I. — INCUBATION ET PÉRIODE LATENTE. — PREMIER SIGNE APPARENT
Entre l’inoculation du bacille spécifique et l’apparition du premier indice révélateur de l’infection s’écoule une période de silence, généralement fort longue. Celle-ci comprend, d’une part, l’incubation proprement dite, ou adaption du virus au nouveau milieu organique, d’autre part une phase de vie latente qui pourra se poursuivre pendant un temps illimité (1).
Jusqu’à présent, l’hypothèse d’un « chancre lépreux » qui se développerait au niveau de la porte d’entrée du virus ne me paraît pas solidement établie. En fait, l’observateur est rarement en droit d’affirmer qu’un élément cutané, en apparence le premier en date, l’est effectivement. Son aspect n’est nullement caractéristique et il ne se distingue en rien de ceux qui apparaîtront dans la suite. Souvent un examen attentif du sujet fait reconnaître que le prétendu accident initial n’est pas solitaire, qu’il coïncide avec une rhinite discrète bacillifère, un léger épaississement des nerfs cubitaux ou tout autre symptôme.
L’éradication, non suivie de manifestations de la lèpre, n’est pas un argument décisif; car l’évolution spontanée de l’infection hansénienne peut être coupée par des trêves dont la durée est illimitée.
Il est rare d’ailleurs que le médecin assiste à l’apparition de l’accident présumé initial. Presque toujours il est réduit à accepter les dires du sujet dont la mémoire peut être infidèle. Aussi bien, certains des faits apportés à l’appui de cette thèse tiennent quelque peu de la légende.
(1) Sur la durée de cette période latente, voir le chapitre : Etiologie.
Parmi les 125 lépreux que j’ai interrogés sur le siège et la nature du premier élément apparu sur la peau (voir page suivante), il en est à peine 5 pour lesquels on pourrait, à la rigueur, soulever l’hypothèse d’un accident initial.
Aucun de ces cas, à mon avis, n’entraîne la conviction. Quant au chancre dissimulé dans les fosses nasales, la même incertitude règne à son sujet. Sur 120 lépreux que j’ai interrogés avec le plus grand soin, 2 seulement affirmaient que la lèpre avait débuté, avant toute manifestation cutanée, par un coryza tenace accompagné de petites épistaxis (obs. 83 et 116, voir page 281).
Nous ne savons donc reconnaître la lèpre, à part quelques cas exceptionnels, qu’à la phase septicémique, correspondant à la période secondaire de la syphilis.
Charrié par la circulation, le bacille spécifique se fixe et colonise pour ainsi dire au hasard dans les divers tissus ou organes.
Le premier signe qui attire l’attention est donc des plus variables. Dans la majorité des cas, c’est une tache unique, un groupe circonscrit de quelques taches érythémateuses, ou même une véritable poussée exanthématique qui ouvre la scène. L’aspect de l’éruption n’est pas toujours caractéristique et sa nature est souvent méconnue si le médecin ignore que le sujet a séjourné dans une région où règne l’endémie lépreuse. Les taches, surtout quand elles sont multiples, peuvent s’accompagner de phénomènes généraux plus ou moins prononcés : malaise, lassitude, tendance invincible au sommeil, inappétence, fièvre légère ou intense, grands frissons, sueurs profuses, syndrome de pseudorhumatisme infectieux, qui peuvent faire poser un diagnostic erroné de malaria, de tuberculose, de lièvre éruptive, de rhumatisme, etc.
Au lieu d’être une tache érythémateuse sans relief, le premier élément peut être, mais plus rarement, un tubercule circonscrit ou une nappe infiltrée diffuse.
Parfois la première modification de la peau qui attire l’attention du malade ou du médecin est une aire dyschromique plus ou moins accentuée au niveau de laquelle le pigment est en excès ou en défaut, une poussée de bulles survenant sans cause apparente, des troubles vaso-moteurs ou trophiques prédominant aux extrémités.
En général, les muqueuses ne sont intéressées que secondairement et, si la rhinite lépreuse accompagne souvent les premières manifestations cutanées, il est exceptionnel qu’elle les devance.
Le premier signe dénonciateur de la lèpre relève souvent de la névrite. Nombre de sujets éprouvent tout d’abord des sensations anormales ou une torpeur de la sensibilité objective, assez prononcée parfois pour qu’ils se blessent où se brûlent sans en avoir conscience. La chute des sourcils, une attitude en griffe des extrémités encore à l’état d’ébauche, un mal perforant peut être l’unique manifestation d’une lèpre incipiens.
Le début peut être tout à fait insidieux : tel sujet, une jeune hile par exemple, tombe dans un état de langueur profonde, sa peau et ses muqueuses se décolorent et le tableau clinique rappelle de fort près celui de la chlorose, tel autre est miné par une fièvre consomptive, il maigrit et tout fait présager l’éclosion prochaine de la tuberculose.
ETUDE ANATOMO-CLINIQUE
H. — NATURE ET SIÈGE DU PREMIER ACCIDENT APPARU D’APRÈS LES RÉPONSES FAITES PAR 125 LÉPREUX
Tache érythémateuse unique