L. — ÉPOQUE CONTEMPORAINE
A la suite de A. Hansen, de nombreux bactériologistes ont démontré la présence du bacille spécifique dans toutes les manifestations actives de la lèpre cutanée, muqueuse ou viscérale, et sa dissémination par voie sanguine et lymphatique. Unna soutenait que le bacille de la lèpre siège toujours en dehors des cellules, affirmation qui donna lieu à de vives critiques, Des recherches patientes et multipliées, entre autres celles de Hansen et Looet, et celles de Darier, firent justice de l’hypothèse des « neuro-léprides » ; ils établirent que toute tache érythémateuse ou pigmentaire est produite par l’apport in situ de l’agent spécifique, et qu’elle n’est pas due à des troubles vaso-moteurs et trophiques relevant de la névrite lépreuse. J. Jadassohn, Klingmuller, Pautrier et Boez, J. Darier consacrent d’intéressantes études aux « tuberculoïdes de la lèpre ».
Pour donner la preuve rigoureuse et décisive que le bacille découvert par Hansen
est bien l’agent spécifique de la lèpre, il faudrait, d’après la règle pastorienne, réaliser des cultures pures et, en partant de celles-ci, reproduire l’infection lépreuse. Vainement d’innombrables essais de culture et d’inoculation ont été tentés. Parfois des colonies ont été obtenues, mais il n’a jamais été possible de les repiquer (F. Bezançon, Griffon et Leredde, P.-E. Weil, etc.) ; plusieurs expérimentateurs, depuis Ch. Nicolle, de Tunis, R. Stanziale, de Naples, jusqu’à J. Reenstierna, ont réussi à produire des greffes locales, mais elles se sont toujours résorbées après un temps plus ou moins long ; jamais elles n’ont été le point de départ d’une généralisation. Les voies de pénétration du bacille dans l’organisme et le mécanisme de l’infection, sans la connaissauce desquels il n’est pas possible d’instituer une prophylaxie rationnelle et scientifique, restent encore inconnus. Quant aux voies d’émission, elles sont mieux établies ; Jeanselrîe a montré (1897) l’importance de l’examen systématique du mucus nasal au double point de vue du diagnostic et de la prophylaxie. Sticker, au cours d’une mission dans l’Inde anglaise a fait des constatations analogues et se croit autorisé à conclure que la localisation initiale de la lèpre a pour siège la pituitaire. Marchoux et ses collaborateurs, préconisent la ponction des ganglions lymphatiques superficiels pour établir le diagnostic bactériologique de la lèpre.
Une mission aux Antilles Danoises, dirigée par E. Ehlers, aboutit à cette conclusion que la lèpre n’est pas transmissible par des ectoparasites. Marchoux et ses élèves, frappés des analogies qu’ils trouvent entre le bacille de Stefansky et celui de Hansen, pensent que l’étude de la lèpre murine peut fournir d’utiles données sur le mécanisme d’inoculation et de diffusion de la lèpre humaine ; ils se demandent même s’il n’y a pas identité entre elles.
Des recherches toutes récentes, dues pour la plupart à des savants japonais, établissent que l’hérédité de graine n’est pas contestable.
De nombreux travaux ont été consacrés à l’étude cytologique du sang et du liquide céphalo-rachidien, à la sédimentation des globules rouges, à l’intradermo-réaction.
Les tentatives de sérothérapie anti-lépreuses, faites par Carasquilla, ont abouti à un échec retentissant.
A l’huile de Chaulmoogra en nature administrée par la bouche ou injectée dans les muscles, tend à se substituer l’emploi des principes actifs qu’elle contient. Dès 1908, était préparé en Allemagne 1’ « antiléprol », produit qui n’est autre qu’un mélange des éthers chaulmoogriques ; et les essais cliniques de ce médicament fait par Engel Bey, Barrera, Picardi, Serra, etc., prouvèrent son efficacité. Toutefois, son usage, repris après la guerre, ne paraît pas avoir donné d’aussi bons résultats.
En 1916, Léonard Rogers injectait aux lépreux, par voie intra-veineuse, des sels de sodium des acides gras dérivés de l’huile de Chaulmoogra ; il faisait usage de fractions séparées par Ghosh (1). Plus récemment (1919), Rogers essaya avec succès l’emploi en injections intra-veineuses du morrhuate de soude (savons de sodium des acides gras de l’huile de foie de morue).
A la même époque, H. T. IIolman et A. L. Dean préparent des éthers éthyliques des acides gras de l’huile de chaulmoogra. Injecté dans les muscles, ce produit donne des résultats encourageants, d’abord aux îles Hawaï et en Extrême-Orient, puis dans l’Amérique Latine. Des recherches botaniques et thérapeutiques établissent que les graines de Taraktogenos Curzii ne sont pas les seules qui renferment des principes actifs ; on a pu en extraire d’autres genres parmi lescjuels Hydrocarpus Whigtiana, IL. anthelminthica, Carpotroclie brasiliensis , Oncoba echinata ou Gorli , Caloncobas divers...
