IV. — CONCLUSION
Les faits viennent de nous apprendre trois choses :
d" Il y a en certains lieux une multiplication exceptionnelle de la lèpre, et qui s'élève quelquefois au point que les familles qui sont saines et infiniment plus nombreuses sont submergées.
2" Cette multiplication ne peut être entièrement expliquée par l'hérédité, puisque les familles atteintes sont constamment amoindries par la ma-
Jadie et la mort. Outre les produits de l'hérédité, se trouve un excédant dont le mal doit se rattacher à une autre cause. Cette cause est ou la production spontanée, ou le caractère contagieux de la maladie, ou tous les deux à la fois.
3° Elle n'est pas la production spontanée ; et la maladie n'est pas véritablement une maladie endémique.
DonCj la cause de la multiplication exceptionnelle de la lèpre est dans le caractère contagieux de la maladie. Elle y est, soit directement, parce que la contagion suscite de nouveaux cas ; soit indirectement, par la famille nouvelle que l'hérédité tire de ces cas nouveaux.
§ 5. — Diminution et extinction de la lèpre par les entraves aux communications.
La lèpre, dans un pays, naît de la communication sous forme d'importation. Elle se propage par la facilité des communications. Elle s'éteint quand les communications avec les malades sont suspendues.
Plusieurs causes favorisent la propagation de la lèpre ; mais comme cette maladie est souverainement transmissible, soit par l'hérédité, soit par la contagion, tout ce qui facilite les communications avec les lépreux la propage, tout ce qui les entrave la réduit.
En premier lieu, la propagation est en proportion de la liberté des rapports. Ce que nous avons raconté sur les Sandwich, Trinidad, Venezuela, les Guyanes britannique et française, Maurice, Madagascar, le Cap, etc., en est la preuve. Grande liberté ou plutôt licence dans les rapports, et point d'obstacle, ou obstacle insuffisant et tardif : voilà ce quenous avons vu, et qui aété inévitablementsuivi, même défalquant l'immigration, par les progrès de la maladie.
Cette première partie de la loi est admise généralement. Presque tous ceux qui se plaignent de Taccroissement du fléau se plaignent en même temps de la facilité des communications, qu'ils en regardent comme une des principales causes.
xMais la seconde partie, qui n'est cependant qu'une conséquence de la première, est beaucoup plus discutée, ou, tout au moins, les mesures de séparation des maladies sont encore vivement combattues.
Il faut établir cette seconde vérité par des faits ; et il y en a qui sont frappants au dernier point et tout à fait décisifs.
L'isolement peut être opéré de plusieurs manières. Tantôt il provient de la nationalité et de la différence de langage et de mœurs ; tantôt, non pas de la séparation que l'on fait des malades, mais, ce qui revient au même, de celle oiî se tient la partie saine par l'appréhension de la contagion ;
tantôt (les mesures légales, etc. Mais de quelque manière que l'isolement soit obtenu, pourvu qu'il existe, il produit toujours le môme eflet, d'arrêter proportionnellement la marche du mal.
1° En ce qui concerne la nationalité, nous avons plusieurs exemples. — Les populations indiennes de l'Amérique, qui vivent séparées, ne connaissent pas du tout la lèpre ; quoiqu'elles la contractent aussi lorsqu'elles se mettent trop en rapport avec les malades, et puissent même la voir régner dans leur sein, ainsi qu'il est arrivé pour les Peaux- Rouges du Brésil, et tout récemment pour les Warrow de la Guyane britannique. — Les tribus arabes des Moluques, qui ne se mêlent pas avec les indig-ènes, et ne forment pas d'unions avec eux, sont exemptes du mal qui sévit dans le reste du pays. — La lèpre reste à peu près confinée dans la petite colonie française de Tracadie (New-Brunswick), non seulement à cause des lois de séparation, mais parce que cette colonie a peu de rapports avec les autres habitants. — Ainsi encore un certain nombre de races indiquées plus haut.
