I. — COMMUNICATION ENTRE LES MEMBRES DE LA FAMILLE
La famille, indépendamment de l'hérédité, offre une source de contagion qui est trop méconnue. C'est la communication entre ses membres.
Parmi les répondants si nombreux de l'enquête, nous n'avons trouvé que le D' Pollard qui en ait entrevu, non pas toute la réalité, mais la possibilité. « Il est possible, dit-il, que beaucoup de cas présumés d'origine héréditaire proviennent ou d'une contamination par le dehors, ou de propagation d'un membre aux autres membres d'une famille. » Ce praticien de la Guyane anglaise, partisan déclaré de la contagion, était autorisé à parler ainsi, puisque c'est lui qui nous a raconté le fait déplorable (reproduit ensuite par le D". Cameron) de cette famille dont tous les membres tombèrent les uns après les autres victimes de l'imprudence qu'ils avaient commise en jouant avec un enfant nègre lépreux.
(I) Nous n'avons pas craint de reproduire, au risque d'être prolixe, beaucoup de cas empruntés à des documents étrangers, parce qu'il s'agitdeportcr un jugement, et que peu de personnes ont ces documents entre les mains.
M. Jackson, de Sumbalpur, dit aussi, mais avec encore moins d'assurance : <( La maladie ne paraît pas être héréditaire comme règle générale, mais il est quelque peu singulier que deux frères, ou un frère et une sœur, peuvent être et sont souvent affectés, alors que leur père, leur mère, leurs ancêtres et les autres frères et sœurs ne l'ont pas été et ne le sont pas. »
Dans la famille il peut y avoir des cas de toute origine : les uns provenant de l'hérédité, les autres de la contagion par l'extérieur, les autres de la contagion entre les membres, etc. Mais nous tenons que les cas de transmission entre les membres, et surtout entre frères et sœurs, ne sont pas rares.
Nous avons toujours été frappé de la quantité prodigieuse de frères et de sœurs malades que présentaient les familles. Tous ces frères et sœurs auraient-ils donc contracté leur mal par l'hérédité? Non: les faits le démentent. Un assez grand nombre sans doute, et même, dans certaines contrées et dans certaines conditions, le plus grand nombre doit son mal à cette origine ; mais il en est aussi qui le doivent à la contagion d'un frère ou d'un autre membre qui a été affecté, lui, par une des autres causes existantes. C'est, un tort que d'attribuer, sans distinction, à l'hérédité tous les cas du foyer domestique.
Les trois cas suivants, que nous avons recueillis dans les familles, sont faits pour attirer l'attention.
Famille r... De couleur. Nous tenons de sources différentes que les branches paternelle et maternelle ont été tout à fait exemples. Deux enfants sont affectés. La grand'mère, qui en prend soin, raconte que l'aîné jouait souvent, malgré les défenses qu'on lui faisait, avec un autre enfant lépreux. Or, à la suite d'un remède imprudemment administré dans une maladie difiTérente, elle vit tout à coup, et du jour au lendemain, le corps se couvrir de petits tubercules ; et c'est à ce remède qu'elle attribue la lèpre, qui continua son cours. Nous penserions plutôt que la vraie cause est la compagnie du camarade lépreux, et que le remède ne fut qu'une occasion déterminante. — Quoi qu'il en soit, la grand'mère raconte encore que le second couchait toujours avec l'aîné. Cet aîné n'avait alors aucun ulcère; mais, au ht, il tremblait quelquefois la fièvre côte à côte avec son frère. Cela durait depuis deux ans, quand des symptômes entièrement semblables, à ceux de Taîné se manifestèrent dans le plus jeune.
Famille H... De couleur. Neuf enfants, dont deux affectés. On assure que personne dans la famille n'est ou n'a été lépreux. La mère, se fondant sur l'opinion du D' Saturnin, alors médecin du lazaret, pense que son aîné serait tombé malade à la suite d'une pluie violente reçue en état de transpiration ; et que le second a contracté le mal en couchant avec son frère, quoique ce dernier n>ût aucune plaie.
MlEUVliS DK FAIT.
