifester de symptômes. « Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'un « certain nombre de cas de lèpre doivent être dus à la vacci- « nation . »
Vous avouerez. Messieurs, que ce passage ne brille pas par la logique. Les expériences tentées parArning, pour obtenir quelque lumière sur la question si grave de l'inoculation de la lèpre par le vaccin humain, n'ont aucune valeur; voici, en effet, ce qu'il dit à ce sujet : « Je vaccinai un groupe de lépreux (I vaccinaled a « number of leprous). Le vaccin prit seulement sur trois sujets. « un, ayant la forme tuberculose, et deux, la forme anesthésique. « La Ij^mphe et les croûtes du cas tuberculeux contenaient des « bacilles de la lèpre; dans les deux cas de lèpre anesthéslques, je « n'ai pas trouvé de bacille. » 11 est bien évident qu'il ne viendra à l'idée d'aucun médecin de prendre pour vaccinifère un sujet manifesteinent.atteint de lèpre, à moins qu'il ne s'agisse de revacciner un autre lépreux adulte, et encore. Mais, de l'aveu de tous les dermatologistes les plus expérimentés, rien n'est aussi difficile que le diagnostic de la lèpre, au début, et dans les pays lépreux, chez de jeunes sujets en apparence entièrement sainsoumis à l'examen le plus rigoureux et pouvant n'offrir les premiers symptômes de la maladie que dix, quinze ou vingt ans plus tard ; d'après la doctrine bactérienne, la lymphe vaccinale peut contenir le bacille de Hansen pendant la période latente. C'est ce que tendrait à établir l'observation des deux faits d'inoculation lépreuse vaccinale, publiée dans le Brilish medicol Journal du II juin 1887 , par le professeur T. Gairdner, de l'Université de Glascow. M. Besnier l'a rapportée intégralement dans une note de son mémoire. Cette observation, bien qu'il y manque un détail de la plus haute importance, savoir : la certitude de la lèpre chez le vaccinifère, paraît avoir une portée si grave, aux yeux de notre collègue, que je crois devoir la résumer; car, dès maintenant, je me hâte de le dire, la présence d'un micro-organisme comme
cause de la lèpre, aussi bien que de la tuberculose, vient porter, à n'en pas douter, un coup terrible à la vaccination par le vaccin humain et doit faire exulter de joie les membres de la ligue des antivaccinateurs.
Voici les détails les plus essentiels de l'observation de Gairdner : Un enfant, issu d'un père capitaine au long cours et d'une mère écossaise, habitant une île des tropiques où la lèpre est endémique, jouissant tous deux d'une bonne santé, ayant d'autres enfants jouissant également d'une excellente santé, est vacciné par un médecin du pays. Le vaccin avait été fourni par le propre enfant du médecin, qui avait pris le vaccin destiné à son fils sur un au'.re enfant, issu de parents lépreux. Plusieurs années après, le D"" Gairdner constata, en Ecosse, l'existence de la lèpre chez les deux enfants, celui du capitaine au long cours et celui du médecin, qui tous deux étaient venus faire leur éducation en Ecosse. Mais il n'a pu être prouvé que le premier vaccinifère fût lépreux. . Je ne puis attribuer à cette observation la valeur que lui donne M. Besnier;il faudrait avoir reconnu la lèpre chez le vaccinifère par la présence du bacille de Hansen dans la lymphe. Voici, sur ce point, l'opinion de Tilbury Fox et de Parquhar, que je relève dans leur travail intitulé : Scheme for obtaining a betler Knoivledge of endémie diseuses of India (Londres, 187'2) : « On a prétendu que la lèpre pouvait être communiquée par la vaccination ; mais, si cela est, ce doit être excessivement rare, et il y a à .peine lieu d'en tenir compte. »
W. Munro, qui a dirigé le service de santé à la Trinidail, combat avec énergie, dans sa brochure intitulée : On the Etiohgy and hislory of Leprosy (Manchester, novembre 1879), les graves accusations portées contre la vaccination par le Backewell, de la Trinidad, devant la commission de vaccine de la Chambre des communes. Suivant le D"" Backewell, l'augmentation des cas de lèpre dans cette île, àDemerary, à la Jamaïque, aux Barbades, était due à l'introduction, dans ces localités, de la vaccination obligatoire. Munro termine son plaidoyer en ces termes : « Je crois en avoir dit assez pour montrer l'absurdité de cette accusation, portée contre la vaccination, d'avoir augmenté les cas de lèpre dans les Indes occidentales. »
Nous reviendrons sur cette grosse question quand nous traiterons des mesures prophylactiques.
En admettant même la transmission du bacille de Hansen par la Ivmphc vaccinale, les vaccinations et revaccinations n'auraient
pu jouer qu'un rôle fort restreint dans la propagation de la lèpre aux Sandwich; car, dès que les appréhensions, sur ce point, se manifestèrent, le vaccin animal fut substitué, par ordre de la commission sanitaire, au vaccin humain. Il est vrai qu'on pouri'a encore accuser les lancettes souillées de ces lépreux.
