VIVANTS
Bans la léproserie (chiffre officiel) . . ffoj'S de la léproserie
Soit 5,000
/ 424 hommes. \ j 276 femmes ( et enfants.
Il y a donc eu, de 1850 au 31 mars 1878, en vingtseptans ettroismois, bien moins qu'unegénération,
(1) Le 1" avril 1874, il y a eu dans la léproserie, c'est-à-dire dans les deux villages et l'infirmerie, jusqu'à 1,114 lépreux (447 hommes, 667 femmes èt enfants). La population indigène en faisait presque tous les frais ; on n'y trouvait que 18 étrangers : 12 Chinois, 2 Allemands, 2 Américains, 1 Anglais, 1 habitant de l'île Maurice.
et sur une faible population de 50,000 âmes, cinq mille lépreux l Ce nombre ne peut être loin de la vérité, et il est plutôt au-dessous d'elle qu'au-dessus.
Dans les quinze premières années on s'élève de 1 à plus de 250. Onze ans de plus, et les foyers étant devenus plus nombreux, comme aussi les fruits de l'hérédité commençant à paraître, cette sinistre multiplication, avec une rapidité qui épouvante, monte à cinq mille. Ce n'est plus 3 1/2, comme le disait le D' Hildebrand, ou plus exactement 5 par mille (1); mais, pour ne parler que des 1,500 à 2,000 vivants, et en omettant toute la légion des morts, c'est trente-cinq par mille.
Oiî chercher les principaux agents d'un pareil désastre? Hérédité...? Ces cinq mille malades sont-ils, en vingt-sept ans, les enfants et petits-enfants d'un seul homme? — Immigration...? On. ne peut y penser. — Cas spontanés...? Cette terre qui n'en avait jamais vus en a-t-elle été subitement inondée? — Il n'est d'autres causes possibles, et en effet il n'y a de réelles, surtout à l'origine, que celles-là mêmes qui ont été rejetées, à savoir les
(1) Le D"^ Hildebrand, en disant que 2o0 lépreux font 3 1/2 par 1,000 des indigènes, suppose par là une population de 71,400. Mgr Maigret, l'évôque de ces îles, dans un rapport à l'Œuvre de la Propagation de la Foi, compte 60,500. Mais le R. P. Bugermann et le R. P. Devenster donnent tous deux le chiffre d'un recensement fait en 1872, et qui est d'environ 550,000. Le premier de ces missionnaires ajoute : « Au mois de septembre prochain (1878) on fera un autre recensement, et il est probable qu'il ne dépassera pas 46,000. »
rapports des sexes et la contagion, auxquelles on joindra la vaccine. Nos missionnaires les indiquent avec justesse. Mais elles ont été vivement épaulées par les horribles maux que l'on sait. Les mœurs sont ce qu'elles peuvent être chez un peuple qui naguère était tout païen, et qui maintenant renferme encore un tiers d'infidèles. Elles sont révélées par les danses lascives toujours en usage. Si l'on tient compte des maladies prédisposantes, rien n'est donc plus concevable que ce qui est arrivé. C'est sansdoutepar la cohabitation, aidée de ces prédispositions, que les anticontagionnistes, puisqu'ils n'auront d'autre moyen, rendront raison de ce grand fait. Telle a bien été une des causes principales; mais entrer dans cette voie, c'est déjà s'approcher beaucoup de ce qu'ils rejettent, si non y entrer. Car d'après quel principe et où poserontils la ligne exacte de démarcation entre les dispositions diverses, les unes susceptibles de subir la transmission, et les autres non? Sont-ils bien sûrs que la contagion n'y passera pas tout entière? Au surplus, il n'y a pas à argumenter, puisque les faits sont là. Qu'on se rappelle les affirmations des missionnaires, attachés à la léproserie depuis plusieurs années, sur la contagion (pure), ainsi que celles des gens du pays et du D' Hildebrand. Qu'on se rappelle encore les cas cités par les premiers, par exemple ce fait : que les anciens propriétaires qui n'avaient pas voulu vendre leur terrain au gou-
vernement pour y établir la léproserie, et étaient restés dans son enceinte, ainsi que les personnes qui avaient eu permission d'accompagner leurs amis au lazaret pour leur rendre service, y avaient presque tous, ainsi que leurs enfants^ contracté la maladie^ etc., etc. Il y a donc eu, on peut le voir et le conclure, beaucoup de cas de contagion par contact, proximité et infection.
Après le recensement des 250 lépreux, l'autorité , épouvantée d'une peste aussi affreuse et à course aussi prompte, a senti la grande et très grande et impérieuse nécessité d'une séparation complète ; et elle s'est hâtée de la décréter et de l'exécuter, et même d'interdire l'entrée de son lazaret. L'avantage était clair : 700 à Molokaï, c'était dans la société 700 sources d'infection de moins. Malheureusement, le remède venait bien tard : déjà les germes pullulaient dans la population.