Famille X.. Créole blanche. Le malade est un jeune homme de dix-sept ans. La personne qui prend soin de lui, et qui est digne de foi et intelligente, nous écrit : « Il a eu un frère aîné mort de cette maladie à l'âge de 24 ans. C'était le premier de la famille, qui est ancienne dans la colonie, et dont nul n'avait jamais rien eu de pareil. Quelques-uns attribuent la maladie du second à un empoisonnement ; mais, pour moi, je pense qu'il a pu la contracter avec son frère. »
Le D' Meano, médecin de la léproserie de Curaana (Vénézuéla), nous écrit : « J'ai connu trois familles dioni presque tons les membres souffrirent de la maladie pour n'avoir pas séparé à temps le premier affecté. »
Le D' Meano pratique beaucoup dans le pays. Il ne s'exprime pas sur l'exemption héréditaire ; mais, dans ce cas et dans quelques autres que nous donnerons sur cette contrée, on peut être certain que cette exemption est sous-entendue. Dans les contrées de lèpre, la population et les personnes , instruites surtout sont très au courant de ces questions^ soit par l'expérience qu'elles acquièrent, soit parce que toutes les familles sont intéressées à être bien éclairées sur l'hérédité. On tient donc toujours compte d'un point aussi important.
Le R. P. Bugermann, missionnaire de la Société des Sacrés-Cœurs, après avoir évangélisé et soigné les lépreux à Taïti, est venu continuer les mômes
travaux dans la sentine Molokaï, au sud. 11 doit connaître la maladie aussi bien qu'un diplômé. 11 nous répond : « Oui, sans aucun doute, la lèpre est contagieuse ; et elle l'est avec ou sans contact immédiat. En voici des preuves... » Puis il nous cite des faits dont plusieurs concernent la famille, mais que nous réservons pour le titre : Des personnes de service auprès des malades.
Le D' Drognat-Landré cite un fait qui, selon toute probabilité, accuse l'infection d'une jeune sœur par son aînée. « Des quatre filles d'un membre du tribunal, les deux aînées furent atteintes de la lèpre, et moururent à l'âge de 19 à 22 ans. L'aînée avait été allaitée par une négresse, chez laquelle les symptômes de la lèpre se manifestèrent à un très haut degré, et qui, ensuite, mourut de cette maladie. La seconde fille fut allaitée par sa mère. Ce ne fut que bien des années après que ces jeunes filles eurent quitté l'école, que le mal se déclara chez elles d'une telle manière que l'on fut obligé de les isoler immédiatement. Dès leur tendre enfance ces jeunes filles avaient eu le malheur d'être privées des soins de leur mère. Il y a toute apparence que les premiers symptômes de la maladie existaient déjà depuis longtemps.
Le père de ces enfants était né en Hollande ; la mère et lagrand'mère étaient nées dans la colonie, cette dernière de parenis européens. Tous appar-
tenaient à des familles distinguées, et avaient toujours vécu dans l'aisance. »
Dans le rapport du Comité, le William, de Budaon, nous raconte qu'un frère aurait transmis l'aflection à son frère, en couchant dans le même lit et en mangeant dans le même plat.
On serait peut-être autorisé à attribuer à la contagion ce que rapporte, dans les cas II et XIV, le D"" William. Le père est européen, la mère est née dans les Indes, de parents européens ; ils moururent tous les deux d'uii mal différent de la lèpre, mais, sur les quatre enfants qu'ils eurent, deux furent affectés.
Dans ce cas, de même que dans les deux suivants, que nous allons tirer de Danielssen et Boeck (1), comment se fait-il que, tandis que les ascendants sont indemnes, il y a, par une cause différente de l'hérédité et purement accidentelle, non pas un seul, mais deux enfants malades? N'est-il donc pas probable (car il ne s'agit ici que de probabilité) que le mal du premier affecté en a contaminé un autre ?
Cornélius Lassen. « Personne, dans la famille, n'a été attaqué de la spedalskhed. Ses père et mère, qui sont sains, ont sept enfants, dont deux, ainsi que lui, sont spédalsques, »
Charles Arone, de Rognac (France). « Il nie, comme les autres habitants de la ville, que la mail) Danielssen et Boeck, pages 498 cLo21.
64 l'IlEUVES DE LA CONTAGION DE LA LKPUE.
ladie ait existé dans sa famille héréditairement. Il a la croyance que cette maladie se contracte lorsqu'on couche dans le lit d'un individu attaqué de la spedalskhed. Sa sœur, qui est morte depuis quatorze jours de la même maladie, en avait été atteinte avant lui, et la première de sa famille, n
On pourrait soupçonner dans les mêmes auteurs d'autres cas encore, tels que ceux de Pernille lîognalsdatter et Nille Andersdatter.
Clot-Bey, l'ancien médecin en chef en Égypte, qui a fait un grand nombre d'observations , et n'attribuait pas tout à l'hérédité, a vu sans doute des ménages oii la maladie ne se transmit pas des personnes affectées aux personnes saines ; mais aussi il en a vu d'autres oii elle se communiqua.