La variole a cependant fait de terribles ravages dans la population des Hawaïens. Il y a eu cinq cents décès^ par cette cause, dans la seule année 1881.
Tout en reconnaissant que la cohabitation conjugale ou sexuelle peut être une des causes de la transmission de la maladie, comme il parait en être de même, assez souvent, pour la tuberculose, rendémo-épidémie des Sandwich serait plutôt de nature à prouver qu'il faut y joindre des prédispositions particuJ'ères, parmi lesquelles il faut placer, au premier rang, l'aptitude tenant à la race. Tous les rapports des médecins de Hawaï, môme ceux rédigés par les plus ardents contagionnistes, constatent que les cas de lèpre chez les blancs et même chez les Chinois forment une infime proportion, relativement au total des lépreux indigènes et des métis. Et cependant, l'on sait à quel point sont faciles les rapports sexuels extra-conjugaux, combien est grande la licence chez les femmes kanaques, et combien est marquée la salacité chez le lépreux, tout à fait au début de la maladie.
M. Besnier, préoccupé surtout de mettre en relief la transmission de la lèpre par la contagion, tient, selon moi, trop peu compte de l'hérédité qui est admise comme un des modes les plus importants, sinon le plus puissant, de propagalion par tous les observateurs compétents des pays à lèpre qui ont fourni les réponses aux diverses enquêtes que j'ai citées, et particulièrement à celles faites par le Gouvernement havaïen. Toutes les réponses relatives à la huitième question, qui vise l'hérédité, dans ce document, sont affirmatives, avec ou sans réserves. Sans doute, l'hérédité n'est pas fatale, mais elle est surtout très probable quand la mère est lépreuse ; elle est très fréquente surtout lorsque la fécondation de la femme a lieu alors que la maladie est déjà avancée. L'hérédité a joué incontestablement un grand rôle aux Sandwich, depuis qu'on s'est aperçu des progrès du lléau. II ne faut pas oublier que la femme kanaque est nubile de très bonne heure et qu'elle est très licencieuse.
Mon excellent ami, le D"" van Leenl, qui a une profonde expérience de la lèpre, acquise par de longs séjours aux Indes néerlandaises, accorde une part prépondérante à ce mode de transmis-
sion ; il m'affirme qu'il a étudié celte question avec toute la précision, toute la conscience et l'exactitude que son importance réclame. Pou» lui, elle est constante, mais elle peut sauter une gi'iiiération.
Il n'y a rien d'étonnant à ce que sur 943 lépreux existant à Molokaï, en avril 1884, 52 employés, à titres divers, aient contracté la lèpre depuis leur entrée à la léproserie. Ces employés sont des indigènes ou des métis. Beaucoup d'entre eux en étaient à la période d'évolution, ou, comme le disent les bactériologues, à la période de microbisme latent, lors de leur internement. Il faut aussi savoir quelle promiscuité effrayante règne entre ces malheureux parias de la société, comme je le dirai tout à l'heure.
M. Besnier est bien obligé de reconnaître lui-même le rôle prédisposant de la race et de la dévilalisation chez les Hawaïens, puisque, d'une part, il cite ce chiffre élevé d'employés de la léproserie atteints de lèpre et, en même temps, quelques lignes plus loin^ répondant aux anticontagionnistes qui s'appuient sur la rareté de la transmission de la lèpre chez les médecins et les gardes-n\alades, il nous dit : « C'est que, pour la lèpre, comme « pour beaucoup d'autres maladies, l'éventualité de la contagion, « des malades aux médecins-infirmiers gardes-malades, est très « faible dans les conditions ordinaires de l'existence. » En même temps, il est vrai, il nous cite l'observation des malheureuses filles de charité et de l'admirable frère Damien, victimes de leur dévouement sublime. On ne peut, cependant, en ce qui concerne ces héroïques victimes de la charité, invoquer la promiscuité sordide, ni la cohabitation sexuelle. Le frère Damien n'a commencé à voir paraître les premiers symptômes de la maladie qu'après treize ans de séjour au milieu des lépreux. Pour les ('14 environ) blancs de diverses nationalités, reconnus lépreux, depuis 1856 aux Sandwich, ce n'est qu'après un long séjour dans ces îles que la maladie apparaît. Je ne saurais trop le répéter, tout est mystère encore, tout demeure encore obscur dans l'étiologie de la lèpre.
A Ceylan, il n'y a pas d'exemple, depuis de nombreuses années, que des serviteurs soignant les lépreux et lavant leur linge aient contracté la maladie.
Pas un seul infirmier à l'asile d'Almora (nord-ouest de l'Inde) n'a contracté la lèpre, dans l'espace de trente ans.
A la léproserie de Tracadie (New-Brunswick), le D' Bayard a constaté que des enfants nés de mères lépreuses, nourris et élevés
par des nourrices lépreuses au lazaret, à toutes les périodes de la maladie, n'offrent pas de symptômes lépreux.
