APERÇU HISTORIQUE DE LA LÈPRE DANS L’ANCIENNE FRANCE
Il est devenu banal de constater que des erreurs historiques finissent, avec la tradition, par passer pour rigoureusement authentiques, personne ne s’avisant de vérifier les faits affirmés par un historien de plus ou moins grande valeur. C’est ainsi que pour Michelet et ses continuateurs, — j'allais dire sectateurs, — la lèpre est le « sale résidu des croisades »; je me demande si cette opinion n’est pas encore celle du public.
Sans doute on a lu la Bible, et l’on sait qu'il y eut beaucoup de lépreux chez les Hébreux et que Moïse prit des mesures sévères pour faire disparaître le mal. Sans doute, n'ignore-t-on pas que la lèpre est connue depuis la plus haute antiquité, mais on ne sait pas trop à quelle époque fixer son introduction en Europe, et par conséquent en France.
On trouve des traces de la lèpre dans l'Inde, l'Egypte. l’Asie Mineure, de nombreux siècles avant Jésus-Christ. De là, elle frappe la Grèce, l'Italie et l’Europe Centrale; l’Angleterre, bien que séparée du continent, n’est pas épargnée.
Aussi Join que puissent remonter nos connaissances historiques, nous retrouvons des traces de lépreux sur notre territoire. Les opinions les plus diverses se sont manifestées quant à la date précise de l'introduction de la lèpre en France. Les uns accusent les Goths, battus à Vouillé en 507 par Clovis, d’avoir été les premiers contaminateurs; d'au-
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tres accusent les Juifs; d’autres, et en particulier Pierre de Marca, prétendent que les Sarrasins auraient contaminé l’Espagne, puis la France.
Voici le texte de Pierre de Marca, cité dans la thèse de Duliscouet (1)
Je pense, dit-il, qu'ils (les lépreux) sont descendus des Sarrasins qui restèrent en Gascogne après que Charles-Martei eut défail
Abdirama, qui, en son passage, avait occupé les avenues des monts
Pyrénées, et toute la province d’Aux, comme l’escrit formellement Rodéric de Tolède, en son Histoire ecclésiastique. On leur donna la vie en faveur de leur conservation à la religion chrestienne et néantmoins on conserva toute entière en leur personne, la haine de la nation sarasinesque. Or, les médecins remarquent qu'il y a plusieurs païs (traversés par l’armée d’'Abdirama) sujets à certaines maladies locales; les provinces de Syrie et celle de Judée sont sujettes à la ladrerie... C’est pourquoi les anciens Gascons, encore qu'ils donnassent la vie aux Sarrasins qui embrassoient la religion chrétienne, conservèrent : néantmoins -cette opinion qu'ils étaient ladres...
En réalité, nous trouvons des traces de lèpre bien avant l'invasion sarrasine, Dans la Vie de Saint-Martin, Sulpice Sévère mentionne son existence dès 375 à Paris
Apud Parisios dum portam civitatis illus, magnis secum turbis euntibus Martinus introiret; leprosum miserabilifacie horrentibus cunctis osculatus est atque benedixit, statimque omni malo emundatus est (@).
Il semble donc que l’on puisse admettre que l'invasion de la lèpre commence à la conquête romaine.
Rome était la ville où affluaient toutes sortes de métèques. Les Orientaux y venaient par milliers et si les armées de Pompée avaient déjà ramené quelques lépreux, l'invasion pacifique fut bien plus redoutable.
4) E.-H. Duliscouet, Les lépreux au moyen âge en France, thèse pour le doctorat en médecine. Bordeaux, 1905-1906.
(2) Cité ibid.
Coucou.
NO NCEE
Déjà, chez les Gaulois, on trouve des temples consacrés à la lèpre, temples où les prêtres sont aussi des médecins, les malades y viennent à la fois pour accomplir un pèlerinage et consulter les prêtres. D'après certains auteurs, Levroux, ville du Berry, serait l’ancien « vicus leprosus » ou bourg des lépreux, construit sur l'emplacement d’un de ces temples.
En tout cas, la lèpre règne en Europe dès les premiers siècles de l’ère chrétienne, et nous trouvons en France des traces de léproseries dès le début du v° siècle, En 460, à l’Abbaye de Saint-A yan; puis en 571, à Chalon-sur-Saône, en 634, dans les dépendances de la Basilique de Verdun6G@). En 583, le Concile de Lyon prescrit de séparer les lépreux des gens sains; au début du vin‘ siècle, le pape Grégoire II, dans sa XII Epitre à saint Boniface, ordonne de ne point leur permettre de manger avec les gens sains. S'il existe un édit de Rothari, roi des Lombards (636-652), sur les lépreux, en France, les premiers règlements qui les concernent sont, à notre connaissance, ceux de Nicolas, abbé de Corbie, vers le vin‘ siècle. À cette époque encore, beaucoup de lépreux restent libres.
Une croyance populaire, nous dit B'assac (#), admet que les lépreux, ayant pris pour patron saint Lazare, supposé mort de la lèpre et dont le nom fut changé en celui de saint Ladre, furent, à cause de cela, appelés ladres, et que de là sont venus les noms de ladrerie, maladredie, lazarets.
Si le mot ladre vient réellement de saint Lazare, il s’agit, non pas du frère de Marthe et de Marie-Madeleine, mais du mendiant couvert d’ulcères, couché devant la porte du mauvais riche et à qui le fils de Dieu promet son royaume. Par confusion, beaucoup de léproseries sont sous le patronage de Madeleine, sœur du premier Lazare.
Pour Guy de Chauliac, « cette maladie est dite lèpre », de
(8) D’après Duliscouet.
(4) Brassac, article Eléphantiasis, ‘n Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, sous la direction de Dechambre et Lereboullet,
ne
€ lepus », partie du nez, d'autant que là apparaissent ses principaux et plus certains signes, où elle est dite « de loup », d'autant que comme un loup dévore tous les membres.
Labourt, dont les recherches sur les maladreries sont capitales, donne une autre origine au nom de ladre. Nous ne pouvons que résumer ces théories : « Le mot la, radical de lapis des Latins et du Xëcc des Grecs, a signifié, à lui seul, pierre; dans les mots later et lader, les deux finales ont également signifié trois, en sorte que les monuments curatifs appelés later et lader nous reportent directement aux (rois pierres dont deux étaient debout et la troisième horizontale, servant à la fois de-toit à une grotte factice et de foyer à un feu sacré entretenu en l'honneur du principe igné adoré, comme source de vie universelle et par suite de santé. Cet ensemble, où les druides prodiguaient une médecine prétendue miraculeuse, s'appelait Le fan, d’où fan-um, désignant en latin tout lieu consacré et fan-al, qui signifie un feu, une lumière régulièrement entretenue.
Pour Labourt, l’origine du mot maladrerie serait la suivante, et il donne à l’appui un grand nombre de preuves qu'il serait trop long d’énumérer ici. Les fans placés sur les hauteurs sacrées, mal ou mali, en dialecte celtique, nommés aussi mal lader, étaient des monuments dans lesquels les mal-lader étaient traités par des prêtres appelés leader, où nom des divinités nommées, suivant les lieux, lares, later, lader.
Le mot Lazare, d’après Labourt, viendrait du substantif celtique « las (pierre brillante de feu) et du mot gr, radical de l’ara des Latins » G).
Avant de laisser ces querelles de philologie dont :’intérêt dépasse le cadre de notre travail, signalons que mezel, autre mot servant à désigner les lépreux, vient de l'italien mezzo
(5) Voir Brassac, op. cit.