‹ La lèpre est contagieuse [electronic resource]Chapitre 29 sur 57 · hommes, j · texte numérisé non relu

hommes, j

Au lazaret de Mahaica sont... gg femmes i ^40 malades.

Dans celui de Raow-Island 40 —

Total 280 malades.

Mais la séparation n'étant pas obligatoire, il doit s'en trouver infiniment plus hors de ces Asyles qu'au dedans. Nous estimons qu'à Trinidad il y en a huit fois plus à l'extérieur qu'à l'intérieur de la léproserie. La proportion ne peut être moindre pour la Guyane, et il y a lieu de croire qu'elle

est encore plus grande. La population étant d'environ 215,000 âmes, c'est donc 'par milliers qu'il faudrait compter les lépreux.

Tout le monde reconnaît que les causes de ce fâcheux état sont : 1° l'immigration des Africains, Hindous, Chinois, Portugais et, 2° (on vient de le lire) la liberté des rapports et la cohabitation. Cette seconde cause est celle qui importe à notre sujet.

Guyane française. — Le docteur en chef, Laure, écrivait en 1 859 : « Depuis l'émancipation (1848), la lèpre envahit les familles blanches : elle se propage avec une telle rapidité qu'un dixième de la population est affecté. » Quoique ce dixième ne soit pas le sixième indiqué pour la population noire et coolie de la Guyane anglaise par le D' Carney, on va le trouver outré. Ce serait donc 2,500 lépreux sur les 25,000 habitants! Nous crûmes, nous aussi, à une exagération, et, pour avoir des informations certaines, nous nous adressâmes à des personnes intelligentes, bien renseignées, et résidant depuis de nombreuses années dans la colonie. Quelle proportion nous fut alors indiquée ?. . .

LA moitié! Nous répondîmes en jetant les

hauts cris, et en disant la chose inadmissible. Alors la personne consultée insista et donna des détails. C'était l'opinion commune. A Cayenne, et dans les quartiers environnants qui ne sont généralement habités que par des nègres et des gens

de couleur, beaucoup de blancs et de noirs sont visiblement affectés, et le nombre de ceux qui sont ignorés est encore plus grand. On ajoutait : « Le curé de l'un des villages m'a affirmé que ses paroissiens étaient presque tous lépreux. Dernièrement celui de Mana (il habite les lieux depuis vingt ans) me disait: « J'ai fait ces jours-ci une visite dans toutes les cases^ et je nen ai pas trouvé quatre exemptes de la lèpre. » Mana est un bourg de 800 âmes : s'il ne se trouve pas quatre cases exemptes, combien y a-t-il donc d'affectés, et que peut, au milieu de cette atmosphère, devenir le reste? Quant au médecin, qui réside sur les lieux et est directeur de la léproserie, il va encore plus loin sur Mana, nous assure-t-on, et dit qu'ils sont tous lépreux. Il est vrai que les diverses parties de la Guyane ne sont pas aussi malheureuses. Ne veut-on pas accepter cette moitié effrayante? que l'on mette un tiers, que l'on mette un quart, un cinquième, transeat : l'effroi subsistera toujours. L'inondation couvre le pays ; peut-être il n'est plus de mesure possible; il faudrait mettre toute la colonie au lazaret.

A quoi attribuer cette dévastation? 1° Le pays est peuplé d'Africains, dont on connaît les habitudes ; 2° il n'y a pour ainsi dire pas de séquestration. Le lazaret, qui était autrefois à l'Ilet-la- Mère, dans le voisinage de Gayenne, et a été transféré à soixante lieues de là, à l'Acarouany, ne

renferme, pour cette légion de peut-être cinq à dix mille lépreux, que vingt-huit vieux Africains. Point d'obstacles, toutes facilités, la communication se met parfaitement à l'aise. Le relâchement des mœurs l'aide vivement; l'imprudence, l'incurie, l'entassement, l'infection, lui ouvrent les portes à deux battants ; les mauvais logements, la mauvaise nourriture, la saleté, etc., viennent à son secours. Ce n'est pas là qu'il faudrait nier la contagion.

Maurice. — En 1781, un mémoire officiel fut présenté à l'Assemblée coloniale par deux médecins, les D" Deschamps et Rochard. Une maladie inconnue auparavant prenait des développements fâcheux : on la nommait lèpre, et l'on craignait. Les deux docteurs établissent qu'il y avait en ce moment 71 personnes atteintes de ce mal, 12 blancs et 59 noirs, tandis que vingt ans plus tôt, « à peine on en connaissait une » . On ne prit cependant que de fort médiocres précautions.

Or, quatre-vingts ans après, en 1864, le D' Regnaud, médecin de l'hospice de Saint-Lazare, à Port-Louis, répondait au Comité : « La maladie s'est répandue de plus en plus, et je suis certain que maintenant il y a plusieurs milliers de lépreux. »

Ainsi, en 1760, « à peine on en connaissait un » ; en 1781, il y en a 71 ; et, en 1864, plusieurs milliers.

Les D" Deschamps et Rochard attribuent la multiplication, qui commençait de leur temps, à l'immigration des Mozambiques, des Malgaches et des Hindous. Soit ; mais était-ce la seule cause? Ces 12 blancs sur 71 {un ^mè???^/) n'étaient pas des Malgaches; comment donc s'était faite la transmission ?

En 1864, on fit la même remarque sur les énormes arrivages d'Hindous qui se succédaient rapidement. H n'y avait alors pas moins de 214,073 Hindous. En 1874, c'était 233,317 sur 331,371 âmes. Ces données nous permettent peut-être de calculer approximativement le nombre des malades, et de reconnaître l'exactitude de l'appréciation du Regnaud. Nous estimons qu'à Trinidad la proportion des lépreux parmi les Hindous est de plus de 1 p. 100. Cette proportion ne saurait être bien différente parmi les mêmes immigrants de Maurice. On aurait donc au moins :

En 1874 2,333 lépreux hindous.

Et comme, à Maurice, d'après le même docteur, la maladie affecte également les races diverses, il y aurait eu :

Sur 331 ,371 âmes, plus de 3,300 malades.

L'immigration sera donc la première et, à cause de l'importation exceptionnelle, la plus grande cause d'introduction et d'accroissement. Mais si l'on veut être dans la vérité, il faut penser que la diffusion ne repose pas uniquement sur elle, puis-

qu'elle avait commencé longtemps avant cette importation, c'est que ce ne sont pas les Africains et l'es Malgaches qui se soucient de la contagion ; l'administration de Maurice ne s'en souciait pas davantage. Quelles mesures avait-on prises, en 1863, contre cet envahissement? Aucune.