En Crète, d'après le D'' Bronelli, il y a eu cent vingt-sept personnes qui ont vécu toutes, en bonne santé, pendant plusieurs années au milieu des lépreux. A Nagpore, le D'' Hende a vu une moyenne de cinq cents prisonniers, pendant neuf ans, vivant à la geôle, en communauté, et quelques-uns emprisonnés, encellulés avec les lépreux, et il n'a observé aucun cas de transmission.
Je pourrais multiplier les citations de directeurs de léproseries des Indes anglaises ou néerlandaises démontrant, par des chiffres éloquents, les nombreux cas d'individus demeurant, soit à titre d'infirmiers, d'employés, soit internés à tort, par erreur, pendant quinze, vingt, trente ans, au milieu des lépreux, accomplissant les besognes les plus sordides, lavant les linges les plus contaminés, sans être atteints, et mourant de tout autre maladie que de la lèpre.
Il faut que notre cher collègue et, avec lui, plusieurs partisans ardents de la contagiosité soient bien pénétrés de la nécessité de causes prédisposantes, adjuvantes, nécessaires même à la germination des fameux bacilles puisqu'ils ne craignent pas d'écrire, dans leurs livres que le procédé le plus efficace, pour les individus des pays à lèpre qui en ont les moyens, d'arrêter la marche envahissante de la maladie, c'est d'émigrer en Europe, dans les grandes villes. Et la preuve que leur conviction est très profonde, c'est qu'ils admettent les lépreux importés, en France, dans les hôpitaux, au milieu des autres malades et qu'ils les traitent à domicile .
Mais si M. Besnier et les dermatologistes de Paris pensent que, grâce aux soins élémentaires d'hygiène générale et domestique, on peut admettre sans danger, au milieu des autres malades, les lépreux dans les hôpitaux et les traiter à, domicile, dans les hôtels ou les communautés religieuses, il s'en faut de beaucoup qu'il en soit de même dans certains pays, aux Etals-Unis par exemple. Beaucoup d'entre vous, Messieurs, ont pu lire, dans deux des numéros de décembre de la Semaine médicale, la communication suivante, due à l'un des correspondants de ce journal : « Deux lépreuses venues du Brésil à Philadelphie, avaient été in- « ternées à l'hôpital des maladies contagieuses de la ville. Le « médecin qui les avait soignées tout d'abord avait été con- (( damné à une amende pour avoir négligé de signaler ces cas aux « autorités sanitaires. Il aurait été décidé de renvoyer les deux
« lépreuses au Brésil, et une souscription est ouverte à cel effet. « Toutefois, on croit qu'aucun capitaine des paquebots qui font « un service régulier entre le Brésil et les États-Unis ne consen- « tira à prendre ces deux, malades à bord de son navire. Dans ce « cas, comme on est bien déterminé à les renvoyer, on n'hé- « sitera pas à fréter spécialement un navire dans ce but. >> Je me demande si on réussira à former un équipage pour ce navire (1).
Cesdeux malheureuses femmes brésiliennes, considérées comme un danger public par les autorités médicales de Philadelphie, avaient, en plus de la lèpre, le malheur d'être pauvres. Si elles eussent été munies de nombreux dollars, il est plus que probable que l'on eût adopté, à leur égard, l'opinion que formule M. Besnier : « Si l'immigrant lépreux, dit-il, est de condition heu- « reuse,et qu'il arrive dans un lieu où les lois de l'hygiène sont à « peu près mises en pratique, il n'y a pluâ de danger public pour « ceux qui n'ont avec lui que des rapports sociaux ordinaires; et, « même pour ceux qui vivent dans i'intimilé absolue, ce danger « est presque complètement annihilé, s'ils observent les pratiques « les plus élémentaires de l'hygiène domestique. »
Il faut avouer alors que le bacille de la lèpre estbien accommodant : il respecte la richesse et le confortable qu'elle donne. Celui de la tuberculose est bien autrement cruel : rien ne l'arrête, et, bien que son inoculabilité soit démontrée de l'homme à l'homme, de l'homme aux animaux et des animaux à l'homme, bien qu'il soit transmissible par la vie marilalCj par l'allaitement, par la poussière provenant des produits de l'expectoration, vous ne réclamez aucune des rigueurs terribles qui équivalent à la mort sociale et que, dans bien des pays, vous prétendez appliquer aux lépreux pauvres, c'est-à-dire l'internement forcé dontje vais m'occuper.
Il est vrai que la phthisie, qui fauche tant d'existences chaque année chez toutes les nations, tout en déterminant la mort, n'inspire que la pitié pour les malades qui en sont atteinis, tandis que la lèpre inspire l'horreur et la repulsion.
(1) Peu de temps avant, M. Paul Aubry, dans son excellente Élude sur les hôpitaux, les asiles d'ali<fiu's el les li'proseries en Orient, publiée dans le no 16 (le la Revue internationale des sciences médicales (1887), rappelait ce fuit : A Bakou, les passagers du paquebot le Tirjre avaient refusé de s'eiubarf(Uf!r à cause de la pr^^sence, â. bor<l, de vingt lépreux persans que l'autorité de la localité voulait rapatrier.
