‹ La lèpreChapitre 22 sur 144 · GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉS

Conditions qui favorisent ou contrarient l’expansion des foyers

Un simple coup d’œil jeté sur la carte qui indique la répartition de la lèpre dans le monde suffît à établir que le climat et la race ne jouent pas un rôle capital dans la constitution de ses loyers (1).

Ne voit-on pas la lèpre, du pôle à l’équateur, sévir sous toutes les latitudes , frapper toutes les races , s’accommoder des situations topo graphiques les plus contraires, littoral ou intérieur des terres, marais, plaines arides ou montagnes ? Tout au plus les facteurs météorologiques , topographiques ou ethniques ne sont qu’ adjuvants.

Bien plus, les foyers lépreux ne sont pas immuables ; certains se créent et s’étendent, tandis que d’autres s’éteignent, sans que les conditions cosmiques ou ethnologiques se soient modifiées (2).

Au milieu de ces conditions multiples et souvent contradictoires en apparence, une seule loi se dégage : celle qui régit les contacts entre les populations saines et les populations

(1 ) Pour cp qui concerne l'hypothèse de Léonard Rogers « sur les rapports de l'humidité et de la lèpre », se reporter à l’Etiologie, p. 240.

(2) Klingmüller se demande si l’emploi des troupes noires, pendant la grande guerre ne causera pas, dans l’avenir, un accroissement de l’endémie lépreuse en France. Cette crainte ne me paraît pas justifiée. J’ai été chargé, pendant la période des hostilités, d’examiner, à titre d’expert, les soldats indigènes suspects ou reconnus lépreux ; ils ont été rapatriés le plus rapidement possible. Bien que l’incubation de la lèpre soit fort longue, il est tout à fait improbable qu’il se manifeste une recrudescence, sur le territoire français, quinze ans après la fin de la guerre. Au surplus, je suis avisé par l’administration de tous les cas de lèpre officiellement déclarés dans la métropole, et je suis en mesure d’affirmer que pas un seul n’a été contracté au contact d’indigènes de race noire ou jaune, incorporés dans l’armée ou employés comme ouvriers dans les arsenaux.

contaminées. Si telle race, telle tribu semble jouir d’une immunité relative au milieu des voisines, c’est qu’elle en est isolée, soit par les mœurs, soit par la configuration du sol.

Parmi les facteurs de diffusion, la densité de la population occupe un des premiers rangs : qu’elle augmente en progression arithmétique, l’endémie va croître en progression géométrique, c’est-à-dire dans la mesure des contacts entre habitants. Pour appuyer cette rè-

Fig. 18. — Domaine géographique de la lèpre.

gle, il faudrait reprendre, pays par pays, la distribution de la lèpre. En Indo-Chine où, comme dans beaucoup d’autres contrées, la lèpre affectionne les côtes et les embouchures des grands fleuves, c’est-à-dire les régions fertiles, les graphiques qui expriment la répartition de la maladie et la densité de peuplement sont superposables. Aux quatre centres de population annamique correspondent quatre foyers de lèpre, réunis par des bandes longeant les côtes ; en outre, d’autres petits foyers s’égrènent à l’entour sur les voies de trafic. Les montagnards davaks, qui ne descendent pour ainsi dire jamais dans la plaine infectée, ne connaissent pas la lèpre (1). — ■ Dans les Guyanes hollandaise et française, les Indiens qui n’entrent pas en contact avec les noirs et les blancs sont seuls respectés. — Vergues (1900) signale l’immunité des Sérères du Sénégal qui ne se mêlent pas aux autres noirs.

Les régions décimées par la lèpre ne sont pas seulement les plus populeuses, elles sont en outre celles qui sont privées du nécessaire. L e surpeuplement, joint à la misère et à ses conséquences obligées, V incurie, la saleté, Y alimentation insuffisante, voilà ce qui fait en quelque sorte le lit de la lèpre. Aussi les fellahs de l’Egypte et les parias de l’Inde ont-ils de tout temps payé un lourd tribut à cette infection. Les calamités publiques, dans l’Orient moderne comme dans l’Europe du moyen-âge, ont toujours amené une recrudescence du fléau.

(1) E. Jeanselme, Les courants d’émigration et l’expansion de la lèpre, Gazette médicale des Hôpitaux de Paris, Paris, 1902. — Telle était la situation, il y a 30 ans ; elle a pu se modifier depuis lors.

DOMAINE GÉOGRAPHIQUE

Maladie exclusivement humaine, sans attache au sol, la lèpre suit l’homme dans toutes ses migrations, bien différente par ses allures et sa mobilité du paludisme, maladie tellurique, qui diffuse rarement au delà de ses loyers d’origine.