D' Bolton. — « Il n'y a pas de restriction. »

D' Pawel. — « Il n'y a de restriction d'aucune sorte. ))

W. Ford. — «Autrefois, â Maurice et dans ses dépendances, les lépreux étaient gardés à l'écart, mais depuis bon nombre d'années, ou depuis que la maladie est considérée comme non contagieuse, aucune restriction n'est imposée. Il n'y a pour eux aucune disposition publique. »

En effet, pour ces flots de malheureux, on n'avait pas, il y a quelques années, d'asyle public. Le Gordon, médecin en chef, écrivait : « Je ne pense pas qu'un tel établissement soit absolument nécessaire. » Tout ce que l'on trouvait, c'était un refuge particulier, l'hospice de Saint- Lazare, fondé vers 18o7 par les sœurs de charité, et complètement entretenu par les aumônes volontaires.

Cependant on a senti depuis quelque temps combien cet état de choses était déplorable, et on y a porté un remède, non pas suffisant, mais néan- . moins très sérieux, en quadruplant et au delà le lazaret. Ou était donc contraint de revenir au. passé. En 1876, ce lazaret contenait 224 malades :

Sur la population générale \ ^6 hommes. ^

( 27 femmes, j

Sur les coolies 1 hommes. |

) 7 lemmes.

Total 224

11 paraît qu'à Maurice comme à Trinidad les femmes coolies ne veulent pas de l'asyle.

Madagascar, — Sur cette grande contrée le D'Davison fait les réflexions suivantes ( 1 ) : — « Ceci mérite certainement d'être noté, que pendant que les lois de Madagascar excluaient les lépreux de la société, la maladie resta renfermée dans certaines bornes; mais depuis qu'on a laissé tomber ces lois en désuétude, elle s'y est répandue à un de gi^é presque incroyable. Ceci est dû sans doute, en partie, à ce que les lépreux ont pu se marier sans difficulté ; mais les naturels ont aussi la ferme conviction que la maladie est inoculable. » Ce degré presque incroyable, non, il ne vient pas uniquement du mariage; les gens du pays en ont l'expérience: je soupçonne seulement qu'ils parlent de contagion plus que à! inoculation.

Cap de Bonne-Espérance. — Peut-on ne rien dire d'une colonie si excellemment pourvue de races africaines ? Les documents qui en arrivent sont écourtés ; mais l'induction y suppléerait peut-être facilement. Le Abercrombie père, qui, en 1863, y pratiquait la médecine depuis plus de quarante

■ (1) Rapport, page 221. -

ans, va nous renseigner. — «Longtemps avant mon arrivée le g-ouvernement avait pris des moyens pour isoler les lépreux. » C'était sous la domination hollandaise; mais sous la domination anglaise, depuis qu'il a été prouvé que la maladie nest pas contagieuse^ les choses ont bien changé. « La maladie étant sans nul doute héréditaire, comme on n'a rien fait dans la colonie pour isoler les lépreux et pour séparer les sexes, l'on peut raisonnablement en conclure qu'elle s'accroît. Telle est aussi l'opinion que je me suis formée d'après le nombre des lépreux que je rencontre maintenant dans les rues de Cape Town comparé à celui des précédentes années. »

On a, il est vrai, établi un hospice général à Robbin Island, à l'entrée de la baie de la Table, pour diverses maladies, et les lépreux y ont leur quartier, mais la population en a peur: personne ne s'y rend, presque personne n'y est conduit. Pendant dix années, le chiffre des malades y a flotté entre 50 et 60,' et, en 1876, pour une population de 800,000 âmes, il était tombé à ....17. C'est cependant la terre des Hottentots, des Cafres, des Mozambiques, des nègres, la patrie de la saleté. Nous pourrons, sans être grand prophète, regarder comme certain que le mal grandira : probablement il avancera aussi dans les familles blanches, et l'avenir blâmera le présent d'avoir blâmé le passé. ,

Terminons par quelques exemples abrégés oii la multiplication et sa cause se touchent.

Jamaïque. — Fiddes. — « C'est un fait bien connu du public et des médecins que, durant ces quinze dernières années, la maladie s'est accrue dans la ville (Kingston) et dans l'île en général. » M. Jordon, maire de la ville: « Il y a dans cette ville un très grand nombre de personnes affligées de cette horrible maladie. »

Point de restriction. Point de lazaret.

Haïti. — Nous savons, par nos relations personnelles avec cette île, que la lèpre y abonde dans toutes les classes.

Point de restriction. Point de lazaret.

Iles Bahama oq Lucayes. — D' Chipman, médecin de rasyle(1863). — « D'après tout ce que je sais, le mal s'accroît dans quelques-unes des îles, particulièrement à Acklin et dans les îles adjacentes, Crooked et Fortune. Il y a environ soixantedix ans que quelques familles esclaves ont été transportées de la Grenade et Saint- Vincent dans cette colonie; les descendants de ces immigrants ont considérablement propagé la maladie. La trèsgrande majorité des personnes lépreuses résident dans ces îles, oii, m'a-t-on dit, des familles entières sont affligées. »

Point de restriction. Un petit lazaret disposé seulement pour 15 ou 20 malades pauvres.

Martinique et Guadeloupe. — On accuse communément une augmentation marquée.

Point de séparation obligatoire.

Straiïs Settlements. — D'' Rose. — « Je n'hésite pas à constater que la maladie s'est accrue dans de sérieuses proportions à Singapore, Penang et Malaca. J'ai habité ces contrées plus de dix-neuf ans, et je puis parler de ce point avec assurance. J'ai plus d'une fois porté cette circonstance à la connaissance du gouvernement, en recommandant une séparation complète; et j'attribue le grand accroissement à la négligence de cette précaution. »

ToNG-KiNG. — Les lépreux fourmillent.

Point de séparation sérieuse - Chine. — On peut en dire autant, malgré ses léproseries.

Canaries. — Virchow. — «Jusqu'à l'année 1860, la lèpre alla en augmentant. En 1788, il y avait 195 lépreux; en 1831, 346; en 1857, 500; en 1860, plus de 600. Le mariage était défendu par les ordonnances, mais on les éludait. Le système d'isolement au moyen de léproseries n'y est presque point appliqué. »

II. — l'hérédité ne suffit pas a expliquer la multiplication DES cas de maladie.

Pour se rendre compte de l'afTreuse pullulation que nous venons de raconter, et pour la rattacher à

ses véritables causes, il y a lieu de remarquer, avec plusieurs observateurs, que la maladie tend à se détruire elle-même, parce que la mortalité est plus forte chez les lépreux que chez les autres hommes, et qu'un grand nombre ne se marient point.

