IV
de faiblesse qui tiennent, je deviens inébranlable comme un roc.
— Précieuse qualité dont je ne te disputerai pas la possession.
— Oh ! toi, tu ne feras jamais rien avec tes principes. Donne-moi un cigare. »
Julien donna le cigare et offrit pour rallumer le morceau de papier qui était sur la table, la seconde moitié du billet de la marquise. Le Marseillais jeta les yeux sur l'écriture et lut le nom de madame de Varigny .
« Tu connais madame de Varigny ? s*écria-t-il tout à coup.
— Sans doute. Qu'y a-t-il à cela d'étonnant ?
— La marquise de Varigny ?
— Oui, la marquise de Varigny. Voici son portrait. Mais puisque tu la connais aussi, ne Tas- tu point reconnue?
— Moi, je ne rai jamais vue, répondit Tami de collège d'un air embarrassé. J'ai beaucoup entendu parler d'elle... par quelqu'un, voilà tout.
— Tu n'as pu entendre dire d'elle que du bien.
— Oui, en effet, beaucoup de bien. Est-ce qu'elle
vient ici?
— Elle devrait y être en ce ^moment. Le billet que tu tiens entre les doigts était pour m'avertir qu'elle ne viendrait pas aujourd'hui. »
Le Marseillais prit un ton grave et solennd. « Tu es mon vieux camarade, n*est-ce pas?
— Sans doute.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas?
— J'ai de l'affection pour toi, bi^ qu'à vrai dire je ne puisse louer ta conduite enve'*^ "* tte jeune fille.
-^ Chut I pas un mot ;. il ne faut p.^» parler de cela. Promets-moi que tu n'en parleras plus; promets-moi surtout que tu ne diras jamais un mot de moi à la marquise, que tu ne prononcer?" ^^^-nais mon nom devant elle.
— Eh I mon Dieu, ton nom, la maïquise ne le sait probablement pas... à moins que tu ne lui aies vendu de mauvaise huile.
— Il s'agit bien d'huile I il s'aguuc u jeune fille, sa protégée, mademoiselle Cédle Dupuis ' »
L'artiste se redressa de toute sa hautour et toisa son ancien camarade de la tête aux pieds.
« Ah I dit-il d'une voix timbrée comme le son d'une trompette, cette jeune fille dont vous me parliez, c'était mademoiselle Dupuis ?
— Est-ce que tu la connais ?
— Je la connais, assez du moins pour savoir qu'en ne l'épousant pas vous avez fait une sottise,
en lui retirant votre parole, vous avez comauvaise action.
LB PO&TRÀIT DB LÀ HÀRQUtSB. 111
— Une sottise, une mauvaise action» comme tu y vas ! La sottise, je te Fai dit, c'eût été de Tépouser, et la mauvaise action de la séduire.
— Mademoiselle Dupuis n'est pas une fille (}ue Ton séduise, dit le peintre avec un ton de mépris.
— Parbleu I je ne Taurais pas voulu ; je suis un honnête homme , et si je Tavais fait, j'aurais su réparer... du moins autant qu'il était en moi.
— C'est une peine que mademoiselle Dupuis né vous aurait jamais donnée.
— Jamais, c'est beaucoup dire, car enfin nous avons été en correspondance, elle m'a écrit, et c'est très-compromettant d'écrire. Il est vrai que je n'en ai plus de preuves ; ma probité m'a inspiré la résolution de lui rendre toutes ses lettres.
— Croyez-moi, Thibault, dit l'artiste attendri par la naïveté du dernier trait, vous eussiez mieux fait de les garder et de l'épouser.
^ Bah I c'est peut-être vrai, au fond. Mais que veux-tu, le respect pour mon père...
— T'a fait manquer au respect de ta parole et de la vertu.
— Et puis ces maudites huiles, ça exige tant de capitaux î
— Et la vertu, la bonté, la tendresse d'une femme, n'est-ce pas un beau capital?
— Oh I oui, pour un artiste comme toi, qui ne fait pas payer ses portraits ; mais moi ""'^ suis presque toujours forcé d^acheter au compt.^«, )our faire un meilleur bénéfice!... Les huiles son* tr j-chères cette année.
— Eh bien, il fallait f expliquer franchement; il fallait exposer à mademoiselle Dupuî^ ta situation. Qui sait? pour bien marier sa proté^ , madame de Varigny aurait peut-être déterminé son mari à mettre quelque argent dans ton commerce.
— Tu crois? s'écria le Mar'^^^"*»'*' dont les yeux brillèrent tout à coup.
— J'en suis sûr : la marquise est v" femme excellente, et le marquis un homme très-r e qui n'a rien à refuser à la plus aimable femme onde.
— Tout ce que tu me dis là est bien fait pour me donner à réfléchir.
— Il ne faut pas réfléchir pour faire le bien : on le fait, et l'on réfléchit après, si l'on a le temps. A ta place j'irais me jeter aux pieds de mademoiselle Dupuis, je lui demanderais pardon, je la supplierais de m'accepter encore pour époux.
— Et si elle refusait?
— Tu serais du moins en paix avec ta cor c'est quelque chose.
— Ma conscience ne me reproche rien, je
C'est égal, ton conseil peut avoir du bon, et je vais de ce pas...
— A la bonne heure ! dit le peintre en serrant vivement la main de son ancien camarade, voilà un bon mouvement, il faut lui obéir.
— Oui, je vais de ce pas... en écrire à mon père. » Thibault sortit en courant, et le roquet le suivit jusqu'à la porte en lui mordant les talons.
Resté seul, Julien se laissa tomber sur son divan, dont les ressorts géiiïirent.
« Et quand je songe que j'aurais pu être marchand de savon à Marseille ! » s'écria-t-il.
Deux jours se passèrent sans que madame de Varigny entendît parler de son portrait ni de son peintre. Elle était loin de se douter encore que les traits de mademoiselle Jeanne eussent remplacé les siens, et que Julien eût, de souvenir, entamé une nouvelle image. Elle s'étonna d'abord de ce silence et en fut piquée.