A l'époque actuelle, les nations qui mettent en pratique l'internement forcé sont en très petit nombre, et encore cet internement n'est-il que fort incomplet ; il ne porte, pour ainsi dire, que sur les lépreux pauvres. En Europe, c'est la Norvège qui présente le plus de cas de lèpre. En 4856, on comptait, à domicile, 2.628 lépreux, et, dans un asile, 295 seulement. A partir de 1857, les idées contagionnistes ayant pris faveur^ l'internement devint, jusqu'à un certain point, obligatoire. Malgré cette mesure sévère, à la lin de 1880, on comptait encore 1582 cas de lèpre, dont 617 internés et 965 en liberté, c'est-à-dire les trois cinquièmes des cas. La diminution des cas est de 507, soit 45 0/0 en vingl-cinq ans ; mais les causes en sont complexes et ne sont pas dues à l'inlernemcnt seul ; Tobslacle apporté à l'hérédité a-cerlainement une large part. En tout cas, le résultat n'est pas déjà aussi probant.
En offrant à l'Académie (dans la séance du 7 février dernier) le magnifique ouvrage dë M. le professeur Miinctj, de Kiew, sur la lèpre telle qu'on l'observe au sud de la Russie et sur le Vitiligo endémique du Turkeslan, nôtre collègue M. Charcot nous a dit que, dans les régions de la Russie méridionale où la lèpre est endémique, la population elle-même la considère comme contagieuse et pratique « d'instinct » l'isolement. Ainsi que nous l'apprend M. Mûnch, il y a à distinguer l'isolement domestique pratiqué à l'aide d'une cabane construite par la famille, dans une basse-cour, et l'isolement communal qui, lui, est pratiqué à l'aide de huttes construites par la commune, en dehors du village. Ces mesures prises par la population, sans contrôle administratif, ne sont pas obligatoires et n'ont pas d'effet, — mais alors elles n'en ont, — dit notre collègue M. Charcot, que là où elles sont mises sévèrement à exécution, comme par exemple chez les Cosaques d'Astrakan, où la maladie, grâce à l'internement forcé, aurait aujourd'hui presque complètement disparu. M. Charcot regrette la suppression, qui date de quarante ans, des léproseries centrales du Gouvernement à Astrakan, au Caucase, sur les terres des cosaques du Don, par suite de l'opinion des médecins affirmant l'innocuité de la lèpre au point de vue de la transmission par contagion.
Au Turkestan, les lépreux, chassés par leurs familles et les habitants des villages, se construisent un abri près des villes et y vivent d'aumônes. On ne peut pas accuser la découverte du bacille de Hansen d'avoir été la cause de ces mesures barbares; depuis l'antiquilé la plus reculée, la lèpre a inspiré cette horreur et a donné lieu aux actes les plus féroces. Quand on songe aux si
nombreuses erreurs dont des milliers d'êtres atteints de toute autre maladie que la lèpre ont été victimes, on est pris d'une douloureuse pitié.
MM. Besnier etLeloir ont proclamé hautement les difficultés de diagnostiquer la lèpre au début. Le D"" Pitch, médecin anti-contagionniste fixé à Honolulu, s'exprime ainsi : « Je doute qu'un médecin sur cinquante du monde entier puisse reconnaître le premiercas de lèpre qu'il verra, à moins que ce ne soit un cas très avancé. Il est souvent très difficile de prononcer si une personne est lépreuse ou non. » Vous voyez d'ici, Messieurs, ce que les pratiques arbitraires, sans aucun contrôle, des cosaques de la Russie méridionale, qui peuvent se résumer par cette formule : Internez-vous les uns les autirs, doivent amener d'abus et torturer de malheureux. Ces erreurs coupables et terribles sont d'autant plus nombreuses qu'au Turkeslan, d'après M. Mûnch, le vitiligo (ce que les auteurs anglais appellent leucoderma) est aussi endémique. Cette maladie n'a rien de commun avec la lèpre, si ce n'est la transmission par hérédité ;elle n'est pas contagieuse, mais l'instinct populaire la considère comme telle et on interne, jusqu'à la mort, les malheureux atteints de vitiligo.
En Turquie, d'après M.Paul Aubry, les léproseries ne méritent même pas le nom d'asiles; ce sont des cabanons où les malheureux sont entassés, vivant plutôt d'aumône* que de la maigre subvention qui leur est accordée.
Ce ne sont pas des hôpitaux fermés. Les médecins indigènes ne savent même pas ce que c'est que la lèpre ; ils pénètrent à peine dans ces repairesde la misère etde la souffrance. A Constantinople, une grande partie des lépreux vivent en liberté. M. le D"" Zambaco, seul, leur vient en aide; il les reçoit chez lui tous les jeudis. Il est vrai qu'il n'est pas contagionniste, vous le savez. Malgré la promiscuité la plus complète, malgré la cohabitation entre mari et femme, l'un sain, l'autre malade, ayant môme des ulcères, il n'y a pas d'exemples authentiques de contagion.