NouR corroborerons cette pensée par des chiffres, ainsi que par l'observation que les enfants entrent pour une part considérable dans la foule de ces malheureux, et que d'ordinaire ils meurent à la fleur de l'âge. Il y a longtemps que nous assistons à ce triste spectacle, et dans notre léproserie et au dehors. On nous écrivait aussi du lazaret de la Guyane française: «Depuis plusieurs années il n'y a plus ici d'enfants ni de jeunes gens. » Nous demandâmes : (( Que sont-ils devenus ?» — « Ils sont morts. » — Quant à ceux qui traînent quelque temps encore leur misérable vie, ils n'ont guère à songer à une union. La postérité des lépreux tend donc à s'éteindre. Cette loi de mort est, au reste, dans toute la natùre, une loi de vie: les dégénérescences profondes entraînent fatalement, au bout de quelques générations, la destruction des individus.

Apportons nos chiffres: ils parlent très haut. Chez nous, les unions légitimes et même illégitimes des lépreux sont rares.

A l'hospice de Trinidad, on compte 120 malades.

Hors de l'hospice, soit à Trinidad, soit ailleurs, nous en connaissons personnellement plus de. . 80 —

Total 200 malades.

Les 120 malades de l'hospice, on le pense bien, ne sont pas en ménage. Quelques coolies étaient jadis mariés, mais leur conjoint ne pense plus à eux. Sur les 80 que nous connaissons hors de l'hospice, il n'y en a que 7 qui sont ou ont été engagés dans des liens légitimes ou illégitimes. Nous disons : ou ont été, parce que parmi ces 7 se trouvent 4 veuves, dont une seule était malade du vivant de son mari. On pourrait donc réduire à 3 le nombre des mariés, et encore sur ces 3 il en est 1 que sa femme a délaissé.

Ainsi, sur 200 malades: 1° les deux tiers se composent d'enfants ; 2" sur. le tiers d'adultes restant, il n'y a que 3, ou au maximum 7 unions, qui peuvent contribuer à l'hérédité du mal. Au contraire, sur 200 personnes saines, il n'y en aurait pas 3 ni 7, mais vingt à cinquante fois plus qui accroîtraient la population. Nous ne prenons pas ces chiffres comme des données générales; mais si, dans leur précision, ils ne sauraient être généralisés, le principe d'oii ils dérivent reste parfaitement vrai, à savoir: que la lignée des lépreux est considérablement plus restreinte que celle des personnes saines.

Si l'on voulait fixer ses idées, on pourrait en-

corç supposer deux familles dans des conditions entièrement semblables, la lèpre exceptée, et pourvues du même nombre d'enfants, 5 par exemple. Dans la famille lépreuse, il pourrait bien arriver que tous fussent impotents ; mais admettons le cas le plus général : sur les 5, 1 ou 2 mourraient avant vingt ans, 1 ou 2 traîneraient, solitaires, quelques années encore d'existence empoisonnée ; et le reste, exempt en apparence, irait peut-être former dans Tavenir une maison pareille, c'est-àdire à moitié viable. Dans la famille saine, au contraire, les 5 enfants pourraient fonder tous les 5 de nouvelles branches vigoureuses, qui se multiplieraient sans fin. Il est inutile de dire que, pour les autres dangers de maladie et de mort, les chances resteraient égales, ou plutôt seraient encore défavorables aux lépreux. Appliquant cela aux populations, qui ne sont que des réunions de familles, le résultat général devra être conforme. Si les enfants meurent, la lèpre ne peut aller bien vite. Ainsi, en considérant les lois seules de l'hérédité, la partie saine, croissant toujours, l'emportera de plus en plus, tandis que l'autre, diminuant sans cesse, finira par disparaître tout à fait. La maladie s'éteindrait même rapidement, si elle n'était transportée par quelques membres d'une manière latente (1).

(1) Nous éprouvons de la peine à écrire ce qui vient d'ôlre dit sur les personnes qui transfèrent le mal d'une manière latente,

Voilà, disons-nous, ce qui devrait se passer d'après le principe fort vrai, que par l'hérédité la maladie tend à s'éteindre. Mais si quelque part on voit, sans qu'une immigration exceptionnelle intervienne, la population lépreuse, bien loin de diminuer et de s'éteindre, se maintenir, et prendre même un accroissement prompt et considérable ; il y a plus, si cet accroissement menace d'engloutir la population entière, il faut nécessairement,

parce que cette parole en contristera plusieurs ; mais l'intérêt particulier ne peut demander à nuire au bien général, et ne devons-nous pas chercher, par l'aveu de la vérité, à ralentir le fléau? Il est môme d'autant plus nécessaire d'éclairer, que la séparation ne pouvant atteindre tous les cas, c'est aux populations à comprendre ce que les lois ne peuvent faire. Les enfants affectés issus directement de parents lépreux ne sont, en certains lieux, qu'en très faible minorité, parce que la mort ou l'infirmité a déjà moissonné ceux qui auraient pu avoir une famille. La grande majorité des malades portant une trace héréditaire appartient, surtout dans les classes aisées, à des parents qui semblent très sains. Qu'est-ce que cela signifie? Que l'un de ces parents (si ce n'est tous les deux) était dans le cas que nous venons de signaler. Issu d'une souche affligée, il avait été indemne extérieurement, et, sur la fin de son exemption, il avait fondé lui-môme une famille nouvelle, mais dans laquelle son erreur allait bientôt peut-ôlre paraître en évidence. L'illusion qu'entretient la marche du mal par sauts et par bonds est la principale source de la propagation. Les personnes dont on doit le plus redouter la transmission sont donc les personnes saines, mais nées d'une souche malheureuse, parce que leur union sera sans obstacle, mais peut aboutir à des enfants affectés. C'est ainsi que le mal est porté de génération en génération. Nous ne faisons point ici de théorie ; les yeux suffisent. Sur cent familles aisées comptant des enfants héréditairement malades, il ne s'en trouve peut-ôlre pas cinq dont le père et la mère ne soient bien portants.