« Comment 1 se disait-elle, c'est là toute l'attention
114 LB POUTRAIT BK LA XARQUISB.
qu'il me prête après les grands élans d'enthousiasme qu'il m'a témoignés ! »
Elle pensa ensuite qu'elle avait pu blesser l'artiste. Le dernier billet qu'elle avait écrit était bien dur; peut-être s'en était-il offensé. Il preiait alors à la marquise des regrets, presque des remords ; elle se sentait le cœur endolori et l'humeur triste, elle ne voulait recevoir personne ; pour se distraire, elle prenait un livre, mais ses yeux erraient au hasard sur les pages, et le livre finissait par lui tomber des mains. Alors elle sonnait, demandait ses chevaux, se faisait conduire au bois ; mais au lieu de suivre les allées fréquentées, elle recherchait les lieux solitaires où sa rêverie pût se promener, et rentrait bientôt chez elle accablée, fatiguée, rompue, mécontente, comme si elle avait eu Ime lutte à soutenir et qu'elle eût été vaincue.
Elle luttait en effet, mais contre quel ennemi inconnu, contre quel fantôme invisible ? Quel nom fallait-il donner à œ malaise indéfinissable, à cette vague torpeur de l'intelligence, à cette distraction singulière de l'esprit?
La sournoise mademoiselle Jeanne s'était bien aperçue que tout ne marchait pas au gré de la
et sans doute les suppositions allèrent leur t-'^ l'imagination de la jeune fille. Cependant
pas les pousser à Textrême. Son respect pour le caractère de sa maîtresse bornait Thorizon de ses commentaires aux choses licites, ou du moins à celles qui ne peuvent pas encore être appelées coupables. Nous . supplions toutefois le lecteur de ne pas s'aventurer avec trop de complaisance à la suite de mademoiselle Jeanne ; il risquerait de faire fausse route. Prompte à penser des autres ce qu'elle pense d'elle-même, cette fille est un guide dangereux dans les senliesirs étroits du cœur humain où nous avons eu nous-mêmes l'imprudence de nous engager. Grave imprudence, en effet, car, le moyen d'aller plus avant dans notre récit sans compromettre un peu la marquise? et comment nous arrêter court sans la compromettre davantage? La langue française a des souplesses admirables pour se tirer de ces mauvais pas où la témérité des historiens l'entraîne quelquefois. Madame de Varigny, qui les possède bien mieux que nous, va nous souffler le mot qui convient le plus parfaitement à la disposition de son âme.
Le troisième jour de cette attente trompée, le docteur Vignon vint voir la marquise. Celle-ci était beaucoup plus préoccupée encore que la veille, et vraiment elle se sentait profondément troublée.
Le docteur était un homme fin, un observateur délicat, mais retenu dans ses pensées presque autant
que dans ses paroles ; on sait qu'il Tétait suflSsamment dans ses paroles.
Le docteur vit du premier coup d'œil que la marquise était malade, mais il n'ordonna ni sangsues ni pilules. Iltâtale pouls de la jeune femme qui avait l'attache du poignet fort belle et très-déliée, chose dont le docteur s'était aperçu et qu'il se plaisait souvent à constater ; il sentit aux pulsations que le portrait pourrait bien n'être pas étranger à sa cadence indécise.
« Madame, dit-il, il faut que ce portrait s'achève sur-le-champ, ou bien votre santé va s'altérer. »
La marquise sourit.
« Vraiment, dit-elle, vous voyez Cc
— Clair comme le jour, et la raisuii en est toute simple : vous avez la nature d'une artiste, vous vous intéressez à l'œuvre d'art comme si vous-même en étiez l'auteur, et chaque minute de retard que le peintre apporte pour l'achever vous fatigue et vous mine comme le ferait une passion inassouvie.
La marquise se redressa tout a coup dans son fauteuil.
« Une passion ! dit-elle. Vous me faites peur. »
Mais aussitôt, reprenant son calme apparent ' " réel, elle sourit de nouveau et ajouta :
« Ce n'est pas une passion, docteur, c'est une
tion, mais une affection contrariée. J'en souffre, parce que je l'ai mérité. Savez-vous bien que' je deviens méchante? Je suis injuste envers tout le monde, envers cette pauvre Cécile que j'aime tant ; envers monsieur Fréjus, dont la gloire m'intéresse ; envers ma femme de chambre elle-même, parce qu'il s'est avisé de faire une ébauche d'après son minois fripon. Vous le voyez, docteur, c'est une confession générale que je vous fais ; elle était indispensable : n'êtes-vous pas chargé de me guérir?
— En effet, répondit le docteur, je m'y suis engagé comme par un tacite contrat, et pour Tannée entière, absolument comme votre horloger s'engage à faire marcher vos f^ndules. Il reste encore quinze jours à courir pendant .3squels je n'ai pas le droit de vous laisser souffrir Vous vous plaignez donc d'une affection. Toute la luestion est de savoir d'abord où en est le siège, si c'est au cœur ou au cerveau.
— Ah I voilà ce qu'il vous appartient de découvrir. Arrangez-vous pour cela, c'est votre affaire. Je vous ai dit, d'ailleurs, ce que j'éprouvais ; je ne soufflerai pas un mot de plus.
— Cependant vous me permettrez bien quelques questions?
— Trois, pas davantage.
— Bien, je tâcherai que ce nombre me suffise. Et
118 L8 PQRTlAIt BS lA MARQUISC.
d^abord avez-yous eu à vous plaindre des procédés de monsieur Fréjus envers vous ?
— Certainement. Il me semble qu'avant d'entreprendre un autre portrait, il aurait dû finir le mien.
-^ Voîlà pour mademoiselle Jeanne ; mais pour mademoiselle Dupuis ? Je n'ai pas entendu dire qu'il eût commencé à la peindre.
— Non, sans doute ; mais il le lux ** promis, c'est tout comme 1
— Hum ! fit le docteur, ceci ressemble fort à une affection du cœur.
— Vous êtes bien prompt dans Tuojagenaents, dit sérieusement la marquise ; vous avez encore deux questions à me poser.
— J'y arrive : Permettez -moi de ti>us demander maintenant si vous-même vous n'avez pas des torts envers l'artiste ?
