INTRODUCTION
Lorsque la journée s'achève, que le médecin peut se libérer de la foule dantesque de ses malades, foule gluante, digne du burin d’un caricaturiste, où se trouve, au milieu de tant d'insignifiants, le malheureux à qui l’on dispense le temps et les soins avec amour; lorsque la nuit approche, la nuit qui « accorde un loisir presque sans limite » (), le médecin digne de ce nom commence une nouvelle vie. Avec le pot de grès où fraîchit îe tabac, quelques gravures amoureusement conservées et la pétite lampe dont la lumière se Joue sur les reliures, il peut enfin se retrouver après les épuisantes dispersions de la journée : « Ita fac, disait le vieux sage, vindica te tibi, et tempus, quod adhuc ant auferebatur, ant subripiebatur aut excidebat, collige et serva. » @. Tous ces livres, devant lui, ne sont pas de poussiéreux amas de textes indéchiffrables, mais les confidences de maîtres ou d'amis. Il peut
(4) Ch. Maurras, Corps glorieux ou vertu de la perfection. Les vergers sur la mer, p.49.
(2) Sénèque, ad lucilium, 1 : « Travaiïlle à te rendre toi-même, reprends et garde soigneusement le temps que jusqu'à présent tu te laissais enlever ou dérober, ou que tu perdais par mégarde. » à
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prendre chaque fois avec eux de solides leçons d’humilité. Dans la journée, il s’est heurté aux mille difficultés d'ordre pratique; le soir, il essaie de voir plus clair, de travailler encore pour connaître davantage. L'homme est son objet, et comme son bon maître Rabelais, dont le rire énorme le réconforte, il veut savoir tout ce qui est de l’homme. Ce n’est pas toujours pour son prochain qu'il travaille autant : le prochain il le méprise quelquefois d’être aussi petit devant lui, Ie nouveau sorcier; C’est pour lui, pour sa satisfaction personnelle, et, dans sa solitude, il peut faire le compte des questions restées intactes.
Il semble que nous soyions comme ces enfants qui essaient de sauver un château de sable au moment de la marée. À mesure qu'ils consolident un côté, l’autre s'écroule. Chaque fois que nous croyons résoudre un problème, un autre se pose plus angoissant : chaque fois que nous croyons faire disparaître une maladie, une autre prend de l'importance. Charles Nicolle a écrit là-dessus de bien belles pages dont la lucidité approche parfois du désespoir.
Des maladies apparaissent, d’autres disparaissent. Déjà, Hippocrate notait quelque part : « Il est certain que des maladies nouvelles apparaissent et que des maladies anciennes s’éteignent. S'il y a une géographie pour la pathologie, il y a aussi une chronologie. » Il serait trop long de citer tous les médecins qui se sont penchés sur ce problème insoluble : Ingrassias, Makittrick, au xvr° siècle; Sydenham (Constitutio morborum stationaria) au xvu; plus près de nous, Charles Anglada avec son Traité des maladies éleintes et des maladies nouvelles, et surtout Charles Nicolle, philosophe et poète autant que savant. Notre ami G. Dhérys a fort bien résumé cette question dans sa thèse de doctorat 6).
Bref, il est impossible de prévoir si les grands fléaux que nous redoutons aujourd'hui resteront les mêmes demain. Je
G) Dr G. Dhérys, Les variations des maladies et leurs causes, thèse Bordeaux, 1941,
me faisais ces réflexions, ou à peu près, un soir en assistant à une représentation de L’Annonce faite à Marie. Claudel a bâti son drame autour d’une surprenante histoire de lèpre. Je ne pouvais m'empêcher, en songeant à ce fléau disparu la lèpre, de penser à un autre fléau bien actuel : la tuberculose.
Sans doute, nous savons qu'il existe encore des lépreux, voire même quelques léproseries; nous avons tous rencontré, au cours de nos études médicales, deux ou trois de ces malheureux que l’on regarde comme les survivants d’une époque révolue; nous savons qu’en des contrées lointaines, la lèpre continue ses ravages; on n’en considère pas moins que, pour nous, le danger n'existe plus.
Bien plus grande est la peur du public lorsqu'on prononce le mot de tuberculose, et ceux qui ont suivi les services de phtisiologie savent quel drame peut représenter cette maladie.
Il est bien difficile de savoir exactement quelle fut Ia proportion des lépreux dans la France au moyen âge; de nos jours, la tuberculose atteint un nombre considérable d'individus. Il nous semble même que tout le monde est plus ou moins tuberculeux et que la maladie n'attend qu'un signal pour exercer ses ravages.