2° L'éloignement oii la terreur de la contagion maintient les personnes bien portantes est presque partout un obstacle très efficace à la propagation. La plupart des contrées n'ont pas d'autre préservatif; et c'est un fort grand bonheur que les opinions modernes n'y soient pas écoutées. Quant aux races qui ne redoutent pas et ne prennent aucune
précaution, telles que les Africains, les Ilottentols, ils en portent Thorrible peine. Plût à Dieu qu'ils n'infectassent pas les autres!
3" Les mesures légales^ qui obligent les malades ;i se rendre soit au lazaret, soit en des lieux écartés, arrêtent encore le fléau , lorsqu'elles sont maintenues avec vigueur, ce qui est malheureusement rare. Cependant il y en a quelques exemples remarquables.
Parmi les autres formes d'isolement, rappelons celle qui met à l'écart et par suite garantit certains de nos déportés.
Quant aux conditions hygiéniques^ les meilleures, croyons-nous, ne peuvent faire cesser la lèpre, comme les pères ne peuvent l'engendrer. C'est de l'histoire. Jamais le plus excellent confort n'en a préservé , comme jamais l'accumulation des plus grandes misères ne l'a donnée. Les bonnes conditions hygiéniques sont capables de retarder, non de détruire; les mauvaises d'accélérer, non de produire. Elles ne peuvent rien directement sur l'existence du virus. Mais, dans les limites indiquées, elles ont une immense influence sur la maladie.
Notre position nous met particulièrement à même de toucher du doigt la bienfaisante action du régime et de l'hygiène. Les malades qui entrent dans notre hospice sont généralement de pauvres hères à qui tout a manqué. Ils se présentent sou-
214 PllEUVKS DE LA. CONTAGION DE LA LÈPRE.
vent sales, épuisés, rongés par le mal, et à demi morts de faim. Aussitôt qu'ils ont passé le seuil, le bain les attend, et enlève toutes les épaisses sordes qui les cachent : leurs compagnons leur font la barbe et les cheveux. Puis a lieu le pansement de ces ulcères, mal couverts par des torchons noirs de malpropreté ; les plaies sont nettoyées ; on y applique les onguents; on les enveloppe de bandes fraîches. Enfin, on revêt nos hôtes d'habits trèspropres. Ce sont déjà des hommes nouveaux : ils se regardent et rient. Là-dessus arrive, tout seul, un dîner substantiel, auquel ils font grandement honneur. Et le soir, pour la première fois de leur vie, ils s'étendent dans des draps blancs, munis d'une couverture en bon état, d'un oreiller intact, et sur un lit qu'ils n'avaient jamais rêvé. Le lendemain, le surlendemain, etc., même traitement. Au bout de quinze jours, nos mendiants forts, gras et frais, sont des gentlemen. Mais, hélas! bientôt le bienêtre, l'orgueil, l'amour de la liberté leur font croire que la santé et les forces sont venues naturellement, et qu'ils se suffiront bien à eux-mêmes.
Ils sortent Pauvres gens ! Quelques mois ne
se sont pas écoulés, qu'on les voit revenir, plus dignes de pitié que jamais, solliciter leur réadmission. On les laisse se morfondre et maigrir encore un peu; mais enfin, par charité, la porte s'ouvre une seconde fois; et la transformation recommence. J'ai vu quelquefois ce manège s'exé-
cuter trois ou quatre fois pour le môme sujet.
Le régime, l'hygiène, les soins, l'exactitude, les vertus morales sont donc hautement à apprécier. Mais, encore une fois, ce n'est pas sur eux qu'il faut compter pour extirper la racine du mal, maisbien sur la séparation. Les faits viennent de nous la montrer entièrement efficace par elle-même, seule et sans autre secours. Pas un cas spontané n'apparaît danslesgToupes complètement isolés, fussent-ils au centre même de l'infection. La séparation suffit parce que la lèpre ne se forme pas, mais se transmet.