— Docteur, vous êtes sorcier. J'ai des torts, je l'avoue, et de très-graves ; j'ai refusé ma séance il y a trois jours , et ce qui est pis, je le lui ai fait savoir en des termes... désobligeants.
— Ici, dit le docteur sentencieusement, l'affecticm change de place et monte au cerveau. Et comme il fl*^ jpas daigné vous répondre et implorer son pardoB, vous vous êtes piquée?
•^ J'ai craint d'avoir blessé cette natuj
sionnable. Ces artiates ont l'épiderme si sensible \ »
Le docteur sourit.
« Et puis, reprit vivement la marquise, je voudrais bien que mon portrait fût terminé. Je ne me soucie pas que ma figure fasse plus longtemps tapisserie dans Fatelier de monsieur Fréjus, ce monsieur qui ne peint personne, à ce que l'on dit, et qui se trouve en définitive peindre aujourd'hui tout le monde, jusqu'à ma femme de chambre ! Qu'est-ce que vous dites de cela?
— Je dis, madame, que les trois questions m'ont sufiS : je connais maintenant le siège du mal ; il n'est ni tout à fait au cœur ni exclusivement au cerveau.
— Vous piquez ma curiosité: et où donc est-il?
— Dans votre beauté dont vous êtes fière, dans votre amour-propre qui est très-grand, dans votre bonté qui voudrait le bien des autres, même malgré eux.
— Docteur, vous me flattez un peu, mais votre consultation me rassure. Et niaintenant que vous savez si bien les choses, rèpondez-vous de la guèrison ?
— Oui, si vous voulez me laisser faire.
— Faites donc, et hâtez-vous, car je suis d'une impatience... D'abord vous irez chez monsieur Fréjus.
— Il me semble, madame, que c'est vous qui dictez l'ordonnance.
— Pour vous prouver que je ne vous contrarierai
pas dans Texécution. Vous verrez où en est mon portrait, s'il faut encore une ou deux séances...
— Vous êtes prête à les donner?
— Sans doute, ne faut-il pas que tout cela finisse? — Vous me direz votre avis sur cette peinture.
— Et... sur celle-là seulement? demanda finement le docteur.
— Sur Tautre aussi... à suppoSw. ^a'on vous la montre.
— Sur l'autre particulièrement ; et si Ton ne me la montre pas, il faut que je demande à la voir?
— Comme vous voudrez, docteur, comme vous voudrez. Après tout, cette fille est jolie, et je comprends le goût de monsieur Fréjus pour cette figure de Watteau, bien que je ne crusse pas ce styi^^^^ns ses bonnes grâces. »
La marquise se sentait déjà disposée à l'indulgence par la perspective de son portrait achevé et de sa conscience rendue au repos. La démarche du docteur ne pouvait pas avoir un moindre résultat. Celui-ci hésitait encore à se mettre en route.
« Et cependant, dit-il, si monsieur Fréjus avait fait de cette figure de Watteau une œuvre de quelque valeu r?
— Alors, docteur, achetez-la, ma bourse w ouverte.
— Je l'achèterai pour vous, madame, pour vous, dit-il ens'inclinant.
— Pour moi, oui, vous avez raison. Je suspendrai ce cadre dans ma chambre ; il m'inspirera de la modestie. »
Afin d'aller plus vite, le docteur prit la voiture de la marquise; maison chemin il s'arrêta chez dQux ou trois malades, ce qui retarda son ambassade. Quand il arriva au boulevard Saint-Jacques, l'artiste était sorti. Il courut aussitôt rendre compte de sa mission à la marquise. Mais, à son tour, celle-ci était absente ; elle avait fait venir une voiture de remise et s'était fait conduire chez mademoiselle Dupuis. La marquise voulait-elle aussi, de ce côté, se mettre en paix avec elle-même? Voulait-elle, pour mieux y réussir, donner suite à certains projets dont elle avait déjà entretenu la jeune fille? Le docteur n'en savait rien ; nous n'avons pas la prétention d'en savoir davantage. Tout ce qu'il nous est permis de dire en ce moment, c'est que le docteur écrivit à la marquise un billet dans lequel il racontait son infructueuse tentative, et promettait d'aller voir l'artiste le lendemain matin. Que pouvaitil faire de plus?
122 LB VORTIAIT »B LÀ HAIQUISB.
Le lendemam matin, il était environ midi quand le docteur Yignon monta dans un omnibus qui devait le conduire à la barrière Saint-Jacques Le docteur Yignon n'avîiit point de chevaux, bien q^'il eût une assez bonne clientèle. Il faisait des économies pour ses vieux jours, disant que les omnibus ont été inventés pour les médecins et les maîtresses deï)iano. La voilure de la marquise était d'ailleurs à sa disposition, et il en usait largement, en ami de la maisoi
Quand le docteur arriva devant la petite maison de Fartiste, il fut tout surpris de trouvei* * eux grands fiacres stationnant devant la tonnelle. L ^ jx fiacres I pourquoi faire? Il y avait donc du monde chez le peintre? Et quel monde: du monde qui vient en fiacre! Le docteur hésitait à frapper ; il avait déjà levé le marteau quand il entendit une voix criarde dans le corridor et des éclats de rire qui répondaient à la voix criarde. Il posa délicatement le marteau et s'éloigna. Mais au moment où il rentrait dans la contre-allée du boul^ vard, un troisième liacre arriva ; quatre hommes, barbus pour la plupart, en descendirent et a '' ' per à la porte à coups redoublés.
« D^idémeqt, se dit le docteur, il se passe id quelque chose dlnsolite. J*ai mal choisi mon heure ; je reviendrai plus tard. Allons visiter quelques clients. »
Les pas distraits du docteur le conduisirent au cimetière du Sud. La clientèle ne manquait pas.