Beaucoup sont touchés, bien peu osent l'avouer. On à parlé de « maladies honteuses »; je me demande si l’épithète est toujours à sa place; dé ces maladies honteuses, on parle quelquefois entre hommes, de la tuberculose rarement. Il semble que ce soit elle la « maladie honteuse ». Et nous trouvons déjà ce premier point de comparaison entre non pas la lèpre et la tuberculose, maïs l’état d'esprit d'un lépreux et celui d’un tuberculeux.
Comme les ladres, les tuberculeux sont évités, on les fuit, il semble que les miasmes de leur maladie se répandent dans l’air qui les entoure, qu'ils vont contaminer immédiatement les audacieux qui les approchent; on parle d'eux comme de parias, et le but des sanatoria est autant d'indiquer aux pré-
Hors
tendus bien portants la limite à ne pas franchir sous peine de mort que de guérir les malheureux contaminés.
Un jour, « notre saint roi Louis », s'adressant au sire de Joinville : « Or je vous demande, dit-il, ce que vous aimeriez le mieux, ou d'être un lépreux ou d’avoir commis un péché mortel ? » « Et moi, qui jamais pe Jui mentis, dit Joinville ®, je lui répondis que j'aimerais mieux en avoir commis trente que d'être lépreux. » De telles paroles dans un siècle de foi marquent l'horreur qu'inspirait la lèpre. Remplacons le mot lèpre par celui de tuberculose et je suis sûr que de nombreux chrétiens de nos jours répéteraient les paroles de l’honnête Joinville. Si, au début, lépreux, cagots où ladres furent presque choyés par la société, bien vite celle-ci s'éloigne d'eux. Nous verrons dans les pages suivantes la lutte sévère contre ces parias. C’est aux auteurs de ce temps que remonte le sens péjoratif des mots « ladre » ou « cagot ». Chez Rabelais, ces adjectifs viennent au milieu d'injures. Et Ronsard nous avoue qu'il
CA n'aime point ces noms qui sont finis en os, Gots, cagots, austrogots, visgots, ou Huguenots @).
Il serait vain d’essayer un rapprochement trop poussé entre lèpre et tuberculose, mais il peut être intéressant de rechercher, en laissant de côté la question bactériologique que nos pères ignoraient, si par des mesures prophylactiques analogues on peut arriver à des résultats sensiblement identiques.
La tuberculose est vieille comnie le monde. Hippocrate la connaissait. Virgile fut tuberculeux, et cependant elle ne semble pas avoir causé jamais aulant de ravages que de nos jours.
Ces mesures prophylactiques sont intéressantes, la vie sociale l’est aussi, et, en recherchant la vie sociale des malheu-
(4) Jean de Joinville, Le livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis, chap. 1v : Comme le saint roi détestait le péché, et de l'amour qu'il avait pour les pauvres. 1 |
(5) Remonstrance au peuple de France.
0 a reux lépreux au moyen âge, nous touchons à toute la vie de cette époque magnifique.
Il nous sera d’ailleurs impossible de nous en tenir strictement à ce que l’on appelle « moyen âge ». Les plus belles observations que nous pourrons citer seront du xvri° siècle. Qu'est-ce donc que les périodes nettement tranchées des manuels d'histoire ?
Le sanatorium n’est pas autre chose qu’un lieu de réclusion, mais de réclusion atténuée et combien différente de la réclusion d’une maladrerie; des problèmes se poseront à nous, valables pour les tuberculeux comme ils le furent pour les cagots ou les lépreux, et je pense en particulier à l’eugénisme, plus que jamais à l’ordre du jour dans un pays où tout s'écroule.
Nous voudrions que l’on ne puisse plus dire devant un sanatorium
« Lasciate ogni speranza, voi che entrate » (6), et si nous pouvons conclure à quelques mesures prophylactiques appréciables, nous serons largement récompensé de nos efforts. |
Les circonstances actuelles ne m'ont pas permis de vérifier tous les textes que je cite; tantôt l’on me répondait que tel livre était conservé dans des caves jusqu'à la fin des hostilités et par conséquent exclu du prêt, tantôt il m'était impossible de voyager pour vérifier sur place des archives importantes. J'ai toujours cité l’auteur à qui jempruntais. Les citations sont nombreuses, trop nombreuses peut-être, et donnent à mon texte l’aspect d’une mosaïque. Il m'était bien facile de dire les mêmes choses en changeant les termes, j'ai préféré laisser à chacun ce qui lui est dû. Et je pense à M. Théodore Decalandre, qui construisait ses poèmes avec des vers pillés chez d’autres poètes, et comme lui je suggère que : « L'architecte ne crée pas les pierres de la maison, il les place. »
(6) Dante. Inferno, III, 9.