Aux îles Hawaï, à Manille, à la Louisiane, les Etats-Unis, mettent à la disposition des lépreux des installations pourvues d’un grand confort et de laboratoires pour la recherche scientifique.
(1) S u d h a m o y Ghosh, Report of a Chemical Investigation of Chaulmoogra Oil in Connection with Leprosy Treatment. Indian Journ. Med. Research, IV, p. 691, 1916.
INTRODUCTION HISTORIQUE
Depuis quelques trente-cinq ans, trois Conférences Internationales de 1
en 1897, sous la présidence de R. Virchow. La seconde se tint à Bergen, en 1909, et fut présidée par A. Hansen. La dernière eut lieu à Strasbourg, en 1923, et ses travaux furent dirigés par E. Jeanselme. Ces trois Conférences eurent pour effet d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur un fléau toujours menaçant alors même qu’il paraît assoupi, d’ouvrir une vaste enquete qui a permis d établir le bilan de la lepre, de mettre en rapport les léprologues du monde entier, de créer parmi eux une communion d’idée sur le mode de transmission de la lèpre et de rendre possible une entente sur les moyens delà combattre. La plupart des membres reconnurent à la contagion une part prépondérante dans la production et l’extension des foyers de lèpre. S’inspirant de cette notion fondamentale, ces Conférences ont élaboré un programe de lutte antilépreuse qui reproduit dans ses grandes lignes le régime norvégien dont le temps a démontré l’efficacité incontestable. La nécessité d’un organisme permanent pour relier les sessions et assurer l’exécution des mesures décidées au cours de celles-ci ne tarda pas à se faire sentir. La revue internationale « Lepra », créée par Eiilers à la suite de la Conférence de Berlin combla en partie cette lacune. Malheureusement, elle a cessé de paraître depuis la guerre.
En janvier 1931, le « Leonard Wood », société américaine pour l’extinction de la lèpre, a tenu à Manille (Philippines), une Conférence au cours de laquelle elle a jeté les bases d’une nouvelle société « the International Leprosy Association (Association internationale de la Lèpre) », qui publiera une revue internationale International Journal oj Leprosy dont les articles pourront être rédigés en anglais, français ou allemand.
D’autre part, la Commission de la Lèpre à la Société des Nations avait réuni à Bangkok, en décembre 1930, une Conférence ayant pour but de formuler les principes généraux de la prophylaxie antilépreuse. L’enquête mondiale elfectuée par E. Burnet, secrétaire de la Commission, a montré que le principal élément de faiblesse dans la lutte contre la lèpre était l’absence de coordination des méthodes et de coopération des efforts entre les nations.
Je ne puis faire ici qu’une brève allusion à l’intérêt de plus en plus grand que Etats de l’Amérique Latine prennent à la prophylaxie antilépreuse ; cette préoccupation bien légitime, se manifeste par des congrès régionaux ou panaméricains, par des mesures légales votées ou encore à l’état de projet, enfin par l’aménagement de coloniesmodèles destinées à recevoir et à traiter les lépreux. D’autre part, une place importante a été réservée à l’étude de la lèpre et de sa prophylaxie dans les Congrès qui se sont tenus en Extrême-Orient. Parmi les nombreuses œuvres privées qui viennent en aide aux lépreux, il convient de citer les Missions confessionnelles qui secondent activement le personnel médical en veillant à l’application des mesures prophylactiques et en assurant le traitement des malades.
Depuis une dizaine d’années, les conceptions des léprologues en ce qui concerne le traitement et la prophylaxie se sont insensiblement modifiées. Cette évolution semble dater de la IIIe Conférence Internationale (Strasbourg, 1923). Grâce aux progrès apportés, en ces derniers temps, à la thérapeutique de la lèpre, le traitement de cette infection tend à prendre le pas sur la prophylaxie. D’autre part, l’isolement des malades devient plus humain, non seulement par respect pour la liberté individuelle, mais aussi parce que les mesures de force éloignent les lépreux des centres de traitement et les incitent à se dissimuler. De la combinaison de ces deux notions nouvelles, est né un système plus souple qui, poussé à son extrême limite, substitue l’isolement volontaire obtenu par la persuasion, à l’internement obligatoire et limite l’admission des malades dans les léproseries, transformées en hôpitaux, aux mutilés incapables de gagner leur vie et aux lépreux valides pendant le temps strictement
nécessaire pour stériliser les foyers bacillaires dont ils sont porteurs. Aussitôt que ces malades sont en période de lèpre fermée, ils reprennent leur place dans la famille et dans la société et leur traitement est assuré, soit dans des dispensaires affectés spécialement aux lépreux, soit plutôt dans les polydispensaires généraux où les intéressés se rendent d’autant plus volontiers que leur maladie reste anonyme pour le public. Enfin le service social, tel qu’il se pratique à l’égard de la tuberculose, est étendu à la lèpre. Des infirmières prodiguent leurs soins et leurs conseils parmi les peuplades primitives, veillent à ce que les malades se traitent avec continuité et observent les prescriptions prophylactiques, notamment à l’égard des enfants...