Que se passait-il, en effet, dans cet atelier, ordinairement solitaire et silencieux?
la veille, à deux heures sonnant, Julien avait donné le dernier coup de brosse à Timage de la marquise, et, ravi de son ouvrage, il avait mis un col propre, une redingote neuve, des gants frais et s'était fait amener un coupé de remise. A deux heures et demie, il courait dans tous les sens sur le pavé de Paris, visitant tous les peintres de sa connaissance depuis Montmartre jusqu'à l'Observatoire. Dans chaque atelier où il était entré, il avait prononcé invariablement la même formule conjuratoire :
« Bonjour, ça va bien ? moi aussi. Venez donc voir demain chez moi un portrait fait àechicy ressemblance parfaite, et j'ose dire quelque chose de crâne ; vous m'en direz des nouvelles. Je n'ai pas le temps de m'aiv rêter : bonsoir. »
Puis il disparaissait.
Les amis de Fréjus, et il en avait beaucoup, connaissaient trop bien les allures excentriques de leur ancien camarade pour s'étonner de cetke étrange ma-
nière de les convoquer. Cette manière, au demeurant, valait bien ces morceaux de papier lithographie, où la prétention se manifeste à chaque syllabe, et que les artistes s'envoient réciproquement quand ils viennent de terminer une œuvre sur l'e^^et de laquelle ils comptent. On savait d'ailleurs quc Julien ne se déraijgeait ainsi que dans les graD'*'*" occasions et lorsqu'il avait réellement un morceau lemarquable à montrer. Aussi, le lendemain matin, dès dix heures, le pèlerinage commença, et il en était à sa plus grande afBuence quand le docteur s'était présenté à la porte de Fréjus sans oser en franchir le seui' .
Sur la table de l'atelier un registre éiait ouvert où chacun consignait ses observations ou ses éloges après les avoir formulés tout haut.
Le premier pèlerin qui se présenta a la porte de l'atelier était un petit homme maigre, aux cheveux couleur de filasse, longs, gras et plats ; piètre mine, air d'aspirant sacristain, bouche mielleuse et regard incertain. Son aspect causa quelque étohnement à Fréjus, qui ne l'avait pas convié et qui ne le connaissait guère. Monsieur Croutillard, — c'était son nom, — avança timidement la fête et demanda d'une voix fiûtée:
« Monsieur Fréjus, j'ai ouï dire que vou« un chef-d'o$uvre... Puis-je entrer?
— Entrer, entrez, répondit brusquement l'artiste : mais je voudrais bien savoir qui«a pu vous dire que j'avais fait un chef-d'œuvre , puisque personne n'a encore vu mon tableau.
— Mais... fit Croutillard embarrassé, la voix commune; et puis n'êtes-vous pas coutumier du fait? Un chef-d'œuvre de plus sorti de vos mains, est-ce donc si rare?
— Aussi rare que des vôtres, dit Fréjus.
— Oh ! les miennes sont bien impuissantes !
— Ce n'est pas ce que disent les journaux. Peste ! comme ils vous drapent l'éloge, les gaillards ! Aujourd'hui, monsieur Croutillard met la dernière main à d'admirables peintures dans l'église Saint-Eustache ; hier c'était une Sapho dont on offrait des milliers de francs, mais dont la valeur était si grande que l'auteur ne consentait pas à s'en dessaisir. Je gage que ce matin il y a quelque part un coin de feuille publique qui vous compare à monsieur Ingres.
— J'avoue, répliqua modestement monsieur Croutillard, que l'on me traite généralement avec assez de bienveillance.
— Je le crois bien, on dit que c'est vous-même qui rédigez vos réclames.
— Quelle plaisanterie !
— Et votre nom qu'on voit écrit au charbon sur
toutes les murailles du quartier : Croutillard, peintre à façon, — Croutillard, hanneton mystique, — Croutillard, criquet sentimental...
— C'est aussi moi qui écris ces sottises, peut-être? dit Croutillard en s' efforçant de rire.
— Ah! mon gaillard, lit Fartîstetfun ton moqueur, vous en êtes bien capable : tous les chemins sont bons pour aller à la postérité.
— En attendant, monsieur Fréjus, vous y allez, vous, par le meilleur chemin.
— Vous êtes bien honnête, monsieur Croutillard. »
Pierre, qui avait pour ce grand jo"* revêtu un vieil habit noir de son maître dont les basques ne couvraient pas tout à fait les saillies lustrées d'un pantalon de même couleur et de même origine, introduisit un nouveau visiteur , monsieur Lebourbet.
Celui-ci s'annonça par un grand «ruit de souliers ferrés et d'exclamations intempestives
« Moi, d',abord, s'écria-t-il en entrant, je suis venu de bonne heure parce que je veux critiquer tout à mon aise. Puis, apercevant Croutillard : — Ah.1 déjà quelqu'un? J'ai bien l'honneur. — Voyons le chefd'œuvre. »
Fréjus avança le chevalet et découvrit i
« Admirable ! fit Croutillard.
•^ C'est jugé, ditLebourbet en cherchant 3a pipe dans sa poche.
— Titien n'a jamais rien fait de plus beau, reprit Croulillard.
— Ça, c'est beau si l'on veut, mais ce n'est pas nature, continua Lebourbet.
— Voyez pourtant comme la vie palpite dans les chairs !
•— Je ne dis pas le contraire, mais ce n'est pas nature. Voyons, de bonne foi, est-ce que la nature est si pure, si parfaite que ça? Est-ce qu'elle a la peau si blanche et si lisse, la nature? Est-ce qu'elle aies yeux si clairs, une bouche si bien dessinée, des cheveux si propres? Ah! parlez-moi d'une bonne grosse fille qui n'a mis ni fard, ni pommade, et qu'on saisit là, à un bon moment, quand elle ne pense à rien et qu'elle est dans toute sa réalité.
— Oui, quand elle sort du trou au charbon, oIh serva Fréjus, qui écoutait en souriant la tirade de son ami Lebourbet. »
Celui-ci se retourna tout à coup. . « Eh bien, le trou au charbon, n'est-ce pas de la nature, ça*?
— Sans doute, c'est de la nature de charbon. Mais ici j'ai fait laver mon modèle avant de le peindre.
— Là, qu'est-ce que je disais? reprit Lebourbet en
éclatant de rire ; il a fait laver son modèle, et il prétend peindre la nature ! Est-ce que la nature se lave jamais, mon cher?