Au moment même oîj, dans l'Océanie, on était forcé de faire comme nos pères et d'agir avec cette vigueur, chez les nations éclairées, les docteurs, mieux avisés que tous les siècles et tous les peuples témoins de la lèpre, condamnaient la séparation et, dans les lazarets existants, donnaient pleine latitude d'entrée et de sortie.
Trinidae). — Nous essayerons, à la fin de ce travail, quelques traits de statistique sur notre colonie ; mais nous pouvons dès à présent montrer que cette île a subi, par suite de la liberté laissée, les
conséquences communes. Ce n'est pas que depuis plus de cinquante an s (1824), on n'ait fait beaucoup; mais les progrès du mal prouvent que ce beaucoup n'était pas suffisant. La loi de séparation n'est en effet, chez nous, que pour les seuls mendiants : il reste donc dans toutes les classes, et notamment dans les classes aisées, quantité de malades qui se multiplient sans obstacles. Aussi, de l'aveu fort accentué de toutes les personnes anciennes, l'accroissement, et spécialement dans les familles blanches et fortunées, est un fait aussi évident qu'il est douloureux. Telles sont les données que nous apporterons plus loin :
1805 30,000 habitants. 3 malades.
On voit que la population des malades a marché d'un pas bien plus rapide que la population générale. Cette rapidité est d'autant plus étonnante que les familles attaquées sont dans des conditions très défavorables, sans cesse diminuées sur leur route par l'atrophie et la mort. Mais, en dépit de ces
(1) Quand il s'agira de Maurice, on trouvera presque mômes dates et mômes chiffres. A Maurice, en 1760, « à peine connaissait-on un lépreux; » en 1781, on en comptait 71 ; et, en 1864, plusieurs milliers. A Trinidad, en 1805, à peine on en connaissait 3 ; en 1813, on en comptait 73; et en 1878, presque un millier (la population étant trois fois moindre que celle de Maurice).
ravages, tandis que la population générale quadruple, celle des malades centuple trois fois. Faisons la part de l'erreur inévitable, très volontiers ; il restera toujours qu'au commencement du siècle on ne voyait pas de malades, et qu'aujourd'hui, malgré les cent vingt que cache l'Asyle, on en voit encore partout. L'immigration hindoue, qui a débuté en 1845, a grandement, il est vrai, contribué à cette augmentation ; mais n'importe, les progrès sont très reconnaissables dans les familles du pays, et c'est ce qui impressionne le plus. Ces faits parlent éloquemment, et laissent l'hérédité bien loin derrière eux.
Venezuela. — Mais je regarde auprès de mon île, et je rencontre d'autres faits à enregistrer.
Lq^ Apuntas estadisticos del estado trujillo (1) le notent avec un cri de douleur: « Aujourd'hui, c'est une vérité effrayante que la lèpre prend chez nous le même rapide développement que du côté de l'Orient (de la République). Il y a plus de cinq cents individus attaqués, et le pire est qu'il n'y a pas d'établissement pour les recevoir. Des populations entières sont donc forcées d'être en contact perpétuel avec eux, et de manger le beurre et le fromage qu'ils préparent de leurs mains. En 1864, on avait entrepris dans ce chef-lieu la construction d'un lazaret, capable de contenir jusqu'à cent lépreux; mais les révolutions politiques, jointes au
(1) Dans La Ovinion nacional, 19 juin 1877.
168 l'IlEUVES DE LA. CONTAGION DE LA LÈPRE.
manque de fonds, ont mis obstacle à l'exécution. A en juger par les progrès croissants de la maladie, on peut assurer que si l'on ne prend des moyens efficaces pour arrêter la contagion, elle gagnera bientôt les sections voisines, et se propagera en peu de temps dans tout le territoire. » Et le journal de Caracas, à qui nous empruntons ce document, ajoute : « Hélas ! au Nord, au Midi, à l'Orient et à l'Occident, le mal règne déjà, sauf de très rares exceptions, dans l'État tout entier. »
Il vient d'être question de la propagation dans l'orient du Venezuela : nous sommes en relation avec cet orient, et l'on nous écrit en effet que la lèpre, pendant ces vingt-cinq dernières années, y a fait de grands progrès. J'avoue qu'il y a deux lazarets : l'un à Gumâna, mais... il n'y a presque personne, et on y est libre; l'autre à Bolivar, mais... il est en ruines. On se préoccupe, le fusil à la main, de questions politiques trop hautes et trop désintéressées pour avoir le loisir de songer aux maladies de la peau.
Les progrès dont on se plaint ne résultent pas de ceux de la population : un pays perpétuellement désolé par les guerres intestines, l'émigration qu'elles amènent, les maladies exceptionnelles, ne peut s'attendre tout au plus qu'à un faible développement (1) ; mais alors d'où viennent-ils ? L'accroissement de la population est nul ou faible, (1) M. Tejera, Ve7iezueîa Pintaresca, t. I, p. 337.
celui de la maladie est très actif ; cette maladie a sa marche particulière, qui dépasse celle de la population ; quelle force la hâte donc ?