186 PREUVES DE Là CONTAGION DE LA. LÈPRE.

outre l'hérédité, reconnaître une ou plusieurs causes puissantes de propagation. Cette race si clairsemée au début et si peu viable, qui voit une mort ou une infirmité hâtive faucher la moitié de ses membres, comment prend-elle donc l'ascendant sur la race qui est à la fois et infiniment plus nombreuse, et plus apte à se propager ? Comment, ainsi que dans Tîle Acklin (Bahama), les quelques malades venus il y a soixante- dix ans ont-ils vicié presque toute la population ? Comment, ainsi qu'à Trinidad, trois infortunés, qui n'ont pu avoir qu'une postérité maladive et fauchée avant le temps, se sont-ils multipliés presque cent fois plus que la population elle-même, etc., etc. ? Comment, ainsi que dans les deux villages de la Guyane française cités tout à l'heure, un premier malade est-il àÇiyQwVi presque tous, tandis que /ow^ les forts se sont réduits à presque rien ? Oii donc a passé la postérité qui de beaucoup croissait plus vite que l'autre? Quand un homme. Africain, Portugais ou autre, débarque sur une terre étrangère, au bout de soixante-dix ans, tous les indigènes ne sont pas devenus descendants de Portugais ou d'Africains ; pourquoi seraient-ils alors devenus descendants de lépreux ?

En dehors de l'immigration, on ne peut expliquer ce fait que par la contagion ou par les cas spontanés. La contagion, nous l'avons vue à l'œuvre dans la propagation d'Hawaï : elle ne saurait ail-

leurs faire défaut. Et elle se conçoit d'autant mieux que la plupart des pays affligés sont habités principalement par des races que rien ne dégoûte et ne fait reculer.

Ce n'est pas à dire que la contagion enfante immédiatement les cas innombrables qui, dans la suite, se surajoutent les uns aux autres : elle crée une source infectante nouvelle ; les flots coulent ensuite d'eux-mêmes. Elle fait un lépreux ; ce lépreux en fait toute une race. Il n'est donc pas besoin d'une grande quantité de cas de contagion pour combler les vides ; quelques-uns çà et là peuvent suffire.

m. — Y A-T-IL DES CAS SPONTANÉS ET LA LÈPRE EST-ELLE UNE MALADIE VÉRITABLEMENT ENDÉMIQUE?

I. — Et les cas spontanés ? Nous ne sommes pas encore en droit de les rayer ; cependant leur existence nous paraît devoir susciter des doutes très graves, et mériter un nouvel examen. Nous avons des réflexions à présenter.

1" On ne voit jamais de cas spontanés, quelque misérable que soit l'état d'une population, avant que la lèpre soit importée.

2° Ce n'est jamais par eux qu'elle s'introduit et passe à la race exempte.

3° Les cas de novo suivent les anciens pas à pas, ne se manifestant que dans les temps, les lieux des

188 l'IlELVES DE LiV CONTAGION DE LA LÈPRE.

anciens cas, et dans les groupes ou les personnes en rapport avec les malades.

4° Ces cas de novo croissent ou décroissent en raison du plus ou moins de facilité des communications des personnes saines avec les lépreux.

Rien de tout cela ne suppose l'existence d'une production véritablement spontanée.

Reprenons. 1° On ne voit jamais de cas spontanés, quelque misérable que soit l'état d'une population, avant que la lèpre soit importée. — La vérité de cette proposition ressort de l'énumération que nous avons faite (ch. m) des pays oii la lèpre a été récemment importée. Ainsi, ni aux Canaries, ni à Madère, ni aux Açores, ni aux îles du Cap- Vert, ni au Rrésil, ni dans les Guyanes, ni au Venezuela, ni à Trinidad, ni aux Lucayes, ni aux États-Unis, ni au New-Rrunswick, ni, en un mot, dans toute l'étendue des deux Amériques, ni à Maurice, ni aux Sandwich, ni en Australie, il ne s'en engendre, pendant toute la durée des siècles antérieurs, un seul cas ; car s'il s'en fût engendré un, la lèpre n'aurait plus quitté la place. Et cependant ces peuples, Guanches (Canaries), Indiens, Hawaïens, Australiens, étaient certes prédisposés: prédisposés par la saleté, par la mauvaise nourriture, par l'exposition à toutes les intempéries, par certaines maladies qui sont pour la lèpre comme la poudre pour le feu ; mais rien... ! La lèpre se montre absolument impuissante à surgir par elle-

même. De toute nécessité il fallait un germe du dehors. Le fait est remarquable !

Lorsque, dans la suite, le germe étant une fois introduit et développé, des cas de novo se présentent, dira-t-on, quand les conditions hygiéniques sont quelquefois restées absolument les mêmes, que désormais les causes du pays sont capables de produire la lèpre qu'elles ne pouvaient produire auparavant ? Dira-t-on: en 1795, à Trinidad, sous l'occupation des Espagnols, le poisson salé ou gâté ne pouvait pas donner la lèpre ; mais en 1805 et 1815 et aujourd'hui il a pu et il peut la donner ?

Il Les habitations malsaines ne le pouvaient pas, mais dix 011 vingt ans après elles le pouvaient, etc. , etc. ? Il ne pouvait pas se former de cas spontanés ;

I depuis, ils peuvent se former? serait-ce sensé ? Et ainsi de tous les autres lieux infectés.

On sait que l'hérédité n'explique pas toute la multiplication des malades, et qu'il y a un excé-

\ dant. Cet excédant n'est pas dû à la production spontanée, puisque à Trinidad, dans l'île Acklin (Bahama), etc., il y a soixante ou quatrevingts ans, cette production n'existait pas, la lèpre

P même étant inconnue. L'excédant a par conséquent une cause différente de cette production.

La seconde proposition : ce n'est jamais par les cas spontanés que la lèpre s'introduit et passe à

I' une race exempte, — est une conséquence de la première. On connaît l'histoire moderne de la nais-

sance de la lèpre en beaucoup de lieux; on sait les dates, on cite la race immigrante qui est venue affectée. Mais on ne peut citer le plus petit fait d'apparition per se. La lèpre ne se produit donc pas spontanément.

5° Les cas de novo suivent les anciens pas à pas, ne se manifestant que dans les temps et les lieux des anciens cas, et dans les personnes en rapport avec les malades.

Les temps. Nous venons de dire qu'il n'y a de cas fortuits qu'au temps même oîi règne la lèpre, jamais avant, jamais après, quoique, entre les deux époques de lèpre et non lèpre, aucun changement ne soit survenu dans la manière de vivre.