En Espagne, la communication entre les lépreux et lespersonnes en bonne santé n'est pas interdite.
Au Canada, les lépreux sont internés, depuis 1844, en partie du moins. Ce sont surtout les efforts faits de la part du clergé qui engagent les malades à recourir au lazaret. Depuis quelques années, tous ceux qui y sont entrés y sont restés jusqu'à leur mort, à deux exceptions près. En 1887, d'après le D'' Taché, médecin de l'asile de Tracadie, il y avait, dans l'asile, vingt-
deux personnes, dont une jeune fille non lépreuse, mais atteinte de lupus. Le nombre des lépreux est stationnaire de(juis
A la Caroline du Sud, la maladie ne s'est pas accrue en quarante ans, bien qu'il n'y ait pas d'internement.
A Mexico, où la contagiosité de la lèpre n'est pas admise (Poncet), la maladie est connue du temps de la conquête ; depuis Fernand Gortès, un hôpital spécial a été ouvert pour les lépreux. En raison de l'énorme courant d'immigration des Chinois vers la Californie, où il y a maintenant plus de 1 00,000 Chinois, une loi a été promulguée à l'égard des habitants du Céleste Empire. Tout convoi d'immigrants doit passer une inspection rigoureuse à Hong- Kong et à l'arrivée à San Francisco. Il est défendu à toute per- Sunne atteinte de lèpre ou d'éléphanliasis de débarquer dans ce dernier port. Les cas suspects sont internés au. lazaret. Défense à tout capitaine de laisser débarquer un lépreux.
Dans les trois présidences des Indes anglaises orientales, qui, sur une population de 2'10,767,f)04 habitants, comptent 124,924 lépreux, soit 5,9 par 10,000 habitants, au dernier recensement, seize asiles très bien installés sont affectés spécialement aux lépreux. Ils y reçoivent des soins et sont soumis à un ensemble de mesures hygiéniques, qui, sans jamais donner de guérison, améliorent, pour longtemps souvent, leur situation ; mais il n'y a aucune mesure coercitive à l'égard des malades. Les léproseries anglaises aux Antilles peuvent aussi servir de modèle, particulièrement celle de Cocorite (Trinidad), qui est un véritable hôpital, irréprochable sous tous les rapports.
En ce qui concerneles colonies hollandaises, il y a une dififérence notable entre les colonies occidentales, ou d'Amérique, et les colonies orientales, ou asiatiques.
Il est exact qu'à Curaçao, où j'ai séjourné un mois, comme l'a dit le D'' Leloir, dans son Traité, le Gouvei*nement néerlandais a
adopté, depuis quarante ans, des mesures prophylactiques
plus sévères sur le papier qu'en réalité.
Le décret concei nanl la visite et la séquestration des lépreux à Curaçao ordonne que, quand un cas de lèpre est signalé à la commission de l'extinclion de la lèpre, la commission fera comparaître le malade devant elle. C'est sur le rapport (obligatoire) des médecins, sur la demande des familles et de la personne aflectée, que la commission spéciale (en majorité composée de médecins) procède à l'examen. Sur son rapport, le Gouvernement
— Ai —
prononce ou non la séquestration. Celte commission ne siège qu'une fois par an. Il est du devoir des médecinsde traduire, spontanément, devant la commission une personne soignée par eux. Les familles aisées, considérées, ne signalent presque jamais la lèpre chez un de leurs membres. Plus rarement encore, la personne lépreuse sollicite elle-même sa séquestration. Cela arrive pourtant. Il en résulte que ce ne sont que de malheureux lépreux, appartenant aux classes inférieures de la société, qui sont soumis à la loi, si rigoureuse dans le texte, sur la séquestration.
Cette séquestration équivaut à une condamnation à mort. On entre dans l'asile paria de la société ; on n'en sort que mort.
En réalité, à Curaçao, la lèpre est rare. L'asile spécial contient, au plus, une vingtaine de malheureux. Le chiffre véritable des lépreux n'est pas connu. Les visites à domicile tendant à faire découvrir les malades ou les suspects tenus enfermés par les familles ne sont pas autorisées. Pour faire preuve d'équité, les membres de la commission, eux-mômes, n'appliquent pas la loi avec toute la sévérité qu'exigerait l'intérêt de la société, du moment que l'internement est admis en principe. Rien n'est plus arbitraire que l'application de cette mesure. C'est le cas de dire : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. ■•> On voit par là qu'on est, en somme, assez peu contagionniste à Curaçao. La population dite espagnole, qui habite de l'autre côté de la ville néerlandaise et qui en est séparée par le port (nommée Altéra Banda), cache, avec soin, ses malades lépreux. Ils sont soignés à domicile et passent toute leur vie séquestrés, à l'intérieur des maisons.
