CONSÉQUENCE DE LA TRA-NSMISSIBILITÉ
et à affliger personne, si l'étranger ne leur en eût fourni et ne leur en fournissait encore l'occasion. Ainsi du New-Brunswick, proportion gardée. De quel côté est donc la cruauté ?
Oh et comment placer ces pauvres exilés, que nous devons aimer d'autant plus et traiter d'autant mieux qu'ils sont affligés plus cruellement? La nature des choses indique ce qu'il faut faire; aussi l'a-t-on fait, et le fait-on encore plus ou moins bien. Dans l'île de Molokaï, on a fondé deux villages pour les personnes encore valides, et un grand hospice pour celles qui ne peuvent travailler. Cette disposition existe en d'autres pays. Dans la Guyane hollandaise et à Bourbon, outre la léproserie, qui est la règle, mais oii tout le monde ne peut être reçu, on permet la séparation effective dans les familles qui peuvent l'opérer, surtout à la campagne. Ces moyens, combinés avec quelques autres, comme la défense aux malades de préparer et vendre des aliments, l'inspection des écoles, la surveillance rigoureuse de l'immigration, etc., sont ceux qui ont réussi, et qui ralentiraient encore le mal. Mais ils, supposent des lois portées, maintenues et appliquées fortiter et siiaviter.
Je conviens que les malades appartenant aux classes fortunées se résoudraient difficilement à se rendre dans un hospice public ; mais rien n'empêche que l'on réserve dans cet hospice un département spécial ; ou mieux encore, que l'on n'ait
des maisons de santé pour ceux à qui l'éducation ou la fortune rendrait impossible le séjour d'un hôpital. Il y avait, au moyen âge, des léproseries établies pour les hommes, d'autres pour les femmes, d'autres pour les deux sexes, d'autres pour ceux qui appartenaient aux classes supérieures^ d'autres pour les religieux.
Parce qu'une première personne aura été attaquée, n'est-il pas profondément déplorable qu'une famille, quelquefois nombreuse, comme nous en connaissons, voie un chancre tel que la lèpre reparaître et se multiplier dans trois, quatre ou cinq branches différentes, autant peut-être qu'il y aura d'enfants issus de la souche infectée et cela pendant plusieurs générations, sinon toujours? Il y a cinquante ans, ce n'était qu'un grand-père ou un arrière-grand-père, aujourd'hui, ce sont dix ou vingt enfants ou petits-enfants. Comment est-on arrivé à ces effrayantes quantités des Guyanes? Et certes le mal s'inquiète peu si la race est honorable ou non : en haut, en bas, en tous sens, il frappe comme un aveugle. Quelle que soit donc la classe à laquelle appartient le malade, séparation.
Elle paraît même être particulièrement opportune pour la classe aisée, parce qu^il est plus fâcheux de voir des familles utiles au bien général infectées et décimées ; peut-être aussi parce que la propagation rencontre moins d'obstacles.
234 CONSÉQUENCE DE LA TnANSMISSlBILITÉ.
Qu'un mendiant reste le jour entier accroupi dans un coin, attendant l'aumône, la santé publique en est peu compromise ; mais, pour une famille qui a' des relations nombreuses , la présence d'un malade, que la charité et la politesse font participer aux visites, aux signes d'urbanité, aux repas, peut avoir des suites plus déplorables.
La création de maisons de santé est donc pour tous un bien éminemment souhaitable, pour ne pas dire nécessaire. Ce n'est pas Trinidad qui pourrait le nier, lui qui voit ce ver rongeur s'attaquer à tant et tant de sommités.
On se tromperait, au reste, beaucoup en pensant qu'une léproserie ou une maison de santé ne peut être qu'un horrible séjour, plus semblable à un tombeau qu'à une demeure humaine. Si les lépreux qui vivent dans leur famille sont généralement affaissés et moroses, c'est précisément parce que, au milieu de personnes bien portantes, exclus des sociétés, des plaisirs, de la liberté et de l'intimité des rapports, ils sentent leur sort plus vivement; mais dans un hospice bien tenu, il n'en est nullement ainsi. Là, vivant avec des compagnons semblables à eux, plus de comparaison douloureuse, plus de choquant contraste, plus de sombre retour, plus de cette existence de paria qui tue ; on ressemble à tout le monde, on ne se rappelle plus ce qu'on est, et l'on finit presque par ne plus s'en douter. La tristesse n'est pas du tout, comme je l'ai lu plus
d'une fois, un effet inévitable de la maladie. Je puis bien attester qu'il n'y a pas au monde école ou collège plus gai, plus bruyant, ob. l'on joue et babille plus qu'à Cocorite. Tout est oublié : certainement on n'est pas un lépreux ; on est un pensionnaire : et la reine est bien honorée d'héberger de tels personnages. Le docteur Brassac a fait la même remarque dans un hospice de la Guadeloupe.