Redisons-le : dans beaucoup de cas particuliers il est difficile qu'il n'y ait pas d'ombre ; mais l'entière certitude de quelques-uns et la forme très variée comme le nombre imposant des autres, finissent par produire une lumière complète. Il faut aller jusqu'au bout.
Voici des faits d'un autre ordre que l'on ne pourrait expliquer par l'hérédité sans sortir des données fournies et sans faire des hypothèses gratuites.
1° Quelquefois l'enfant contracte la maladie du second mari de sa mère, comme nous le voyons dans ce qui est rapporté par le D"" Regnaud, de Maurice (1). Cela, certes, est digne de remarque;
(I) Regnaud, page 33.
et le docteur ajoute : « Il n'y avait pas trace d'hérédité du côté de la mère de cet enfant. »
Le D' Cameron (1) nous fournit le fait suivant: « Un autre cas que j'ai personnellement connu est celui d'une famille coolie qui est retournée dans les Indes il y a deux ans.
« Le mari était lépreux depuis quelques années. Sept ans environ avant de retourner dans les Indes avec sa famille, il se maria à une femme belle et bien portante, qui avait eu plusieurs enfants d'un premier mari, principalement des filles, lesquelles étaient toutes exceptionnellement fortes et avaient l'apparence de la santé. Elles n'allèrent pas rejoindre leur mère à Essequebo, ou elle était allée s'établir avec son second mari, mais restèrent à leur ancienne résidence sur la côte Est de Demerara.
« Environ huit mois après son mariag-e, la mère montra des signes de lèpre, et, au bout d'un an, elle était complètement ravagée par la perte de ses doigts et orteils, sa faiblesse musculaire et les hideux ulcères qui couvraient ses pieds et ses mains. Sa fille aînée, une belle et forte jeune fille de dix-huit ans, fut appelée auprès d'elle et du beau -père, et en un an et demi la lèpre larend.it à son tour invalide. Ainsi tombèrent successivement victimes deux de ses sœurs en servant les malades de la famille. Ces trois sœurs et leur mère, avant
(I) Cameron, Rapjiort de la Guyane, 187o.
la connaissance du mari, avaient toujours joui d'une bonne santé, et les premières étaient certainement des jeunes femmes belles, fortes et bien développées.
« La mère a vivement nié toute trace d'affection lépreuse soit dans sa propre famille, soit dans celle de son premier mari ; et je crois qu'elle était tout à fait digne de foi. »
Si la maladie, ajouterons-nous, fût venue héréditairement, ou du côté du premier mari, ou du côté de la mère, elle eût éclaté plus tôt chez les enfants et, au lieu d'être tous beaux et forts, ils eussent été, quelques-uns du moins, retardés dans leur développement.
2° Loin de tenir son affection de ses parents, il arrive, et cela n'est pas très rare, que c'est l'enfant qui lui-même la leur donne.
Le D' Aquart, de la Grenade, a exposé plus haut (1) qu'une jeune fille communiqua la lèpre à sa mère.
M^"" Guevara, archevêque de Caracas, nous a raconté qu'il avait connu une famille dans laquelle un enfant malade transmit son infirmité à plusieurs de ses frères ou sœurs d'abord, puis à son père.
Nous avons fait observer ailleurs que dans ces contrées on est fort au courant des questions d'héfédité. Si M^' Guevara n'en parle point, c'est qu'il
(1) Voyez page 37.
avait des raisons de croire qu'elle n'avait pas lieu dans ce cas.
M. Smitter, maire de Carûpano (Venezuela), nous écrit : « Il y a environ six mois, une jeune personne mourut de la lèpre : la mère, qui l'avait soignée, est tombée victime de son dévouement. »
Le D"" Landré rapporte : « Une petite fille d'un major en retraite allait à l'école chez une veuve européenne, M"" W.... Cette dame avait un fils chez lequel on avait observé des taches sur la peau, mais que l'on croyait inofFensives. Il se trouvait toujours à l'école de sa mère parmi les autres enfants. Quelque temps après, les premiers indices de la lèpre se déclarèrent chez la fille du major. Mais le mal ne s'arrêta pas là : l'enfant communiqua son mal à sa mère, puis à son père, et enfin à une petite fille dont nous parlerons plus tard. Le major et sa femme étaient nés en Hollande. L'enfant de la veuve W... mourut de la lèpre. »
Ici, ni hérédité, puisque le père et la mère sont européens, ni ulcère et inoculation, ni même stade avancé, puisqu'il n'y avait que des taches. Ce fait est sans nul doute très probant. Comme il en renferme plusieurs, nous aurons à y revenir.