Les limites du domaine géographique de la lèpre ne peuvent donc pas être tracées d’une façon immuable. L’histoire nous apprend que cette maladie à travers les âges a présenté de nombreuses alternatives d’expansion et de retrait ; et, ce que nous observons à l’époque actuelle, prouve aussi que la carte de la lèpre, pour être exacte, doit subir des retouches incessantes.

Marchant dans l’ombre de l’homme, la lèpre se déplace avec lui. Ses arrêts, ses retours offensifs, sont commandés par les grands faits politiques et économiques qui déplacent les centres de l’activité humaine.

A l’origine des temps modernes, les trois foyers principaux d’endémie lépreuse étaient la côte occidentale de l’Afrique, l’Inde et la Chine.

Au xvie siècle, la lèpre commençait de rétrograder en Occident, quand les Espagnols et les Portugais firent la conquête du F\ouveau-Monde. L’immense domaine conquis fut exploité par ces nombreuses cargaisons de noirs, originaires d’Afrique, que les vaisseaux négriers déversèrent pendant des siècles sur les plantations du nouveau continent. Dans les contrées où la race aborigène a été refoulée, et non détruite comme le fut celle des Caraïbes des Antilles, on a fait la remarque qu’elle est encore aujourd’hui presque indemne de la lèpre ; il en est ainsi aux Guyanes par exemple, où les noirs, les métis et les blancs sont fort éprouvés par la lèpre.

11 n’est donc pas douteux que les nègres de la côte occidentale de l’Afrique, très sujets à la lèpre dans leur pays d’origine, ont importé ou tout au moins provoqué une recrudescence notable de ce fléau dans toute l’Amérique latine.

La côte orientale de la Chine, depuis Shanghaï jusqu’à Canton est, à la fois, l’une des contrées les plus peuplées du glohe et l’un des loyers les plus actifs d’endémie lépreuse. Des courants continus d’émigrations, conséquence obligée du surpeuplement et de son corollaire, la misère, ont rayonné à diverses époques de cet immense réservoir d’hommes sur tout l'Extrême-Orient, le Pacifique, l’Australie et l’Amérique.

Quel que soit le milieu où les hasards de l’émigration transportent le Chinois, il s’y adapte mieux qu’aucune autre race. En Inclo-Chine, au Cambodge, au Siam, dans les Straits Settlements, aux Indes Néerlandaises, aux Philippines, aux îles Hawaï, il a constitué de véritables colonies ; or le Chinois est souvent entaché de lèpre et on l’a accusé d’avoir introduit cette infection en Nouvelle-Calédonie.

Dès la découverte des mines d’or en Australie (1851), les Chinois affluent dans les placers. J. Ashburton Thompson pense que dans ce continent la transmission de la lèpre aux hlancs est liée à l’immigration chinoise.

La lèpre avait été introduite à diverses reprises dans l’Amérique du Nord, longtemps avant l’arrivée des Chinois, d’abord par les Espagnols dès le début de la conquête, puis par les esclaves noirs, plus tard par les Français établis au Canada et à la Louisiane ; mais, à l’époque contemporaine, ce sont encore les Chinois qui ont joué, ici comme ailleurs, le rôle principal dans la propagation de la lèpre.

Dans la seconde moitié du xixe siècle, l’aholition de l’esclavage a causé de graves perturbations économiques dans les colonies de la zone tropicale. Les noirs, devenus libres,

de nombreux coolies hindous et chinois prirent leur place dans les plantations des Guyanes et des îles à sucre : les Antilles, la Réunion et Maurice. L’influence nocive des Hindous, qui d’ailleurs furent importés dans ces îles en beaucoup plus grand nombre que les Chinois, semble avoir été prépondérante.

En résumé, dans les temps modernes, les grands faits politiques et économiques qui ont favorisé la dissémination de la lèpre sont : la conquête de l’Amérique, la traite des noirs, l’abolition de l'esclavage, l’exploitation de vastes régions jusque-là inexplorées et la découverte des mines d’or. Trois races, ont surtout contribué à son extension :

Les noirs, qui l’ont diffusée dans toute l’Amérique latine ; — les Chinois qui l’ont importée ou réimportée dans la Péninsule indo-chinoise, la Malaisie, l’Australie, la Californie et l’Archipel hawaïen ; — les Hindous qui ont aggravé l’endémie lépreuse, régnant avant leur arrivée, dans les Indes occidentales, les Guyanes, les îles Maurice et de la Réunion, enfin les possessions anglaises sud-africaines.

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