A Surinam, chaque année, comme à Curaçao, la commission reçoit les plaintes des intéressés à la séquestration de quelque malheureux lépreux, les rapports des médecins, les demandes de séquestration provenant de cette société bizarre qui repousse les malheureux lépreux, sans cependant croire à la contagion.
L'établissement de séquestration appelé Batavia, au bord du fleuve Nic-Kerie, limite de la Guyane anglaise et de la Guyane néerlandaise, est bien tenu et relativement salubre. Mais ce qui est déplorable, c'est la promiscuité révoltante dans laquelle ces êtres misérables vivent entre eux, souvent sans égard aux liens de parenté qui les unissent.
Ce mode de séquestration, ici, comme dans presque tous ces asiles, devient une nouvelle source de propagation de la maladie. Et cependant, à la Guyane comme dans tous les pays lépreux, on
.a la certitude que l'hére'dité joue le rôle prépondérant dans la propagation delà lèpre. La séquestration ainsi pratiquée devient donc plutôt une source de nouveaux cas. Heureusement, la lèpre grave entraîne la perte de la fécondité chez les femmes et l'impuissance virile absolue. Mais au contraire, au début de la maladie, le sens génésique est singulièrement accru dans les deux sexes ; il atteint parfois une telle intensité que les cas de satyriasis et de nymphomanie ne sont pas rares. Depuis le contagionniste passionné Schilling, le grand observateur, dit le D' Leloir, on pourrait le nommer le contagionniste redoutable, ni la population, ni les médecins n'admettent la contagiosité de la lèpre à Surinam. Le terrible docteur Schilling, obsédé del'idée de contagiosité, déclara entre autres un collègue suspect de lèpre latente. Ce malheureux, repoussé de sa famille, fut séquestré et mourut sans que jamais la lèpre se fût déclarée ; après sa mort, tous ses effets furent brûlés. Combien de cas semblables de diagnostic de lèpre latente pourraient être enregistrés, s'ils étaient connus.
Voici les renseignements que nous avons recueillis sur les colonies hollandaises des Indes orientales : c'est surtout dans l'archipel des Moluques (aux îles Banda et Ternate) qu'on observe la lèpre. Cette maladie n'est pas rare non plus dans les parties occidentales de Java et de Sumatra (surtout dans les hauteurs, particulièrement à Paya-Comba, localité qui, sous le rapport des splendeurs de la nature, est un véritable paradis terrestre). On la rencontre aussi à Bornéo, à Célèbres et à Timor.
Les Arabes de l'archipel ne sont pas atteints de lèpre. Ils vivent assez isolément et ne contractent pas d'unions avec les indigènes d'autres races. L'immunité dont ces tribus jouissent, ainsi que leurs descendants, est un argument puissant contre la contagiosité. Elle témoigne en faveur de l'origine héréditaire chez les autres races.
En 1855, il existait encore, dans l'archipel, quatorze asiles pour les lépreux, mais depuis 1885, huit ont été abolis; il n'en reste que six ouverts aux lépreux qui désirent y être internés; ils contenaient 189 malades à la fin de 1882. Aux colonies orientales, la contagiosité n'est pas admise.
Enfin, Messieurs, plusieurs colonies françaises, telle que les Antilles, la Guyane française, l'île de la Réunion, Pondichéry, ont des asiles affectés aux lépreux. Dans aucune de ces colonies, la séquestration n'est rigoureusement appliquée. Comme ailleurs, ce sont presque uniquement les lépreux pauvres qui, sur la de-
mande des familles, des maires des communes, sont admis dans ces établissements. Jusqu'en 1860, dans plusieurs de ces colonies, les malades étaieni admis sans visite consciencieuse ; c'était un procédé l'acile pour se débarrasser des infirmes ou des paresseux porteurs d'ulcères curables ; depuis, des examens plus sérieux ont mis fin, en partie, à ces abus. Le chiffre des malades des deux sexes admis dans ces asiles est très loin de représenter le nombre des lépreux dans chacune des colonies. Beaucoup de familles conservent leurs malades renfermés et les soignent jusqu'à la fin. Aussi, l'année dernière, le Conseil supérieur de santé de la marine a-t-il été appelé à statuer sur un projet de décret adressé au ministre de la marine par l'administration de Cayenne. Il ne s'agissait rien moins que de rétablir les mesures draconiennes prescrites par le décret de 1810. Le conseil supérieur a pensé que les mesures ordinaires de police prises par les autorités locales, à l'égard des vagabonds, des mendiants, des gens sans asile, sont parfaitement suffisantes h l'égard des lépreux. Comme le Roijal médical Collège de Londres, il pense que « c'est en créant des asiles et des établissements hospitaliers, offrant des conditions satisfaisantes de bien-être et de traitement, et non en édictant des mesures exceptionnelles, inquisitoriales et dures, qui ne sont plus dans nos mœurs, que la colonie de la Guyane, comme les autres colonies françaises, doit combattre une maladie dont les victimes sont des malheureux et non des coupables ». (15 mai 1887.)