Il nous reste à donner quelques beaux exemples : ils sont en petit nombre ; mais ils n'en méritent que mieux d'être connus, loués et imités.
Curaçao. — De ce petit rocher, qui a nom Curaçao, on ne connaît guère que sa bonne liqueur : c'est à tort ; le petit rocher peut donner des leçons aux plus grands empires. II est là cependant, dans la mer des Caraïbes, comme au fond d'une vaste sentine de corruption; enveloppé par les Antilles et le Guatemala que ravage la maladie ; en face du Venezuela et de cette province de Trujillo dont les journaux nous ont dit le triste état; non loin des Guyanes que rien n'égale : fâcheux entourage, dont la tendance incessante est de faire irruption et d'infecter son humble voisin. Mais lui, il s'est défendu; tandis que tout pourrissait à l'entour, il a conquis sa délivrance : en écartant avec persévérance tout fruit gâté, il a fini par rester sain et
216 PnEUVES DE LA CONTAGION DE LA LÈPRE.
pur. Sa rare préservation éclate davantage au sein de tous les foyers pestilentiels qui le menacent.
Le directeur de son exiguë léproserie, M. l'abbé Kieckens, nous écrit aux dates des 19 février et 14 mai 1878 :
« Chez nous, depuis environ quarante ans, la loi donne au gouverneur le droit, et lui fait un devoir d'écarter toujours de la société ceux qui sont atteints, et d'envoyer au lazaret les malades qui se montrent en public. Des médecins sont chargés de cette surveillance. Grâce à ce soin, le nombre des malades, dans les vingt-cinq dernières années, a toujours flotté entre dix et treize (!), et n'a guère dépassé ce chiffre. Aujourd'hui, en dehors du très petit nombre qui est au lazaret, je ne sais que deux m.alades connus des médecins, et qui attendent d'un jour à l'autre l'arrêt de leur séparation. Peut-être y en aurait-il encore deux ou trois autres qui se cachent.
« Notre population, en y comprenant les îles d'Aruba et de Bon-Air, est de 34,000 âmes.
« La plupart de ces malheureux avaient contracté la maladie en des contrées différentes de la nôtre, où la séparation n'est pas pratiquée. Pendant cette période (des vingt-cinq dernières années), j'ai eu toute facilité d'observer que presque tous ceux qui souffrent de ce mal 'ont contracté par suite de communications ou commerce avec des lépreux. Trois seulement, et qui étaient des
enfants, tenaient de leurs parents ce triste héritage. »
Que pense-t-on de ces faits? Depuis vingt-cinq ans, dix à treize lépreux sur une population de 34,000 âmes!
Or, cette population, qu'on le sache, n''est pas autre que celle des contrées environnantes et infectées : en immense majorité ce sont ces Africains ou descendants d'Africains si sujets au mal, des gens de couleur, et ces Vénézuéliens ou autres voisins qui ne savent se défendre chez eux. Tandis qu'à la côte ferme la chaîne héréditairè est si forte qu'on ne peut la rompre, à Curaçao elle n'a pu se former. En vingt-cinq ans, il n'a été vu que trois enfants. On ne laisse pas de malades, comment y aurait-il hérédité?
Ce résultat n'est pas dû aux améliorations dans l'état général, puisque l'état n'a pu changer^ et ressemble à celui des colonies voisines ; ni à la beauté du climat et du sol, puisque Curaçao est, au contraire, sans eau, sans végétation, et peu favorisé de la nature.
Comparons cette île avec une autre dans des conditions à peu près semblables, mais qui n'aurait pas été aussi prudente, par exemple, Trinidad.
Les positions géographiques de Trinidad et de Curaçao sont à peu près les mêmes. Les éléments de population diffèrent peu. La maladie a débuté des deux côtés vers le commencement du siècle.