Les lieux. Des cas spontanés résulteraient du climat, ou des mauvaises conditions hygiéniques, ou des accidents de santé, etc., et ils seraient indépendants de la présence hic et nunc d'un ancien malade : on devrait donc les voir se produire à peu près uniformément sur des terrains limitrophes et parmi des populations semblables. Or il n'en est rien : ici il y a des cas, tout à côté il n'y en a point. A Trinidad, par exemple, il y aurait des cas à Port- d'Espagne et au Carénage qui regorgent d'anciens malades, et point à Maraval oiî il n'y a pas de malades et qui n'est qu'à une lieue des précédents ; il y en aurait à Saint- Joseph et à Arima, et point à quelques heures de là, à Montserrat, qui est exempt de lèpre. En

Norwége, on voit régner la lèpre dans un fiord qui aurait des cas spontanés, tandis que dans un autre, où la vie est la même, ni lèpre ni cas spontanés. Bien plus, au sein d'une même ville infectée, on rencontre quelquefois des quartiers ou des groupes préservés, quoique appartenant à la même nationa-

Ilité que le reste de la ville : comme il est arrivé à Surinam (1), pour certaines familles de paysans hollandais, qui n'avaient pas un seul cas de lèpre. Et pourtant elles étaient dans la dernière indigence, peu saines et établies sur un terrain bas et humide; mais elles vivaient à l'écart, et se mariaient entre elles.

On ne s'explique pas ces différences pour des conditions presque identiques. Là où se trouvent d'anciens malades, cas spontanés; là où il ne s'en trouve pas, point de cas spontanés. Ces cas ne seraient que dans les familles et l'entourage des malades : cela n'est pas supposable. Il l'est bien davantage que les nouveaux cas sont dus aux communications. Alors tout est justifié. Est-ce que,' par hasard, les rues en mauvais renom ne seraient pas une source féconde de cas prétendus spontanés? Je le crois , mais ce que je ne crois pas, c'est que les cas y soient spontanés.

Les personnes. La lèpre n'est pas le propre de I telle ou telle race considérée en elle-même (2);

(d) Landré, p. 58.

j (2) On prend ici la race en soi; et on n'a pas besoin de répéter

aucune ne peut l'éviter. Quand une race est exempte au milieu de races infectées, ce n'est qu'occasionnellement, parce que la maladie n'y a pas été introduite, et que cette race n'a pas de relations avec les malades. Si les circonstances sont telles que la maladie n'ait pas été communiquée, la race est indemne; elle ne l'est pas dans le cas contraire. Tout dépend du commencement. De là ce fait, que la même race est exempte dans une contrée et affectée dans une autre. Quant au confinement exclusif du mal dans une race, il provient de la concentration des rapports. Ainsi :

La race française est exempte en Europe : elle l'est au Canada..., excepté sur un point, où la lèpre a e7é accidentellement appointée, et ovl elle s'est propagée. Le même malheur se reproduira partout oii la même cause agira, et sur tous les Européens sans distinction. Aux mêmes lieux, la maladie gagnait Anglais et Écossais.

Les Juifs sont dits exempts à Damas , Alger, Aden, et dans la résidence de Bombay, tandis qu'à la Jamaïque et au Caire c'est principalement sur eux que s'exerce le mal, quoique, à la Jamaïcjjie, ils soient très propres dans leurs habitudes (D' Bowerbank).

Les Musulmans sont dits exempts en Chypre (à l'exception d'une famille, observe le rapport; et

que, accidentellement, bien des choses peuvent rendre et rendent, en elTet, une race plus susceptible qu'une autre.

l'exception montre ce qu'il faut penser d'une exemption de droit); mais non les chrétiens. A Jérusalem, c'est précisément l'inverse: les chrétiens sont épargnés, et les musulmans presque seuls frappés. A Damas, chrétiens et musulmans ont le même sort.

Les Bédouins sont exempts au Caire.

A Cawnpore, dans les Indes, on assure que la lèpre est plus fréquente chez les Musulmans que chez les Hindous ; et à Agraon assure tout l'opposé.

Les Turcs sont exempts à Mytilène et non les Grecs ; mais à Constantinopie, Turcs et Grecs sont atteints, non pas les Arméniens.

En Australie, les Chinois seuls (il y a quelque temps du moins) étaient affectés, et le reste était exempt. '

Il n'est pas jusqu'aux nègres qui ne soient quelquefois exempts, comme le consul anglais, M. Rogers, dit que la chose est hien connue à Damas.

Tout cela prouve que la lèpre n'admet aucune exemption de droit, et avance ou s'arrête en raison des rapports. Ceux qui ont des rapports avec les lépreux en reçoivent la lèpre ; ceux qui n'en ont pas ne l'ont pas. Faire l'honneur principal de la préservation à la nourriture de ceax-ci, aux fréquentes ablutions de ceux-là, etc., est une grosse illusion.

Il faut un dernier et saillant exemple qui montre qu'elle se gagne uniquement par communica-

tion. En vain on vivrait dans le temps, on résiderait sur les lieux du mal, on serait au milieu de la population infectée elle-même, si on n'a pas de communication avec elle, on ne le contractera nullement. Nous avons classé la Guyane française parmi les contrées les plus malheureuses; mais nous avons aussi parlé de ses camps de déportés jouissant dans son sein d'une immunité remarquable. Le R. P. Coquet, aumônier du camp de Saint- Laurent, qui resta trois ans parmi ces hommes, et en vit passer environ quatre mille, nous a dit maintes fois n'avoir jamais connu un seul déporté lépreux. Il ne sait parmi eux d'autres cas que ceux de quelques condamnés qui s'évadèrent, et contractèrent la maladie pendant cette absence, et, on le croit, parce qu'ils avaient été dans des cases de lépreux. Or le camp de Saint-Laurent , qui est si étonnamment préservé, est précisément dans ces parages de Mana et de la léproserie de l'Acarouany, que nous avons cités comme les lieux peut-être les plus maltraités du globe. Sorte d'oasis dans ces régions empestées, le camp ignore la lèpre, et par conséquent la production spontanée de la lèpre. Ni les accidents et les impruden-

• ces, ni les maladies, ni le long séjour, rien ne peut la donner. La lèpre pourtant est sans miséricorde pour les Européens de ces mêmes pays qui vivent

• dans la société commune (1).

(l) Il y a dans la Guyane plusieurs pénitenciers ; mais ils ne

Guyane française. — M. le médecin en chef Laure écrivait en 1859 : « Depuis Témancipation (1848), la lèpre envahit les familles blanches: elle se propage avec une telle rapidité qu'un dixième de la population est affecté. » Quoique ce dixième ne soit pas le sixième indiqué par la population noire et coolie de la Guyane anglaise par le D" Carney, on va le trouver outré. Ce seraient donc 2,500 lépreux sur les 25,000 habitants. Nous crûmes, nous aussi, à une exagération, et, pour avoir des informations certaines, nous nous adressâmes à des personnes bien renseignées, et résidant depuis de nombreuses années dans la colonie, comme, par exemple, M^' Emonet, préfet apostolique de cette Guyane. Les témoignages furent unanimes sur l'effrayante proportion dans la classe noirQ et de couleur, qui forme l'immense majorité ; mais, comme on peut s'y attendre, il n'y eut pas accord sur les chiffres précis. M^' Emonet daigna nous écrire : « D'après les renseignements que je tiens de MM. les curés, il n'y a aucune exagération à dire que la proportion dans la classe noire et de couleur est de 4 à 5 p. 100. »

sont pas tous dans les mômes conditions, et dans plusieurs d'entre eux les hommes sont en contact journalier avec les habitants. Nous ne parlons ici, Lien entendu, que de ceux qu sont complètement isolés.