— Mais oui, quand il pleut.
— Quand il pleut, il fait de la boue ; et quand il fait de la boue, on est crotté.
— Mon modèle est venu en voiture, riposta Fréjus sans perdre son sourire narquois.
— La nature va à pied, mon bonhomme. Si tu veux voir la nature, ce n'est pas dans les carrosses qu'il faut la chercher, entends-tu I
— Chacun la cherche où il la veut prendre, toi dans les basses-cours, moi sur les tapis ; tu peins des vachères et moi des marquises , toute la différence est là.
— C'est donc une marquise ? Ah ! je ne m'étonne plus qu'elle soit si peu nature ; est-ce qu'il y a des marquises dans la nature?
— Apparemment, puisqu'en voilà une!
— A coup sûr, il y a dans cette machine-là plus de talent qu'il n'en faut pour faire un chef-d'œuvre de réalisme ; mais, permets-moi de te le dire, mon bonhomme, tu patauges dans l'idéal ; l'idéal te perdra, n'est-ce pas, monsieur Croutillard? »
Croutillard, qui avait laissé marcher, si û-
dre garde , une conversation beaucoup trop ^ Jr
lui, s'entendant interpeller et n*osant garder le silence, prit un moyen terme :
« Hum 1 hum I flt-il, il y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur Lebourbet, cependant je ne suis pas de votre avis.
— Vous n'êtes pas de l'avis de la vérité I
— Je ne dis pas, mais... »
Un nouvel arrivant vint à point pour tirer Croutillard de son mauvais pas. Les deux peintres s'empressèrent de coucher leurs observations sur le livre que Fréjus leur présenta, et se retirèrent. Croutillai^d avait écrit: « Dessin parfait, coloris vigoureux, digne de Titien ; ensemble plein de vie ; on voudrait plus de stjle, plus d'élévation. » —Au-dessous, Lebourbet avait tracé ces lignes : « Peinture très-forte, mais pas du tout nature ; vise trop à l'idéal. » — En sortant, Croutillard dit tout bas à Lebourbet :
« Je suis entièrement de votre avis, c'est bien fait, mais pas nature.
— Et moi, répondit Lebourbet, je suis complètement du vôtre: ça manque de style et d'élévation.
— En somme, c'est une peinture très-ordinàire.
— Rien du tout, quoi ! »
Le nouveau venu était aussi soigné dans la mise que les autres l'étaient peu ; il était aussi roide, aussi hautain dans ses manières, que Croutillard était humble
190 LE PORTRAIT BE LA ItARQUISE.
et Lebourbet bruyant. Un élégant coupé l'avait amené ; le vernis de sa chaussure était irréprochable, ses gants immaculés, son linge blanc et Un, et son mouchoir,
dont il se couvrit la bouche en passant auprès de Le-
bourbet, exhalait un parfum de violette factice qui dut révolter l'ami de la nature, le peintre du réalisme et des vachères.
Il se nomme Fleurmann et passe poui être une bonne moitié d'agent de change ; quelques-und le donnent môme pour un agent de change tout entier. D'autres le tiennent pour un peintre distingué, mais ceux qui ont fait cette singulière découverte ne comptent pas eux-mêmes parmi les esprits supérieurs. 11 est cité partout pour la propreté de sa palette et pour Tart avec lequel il réunit les couleurs sans jamais les confondre. Ayant eu l'idée un jour de peindre le ciel, il a pris pour modèle une ardoise. Monsieur lleurmann est riche, il a bonne table, et il sème de truffes le chemin qui conduit à l'Institut.
A peine les deux autres personnages furent-ils sortis que Fleurmann tira sa montre :
« Midi moins un quart, dit-il ; je mis venu pour ne pas vous désobliger et parce qu'on se doit à ses amis ; mais je vous préviens, mon cher, que je .^\ quart d'heure à vous donner.
•— Il ne faut que cinq minutes pour bi
ctiosesy dit Fréjus en lui montrant le portrait de la marquise.
— « Âh ! ât ragent de change en braquant un binocle en or sur son nez; c'est cela? Mais ^ c'est très-bien cela, mais c'est fort bien I Vous faites tous les jours des progrès. Avec du travail et de la persévérance, vous finirez par arriver, c'est moi qui vous le dis.
— Je suis vraiment heureux des encouragements que vous voulez bien me donner, répliqua Fréjus d'un ton d'imperceptible ironie.
— Vous savez bien, mon cher, répliqua Fleurmann, que j'ai toujours eu beaucoup de sympathie pour vous. Il ne me coûte pas de vous dire ce que je pense et de vous témoigner tout l'intérêt que je vous porte.
— Je sais le prix que je dois attacher à votre protection.
— Elle vous est toute acquise, soyez-en sûr.
— Aussi oserai-je vous demander une grâce. » Fleurmann se rengorgea et fit la roue.
« Parlez, mon cher, parlez, dit-il, et si je puis vous obliger...
— Vous le pouvez, rien ne vous est plus facile. Vous faites partie du jury pour la prochaine exposition ; eh bien I faites recevoir mes tableaux. »
Fleurmann passa la main dans son gilet, et faisant
un petit mouvement de tête plein '^'-•nportance et de
dignité :
« Ce que vous me demandez là est peut-être difficile; cela ne dépend pas de moi seul, dit-il ; cependant je ferai tous mes efforts...
— Merci, répondit Fréjus, et, pa. contre, je vous promets ma voix quand je serai de Tlnslitut. »
Fleurmann se mordit les lèvres, boutonna son paletot, et sortit poliment, sans saluer.
« Que diable avez -vous donc fait à Fleurmann? dit en entrant un moment après, a"'^'* deux autres visiteurs, un artiste fort connu daub ^a capitale, mais dont aucune galerie ne peut se vanter de posséder un tableau. — 11 a failli m'embrasser en courant.
-— Oui , dit en sifflant un autre des visiteurs, — sculpteur d'un si grand talent que jamais il n'a pu trouver un marbre à sa taille. Et quand il a reconnu Cheminard il s'est précipité dans mes bras.
