‹ La Lèpre et ses modes de propagation à la Guyane FrançaiseChapitre 16 sur 16 · OBSERVATION · texte numérisé non relu

OBSERVATION

B. J..., transporté libéré, âgé de 47 ans, originaire du Piémont a fait à la Guyane un séjour de 11 ans. Après $ ans de peine accomplis dans les pénitenciers de Cayenne et du Maroni, il s'est établi à Cayenne pour y exercer la profession d'ouvrier maçon, Il se rappelle avoir dès 1883 éprouvé des douleurs dansles membres, des névralgies sus-orbitaires et une sensation de brûlure ou plutôt de chaleur, limitée au front et aux joues. Dans le courant de cette année il s'engage à exécuter un travail de maçonnerie sur un placer du Maroni., Deux mois après son arrivée sur le chantier il est obligé de cesser son travail et dirigé sur l'hopital deSt-Laurent; là, le chef de service, qui était alors M. le Dr Rangé, refuse de l’admettre après avoir constaté sur lui des symptômes caractérisés de Lèpre. |

À Cayenne on le reçoit à l'Hcspice civil du camp St-Denis momentanément dirigé par M. le médecin de 1re classe Hache. Ce dernier établit aussi le diagnostic Lèpre et nous adresse ce malade au mois de décembre

A son arrivée à la léproserie il présentait l'état suivant :

Face boursouflée, léontiasique, rouge brique, peau du front épaissie, très bronzée et profondément ridée.

Sur la partie postérieure du tronc, le long de la colonne vertébrale, taches vineuses de médiocres dimensions privées de toute sensibilité tactile ou dolorifère.

Aux membres supérieurs, quelques nodosités dans l’épaisseur de la peau des avant-bras, gonflement des mains qui sont, dit-il, le siège de fourmillements, pas d’anesthésie.

Aux membres inférieurs, taches vineuses anesthésiques, disposées suivant une ligne sinueuse qui, partie de l’anneau crural aboutit à la face externe du péroné ; leur dimension varie d’une pièce de 2 fr. à une pièce de 5 fr. Un vaste ulcère a envahi la moitié externe et inférieure de la jambe droite, plusieurs de petites dimensions siègent sur le dos du pied gauche. La région malléolaire est gonflée des deux côtés.

Le sujet est amaigri, très faible, la marche lui est fort pénible, il éprouve des accès nocturnes de céphalalgie avec fièvre.

Nous le plaçons dès son arrivée dans une case isolée et peu de jours après

nous instituons le traitement suivant : pansement phéniqué des ulcères,

lotions sur les membres et le tronc avec du, polysulfure de potassium, hydrocotyle à l'intérieur (8 grammes de feuilles fraîches par jour en infusion).

Dès le mois de février 1885, l'appétit est revenu, la faiblesse à presque disparu, les petits ulcères sont cicatrisés ; nous portons progressivement la dose d’hydrocotyle jusqu’à 20 grammes,

A partir de ce moment, le malade paraît faire des progrès rapides vers la guérison. L’ulcère de la jambe se cicatrise peu à peu, les taches disparais- ‘sent à la région du dos, l’embonpoint reparaît ; l’appétit du sujet est tel que nous sommes obligé de lui accorder une double ration de pain et de viande. Les taches perdent leur coloration vineuse, deviennent brunes et passent par des teintes de plus en plus claires, jusqu'à leur complète disparition, après laquelle néanmoins la sensibilité reste encore obtuse. Au mois de juin tous les symptômes ont disparu, sur les jambes seulement on reconnaît la trace des macules. Sur les instances de notre malade nous l’adressons à la commission médicale de Cayenne qui le déclare guéri et même émet des doutes sur la nature de la maladie qui l’a fait envoyer à la léproserie.

Nous avons retrouvé ce sujet à Cayenne en 1886, il s'était installé une boutique de barbier. Son aspect, de nouveau léontiasique, nous faisant supposer une rechute, nous l’avons examiné chez lui. Toutes les anciennes manifestations lépreuses, sauf les ulcères, ont reparu. En outre, il présente dans la peau de la face des épaississements en plaques légèrement saillantes, insensibles; au cou, au tronc, surtout dans les régions scapulaires, une éruption de tubercules petits et saillants avec de nombreuses taches ; les faces dorsales des mains et des pieds sont insensibles et infiltrées de nodosités, la paume et la plante sont le siège d’une desquamation furfuracée. Le travail lui est redevenu à peu près impossible. Il fait remonter à février

1886 (trois mois avant notre examen) le retour des accidents.

Ce cas rapproché de celui du docteur Lépine, mort lépreux après avoir préconisé l'Hydrocotyle Asiatica et s'être cru lui-même guéri, montre quelle défiance on doit témoigner à l'égard des succès attribués à tel ou tel spécifique.

Pour nous, nous ne pouvons accepter les cas de guérisons affirmés par divers auteurs dont la bonne foi ne nous est point suspecte. Sous l'influence d’un traitement ou par les seules forces

de la nature, il se produit parfois, comme pour le cas précédent,

un arrêt passager ou définitif dans la marche de la maladie; c’est cette rémission qui est prise pour la guérison; le malade, malgré la cicatrisation de ses plaies, reste néanmoins sous le coup d’accidents nouveaux. Nous en avons eu de beaux exemples sous les yeux pour des formes mutilantes, dansle cours desquelles certains sujets sont restés jusqu'à 15 années avec l'apparence d’une bonne santé, apparence qui avait déterminé leur exeat de la léproserie; dans ces cas les accidents reparaissaient avec une intensité qui

semblait accrue par le long répit accordé aux malades.