Me' Emonet, préfet apostolique, nous dit de son côté : « Je n'ai jamais connu qu'un seul déporté qui eut la lèpre. Il avait pu être en contact avec la population. »

Mais d'autres personnes, vivant depuis longtemps

sur les lieux infectés, nous parlèrent de la

moiliél ajoutant ceci : « Le curé de tel village m'a assuré que ses paroissiens étaient presque tous atteints. Un autre me disait achever la visite des cases de sa paroisse (qui contient 800 âmes), et iien avoir pas trouvé quatre qui fassent exemptes. Le médecin de ce dernier village allait encore plus loin, en disant : « Ils sont tous affectés. » Il est vrai que diverses parties de la Guyane sont loin d''être aussi malheureuses. Ne veut-on pas accepter l'accablante moitié, que l'on prenne 1/10, comme le Laure, 1/20, comme M^' Emonet, transeat, l'effroi subsistera toujours. L'inondation couvre le / pays, peut-être il n'est plus de mesure possible : il faudrait mettre toute la colonie au lazaret.

A quoi attribuer cette dévastation? TLe pays est peuplé d'Africains, dont on connaît les habitudes; 2° il n'y a pour ainsi dire pas de séquestration. Le lazaret, qui était d'abord à Vllet la 3Ière, dans le voisinage de Cayenne, et a été transféré à soixante lieues de là, à l'Acarouany, ne renferme, pour cette légion de lépreux, que 28 vieux Africains. Point d'obstacles, toutes facilités, la communication se met parfaitement à l'aise. Un extrême relâchement de mœurs est un de ses aides les plus puissants ; ensuite, viennent l'imprudence, l'incurie, l'entassement, l'infection, la mauvaise nourriture, la saleté, etc., qui ouvrent les portes à deux

battants. Aussi Me' Emonet dit-il : « Je connais tel médecin qui repoussait la contagion autrefois, et qui l'admet aujourd'hui. »

Les exemptions de races et de groupes qui viennent d'être exposées sont des exemptions purement accidentelles. Si la lèpre était susceptible de production spontanée, elle atteindrait indistinctement tous les groupes sur un même territoire et dans une même ville, et surtout elle n'épargnerait pas les races qu'elle préfère dans le pays voisin. Que les races et les groupes se mêlent, et il n'y a pas Tombre d'un doute que la lèpre s'étendra également, comme le montrent cent et cent exemples.

On comprendra maintenant avec facilité un fait qui étonne beaucoup ceux qui croient à une production spontanée : c'est que la lèpre, à moins qu'elle n'ait fini par tout envahir, a une répartition très irrégulière, et tend à se masser sur certains points. Cette disposition par agglomérations est universelle : la Norwège, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, les Indes, les Antilles, les Guyanes, le Brésil, etc., etc., nous la présentent. Elle est fort sensible à Trinidad, oh. l'on voit des quartiers désolés et d'autres très nets. Mais quoi déplus clair? La maladie se masse parce qu'elle se transmet et ne se forme pas. Regardons : les familles lépreuses qui habitent là, restent là, se multiplient là, là ont leurs relations. Il y a presque un siècle, par exemple, que l'on connaît en certains lieux de Trinidad

des familles malades qui sont toujours les mêmes. Les lieux exempts ne le sont point par une vertu propre, mais simplement parce que le mal n'y a pas été apporté. L'arrivée d'une seule famille suffirait à tout changer.

Autre fait : on a observé quelquefois des déplacements décentres, llyades déplacements du fléau, parce qu'il y a des déplacements de familles. Le mode de répartition de la lèpre dérive de ce que sa propagation est par communication et non par pro duction.

Venons à notre quatrième proposition contre les cas spontanés : les cas de novo croissent ou décroissent en raison du plus ou moins de facilité des communications des personnes saines avec les lépreux. Ainsi les entraves que l'on oppose aux libres communications arrêtent la lèpre. S'il y avait une production spontanée, comment ces entraves l'arrêteraient-elles? Quel rapport entre les cas spontanés et les lazarets? En séparant rigoureusement les malades au New-Brunswick et à Curaçao, on aurait non seulement empêché l'hérédité et la contagion, mais les formations de la maladie, de telle sorte que cette maladie aurait une vertu productive partout ailleurs, mais non pas là oii la séparation est sérieuse. Voilà qui est étrange !

Mais peut-être Curaçao ne serait pas un terrain apte à la formation de cas nouveaux, puisqu'on

n'en voit point? Bien au contraire, tout semble devoir les favoriser : climat intertropical, situation maritime, sol ingrat, complet entourage de voisins infectés, immigration de ces voisins, etc. Il y a même dans l'île quelques rares victimes, et par l'hérédité et par la contagion : cette île est donc propre à la maladie. Pourquoi alors la lèpre ne s'y produit-elle pas, et la plupart des malades viennent-ils de l'étranger? Si la production spontanée était une réalité, elle se montrerait à Curaçao et dans ses dépendances Araba et Bon-Air, comme sur tous les sols qui les entourent. Je présume que dans ce petit domaine aussi on a l'imprudence de prendre des bains en transpiration, on doit y manger passablement de poisson, de bananes vertes, éprouver de vives émotions, etc., sources de lèpre, dit-on ; mais rien ne réussit à la donner. Dans ces trois îles, juste, et pas au delà, depuis quarante ans, la loi et le lazaret lui barrent le passage. La loi qui met la main sur un malade a donc eu pouvoir de mettre la main sur les cas spontanés! La loi en arrêtant le malade a arrêté le mal, parce que toute cause première est dans le malade.