— De Charybde en Scylla, ajouta le troisième personnage d'une voix haute et perçante. — En reconnaissant sa double méprise, il s'est jeté sur moi et m'a serré la main. »
Celui-ci était un petit homme aux joues carminées, qui gesticulait beaucoup et parlait davantage. '' "^ ""^^ à raconter d'une façon assez pittoresque l^*' "- ^ son ami Fleurmann. Le nombre des visite^. i"
tant, la verve du petit homme s'échauffa, sa voix monta encore d'une octave et atteignit bientôt les plus hauts somniets du soprano. Pour donner plus de vérité à son débit, il allait, venait, levait ses petits bras en Fair, prenait des attitudes singulières et égayait ainsi toute rassemblée qui oubliait le motif de son pèlerinage. Il fallut la voix enrouée et doctorale de Cheminard pour rappeler à Tordre cette réunion bruyante.
« Voilà ce que j'appelle de l'art, dit-il en profitant d'un moment de silence et après un examen attentif du portrait de la marquise : mais à quoi bon faire de Vart à notre époque ?
— Parbleu ! s'écria le petit homme , à gagner de l'argent I
— Vous êtes donc aussi de l'école de Fleurmann, reprit le peintre philosophe ; vous faites des affaires en peinture comme on en fait à la Bourse?
— La Bourse 1 cria le petit homme, ne me parlez plus de la Bourse; j'y ai été échaudé, à ce point que pour me distraire j'ai dû me faire bâtir un. château style Louis XIII .
— Bossages, pierre et brique, profils épais, murmura le sculpteur entre ses dents. — Y faites-vous mettre de la sculpture ?
— Non, pas un pouce d'ornements.
— De grands trophées, des figures ronde-bosse
134 LB PORTRAIT DB Là MÀRQUISB«
sur les entablements, ça ferait bien^ pourtant. » En parlant ainsi, le statuaire indiquait du pouce de la main droite le majestueux développement qu'il aurait voulu que Ton donnât aux sculptures qu'il rêvait pour le château Louis Xllt de son ami. Le peintre philosophe ramena encore une fois l'attention sur l'œuvré de Fréjus.
« Comme portrait, dit-il, c'est assurément ce qui a été fait de plus fort de nos jours. Faut- il quêtant de talent soit perdu?
— Comment, perdu I dit Fréjus.
— Oui perdu , reprit le philosopue ; qui saura de nos jours apprécier cette peinture? Moi, peutêtre I
— Et nous 1 et nous I s'écrièrent a i ne commune voix tous les hommes présents.
— Vous I fit Cheminard en levant les épaules d'une manière assez méprisante. Allons donc, est-ce que vous croyez à l'art, est-ce que vous en avez le sentiment ? La vieille période est finie ; nous n'avons plus à glaner que des épis épars, comme cette figure. Le reste n'est que de l'imitation, et l'imitation n'est pas de l'art, c'est du métier. L'art ne renaîtra que dans une société nouvelle et rajeunie. Ni vous ni moi ne ven renaissance, mais quelques-uns d'entre non^
été les précurseurs. »
Le sculpteur, qui avait la prétention d*étre du nombre de ces derniers, s'empressa d'ajouter :
« Cheminard a raison : voyez plutôt si Ton nous comprend, nous autres qui rêvons le grandiose ?
— Mais il me semble qu'on me comprend très-bien, s'écria le petit homme rouge. Douze à quinze mille francs de chacun de mes petits cadres, je crois que cela témoigne suflBsamment de Vintelligence du siècle. Il est vrai que moi, je ne m'égare pas dans le grandiose. Vous aimez trop le grandiose, mes maîtres, voilà ce qui vous perd. »
Il y avait alors une dizaine d'artistes dans l'atelier ; chacun se rangea, suivant le succès de ses œuvres, à l'avis de l'un ou de l'autre préopinant ; et comme en définitive le succès est rare et là médiocrité multiple, il se trouva que le parti de Cheminard, attirant à lui tous ceux dont l'impuissance cherchait une excuse, eut une grande majorité. Il fut donc déclaré que l'art était mort et que le portrait de madame de Varigny était une exception qui ne pouvait infirmer la règle. Â quoi l'artiste philosophe ajouta en manière de conclusion :
« Il est inutile et oiseux aujourd'hui de pratiquer Fart : il suflSt de le rêver-* »
Valter ego de l'artiste philosophe, le sculpteur, s'empressa d'ajouter, en simulant avec son geste habituel l'action de modeler :
« Nous le réalisons dans notre esprit, nous lui donnons les proportions les plus vastes, les formes les plus
magistrales, vous comprenez 1 »
Presque tous se flattèrent d'avoir compris.
On en était là de la discussion, quand le docteur se présenta pour la seconde fois à la porte. Il n'y restait plus qu'un fiacre ; il crut pouvoir s'aventurer chez l'artiste.
« Y a-t-il du monde? demanda-t-il ^ Pierre quand celui-ci vint le reconnaître par le jud?
— Oui, répondit Pierre, mais vou« pouvez entrer tout de même : on ne pose pas. »
A demi rassuré, le docteur entra.
En apercevant tant de monde dans l'atelier, le docteur fit un pas en arrière, mais Julien l'avait vu. Il vint au-devant de lui, et le présentant à ses camarades :
« Monsieur le docteur Yignon, dit-il, l'ami du modèle. »
Jamais Fréjus n'avait fait pour personne grandes cérémonies.
On comprit dans rassemblée qu'il y avait à cela une raison grave, et le silence s'établit aussitôt.
« Aujourd'hui , du moins, il me sera permis de voir, » dit le docteur en prenant son binocle.
Mais ses regards, avant de descendre sur le chevalet où était placé le portrait de la marquise, furent attirés vers la muraille par un visage connu qui se prélassait au milieu d'un grand cadre doré.
« Que vois-je là? s'écria le docteur en feignant Tétonnement.
— Ah ! ah ! dit Fréjus ; la petite personne !