Mais à Trinidad il n'y a pas de séparation obligatoire, et cela a suffi pour son malheur. A Curaçao, au contraire, la loi date de quarante ans. La population a doublé et triplé depuis 1815, la lèpre n'a pas avancé. Les premiers auteurs enlevés, il n'y a point eu de filiation. Ce petit nombre de dix à treize n'appartient presque pas au pays, puisque la plupart sont des étrangers, ou bien des voyageurs, qui ont rapporté ce bénéfice de leur voyage. Il faudrait donc dire qu'il n'y a pas plus de trois ou quatre malades habitants du pays.
A Trinidad, où le fléau a été abandonné à luimême, sauf la séparation des mendiants, résolue à une certaine date, la chaîne héréditaire s'est formée, et elle a continué à se dérouler. L'une des premières victimes était une femme de couleur, dont presque tous les enfants reçurent le mal ; et, après trois quarts de siècle, cette famille est encore là, aux mêmes lieux, portant les mêmes stigmates. Avec elle on citait deux autres personnes, dont la descendance subsiste également, et prolonge l'infection. La lèpre se maintenait, et même grandissait. La population quadruplait sans doute^ mais la peste allait d'un pas cent fois plus rapide ; et maintenant ce n'est pas trois qu'il faudrait dire, mais peut-être mille. Tandis que Curaçao, pour ses 34,000 âmes, a douze ou quinze malades, la plupart étrange;'S, Trinidad, pour un pareil chiffre de population, en a plusieurs cen-
taines. Nous les trouvons partout, et nos yeux les voient s'augmenter.
Ce succès apporte aussi sa preuve au caractère transmissible et contagieux de la lèpre. Car ce n'est pas évidemment la léproserie qui a pu empêcher les cas spontanés de se produire à l'extérieur parmi ces noirs et ces races très susceptibles. Si elle a opéré aussi efficacement, c'est que les causes du mal sont telles qu'une séparation suffit à les détruire, c'est-à-dire la com.munication soit par une voie, soit par une autre.
On s'y est pris dès l'origine. C'était le grand point. Les racines n'ont pu s'enfoncer. La sévérité d'un moment, et à l'égard de quelques rares personnes, a sauvé tout l'avenir et des foules sans nombre. Cette sévérité a été la charité la mieux entendue. La population doit être fière et très heureuse d'une pareille victoire. Si Curaçao n'avait pris ces moyens, maintenant il partagerait, à coup sûr, le sort de tout son entourage. Laissez libres ces douze ou treize malades : qu'ils habitent avec les personnes saines le même appartement, qu'ils se mêlent sans réserve avec le reste de la société, qu'ils y trafiquent et vendent leurs denrées, qu'ils constituent par le mariage de nouvelles familles, et il n'y a pas le plus petit doute qu'ils auront bientôt de nouveaux compagnons d'infortune, qui, à leur tour, en créeront encore davantage.
Le peu d'étendue du territoire a permis à la
220 PREUVES DE LA. CONTAGION DE LA LÈI'llE.
séparation d'exercer son action plus sûrement et de la manilesler. Dans de vastes contrées, quelque rigoureuses que soient les mesures, elles laissent toujours en liberté un nombre considérable de malades ; d'autres entrent incessamment par tous les ports et tous les points des frontières, en sorte que l'isolement ne peut manquer d'être très imparfait. Les éléments sont aussi trop complexes pour qu'on puisse se rendre bien compte des choses. Les prétendues preuves que l'on tirerait, contre l'efficacité de la séparation, de ce qui se passe ou s'est passé dans des pays étendus, sont donc de peu de valeur ; mais il n'en est pas ainsi dans un étroit domaine : les données sont moins multiples, toutes choses y sont publiques ; les familles sont comptées et connues par leur nom, en sorte que les faits sont nets, et parlent tout seuls.
Neav-Bi\unswick. — Nous venons à un autre bel exemple de la toute-puissance de la séparation.