Oui, la vraie cause est uniquement dans le malade, et au dehors il n'y a que des occasions. C'est pour cela que nous voyons le fléau suivre la présence et les rapports des anciens malades, si fidèlement que son arrivée, sa répartition, ses déplacements, ses progrès, sa cessation et tous ses

mouvements sont attaches à leurs pas. Cela n'aurait pas lieu si elle pouvait surgir d'elle-même; mais cela doit avoir lieu si toute propagation est une communication. La communication, nous l'avons toujours vue, et nous n'avons vu qu'elle, sous les noms d'hérédité, inoculation, vaccine, cohabitation, infection, contagion; quant à la fortuité, l'existence en a toujours été hypothétique. Des peuples restent des milliers d'années dans des conditions qui sembleraient devoir produire la lèpre la plus intense, sans que néanmoins il en paraisse un seul cas ; et à la première approche d'un lépreux comme à une étincelle, tout à coup le feu prend, court et se propage. On ne dira pas que l'embrasement vient de ce que le feu a éclaté sur cent points différents : on sent bien que la première étincelle s'est communiquée. Ainsi que la lèpre ne naît pas d'elle-même dans une contrée, mais doit être importée, ainsi, nous sommes tout à fait disposé à le croire, régnât-elle dans le pays, elle ne naît pas dans un individu, mais doit lui être transmise. Sa propagation, c'est sa transrnission.

On parle du climat, mais il n'est pas de climat qui ne soit visité; des rives de la mer et des fleuves, mais la lèpre est au sein des plus vastes continents ; des lieux bas, mais elle existe sur les hauteurs; du genre aliment atio7i, mais elle voit toutes les nourritures; de \q. misère surtout et de

tout ce qui l'accompagne, mais les riches ne sont pas du tout à l'abri. La maladie va partout, et s'en prend à tout: Europe, Asie, Afrique, Amérique, Océanie, plaines et montagnes, lieux humides ou arides, îles ou continents, riches ou pauvres, bonnes ou mauvaises constitutions, propreté et saleté, vice et vertu. Il est évident que certaines températures, certaines positions, certaines alimentations, certaines maladies en favorisent le développement : on ne nie pas; mais il ne s'agit là que de causes prédisposantes, et nous cherchons les causes efficientes.

Ce qui trompe, c'est que beaucoup de cas, éclatant sans qu'on sache pourquoi, ou bien à la suite de certains accidents, paraissent tout à fait spontanés. Mais on n'a qu'à réfléchir qu'il y a dans une population infectée une quantité considérable de cas latents qui peuvent donner le change. Ainsi, dans les familles atteintes, une partie seulement des enfants paraît malade : mais les autres, chez qui souvent cette maladie couve inaperçue, constitueront des familles nouvelles, et, puisque ce mal est de nature à rester voilé pendant trois ou quatre générations, il y aura dans la société beaucoup de familles et un nombre très grand d'individus affectés, sans que ni eux ni les autres ne le sachent.

Ainsi encore de la cohabitation. Le malade distinguera-t-il cette source, quand la transmission peut avoir lieu sur de faibles signes et même sans

signes? S'il l'a reconnue, ne fera-t-il pas tout son possible pour la cacher?

Ainsi enfin de la contagion, dont les effets ne paraîtront peut-être que dix ans après l'action de leur cause, et lorsque tout sera oublié. Telle l'infection qui peut s'exercer sans que l'odorat perçoive les miasmes; telle la vaccine; telle la lactation.

La population peut donc être pleine de lèpres latentes, comme l'atmosphère est quelquefois pleine de germes épidémiques; et quand une occasion s'offrira, ces lèpres embryonnaires, dont la cause remonte ordinairement à cinq, dix et quinze ans de date, se développeront soudain, et elles paraîtront spontanées. Alors la victime, interrogée, dira: Je ne sais, le mal est venu de lui-même; et pour l'expliquer, elle prendra l'occasion pour la cause, ou bien imaginera vingt histoires impossibles.

Parlons maintenant des accidents des Européens voyageurs. On attribue à la production spontanée tous les malheurs de ces Européens qui sont venus demeurer dans les lieux oii sévit la lèpre, ou qui, après y avoir séjourné, retournent en Europe. Pour nous, c'est une erreur. La lèpre a beau régner dans un pays, elle ne gagne que ceux qui sont en rapport avec les lépreux, non ceux qui se tiennent à distance. Sont dans ce cas ceux de nos déportés de la Guyane qui vivent isolés, les Arabes aux Molu-

ques, toutes les races accidentellement exemptes que nous avons citées tout à l'heure, ou que nous pourrions citer encore. Mettez dans ce nombre les Européens des colonies, ceux des Guyanes, par exemple. Depuis longtemps la lèpre était endémique pour les esclaves sans qu'elle le fût pour les maîtres; et ceux-ci l'eurent parce qu'ils entrèrent trop avec les premiers en rapports imprudents, et quelquefois immoraux. Aujourd'hui, quand un nouveau venu la contracte, c'est que, d'une manière ou de l'autre, qu'il s'en aperçoive ou non, il Ta reçue d'un lépreux. N'est-ce pas l'enseignement de l'expérience ? Nous avons certes vu assez de faits : des enfants, qui sont atteints dans leurs jeux, ou à l'école, ou en couchant avec quelque malade; des adultes, en faisant cette même école, ou en se dévouant au soin des malades; des personnes unies légitimement ou non, avec un conjoint affecté. Sur ce dernier point, on doit avoir encore présent à la mémoire ce que la Guyane anglaise, les Indes orientales et d'autres régions nous ont révélé. « Généralement, dit le D' Carney (1), les Européens sont exempts, à moins que la maladie ait été acquise par contact , » ou proximité, devrait-il ajouter. Et le D"" Cameron (2) : « Je n''ai jamais connu dans la colonie un cas de lèpre présenté par un Européen de race pure, sans

(1) Carney, Mpport de 1863.

(2) Cameron, ll«/;j)0)t de 187o.

qu'il y ait eu contact préalable ou des rapports plus ou moins étroits avec un lépreux. »

Il en est de môme pour les Européens, qui, après un séjour aux colonies, retournent dans leur patrie, et tombent alors malades. Ces voyageurs, on le sait très bien, ne contractent la maladie que dans les lieuxoiîelle est dite endémique, jamaisailleurs. Cela ne veut-il pas dire : dans les lieux oii elle est communicablel Tantôt ils l'ont eue par accident, tantôt d'une manière qui les honore, tantôt d'une manière qui ne les honore pas, car il y a la lèpre de Dieu et la lèpre du diable. Écoutons un médecin qui a traité ces sortes d'Européens dans les hôpitaux de Paris.

Lamblin (1) : « M. Théodore L... de Paris, à la suite d'un contact impur qu'il eut à Caracas..., etc. — Gustave G... né à Istre (Bouches-du- Rhône) se fixa à Cuba. Il avait remarqué que chez lui et dans le voisinage les affections cutanées éléphantiasiques étaient très fréquentes... Il se livrait à tous les excès... etc. » Lèpre du diable.

Le D' Landré parle d'un certain nombre de soldats hollandais, qui auraient eu le même sort et, croit-il, de la même manière.