En présence de tant d’insuccès et de tant de déceptions, nous croyons que le traitement curatif de la Lèpre est encore à trouver.

Ce n'est pas à dire qu'il faille rester inactif en face des ravages croissants de la Lèpre. Si la thérapeutique ne peut rien encore pour les malades, la préservation de ceux parmi lesquels ils vivent s'impose. Ence sens, la voie est tracée par l’expérience ; les mêmes mesures qui au moyen âge, ont délivré la France et la majeure partie de l’Europe du fléau, qui remises en vigueur en Norwèpge, grâce à l'influence de Hansen, donnent actuellement desi favorables résultats, ne peuvent échouer dans les contrées du Nouveau- Monde où la Lèpre a pénétré. L’isolement des malades, voilà le seul traitement prophylactique à lui opposer ; les auteurs modernes ne sont plus, comme au temps où l’Angleterre opérait une enquête dont les résultats étonnent aujourd’hui, en désaccord sur ce point; les travaux qui ont révélé l'épidémie des iles Sandwich, l'extension de la Lèpre aux États-Unis et au Canada, sa recrudescence en Espagne, et enfin les savantes recherches du professeur Leloir ont mis en lumière le péril de la situation actuelle. À la Guyane française où, nous l’avons vu, la Lèpre sévit dans une proportion effrayante et où les lois sur la relégation vont actuellement décupler la population européenne, il est

urgent de remédier à son extension. C’est un préjugé de notre CS

siècle de croire que l'isolement est une mesure barbare, appliquée à des malades que la société toujours et souvent la famille abandonnent. Les lépreux de la Guyane forment deux catégories, ceux des classes pauvres et ceux des classes riches; les premiers, à partir du jour où ils perdent l'usage de leurs membres, deviennent des mendiants vagabonds, sans autre consolation à leurs maux que l'ivresse du tafia qu'ils obtiennent de la charité des débitants, les autres sont pour ainsi dire tenus au secret par leurs familles, dans un isolement autrement rigoureux que celui de la léproserie. Si l'administration supérieure à qui 1l incombe de sauvegarder la santé publique, tout en pratiquant un isolement rigoureux leur assurait le bien-être auquel ont droit des malheureux privés de leur liberté, combien la situation de tous ne seraitelle pas améliorée! Nous n'ignorons pas qu'il est des familles pleines de sollicitude et d’affection pour leurs malades, qui ne pourraient se résoudre facilement à les voir entrer pour toujours dans un lazaret, mais celles-ci, malheureusement rares, continueraient sans doute,comme ellesle fontactuellement, à envoyer leurs malades en France dans l'espoir de quelque amélioration par le traitement joint au changement de climat. Il n'y a pas lieu d'en

tenir compte.

G'ON'CLU SEONS

Nous ne nous dissimulons point toutes les lacunes de notre étude de la Lèpre à la Guyane ; le temps et aussi l’expérience nous ont fait défaut pour approfondir chacune des questions qui se rattachent à la pathologie et au problème de l’étiologie de la Lèpre. Les moyens nous ont aussi manqué pour aborder pendant notre séjour à la léproserie l'étude anatomo-pathologique de cette affection (1). D'autre part, nous sommes convaincu, étant donné le champ très restreint de nos observations, que seules des recherches opérées dans toutes les contrées voisines de notre Guyane, dont les résultats corroboreraient les nôtres, pourraient donner de la valeur à nos conclusions. Ces conclusions, les voici :

1° La Lèpre affecte à la Guyane deux formes principales : la forme tuberculeuse, et la forme anesthésique mutilante ;

2° La Lèpre n’est pas endémique dans la colonie, elle y a été importée par les noirs et s’y est perpétuée par le fait de leur présence ;

3° Elle s'y propage par hérédité et par contagion, l’hérédité intéressant surtout l'élément nègre, la contagion surtout l'élément Européen ;

4° La propagation de la Lèpre est encore favorisée par l’immi-

(1) En 1885, M. le médecin en chef voulut mettre à notre disposition, pour le service de la léproserie, un microscope inemployé à l'hôpital de Cayenne, Nous nous rappelons avec amertume que l'administrateur de l'hôpital, en refusant d'autoriser ce prêt, nous a empêché de mettre à profit les notions de micrographie que nous avions acquises dans le laboratoire

de M. le professeur Gaillaud.

gration Indoue, Annamite et Africaine qui a continué, après l’émancipation, à introduire des sujets lépreux ;

5° La contagion de la Lèpre n’atteint que des sujets prédisposés. La prédisposition est créée pour l’Européen par un long séjour dans la colonie et les causes débilitantes inhérentes au milieu ;

6° L'isolement rigoureusement pratiqué est le seul moyen qui puisse arrêter actuellement les progrès de la Lèpre et, dans l’ave-

nir, la faire disparaitre de la Guyane française.

Vu : Le Doyen,

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