Et pourquoi ne pas dire aussi, puisque la médecine et la vie humaine ne trouvent pas en ellesmêmes leur propre fin, que ces chers pensionnaires, loin d'être les déshérités de la bonté divine, sont au contraire pour elle, comme ils seraient pour une mère digne de ce nom, les enfants de sa compassion et de sa tendresse? N'est-ce pas elle qui a voulu leur état, sachant qu'ils y trouveraient leur plus grand bien? Elle a rendu la maladie très méritoire pour le patient ; et en même temps très profitable à tous, soit en confiant à ce patient une grosse part de la souffrance qui est sur la terre un lot de solidarité, soit en fournissant une admirable occasion à la charité d'autrui. J'avais vu des. aveugles louant Dieu du fond du cœur ; et j'ai vu des lépreux qui, dans leur joie, ne savaient comment lui témoigner leur gratitude. Eh quoi! Dieu n'a-t-il donc pas daigné se rendre semblable à eux: Putavimiis eum qumi leprosum (1)? Un malade est la (I) Isaïe, livre III, 4, et Matthieu, livre VIII, 17.
2o6 CONSÉQUKNCE DE LA. TRANSMISSIIULITÉ.
bénédiction d'une famille, et un hospice la bénédiction d'une ville.
Pour la très grande majorité des malades euxmêmes, et au seul point de vue de leur santé, le séjour dans un hospice établi sagement et charitablement sera un très grand bienfait. Dans leur demeure, la plupart sont privés de tout ce qui serait nécessaire à leur soulagement et à leur guérispn. C'est pitié môme, pitié à tous les points de vue, matériel, intellectuel et moral. L'hospice a donc presque toujours d'immenses avantages. Mais il faut qu'il soit digne de sa destination, et ne devienne pas l'enfer de ceux qu'il doit sauver. Certes il y a bien à dire sur ce sujet. Le très misérable état de la plupart des lazarets fait sentir que la lèpre a inspiré l'horreur, et qu'on l'a reléguée le plus loin possible pour l'oublier le plus possible.
En parlant des personnes attachées aux léproseries, nous avons dit que les hospices d'une disposition mal entendue sont un foyer d'infection et de contagion pour leurs hôtes. Lorsque les malades sont logés nombreux dans de grandes salles, où il suffit d'une seule plaie purulente pour rendre tout le local inhabitable, qu'ils sont en continuel contact les uns avec les autres, et principalement avec les plus affectés ; qu'ils respirent un air trente fois vicié, il en résulte inévitablement pour les moins avancés une aggravation du mal. Quand un homme sain et robuste y puise la contagion, ceux qui
souffrent déjà ne peuvent guère s'améliorer. 11 faut donc que les constructions et logements soient tels, qu'ils atténuent cet inconvénient autant qu'il est donné de le faire. A-t-on une léproserie rétablir? que l'on construise ad Jloc : cela vaut mieux cent fois que d'utiliser d'anciens bâtiments qui ne se prêteraient pas aux dispositions convenables. Nous n'entrerons pas dans cette matière, qui n'est ni de notre sujet ni de notre compétence, mais qui ne paraît pas offrir de grandes difficultés.
Lazarets, maisons de santé, lois de contrainte, inspections, hélas! sera-ce tout? N'y aura-t-il pas sur toutes ces cruelles blessures un onguent qui les adoucisse? Oui, il faudrait, en même temps que les rudes gardiens des . Asyles, ceux qui s'y dévouent jusqu'à la lèpre inclusivement; car, parla grâce de Dieu, la lèpre ne manquera pas d'être la meilleure récompense de plusieurs. Jadis, un grand ordre religieux, les chevaliers hospitaliers de Saint- Lazare, qui avait épousé cette très méritoire œuvre de miséricorde, étendait sur ces régions si distantes ses vastes rameaux bienfaisants, et prodiguait à tous ces déshérités lessoins de l'âme et du corps(l).