Pour apprécier l’étendue de cette évolution des idées, il suffit de parcourir les règlements en vigueur, il y a trente à quarante ans dans les colonies et les dominions anglais (1), ou de lire le rapport que j’ai rédigé, au nom delà Commission delalèpre delà Sociétéde pathologie exotique en 1909 (2), et de comparer ces documents aux conclusions que vient de formuler la Commission consultative au ministère français des Colonies (1933) (3).
Tel est le courant des idées qui tendent à prévaloir à l’heure actuelle parmi les léprologues. Dans leur application, il faut se montrer prudent. On ne saurait trop méditer les paroles pleines de sagesse prononcées à la Commission de la Société des Nations parET.BuRNET qui cependant compte parmi les plus chauds partisans de la réforme en voie de réalisation : « Dans 30 ou 50 ans, la question aura évolué, les idées sur le traitement et sur l’isclement des lépreux auront changé. En 1931, dans la phase où nous entrons, il est impossible de renoncer ni au traitement ni à la ségrégation. Ce n’est pas pour faire œuvre d’éclectisme et contenter tout le monde, c’est par conviction raisonnée que la Commission de la lèpre a pris son parti et maintenu la ségrégation — jusqu’au jour où l’on pourra s’en passer — et recommandé le traitement, non seulement le traitement général, mais le traitement spécial par le chauloogra (4). »
La lèpre, vouant l’être sur lequel elle s’abat à un sort éminemment tragique, a servi de thème à de nombreuses œuvres littéraires. De la période moyenne-haut allemande (1190-1300), date le poème célèbre de Hartmann von Aue, le « pauvre Henri » ( der arme Heinrich ) dont le héros est un chevalier souabe devenu lépreux. Un médecin de Salerne lui apprend qu’il ne pourra être libéré du mal implacable que par le sang d’une vierge pure. Une jeune fdle s’offre comme victime expiatoire ; déjà les apprêts du sacrifice sont terminés, quand le noble cœur d’Heinrich s’émeut et il refuse le don généreux qui doit le sauver. Le Christ miséricordieux, pour récompenser cet acte méritoire, fait un miracle et Heinrich, guéri de la lèpre, épouse l’héroïque jeune fille (5).
(1) E. Jeanselme, Etude sur la lèpre dans la péninsule indo-chinoise et dans le Yunnan, Paris, II. La lutte contre la lèpre dans les colonies anglaises, pp. 29-74.
(2) Prophylaxie de la Lèpre. Discussion du Rapport. Bull, de la Soc. de Path. exotique, mars-avril 1909.
(3) Rapp. Sorel sur la lutte anti-lépreuse dans les Colonies Françaises, 1933.
(4) Et. Burnet, La lèpre, Légende, Histoire, Actualité. Paris [1932], pp. 138-139.
(5) Konrad de Würzburg (+ 1287) a fait aussi une brève description de la lèpre (der Welt Lohn) et mentionné le rôle du sang dans la guérison de cette maladie (Englehart und Engeltrut). — Parmi les ouvrages non scientifiques où
INTRODUCTION HISTORIQUE
La lèpre est représentée fidèlement dans de nombreuses œuvres d’art anciennes. Charcot et P. Richer ont fourni des indications à ce sujet (1). Meige a relevé une trentaine de toiles, de fresques ou de gravures du xive au xvie siècle figurant des lépreux (2). Elles appartiennent, pour la plupart, aux écoles italiennes (Ec. de Giotto,
Orcagna ; Ec. de Toscane, Masaccio, Pietro dcl Donzello, Rosselli, etc.) et allemandes (vieille école de Cologne, Conrad Witz, les Hans Holbein, Albert Durer, Math Grünewald, Manuel Deutsch) ; elles sont plus rares dans les Ecoles flamande et hollandaise (R. van Orley,
Rubens, etc.) et semblent manquer dans l’école française.
Il s’agit, en général de tableaux religieux, représentant saint Martin, sainte Elisabeth de Hongrie, saint Pierre et saint Paul, etc. — Je citerai pour exemple : Holbein, sainte Elisabeth de Hongrie secourant un lépreux (vieille Pinacothèque de Munich, lèpre tégumentaire; — Albert Durer (1513), lèpre mixte, mains en grille; — Hans Burgmair, saint Edouard le Confesseur secourant un lépreux de forme mixte ; — le lépreux figuré sur un volet du tryptique de Bernard van Orley (1490-1541 ), au Musée Royal d’Anvers, cpii est, peut-être, l’image la plus saisissante et la plus vraie du ladre (fig. 15).