On raconte que la lèpre fut introduite au New- Brunswick, vers 1815, par une famille française, sortie peut-être de Saint-Malo, mais qui aurait séjourné à la Martinique.
En 1844, l'autorité s'aperçut de la présence de l'hôte redoutable, et aussitôt institua à son sujet une commission d'enquête. La commission trouva douze cas dans le comté de Glocester et dix à douze dans le comté de Northumberland, déclara que la maladie nouvelle était la lèpre, et que la
l'IlKUVES DE FAIT. --^i
lèpre était contagieuse. Sur cette déclaration, un acte fut immédiatement passé pour la construction d'un lazaret ; et on désigna des médecins pour rechercher les malades, et les confiner dans cet hospice. On outrepassa môme les bornes. Chaque membre du Board of Health (et tous n'étaient pas médecins) avait le droit, à chaque instant du jour, de "visiter et examiner toute personne suspecte ; et pour cela d'entrer dans sa maison, même en brisant la clôture, si cela était nécessaire; et, après , l'examen, s'il croyait cette personne infectée, de" la faire, sur un ordre écrit de sa main, transférer et garder au lazaret. Aujourd'hui, lorsque quelqu'un est soupçonné de la maladie, il reçoit une invitation à se présenter devant l'officier médical chargé de ce soin ; et s'il est trouvé réellement affecté, il est sur-le-champ renfermé dans l'hospice. « Je crois, dit le D' Gordon^, que dans ces dix ou douze dernières années, la maladie a diminué, ce quiprovient du plus de soin et d'attention apportés à séparer les lépreux, en les conduisant au lazaret. » — A ces précautions venait en aide la différence de nationalité et de langage qui isolaient la petite colonie du reste de la communauté.
En conséquence de ces sévères procédés, et parce que les nouveaux malades appartenaient aux dernières classes, qui n'ont pas l'habitude d'obtenir des exemptions et des faveurs, le lazaret contenait à peu près tout ce qu'il y avait d'affecté dans
la population. Or, le nombre des malades est resté toujours le môme, flottant entre vingt et quarante. A l'origine (1844) il était de vingt-deux, et en 1863 il était encore de vingt-deux. Si nous supposons qu'il y avait, à cette dernière époque, dans tout le pays quarante à cinquante malades, notre supposition peut passer pour assez large. En outre, le mal ne s'étendait pas sur le territoire, et restait, ou peu s'en faut, dans ses premières et étroites limites. De nos jours, il ne progresse certainement -pas davantage.
Eh bien ! que l'on compare cet état à celui des contrées que nous avons examinées plus haut, et oii les mesures ont été prises d'une manière insuffisante et tardive, les Sandwich, le Venezuela, les Guyanes, Maurice. Dans ce dernier cas la maladie augmente rapidement, et là elle diminue ; ici ce sont des milliers de patients, et là vingt à quarante. On fera tant qu'on voudra la part des circonstances exceptionnelles, de l'affreuse maladie qui disposait les gens d'Hawaï, de l'immigration qui afflue à Maurice, encore restera- t-il entre les chiffres une différence énorme.
Cette heureuse préservation du New-Brunswick n'est évidemment pas due à une amélioration dans la vie du peuple. De même que l'introduction s'était faite en 1815 sans qu'elle fût pire, de même l'arrêt a eu lieu sans qu'elle fût meilleure. Il n'y a pas à chercher longtemps la cause : quand
on enlève toutes les semences, comment le mal peut-il se répandre? L'on voit encore qu'il ne se forma pas plus de cas spontanés qu'à Curaçao, pour augmenter le mal en dépit du lazaret. Les fruits sont bien ceux de l'isolement ; et cela parce que l'isolement coupe court à la transmission. Nulle part on n'avait déployé pour la séparation cette énergie quelque peu sauvage; mais elle n'a pas été vaine pour le pays.