D'un autre côté, le R. P. R..., après dix ans de visites charitables au lazaret de Bourbon, vient mourir lépreux à Toulouse. Le T. R. P. provincial de... vient mourir lépreux à Montpellier. Deux religieuses

(1) Lamblin, Etude sur la lèpre tuberculeuse, p. 121 et 133.

rentrent lépreuses en France, etc. Lèpre de Dieu.

La preuve de l'existence des cas spontanés que donnent Danielssen et Boeck (p. 337) est assez singulière : elle prouve plutôt tout le contraire. v-< Nous avons dit précédemment, écrivent-ils, que la spédalsklied pouvait aussi s'acquérir. Nous entendons parler ainsi de celle qui se déclare chez des individus engendrés par des parents sains , dans la famille desquels cette affection n'avait jamais pénétré, mais qui ont séjourné plus ou moins longtemps dans les contrées oii cette maladie est endémique, et qui out vécu dans les conditions de nature à la faire naître. Nous avons plusieurs exemples que des enfants, dans la famille desquels la spédalsklied ne s'est jamais produite, et qui étaient nés dans des contrées à peine connues de nom, mais qui, à raison de la mort de leurs parents, se trouvaient forcés de fuir à la campagne, contractèrent la maladie après avoir demeuré plusieurs années dans les localités signalées et sous l'empire des relations indiquées. »

Quoi ! c'est parce que ces enfants sont venus dans une localité oii il y avait des malades, que, sans communication aucune avec ces malades^ ils ont contracté la maladie, et uniquement par ce motif insaisissable que la maladie existait dans ce lieu? On parle bien de conditions de nature à faire naître la maladie^ mais c'est là une hypothèse : on n'en connaît aucune condition efficiente. Si elles sont

efficientes ici, à'oh vient qu'elles ne le sont pas dans le pays de ces enfants? Qu'on le note : il s'agit d'enfants, c'est-à-dire de l'âge le plus apte à la contagion. Et, comme pour eux on doit exclure la cohabitation, la contagion pure est de beaucoup la cause la plus probable.

Après les cas des enfants^ suivent ceax des Européens qui vont dans les colonies. C'est un Français, qui avait vécu huit ans aux Antilles, « oii la spédalskhed est assez fréquente ; » c'est un marchand allemand, qui avait beaucoup voyagé sur les côtes de Norwége, « surtout dans les contrées oii la spédalskhed est très répandue; » c'est un matelot hollandais, qui était resté dix ans à Surinam, (( 011 l'affection est très commune. » Et nos docteurs de s'écrier : Voilà des a exemples frappants que la spédalskhed peut s'acquérir! » Vraiment, on sourit : ce matelot hollandais leur a-t-il sincèrement confessé tout ce qu'il a fait à Surinam pendant dix ans"! et ce marchand allemand, dans ses nombreux voyages sur les côtes de Norwége? et ce Français dans ses hait ans d'absence aux Antilles...? Ces hommes ont pu dire, je l'avoue, que la lèpre était venue toute seule ^ mais je ne suis pas obligé de le croire. Qu'un Français fût venu dans les Antilles, soit à Trinidad, quatre-vingts ans plus tôt, avant que la lèpre y eût été importée, évidemment il ne l'aurait pas eue. Que les Allemands, Américains, Anglais, qui la contractèrent

aux Sandwich vers 1875 eussent d6barqué en 1840, ils ne l'auraient pas eue davantage. Ce n'est donc pas du pays même qu'elle leur est venue, ni de ses conditions, mais bien des malades.

La communication rend-elle compte de tous les cas, nous sommes très disposé à le croire, et à penser qu'il n'y a pas production spontanée. Cependant, laissons subsister un point d'interrogation, et attendons de meilleures recherches.

Que s'il n'y en avait pas du tout, on ne devrait pas s'en étonner, puisqu'il est d'autres maladies qui offrent ce même caractère, et qui ne régnent que par transmission.

II. La source des cas spontanés est le caractère endémique de la maladie. La lèpre est-elle une maladie véritablement endémique? Nous n'appelons pas maladie endémique celle qui règne dans une contrée; notre question serait alors une simplicité; mais une maladie endémique est celle qui procède de causes particulières à la contrée. Telle la fièvre intermittente est endémique dans les pays marécageux. Une maladie peut très bien régner accidentellement, sans procéder de causes adhérentes au territoire. La lèpre est dans ce cas. Les raisons que nous venons d'apporter contre l'existence des cas spontanés militent en même temps contre le caractère vraiment endémique de la maladie.

Si la lèpre était endémique, ou ayant ses causes

propres dérivant des lieux, 1° elle y surgirait d'elle-même, et on verrait des cas, toutes autres conditions restant les mêmes, en tous temps, et non pas seulement à une époque donnée, ce qui n'a pas lieu.

2" Enfantée par des causes locales, elle ne demanderait pas à être importée : ainsi la fièvre intermittente n'a certainement pas besoin d'être importée pour régner dans les marécages. L'importation étant nécessaire, la maladie ne trouve donc pas sa cause efficiente dans le pays.

3° Elle ne suivrait pas fidèlement la présence et les communications des anciens malades.

4° Elle ne sévirait pas sur certains points et sur certains groupes, pour en épargner tout à côté de parfaitement semblables.

5° Elle ne serait pas arrêtée par de vigoureuses mesures de séparation.

6° Elle ne serait probablement pas héréditaire; car les maladies endémiques d'ordinaire ne le sont pas.

La lèpre est attachée non pas aux lieux, mais aux personnes, de telle sorte qu'elle arrive avec elles, pour se répandre ensuite dans la mesure de leurs rapports. Et de même qu'il n'y avait pas un seuPcas aux Sandwich avant l'introduction, si, par impossible, on venait à enlever tous les lépreux qui habitent ces îles, les cas.de lèpre ne s'y montreraient pas plus qu'auparavant. Ce n'est que

par des transmissions d'homme à homme que règne la maladie, et non par des causes locales.

La lèpre nest donc pas véritablement endémique. — On ne pourrait employer ce terme que lato et non pas stricto sensu, et simplement pour signifier son existence en un lieu. Nul pays, nul genre d'alimentation, nulle forme de vie, etc., ne la donnent par eux-mêmes. Aussi ces prétendues raisons, que tel voyageur l'a contractée en un certain endroit parce ^w'elle y est endémique, n'ont aucune valeur.

Tout ce qui est dit par les auteurs anticontagionnistes des effets du caractère endémique et des cas spontanés, pour expliquer les cas non héréditaires , revient comme preuve en faveur de la transmissibilité de la lèpre par d'autres voies que par ïhérédité.

Page 1