3" Le père communique à son fils la maladie qu'il n'a contractée qu'après la naissance de cet enfant. Le proto-medico de Corfou nous a dit qu'un
68 PREUVES DE lA CONTA.GION DE LA LÈPUE.
homme tomba malade ; et quand la maladie fut très avancée et avec ulcération, l'affection passa à sa femme, puis à l'enfant né un an avant que le père ne fût attaqué, et qui dormait dans le môme lit avec ses parents. On peut dire, il est vrai, que le père avait déjà la maladie à l'état latent quand il engendra ce fils. Certainement cela est possible ; mais on remarquera aussi : 1° que la femme prit également la maladie ; 2° qu'il est très rare que le mal se manifeste sur un enfant dès l'âge d'un an, et qu'il est bien plus croyable qu'un enfant si jeune, qui dormait dans le même lit, eut le même sort que sa mère. En outre, si le mal de l'enfant ne résulte pas de la contagion, celui de la femme en provient.
Le fait en question peut se présenter parfaitement quand le père ou la mère, déjà pour^Tis de famille, tombent victimes d''un c^lQ de novo . l\ se sera sans nul doute offert assez souvent dans la subite et grande propagation aux Sandwich.
Personne ne sera surpris de cette contagion dans la famille. Puisque des étrangers peuvent, du dehors, communiquer le mal, à plus forte raison un membre peut-il le communiquer à l'intérieur. A l'instant même, nous venons de voir qu'un petit garçon transmit son affection à une petite fille : et celle-ci à un autre enfant, et également à son père et à sa mère, qui étaient européens et par conséquent ne lui avaient pas par eux-mêmes selon
toute probabilité, donné ce mal. Elle eût pu tout aussi bien, sinon beaucoup mieux, inlecter des frères ou sœurs.
Que si la contagion, sans épargner les autres membres, s'attaque de préférence aux frères et sœurs, c'est-à-dire aux enfants et aux adolescents, on le comprendra sans peine. Dans nos jardins, ce que les insectes aiment et dévorent avant tout, ce sont les pousses jeunes et tendres. La délic'atesse des organes, la finesse de la peau rendent cet âge particulièrement propre à subir de funestes influences. Il était autrefois défendu aux lépreux de toucher les enfants et de leur donner des objets qu'ils avaient touchés. Les enfants fournissent un très considérable contingent à l'infortunée population des lépreux. L'hérédité y est pour beaucoup ; mais les autres causes s'y ajoutent. En parcourant les cas de contagion relatés dans cette brochure, on trouvera que la majorité porte sur des enfants. Dans notre hospice de Cocorite, il y a parmi les personnes du pays 78 malades au-dessous de vingt ans contre 54 au-dessus. Au lazaret de FunchaL à Madère, on trouve des proportions analogues. En ce qui concerne laNorwège, Danielssen et Boeck, après leur relevé, ajoutent (l) : « On voit que, soit pour la forme tuberculeuse, soit pour la forme anesthétique, la plupart des sujets sont attaqués de l'âge de dix à celui de vingt ans. » A la (I) Danielssen et Boeck, page 329.
70 l'REUVES DE LA CONTAGION DE LA LÈPRE.
Barbade, le D' Browne, modecin de l'Iiospice, sur 42 patients, en compte 29 qui n'ont pas seize ans. Nous avons calculé que, dans nos contrées, le mal prélevait sur le jeune âge environ un tiers déplus que ne comporteraient les proportions normales de la population. Ainsi la famille offre à la contagion le terrain le plus propice.
Là peu ou pas de précautions, surtout dans nos pays d'incurie et du plus complet laisser aller. On s'aime, et on ne se fuit pas. Lorsqu'on passe sa vie ensemble, que de rapports étroits et dangereux ! on se touche à tout instant, on s'embrasse, on s'assied côte à côte, on couche aux mêmes places ; ou se sert des mêmes ustensiles ; on boit au même verre, on mange peut-être à la même assiette, et en employant la même fourchette ; on use des mêmes linges et vêtements, on se lave à la même eau ; on respire constamment l'air vicié par les exhalaisons de celui qui est attaqué ; on se donne des soins intimes'en cas de maladie. Et puis, l'imprudence et l'étourderie de l'enfance s'inquiètent bien de la contagion ! Quoi ! n'ira-t-on pas même, par affection ou par bravade, jusqu'à provoquer le mal à dessein ? Si la famille est pauvre, ce qui est le cas le plus ordinaire, ces détails ont encore plus de vérité. C'est bien alors que, dans d'étroits logements, il y a encombrement, air corrompu, usage des mêmes objets, lits communs, etc.