Guyane britannique. — La lèpre était dans les Guyanes, comme dans le reste de TAmérique, entièrement inconnue aux indigènes ; et elle l'est encore à toutes les peuplades qui n'ont pas de rapports avec les nouveaux occupants. Qu'elle ait été introduite pour la première fois dans cette contrée particulière par les conquérants euxmêmes, ou bien, ainsi que tous les écrivains le prétendent, par les nègres, c'est ce qu'on ne pourrait dire ; mais il est très certain que la traite des nègres a eu pour effet de l'augmenter singulièrement. Pendant un certain temps elle ne parut pas dans la race blanche, et se trouva confinée parmi les Africains ; mais la traite amenant des flots de noirs, dont beaucoup étaient visiblement atteints, et les communications avec eux se multipliant, les blancs furent bientôt privés de leur immunité. A l'émancipation qui eut lieu, pour la Guyane anglaise, en 1838, et, pour la Guyane française, en 1848, la barrière de séparation fut détruite encore davantage, et la lèpre entra par toutes les brèches. Oiî en est- on aujourd'hui? que les médecins du pays nous l'apprennent (1).
D'' Manget, chirurgien général de la colonie. — « Je dirai, non d'après ma connaissance person-
(1) Rapport de 1863. ÂX~\^
nelle, mais d'après le bruit général, que la lèpre s'accroît ici grandement. »
D"" Pollard. — « Mon opinion est que l'accroissement a été très sensible dans mon district (Berbice) durant ces dix-huit dernières années; et j'ai été informé par ceux qui ont de fréquentes occasions d'observer, qu'il en esttoutàfaitainsidans les districts de rivière de cette colonie. La seule cause, je crois, est dans les mariages avec lépreux et les libres communications. »
D^'Reed, médecin de l'Asyle. — « Il est àma connaissance personnelle qu'il y a eu accroissement durant ces vingt dernières années... A George- Town (Demerara), capitale de la colonie, les lépreux sont nombreux. »
D"" Van Holst. — « Il n'y apas de doute que le mal s'est accru, ces dernières années, crime manière effrayante^ au moins dans cette partie de la colonie. La liberté des rapports et la cohabitation en sont la principale cause. Nous voyons journellement des troupes de lépreux communiquer sans obstacle avec les autres personnes, et même préparer et vendre divers objets de nourriture. »
D' Carney. — 11 constate aussi que dans son district {East coast, Berbice) , pendant les sept dernières années, la maladie s'est imm.ensément accrue. « Après l'avoir observée de très-près^ dit-il encore, et avec une attention plus qu' ordinaire considère que un sixième (!) de toute la population noire et
coolie est affectée de l'une ou l'autre forme de la lèpre. Le meilleur préservatif est la séparation. » Cette population noire et coolie forme l'immense majorité; et les autres sont loin d'être épargnés.
Douze ans après, en 1875, on fit une nouvelle enquête, et quatorze médecins répondirent. Six ne donnèrent sur ce point aucune solution ; un autre ne vit pas d'accroissement ; mais les sept qui restaient prononcèrent encore, comme on l'avait fait en 1863, qu'il y avait eu, pendant les dernières années, augmentation, et plusieurs dirent : grafïde augmentadon .Le gonyeTneurhongdeJi, en transmettant ce rapport au ministère, ajoute : « C'est la croyance commune que le mal, ces dernières années, s'est accru clans une grande proportion. »
Par les conversations que nous avons eues nousmême avec les personnes du pays, nous savons que l'impression produite sur elles est celle, en certains lieux, d'une quantité qui désole. Sur d'autres points le mal est moins sensible.
Sans remonter à ce qui se passait plus anciennement, nous voyons donc que depuis trente à quarante années la marche est toujours ascendante.
Fixer la proportion nous est difficile, puisque dans le pays même on ne le fait pas; mais l'expérience nous a appris que lorsqu'on se livre à de telles recherches, si on s'arrête aux grosses apparences qui frappent par elles-mêmes, on reste trèsloin de la réalité. Que si on sait découvrir les
premiers symptômes, trouver les malades qui se dérobent ou que dérobent leurs familles, tenir compte des districts les plus ravagés, on voit le nombre hausser étrangement. Des quartiers peuvent être épargnés relativement; mais comme la lèpre, soit à cause de l'hérédité, soit à cause de la contagion, tend à se masser sur certains points, il est d'autres parties qui sont tout à fait dévastées.
Nous ne pouvons que regarder le nombre des malades comme extrêmement considérable. La réflexion vient corroborer les dépositions des gens du pays. Une population qui ne se compose que de races pour ainsi dire vouées au fléau a nécessairement beaucoup de malades. En elTet, ce sont :
42,681 Hindous (1871) ; 8,000 Portugais de Madère, les Açores, les îles du Cap- Vert ; 6,300 Chinois.
Le reste, en très-grande partie. Africains ou descendants d'Africains.