Guyane hollandaise. — Nous arrivons à une seconde colonie hollandaise, qui ne présentera pas un résultat aussi complet que celui de sa sœur Curaçao, — ce qui est facile dans une petite île offrant de bien autres difficultés sur une vaste étendue ; — mais où ûous verrons les mêmes lois produire relativement les mêmes effets. La différence surtout que l'on remarque entre cette colonie et celles qui l'enchâssent n'est pas sans enseignement.
Nous avons déjà indiqué l'état des Guyanes anglaise et française. L'on n'a pas oublié cet accroissement sans repos de la lèpre, qui, dans la première, a lieu depuis au moins trente ans; et, si l'on ne veut ajouter foi au chiffre du Carney, un sixième de la population noire et coolie, sans compter tout le reste, encore est-il vrai que le nombre des affligés est et ne peut être que des plus considérables. Quant à la Guyane française, on a encore moins perdu le souvenir de ses foules effrayantes.
Que l'on jette, à présent, un regard sur leur voisine. Le D' Drogua t-Landré va nous faire un historique que nous n'aurons qu'à résumer.
Dès le milieu du dix-septième siècle, des esclaves noirs étaient venus infectés de la lèpre dans cette colonie qui ne la connaissait pas. En 1728, on commença à remarquer un accroissement dans le nombre des lépreux, et le gouverneur de Cheusses rendit une ordonnance pour interdire la circulation des nègres atteints dans les rues de Paramaribo, exprimant la crainte de la transmission aux blancs, et spécialement à leurs enfants.
En 1761, l'ordonnance étant mal observée, on s'aperçut que le mal progressait toujours, et le gouverneur W. Crommelin la renouvela.
En 1790, nouvelle augmentation encore, et nouvelle ordonnance plus rigoureuse du gouverneur Wichers. « Comme motif de ces nouvelles dispositions, le gouverneur nous fait connaître le triste fait que, depuis quelque temps, la lèpre s'était communiquée par la contagion^ non seulement à un grand nombre d'esclaves et de gens de sang mêlé, mais aussi à plusieurs blancs. Dans cette ordonnance, nous voyons pour la première fois faire mention de l'isolement des malades.
«Aux art. 3-5, il est ordonné que tous les nègres et les mulâtres, tant esclaves que libres, infectés de la lèpre, seront mis à l'écart dans un lieu séparé, au bord de la rivière Saramacca ;
tandis que l'article 6 enjoint aux blancs atteints de cette maladie de quitter la ville de Paramaribo, et de se tenir séparés de toutes les personnes qui ne seraient pas indispensables à leurs besoins. — Article 7. Les nègres arrivés dans la colonie seront visités par le docteur et par le chirurgien-major, et s'il y en a qui soient reconnus lépreux, ils seront déposés, aux frais du capitaine, dans un endroit près de la côte destiné pour cela; ils seront réintégrés à bord du navire qui les aura amenés, lorsque celui-ci effectuera son départ de la colonie; ou bien le capitaine fournira une caution pour l'entretien des nègres qu'il ne prendrait pas avec lui. »
En 1816, le gouverneur Van Panhuys proposa d'autres mesures ; mais elles ne furent pas exécutées.
En 1823, comme on avait remarqué que les esclaves s'échappaient de l'Asyle établi sur la rivière Saramacca, pour se rendre dans les plantations et vers la ville, le gouverneur De Veer fît transférer et éloigner la léproserie sur le fleuve Coppename, dans une contrée entièrement inhabitée, séparée de toutes les autres parties de la colonie, et 011 l'on ne rencontrait que quelques villages indiens. On nomma cet élahlissemeni Batavia.
En 1830, le gouverneur contre-amiral Cantzlaar publia une ordonnance « contenant de nouvelles mesures pour vaincre cette fatale maladie, et en
empêcher l'extension. » Les individus non libres, reconnus attaqués de la lèpre, seront transportés à Batavia. Les propriétaires d'esclaves malades doivent en donner avis au chef de la police, sous peine d'amende.