— Oui, la petite personne, comme vous dites, murmura le doct'^^r en examinant de plus près la peinture, — mad.noiselle Jeanne. »
L'étonnement, d'abord simulé du docteur, se changea bientôt ( n un étonnement véritable quand il eut reconnu dans l'accoutrement de la femme de chambre la robe de la marquise.
« Dieu me pardonne ! dit-il, je crois que vous l'avez peinte dans la robe de sa maîtresse.
— Mieux que cela, dit l'artiste : à la place môme de sa maîtresse, dans son panneau et dans son cadre. »
En effet, le peintre fit reconnaître au docteur des marques irrécusables de cette transformation.
« Qu'avez-vous fait? s'écria le médecin ; vous avez donc détruit le portrait de la marquise?
— Oui, mais j*en ai fait un autre, de ckiCf de souvenir.
— De chict de souvenir, répéta machinalement le docteur, dont l'esprit s'effrayait pour Fréjus des écarts d'une pareille fantaisie. Mais, mon ami, vous êtes donc décidément devenu . , ,
— Devenu fou, ajouta Fartiste.
— J'allais le dire.
— Vous oubliez, docteur, que je Fai toujours été. Votre carnet en fait foi.
— Sans doute, mais j'espérais votre retour à la raison. Je vois bien qu'il n'y faut plus compter. Et que va penser de vous la marquise, dont la bonté...
— La marquise est bonne en effet, interrompit Julien; elle me pardonnera. D'ailleurs, mon avis est qu'elle a gagné au change : voyez plutôt. »
Le docteur demeura un instant muet devant Fimage de la marquise. Il n'était pas artiste, mais il avait du goût et un sentiment juste des choses de Fart. Il sentait bien circuler dans cette peinture un souffle inspiré, une vie, une chaleur et, en quelque sorte, ce sang généreux qui fait les œuvres immortelles. Plus que tous les peintres qui étaient là, il admirait de bonne foi et savourait, sans se laisser distraire, les déhc^^ . yeux lui procuraient.
— C'est beau, c'est fort beau, dit-il enfin c
hM POETRAIT PS LÀ XÀEQUISB. 139
accent qui ne laissait aucun doute sur la sincérité de Texclamation ; — mais »
Le docteur s'arrêta. Un souvenir venait de lui traverser Vesprit : Julien devait peindre la marquise en robe bleue, et il la retrouvait là en robe noire, d'une coupe oubliée depuis trois cents ans.
Julien attendait que le « mais » donnât ce qu'il annonçait.
« Mais, reprit le docteur, ce n'est plus la marquise.
— Manque-t-elle donc de ressemblance? demanda le peintre alarmé.
-^ Certes non, la ressemblance est admirable, mais... »
Le docteur s'arrêta encore. Julien comprit la pensée et acheva la phrase :
« Mais c'est un portrait de famille, n'est-ce pas ?
— Justement, c'est madame«de Varigny dans le costume de ses aïeules.
— Que voulez-vous, docteur ! je n'ai pu accommoder celte beauté à la mode de ce temps-ci. Ne vous ai-je pas déjà dit que madame de Varigny appartient à la Renaissance? J'ai pensé au Primatice, aux peintures de Fontainebleau, et le pinceau m'a tourné. Ces messieurs qui s'y connaissent, ajouta-t-il en se retournant vers le cercle des artistes, ces messieurs qui s'y connaissent vous diront que ce velours noir est
bien préférable à tous les taffetas et à tous les tulles d'aujourd'hui. Voyez comme les teintes dorées de la peau se relèvent en vigueur et en éclat, comme les reflets verts de ces beaux cheveux miroitent et scintillent auprès des reflets mats et doux du velours! Voyez comme Tœil brille, comme le carmin des lèvres provoque le regard sans le blesser, comme les transparences de la peau se font valoir jusque dans les plus minces et les plus ténus des vaisseaux et des veines î Enfin j'ai trouvé le mot de Ténigme que madame de Varigny est venue me proposer : cop'^Rt pas un portrait que j'ai fait, c'est une page. »
Les artistes qui étaient là sourirent «r chuchotèrent entre eux, mais le docteur demeura s^.ieux. Il trouvait dans cet éloge sincère et naïf que Julien faisait de son œuvre plus de modestie que dans les formules les plus humbles sous lesfluelles les artistes dissimulent souvent leur pensée et leur orgueil. Seul entre tous ceux qui étaient présents, Cheminard ne se scandalisait pas d'entendre un autre artiste vanter lui-même son ouvrage ; il rendait justice au talent qu'il savait apprécier, et admettait pleinement le droit que celui-ci avait d'en enregistrer consciencieusement les victoires. Il se prisait lui-môme trop haut et se plaçait *'^^ *"" dessus des autres mortels pour qu'il pût lui c, . d'être juste envers autrui et de lui passer mêm^
les bouffées d'orgueil, pourvu qu'elles fussent autorisées par un véritable et sérieux talent. Par là notre peintre philosophe se faisait beaucoup redouter de ses plus illustres confrères, car lui aussi était sincère, et il disait le mal qu'il pensait des gens avec la même facilité que le bien, rabaissait les vanités excessives, taillait en pièces les réputations usurpées et faisait mourir à coup d'épigrammes les amours-propres les mieux constitués. Mais pourquoi parler au passé? Cheminard vit encore, grâce au ciel; il continue de jouer son rôle entre Épicure et Diogène et de faire parmi les artistes de notre temps la police des renommées. Nous tr — Mons tous devant l'artiste philosophe, et la critique ...même, dont il a limé les dents, n'aboie pas conti o lui. Par un accord tacite, il est convenu que Chemina ^'* et ses œuvres seront toujours respectés. Nous non flattons de n'avoir point ici enfreint les contrats.
« Pourquoi . éjus ne dirait-il pas ce qu'il pense, puisque c'est la vérité? demanda le philosophe au milieu du profond silence qui avait succédé à la sortie de Julien.
— On ne conteste pas le mérite de l'œuvre, dit un petit peintre, auteur de grands tableaux, qui retroussait sa moustache dans un coin de l'atelier ; on dit seulement que c'est de la peinture historique et non pas un portrait moderne.