(1) Ils recevaient parmi leurs membres des lépreux ; et ils ne pouvaient élire pour grand-maître qu'un chevalier lépreux de l'hôpital âe Jérusalem. Ces membres affectés étaient sans doute attachés au soin des hospices, et l'on ménageait ainsi la santé des sujets bien portants. 11 est possible que l'on ait été amené à cet article de la règle par l'heureux malheur de quelques chevaliers, dont le zèle dans les hospices aurait reçu la lèpre pour décoration.
258 CONSÉQUENCE DK lA TUANSMISSIBILITÉ.
Ce ne sont pas les lépreux, mais au contraire les frères et les sœurs vouésà leur soin, que les Croisades ont ramenés de l'Orient. Louis VU, qui avait admiré et les uns et les autres, les établissait dans ses États, tandis que Henri H en faisait autant pour l'Angleterre. Dans les mômes conditions, cent ans après, à son retour de la Terre -Sainte, le roi saint Louis développait ce qu'avait commencé son prédécesseur. Les religieuses avaient des hospices spéciaux pour les femmes. Les frères de Saint-Lazare, qui, de leur centre de Boigny, près d'Orléans, se prolongeaient jusqu'en Écosse et en Hongrie, prenaient soin des hommes. Hs ne les invitaient pas seulement, ils avaient reçu toute autorité pour les obliger^ au besoin, à se retirer dans leurs hôpitaux. Le pape Clément IV avait enjoint aux évêques de leur venir en aide pour cette salutaire contrainte.
Cet office de serviteur des lépreux était singulièrement rehaussé par le caractère religieux de l'époque. L'aristocratie secondait les princes de tout son pouvoir. 11 y avait près de Rouen une léproserie de femmes dont les sœurs hospitalières devaient être d'extraction noble. Animés par l'esprit de saint Louis (1) et de son illustre mère, la
(i) On ne sera peut-ôtre pas fâché de savoir comment le noble roi s'y prenait pour assister les lépreux. Le confesseur de la reine Marguerite, son épouse, nous en fait le récit, et la Bulle de canonisation du saint donne de ce récit le résumé qu'on va lire. Cette citation nous montrera encore que la lèpre de ces
reine Blanche, beaucoup de seigneurs et de nobles dames de la cour se firent les auxiliaires humbles et courageux des frères de Saint-Lazare. Tel fut le bienheureux Elzéar de Sabran et sa digne épouse, qui non contents de fournir des ressources et de quêter même avec les frères, fréquentaient avec assiduité les léproseries pour y rendre des services aussi relevés aux yeux de Dieu qu'ils étaient vils en apparence. En Hongrie, c'était la fille da roi, femme du duc de Thuringe, la glorieuse sainte Éli-
lemps avait tout à fait les mêmes caractères que la lèpre d'aujourd'hui, et était bien la même maladie.
« Dans le monastère de Royaumont, que le roi lui-môme avait somptueusement construit et enrichi de dons précieux, demeurait un reUgieux, nommé Léodegare, tellement affligé par la lèpre qu'il était en grande abomination et horreur, et vivait dans une chambre, séparé des autres le plus qu'il était possible. Ses yeux étaient déjà consumés par cette maladie accablante et cruelle, au point qu'il n'y voyait plus du tout ; et les ouvertures en étaient devenues rouges et horribles. Il avait perdu le nez. Ses lèvres étaient très tuméfiées et détruites par une profonde fissure. Le roi, en présence seulement de l'abbé du monastère, lui rendit personnellement visite, et le trouva prenant sa nourriture comme il pouvait. Il le salua de douces paroles, se mit à genoux devant lui, et, découpant de ses propres mains les aliments, en mettait les morceaux dans sa bouche avec une très grande attention. Non content d'un tel service, il fit apporter des mets de sa table royale, et les présenta au religieux, sans s'inquiéter de l'affreux aspect du malade et de son logement. Quant à l'abbé, il demeurait frappé d'une vive stupeur. » (Bollandistes.)
Ce qu'on vient de lire n'était pas une exception dans la vie du saint roi, mais bien une de ses habitudes ; et nos lecteurs ne pourraient peut-être pas supporter le simple récit de tous les détails de ces visites.