Comme vous le voyez, ce n'est réellement qu'aux îles Hawaï que la séquestration est sévèrement appliquée. On comprend cette rigueur en raison de l'effrayante multiplicité des cas de lèpre dans cet archipel. Mai.s, hélas! malgré ces mesures draconiennes, je le crains bien, le combat ne Unira que faute de combattants, c'est-à-dire que la lèpre disparaîtra en même temps que le dernier indigène.
Aux Havaï, comme partout, le plus grand obstacle l'extinction de celte maladie, c'est l'impossibilité de mettre, en temps opportun, une barrière infranchissable à la procréation entre lépreux ou entre un sujet sain et un sujet lépreux, même à l'état latent; de là, la perpétuité du mal par hérédité et :mssi, je le reconnais, par promiscuité connubiale. La séquestration n'a lieu, en efiet, (|ue lorsque la maladie est évidente, très avancée, qu'elle a produit toutes ses laideurs ; déjà alors, depuis bien des années les rapports sexuels ont produit leurs fruits. Enfin, dans aucun lieu de séquestration, que je sache, on est parvenu à empêcher, d'une
manière absolue, les rapports sexuels ; au contraire, dans bon nombre de ces asiles, dont plusieurs ne sont que des colonies de lépreux où femmes, hommes, enfants sont séparés du reste du monde, la promiscuité est sordide et honteuse.
La découverte du bacille spécifique, à mon sens, ne peut en rien atténuer la prépondérance du rôle accordé, par l'immense majorité des observateurs, à l'hérédité dans la propagation de la lèpre et, par suite, comme cause de sa pérennité. La découverte du bacille de Koch n'a pu en rien, non plus, diminuer la valeur de la doctrine de la transmission par hérédité, de la tuberculose. Mais les nouvelles acquisitions de la bactériologie devaient avoir pour conséquence logique, et, pour ainsi dire, forcée, des faits attribués par ses partisans, une part plus large à la transmissibilité par contact, par cohabitation et de les amener à revenir à des mesures d'isolement, de séquestration terribles tombées en désuétude.
I^a notion du bacille de la lèpre n'a en rien démontré la transmissibilité directe d'individu à individu, quoi qu'en dise le D' Arning, et avec lui notre collègue, M. Besnier et M. Leloir, puisque, jusqu'à présent, il n'ajamais pu s'inoculer de l'homme à l'homme. Quand le D'' Arning, dont les travaux sont loin de m'inspirer grande confiance, avance que le bacille peut avoir un état d'évolution intermédiaire, état sporulaire que l'on est, quant à présent, incapable de découvrir, qu'il peut avoir pour habitat le sol, l'eau et les aliments (ce qui n'a jamais été démontré), mais qui ne peut venir que des tissus d'un lépreux, M. Arning, dis-je, ne fait qu'émettre une pure hypothèse.
Pour M. Besnier, l'existence d'un microphyte, dans toutes lésions lépreuses, d'une part, et la transmissibilité de la lèpre, d'autre part, sont deux faits qu'on ne peut séparer. Ce rapport ne parait pas aussi bien établi que le pense M. Besnier. Un de nos collègues les plus autorisés en bactériologie ne vous a-l-il pas dit, à la séance du 17 avril: « La lèpre est incontestablement une maladie bactérienne et, cependant, sa contagiosité est si difficile à établir, que bien des auteurs se refusent à l'admettre. »
La notion du bacille de Hansen n'a jeté aucune lueur utile sur la mesure dans laquelle la transmissibilité s'exerce, transmissibilité qui est éminemment variable, de l'aveu même des conlagionnistes les plus ardents, ni sur les modes, ni sur les voies d'introduction riu contage. Donc, nous ne sommes pas plus avancés qu'avant sa découverte, en ce qui concerne les mesures prophy-
lactiques à employer. Tout ce que vous savez, c'est que l'homme semble être le seul agent ou du moins l'agent essentiel de cette transmission.
La seule conclusion pratique à en tirer, c'est qu'il faudrait faire disparaître l'homme lépreux : Morte la bête, mort le venin. Mais cette mesure radicale, applicable aux chiens enragés, ne l'est pas à l'homme.
M. Besnier, toujours d'après le D"" Arning, et je vous ai dit déjà combien étaient insuffisants et peu scientifiques les quelques essais tentés à Honolulu par ce médecin allemand, pour éclaircir cette question si grave, admet qu'il est à peu près certain que la lèpre peut être inoculée pendant la vaccination, même lorsque le vaccinifère n'aurait le bacille qu'à l'étal sporulaire.
Notre cher collègue ne peut apporter à l'appui que les suppositions d'Arning et les deux faits publiés parGairdner. Tout esprit impartial reconnaîtra, comme je crois vous l'avoir montré, qu'ils ne sont pas de nature à entraîner la conviction.
En tout cas, ce que vous avancez là, d'après les données récentes de la bactériologie, s'applique, à fortiori, à la tuberculose, qui est une maladie parasitaire à microphyte dont l'inoculabilité est admise actuellement de l'homme à l'homme, des animaux à l'homme, et réciproquement. Eh bien! alors, pourquoi ne séquestrez-vous pas les tuberculeux, pourquoi les laissez-vous procréer et contracter des alliances avec des sujets sains.