« Aux articles 5 et 6, il est arrêté qu'à tous les individus libres atteints de la lèpre, sera imposée avec rigueur l'obligation de s'isoler de la société, de manière à se tenir à l'écart de tout le monde, et qu'il ne leur sera pas permis de quitter leur demeure ; que dans le cas oii ils seraient trouvés sur la voie publique, ils seraient soumis à la visite de la commission sanitaire, et transportés à l'établissement de Batavia, s'ils sont reconnus lépreux. »
Aussitôt que cette loi eut été promulguée, elle fut rigoureusement maintenue, et soutenue aussi par les habitants, soit par conviction de l'utilité de ces mesures, soit par crainte du châtiment. Ainsi, par exemple, nous voyons que, dans l'année 1831, trois cent vingt personnes furent présentées à la commission sanitaire, dont cent quatre-vingt-quatorze furent reconnues lépreuses. »
On faisait bien plus que d'envoyer les malades à Batavia; les enfants qui naissaient dans l'établissement devaient y rester comme suspects. Puis des inspections avaient lieu de temps en temps, et les personnes reconnues saines étaient rendues à la société.
« Vers l'année 1844, le bruit courut qu'il y avait des enfants infectés dans les écoles de la ville de Paramaribo. La même année parut une ordonnance pour éloigner des écoles les enfants malades ; et, dans la suite, presque annuellement, plusieurs d'entre eux étaient l'objet de la même précaution. »
Venons à des temps plus proches de nous. Le répondant du Comité nous apprendra ce qui se passe. Quoique Hollandais, si nous ne nous trompons, le D"" Van Holst, qui pratiquait dans la Guyane anglaise, se plaît dans ses réponses au Comité à faire ressortir le contraste. « Dans la Guyane britannique, dit-il, nous voyons journellement des troupes de lépreux qui communiquent sans aucun empêchement avec les autres personnes, et même qui préparent et vendent divers articles de nourriture. Dans la Guyane hollandaise, au contraire, oii plus d'attention est donnée à la maladie que dans la Guyane britannique, dès qu'une personne est soupçonnée atteinte, elle est conduite devant le Comité médical, et sur la plus faible preuve de l'existence du mal, elle est envoyée à la léproserie, où les malades sont gardés séparés du reste de la population. »
Enfin, voici un renseignement tout à fait récent, qui vient corroborer ceux qui précèdent. Le D' Moorrees, médecin en chef de l'hôpital de Paramaribo, et chef du service médical militaire
dans la colonie, nous écrit avec obligeance, à la date du 20 mars 1878 : « Les lois contre la lèpre sont toujours en vigueur. Nous ne pouvons envoyer tous les lépreux à notre établissement de Batavia, parce qu'il ne pourrait contenir tant de monde ; mais cependant ils demeurent séparés, et il ne leur est pas permis de se montrer en public. » C'est l'application de la dernière ordonnance mentionnée du gouverneur Cantzlaar.
Quelle sera la conséquence de cette vigoureuse manière d'agir? A l'émancipation, qui, pour la Guyane hollandaise, n'eut lieu qu'en 1863, précisément à l'époque oii les investigations constataient l'état de la Guyane britannique, on fît le recensement très exact des esclaves de la colonie hollandaise, et on ne trouva, sur 33,560 esclaves, que 380 lépreux (273 dans la léproserie (1), et 107 au dehors). Jamais recensement plus digne de confiance n'avait été fait. On supposait que la proportion était la même parmi les personnes libres. C'était, sur une population totale de 56,000 âmes, 1,1 p. 100. Ce nombre est, hélas! encore grand; mais il est certainement bien inférieur à celui de la Guyane britannique, et surtout à celui de la Guyane française. Dans ces trois colonies, la quantité de population affectée doit être en rapport avec
(1) Batavia renfermait 362 personnes: 273 furent reconnues lépreuses, et y restèrent; 83, reconnues saines, furent rendues à la société.