En voici la description : « Un mendiant difforme est assis sur de la paille au pied d’un escalier. 11 est couvert de misérables haillons qui voilent imparfaitement sa nudité. 11 tient en sa main droite une clochette et porte suspendue à sa ceinture, une gourde et une
écuelle. Son bâton gît à terre à son côté. La tête vue de profil, est pourvue d’une chevelure et d’une barbe hirsute et abondante. Les arcades sourcilières, tout au moins
la gauche (la seule qui soit visible), paraît glabre. Le nez, écrasé à sa racine, est gros, infiltré, de couleur rouge vineux.
Les membres sont atrophiés et décharnés, de sorte que les nœuds articulaires font relief. La main droite qui tient la clochette pend verticalement à l’extrémité de l’avant-bras, ce qui dénote une paralysie des extenseurs. La jambe gauche est tordue, décharnée et fléchie ; la malléole externe repose sur le versant antéro-in terne de la cuisse droite vers sa partie moyenne. Les quatre extrémités présentent une ébauche de griffes.
Au membre supérieur gauche, des groupes de tubercules occupent le moignon de l’épaule et le coude ; la main correspondante paraît infiltrée de lépromes diffus. Aux membres inférieurs, des tubercules nombreux s’accumulent au niveau des genoux et du pied.
Sur la paroi gauche du thorax, au-dessous de l’aisselle, s’étalent des nappes lépromateuses de teinte fauve.
Fig. 14. — Saint-Elzéar guérit des lépreux en leur imposant les mains.
Le faciès léonin des trois ladres est d’une saisissante vérité.
Fig. 15. — Volet droit du tryptique du «Jugement dernier»
de Van Ohlf.y (Musée d’Anvers) (Fragment) . — Ce dessin au trait rend fort imparfai¬
tement l’original.
le terrible mal et les infortunes qu’il entraîne sont plus ou moins heureusement dépeints, je citerai encore : un conte des Mille et une Nuits, le « Lépreux de la Cité d’Aoste », de Xavier de Maistre (1811) et le drame lyrique récent, « la Lépreuse », de Henry Bataille.
(1) Charcot et Paul Richer, Les difformes et les malades dans l’Art, Paris, 1889 ; — Deux dessins de lépreux par Hans Burgkmair, Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, Paris, 1891, p. 327.
(2) H. M eige, Nouv. Iconographie de la Salpêtrière, Paris, 1897.
Jeanselme. — La Lèpro.
En résumé, les accessoires de la composition, mais surtout les tubercules et les amyotrophies, autorisent à porter le diagnostic de Lèpre mixte » (1).
« Tout d’abord, les Primitifs ne s’appliquèrent pas à reproduire avec exactitude les
traits de la hideuse maladie. Ce que leur pinceau veut rendre, c’est une figuration symbolique ou allégorique : les membres sont estropiés ou amputés, la peau est parsemée de taches sans caractère, précis. En somme, ces signes équivoques appartiennent à de nombreuses affections et le diagnostic, en pareil cas, ne peut être fait que par le saint patron qui assiste le ladre.
« Pendant tout le moyen âge, la représentation des maladies reste toute conventionnelle. La fin que se proposent ces imagiers, pleins de ferveur, durant cette période mystique, est de rendre un
Fig. 16. — Saint Edouard le Confesseur, roi d’Angleterre, guérissant un lépreux. D’après une gravure de Hans Burgkmaih.
sentiment plutôt qu’une forme. C’est presque à regret qu’ils dessinent l’enveloppe charnelle des saints personnages qui assistent les ladres.
Ce qu’ils s’efforcent d’exprimer, c’est l’héroïsme de ceux qui bravent la contagion, c’est leur élan d’amour et de charité envers les lépreux.
Pénétrés de tels sentiments, comment ces artistes religieux se seraient-ils attachés à peindre avec minutie des plaies sanieuses dont fumque mérite à leurs yeux était d’ouvrir aux ladres les portes du paradis ?
« Mais, à la Renaissance, la chair reprend ses droits. L’Art cherche à copier plus fidèlement la Nature. Les saintes, aux formes accusées, à la physionomie mobile et souriante, aux attitudes dégagées de toute raideur hiératique, ressemblent plus à des déesses du paganisme qu’à des vierges chrétiennes.
« Qui sait le mieux traduire les multiples expressions de la vie sait aussi traduire le plus exactement les signes de la souffrance. Aussi, les écoles allemandes et flamandes, aux ten-