Prenez garde que ces insinuations graves sur l'innocuité dont jouissait jusqu'à présent la lymphe vaccinale, répandues et exagérées dans l'esprit du public, ne viennent paralyser les efforts tentés, de toute part, pour éteindre les ravages de la variole et discréditer l'immortelle découverte de Jenner. 11 vous faut, dès maintenant, prohiber toute vaccination de bras à bras, puisque le bacille de Kock peut aussi, à l'état sporulaire, trouver ces terrains fertiles dans la lymphe vaccinale. Le vaccin animal doit donc seul être employé désormais, non seulement dans les pays à lèpre, pour éviter une des causes prétendues de la propagation de cette maladie, mais aussi dans le monde entier, car il y a partout des tuberculeux; partout il y a des maladies microphylaires dont le parasite peut rester à l'état sporulaire pendant un temps indéfini. On va pouvoir bientôt, en effet, compter les maladies qui ne sont pas microphylaires.
Mais avant que vous ayez, non seulement en France, où la tuberculose détermine le cinquième des décès, mais dans nos
colonies à lèpre, des iris liluts vaccinogènes pnr vaccin de génisse, il se passera de longues années, pendant, lesquelles vous aurez ébranlé profondément la confiance dans la vaccination et la revaccination.
Dans les paj's tropicaux, surtout, les génisses, à certaines époques, deviennent tuberculeuses en grand nombre, et, comme le remarque à la suite d'une longue expérience dans l'Inde, le D'' Hob. Pringlt^; dans vifte note que m'a communiquée sur ce sujet sir Joseph Fayrer, la lymphe vaccinale du ventre des veaux devient très rapidement seplique.
Heureusement, M. Cornil nous a, en partie, rassurés, dans cette même séance du 17 avril, au sujet de nos craintes sur la transmission des maladies microbiennes par les vaccins ; il vous a dit : « Pour la tuberculose, il paraît démontré, par une série de travaux, en particulier par ceux de Chauveau et de Strauss, que le microbe spécifique ne se trouve pas dans les pustules vaccinales. » Il en est sans doute de même pour le microbe de Hansen.
La notion du biicille n'a apporté, jusqu'à présent, aucune donnée utile pour la thérapeutique de la lèpre (|ui est et demeure, il faut l'avouer, incurable. On en est toujours aux moyens empiriques. De temps en temps, il surgit un nouveau moyen, qui jouit momentanément d'une vogue éphémère et qui ne tarde pas à céder la place à un autre tout aussi décevant.
La notion du bacille de Hansen n'a rien fait connaître qui ne soit connu sur les conditions extrinsèques qui favorisent la propagation de la lèpre; nous eu sommes toujours aux causes banales, telles que la misère sociale et la promiscuité. Les conditions inverses, c'est-à-dire un état social régulier, l'application des lois de l'hygiène générale et privée, annihileraient, à peu près, sa faculté contagieuse. D'où les lépreux riches n'ont qu'à venir se -, faire traiter en Europe, ils y seront bien accueillis ; quant aux lépreux pauvres, ils n'ont qu'à rester chez eux, dans leurs asiles, attendant la mort au milieu de leurs malheureux compagnons d'infortune, tout lien de famille étant brisé pour eux.
Notre collègue M. Besnier, inspiré par une conviction profonde en bactériologie, a cru devoir sonner l'alarme, non seulement dans un but humanitaire général, mais dans l'intérêt de nos compatriotes. H a appelé l'attention de l'Académie sur cette hideuse maladie dont la thérapeutique est extrêmement précaire (il eût pu dire : à peu près nulle), dans le but d'attirer, sur ce grave
danger public, la sollicitude de la police sanitaire de notre pays.
En entendant cet appel, j'ai cru que notre collègue terminerait sa communication si importante en formulant un ensemble de mesures analogues à celles édictées par les autorités de San Francisco, à l'égard des immigrants chinois, ou de celles en vigueur aux îles Sandwich. A mon grand étonnement, il s'est borné à conseiller de recourir à des procédés de protection basés sur les progrès de l'hygiène et de la sociologie générale, tout en restant, fidèle aux principes de liberté et d'humanité qui sont la gloire la plus pure de notre époque.
Eh bien! Messieurs, dans ces termes généraux, bien que n'étant pas ébloui par les lumières projetées par la bactériologie, en ce qui concerne la lèpre qui, grâce aux travaux modernes serait définitivement entrée dans la période scientifique de son histoire, ]q m'associe entièrement aux conclusions de mon cher collègue. Les mesures prophylactiques resteront les mêmes aussi bien avant qu'après la découverte de Hansen, et, je le crains fort, la lèpre, comme la tuberculose, comme la syphilis, continueront à peser lourdement sur l'humanité.
Paris .— Imp. G. Roiigior cl G", i, rue Gasscllc.
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