les mesures prises : moindre dans la Guyane hollandaise, oiî ces mesures sont énergiques; plus grande dans la Guyane britannique, oh il n'y a pas d'obligation d'isolement ; énorme dans la Guyane française, où il n'y a pour ainsi dire aucune séparation. Si la Guyane hollandaise était à l'extrémité des autres, on pourrait croire que sa préservation relative dérive en partie de sa position, mais il n'en est rien, et la Guyane néerlandaise, s'intercalant entre ses deux compagnes, semble là pour montrer que le résultat ne tient pas aux lieux, mais aux mesures.
Bourbon. — Bourbon touche à Maurice, que nous avons vu extrêmement affligé. Mais Bourbon, quoique assez malade encore, est loin d'avoir le même sort que son voisin.
Maurice était resté jusqu'à ces dernières années sans disposition et sans Asyle public : pour sa nuée de malheureux, il n'avait qu'un petit hospice fondé et entretenu par la charité privée, tandis que la fondation, à Bourbon, du lazaret qui devait remplacer son premier petit Asyle date de 1856. Ce n'est pas tout, et cette colonie prenait des précautions efficaces inconnues à l'autre.
L'ancien directeur de la léproserie, le B. P. Limbour, nous écrit : « La loi, considérant la maladie comme contagieuse, ordonne la séquestration des lépreux. Cette séquestration peut se faire de deux façons : r par l'isolement individuel, chez ceux
qui ont le moyen de le faire, môme au sein des familles, mais surtout à la campagne ; 2° par l'internement à la léproserie. Cet établissement est parfaitement isolé lui-môme. C'est une grande vallée avec des terres incultes aux alentours, placée au sein des montagnes, à une altitude de 600 mètres, éloignée de Saint-Denis de 17 kilomètres. Dans la vallée court un torrent, qui ne doit avoir en aval aucun habitant riverain, sinon sur le bord de la mer, oii se trouve l'un des lazarets de la quarantaine. » Les lois ne sont nullement abandonnées, mais toujours en pleine vigueur. On nous donnait comme exemple de leur rigoureuse application, que le R. P. R..., dont nous avons raconté l'honorable malheur, avait été prié de retourner en Europe, ou d'entrer à la léproserie. Il fallut suivre le premier parti.
Le gouvernement prend encore au sujet des lépreux immigrants des mesures semblables à celles que les Hollandais avaient décrétées dans leur Guyane : il fait ramener dans les Indes ceux qui en sont venus.
On doit pressentir les suites différentes qu'amèneront des procédés si contraires.
Maurice a 331,000 habitants; Bourbon 300,000; mais on estime à trois ou quatre mille le nombre des lépreux de Maurice, et à quelques centaines (500?) celui des lépreux de Bourbon. En pareille occurrence on ne saurait s'attendre à la précision,
mais la distance qui sépare les deux nombres est assez g-rande pour laisser à la preuve sa portée.
Nous savons bien que la plus puissante source de cette énorme diS'érence est l'immigration des Hindous; mais l'immigration traîne après soi les autres causes, qu'il faut bien se garder d'oublier, et contre lesquelles on n'agit pas.
Du reste, Bourbon a également son immigration très grande et très dangereuse. On y compte :
30 à 40,000 blancs,
80,000 Hindous,
20,000 Africains ou Malgaches,
Le reste créoles de sang mêlé.
Ce qui préserve cette île, et que Maurice n'offre pas, c'est que : 1° elle prend ses mesures contre les dangers de l'immigration ; 2° ses lois obligatoires pour l'isolement ne peuvent manquer de la garantir en bonne partie des périls des libres communications. Madagascar est tout procbe. Cette grande contrée est exempte d'immigration hindoue ; et cependant, dès que les lois de séquestration ont été délaissées, « la maladie s'y est répandue à un degré presque incroyable. )> (D' Davison.)