Lors donc qu'un enfant est atteint, les parents
doivent tout faire pour le séparer ; et s'il a de très jeunes frères et sœurs , le malade ne devra pas les porter entre ses bras, et se gardera de tous ces soins assidus que l'on prodigue à la première enfance. Lors même que l'affection serait héréditaire, il pourrait très bien accélérer ce qui ne serait venu que plus tard, ou même provoquer ce qui n'aurait jamais paru.
C'est le lieii de répéter une observation qui sera faite une fois pour toutes. Il est des personnes qui parleront ici à' inoculai io}i, parce qu'elles la retrouvent toujours. AJais, le plus souvent, cette inoculation est une supposition pure : et de quel droit y faire entrer violemment tous les faits ? Ou donc l'a-t-on vue si fréquente? Le gros rapport du comité n'en donne qu'un seul exemple; et encore n'est-il rapporté par le D' J. Jackson que sur la foi d'autrui. Ailleurs, il est bien dit aussi que des médecins se blessèrent avec des instruments couverts de matière, et même que le D"" Bargilli de Mytilène serait allé jusqu'à pratiquer deux fois l'inoculation; mais, dans aucun cas, il n'en résulta rien de funeste. Nous connaissons des personnes qui ont exécuté des pansements plaie contre plaie, qui ont l'habitude de saisir les chairs corrompues des ulcères avec l'extrémité des doigts et les ongles, au visage desquelles ont jailli les affreux liquides, et sans qu'il y eût jamais rien à déplorer. Parmi les nombreux malades que nous avons in-
teri'og'és, absolument aucun n'a sig-nalé l'inoculation comme cause.
On comprend notre pensée, car nous sommes bien loin de nier l'inoculation. Mais, puisqu'on l'admet, on peut vraiment conclure d pari pour le contact. Dans une maladie semblable, où la peau entière est viciée , oii les fluides s'échappent de toutes parts^ où tout l'intérieur fait irruption à l'extérieur, le contact et l'inoculation ne deviennent-ils pas, en effet, une seule et même chose.
En outre, la véritable inoculation est souvent impossible. Tous ceux qui entourent un malade ne touchent pas des ulcères, ordinairement couverts de bandages et invisibles. La transmission a même lieu sans plaie d'aucun côté, et sur de simples taches. 11 y a plus : on trouve des sujets qui, sans taches ni le moindre signe saisissable, transmettent un mal dont on n'avait aucun soupçon, et que seul révèle le temps.
On doit considérer aussi que les ulcères sont encore plus une source àliifection que d'inoculation. Si cette dernière ne s'exerce qu'exceptionnellement, l'infection agit sans fm ni trêve, et fort au loin. Toujours nous avons entendu se plaindre, et avec raison, de cet air pestilentiel qu'on ne peut éviter; d'un accident d'inoculation, jamais. Au moment oii nous écrivons ces lignes, une pauvre malade de l'hospice, décomposée avant d'être au tombeau, répandait une odeur telle que l'on faisait
des fumigations dans sa salle, bien habituée pourtant à ces choses-là ; et comme ce n'était pas encore assez, on l'a transférée dans un local séparé. On voit, dans les mêmes lieux, des personnes qui n'ont point à toucher les malades succomber à l'infection, tandis que celles qui pansent restent parfaitement exemptes.
L'infection provient, en outre, quelquefois de sources qui ne peuvent pas ou qui ne peuvent que difficilement donner lieu à l'inoculation, comme l'haleine du malade ou une transpiration abondante et désagréable.
Il y a donc là une cause de contagion autre que l'inoculation, et que l'on peut considérer comme plus énergique et plus fréquente.
Concluons. Si la contagion s'exerce quelque part, ce doit être surtout dans la famille ; et, en effet, on Ty retrouve assez souvent.
On n'objectera pas qu'elle devrait gagner tous les membres. Personne n'ignore qu'une maladie contagieuse n'atteint pas tous ceux qui sont en rapport avec le patient, mais ceux-là seulement qui sont aptes à la contracter. Notre ministère, à une certaine époque, nous a mis en contact pendant un mois entier, nuit et jour, avec la fièvre jaune, sans que nous prissions aucune précaution, et la fièvre jaune ne voulut pas de nous. Après elle, ce fut le tour de la petite vérole ; nous avions deux hôpitaux à voir et les malades du dehors : la petite
vérole nous épargna encore. Mais, malgré cela, nous ne nous croyons pas du tout invulnérable. Comme les graines ne germent pas indistinctement dans tous les terrains, ainsi des maladies. En vain sur tel sol multiplierait- on certaines semences, rien ne lèverait; mais que le vent en porte une seule sur un terrain propice, et bientôt voilà toute une moisson.