— Portrait historique, sifiGia le sculpteur entre ses dents.
— Peste ! comme vous y allez , un portrait historique ! s'écria une voix aiguë qui fit brusquement retourner le docteur sur ses talons. D*abord il faudrait s'entendre sur la chose. Qu'est-ce que vous appelez un portrait historique? »
Ici les réponses s'entrecroisèrent en se heurtant de toutes parts. ,
« Un portrait historique, dit l'un, c'est un portrait qui représente un personnage historique.
— Non, dit Tautre; c'est un portrait dont l'exécution magistrale s'élève à la hauteur de l'histoire.
— Vous vous trompez l'un et l'autre, r jouta un troisième : c'est un portrait dont le type esi empreint du caractère sérieux des compositions historiques.
— Vous n'y êtes pas, s'écria un q"" rième : c*est un portrait dont le costume appaiwcnt à l'histoire. »
Au milieu de ce flux d'opinions opposées ou diverses, les regards se portèrent sur Cheminard, qui écoutait de son air flegmatique et somnolent, et sans y prendre part, la discussion entamée par le petit peintre
ennemi du grandiose. Chacun semblait Tinter *
attendre de lui l'oracle qui devait mettre d'acrles faiseurs de définitions. Mais le peint^-'*
se contenta de laisser tomber cette réflexion de ses lèvres dédaigneuses :
« Le portrait d*un acteur daps un costume historique n'est point nécessairement un portrait historique.
— C'est juste, Cheminard a raison, dit le sculpteur.
— n me semble, hasarda le docteur, si toutefois il m'est permis d'avoir une opinion au milieu d'hommes û compétents, il me semble que le titre d'historique donné à un portrait ne saurait exclusivement résulter du costume. Le portrait de monsieur Guizot par Delaroche, celui de monsieur Bertin par monsieur Ingres, sont, je pense, des portraits historiques au premier chef. »
Sans s'en douter, le docteur venait d'ouvrir un champ nouveau à la discussion et de donner le signal d'un autre tournoi d'éloquence artistique. Le portrait de monsieur Bertin et celui de monsieur Guizot sontils des portraits historiques? Les uns disaient oui, les autres disaient non ; plusieurs gardaient un silence prudent. En homme qui sait toute la valeur de la forme aphoristique pour relever un lieu commun, le sculpteur formula celte sentence :
« La postérité jugera! »
Un académicien lui a depuis emprunté, dit-on, ce mot pour une circonstance solennelle.
144 LE PORTRAIT DE LÀ MÀnVc^ lE.
« Non, c'est Crouteu qui jugera, s*('^'"*'"- le loustic de la bande. »
Le peintre qui porte canom venait d'entrer dans Fatelier. Tout le monde à Paris connaît Crouteu ; il serait donc superflu de le décrire si nous n'avions affaire qu'à des Parisiens. Mais les provinciaux sont avides en matière d'illustration, et les étrangers encore davantage. D'un autre côté, comme il e^ impossible de nier que monsieur Crouteu ne soit une illustration de ce temps-ci, nous commettrions la plus haute inconvenance en n'essayant pas de tracer au moins le profil du personnage. Prenez une tonne rebondie, sur cette tonne placez une boule, et vous aurez le profil le plus exact qu'un homme de plume puisse offrir d'un homme de brosse; bras courts et nez long, pour compléter la ressemblance, voilà notre nouveau personnage.
— Hum ! hum I fit-il d'une voix caverneuse, qu'estce que vous voulez savoir? »
On posa la double question au nouvel arrivant.
— Hum! hum! reprit-il, je ne sais pas s'il y a beaucoup d'histoire dans ces portraits-là, mais ce que je puis affirmer c'est que tous mes portraits deviendront historiques.
— Nous sommes trop polis pour en doutCi . philosophe avec un imperceptible sourire, mane répondez pas à la question.
LE HIT Bfi LÀ MARQUISE. 145
— Que vp ous, mon cher ! moi je ne me môle . pas de ce qu n les autres. Je sais la valeur de ce que je fais, n 3t cela me suffit.
— Dites-B ic» au moins ce que Ton doit entendre par portrait 1 '^rique, puisque vous n*en faites pas d'autres, den a judicieusement le sculpteur.
— Parbleu I dit le peintre, un portrait historique c'est un porti lit fait d'une certaine manière et suivant certains procédés dont je suis Tinventeur et que j'enseigne à mes élèves.
— Cette définition me parait parfaite, s'écria le petit peintre qui portait la moustache en croc.
— Qu'est-r'î que vous voulez' que je vous dise, moi! reprit Croûte ; un portrait historique c'est une chose qui se sent q\ and on est artiste. Vous vous rappelez bien mon por.rait du général X...?et celui de mademoiselle P... à la dernière exposition? Voilà ce que j'appelle des portraits historiques.
— Et celui-ci, dit un des personnages de la réunion en montrant l'image de la marquise, est-ce également un portrait historique ? »
Le gros homme examina le tableau de Fréjus avec attention; puis se retournant brusquement vers le ' groupe :
« Vous savez bien que non, dit-il, ce n'est pas un portrait historique. C'est peint dans la pâte, c'est très-
beau, mais ça manque de procédés. 'Si Fréjus avait voulu suivre pies conseils, s'il avait voulu venir travailler chez moi, j'en aurais fait le second peintre de l'époque.
— Et qui donc est le premier? » dei^anda le terrible sculpteur.
Crouteu sourit complaisamraent :
« Farceur, dit-il, vous le savez bien. »
Pendant cette scène, le philosophe s'étajt rapproché du docteur :
« Vous entendez, monsieur, lui dit-il à mi-voix, c'est le contre-pied de la scène que nous a donnée Fréjus tout à l'heure. Nous avons vu l'orgueil consciencieux et légitime constatant les résultats d'un talent qui se sent et qui se juge ; voici maintenant la médiocrité qui s'ignoî*e, prenapt pour une vérité les rêves de son ' ivresse, et se croyant aux sommets de l'art parce que les fumées de l'orgueil l'ont rendue aveugle et l'empêchent de voir tout ce qu'il y a au-dessus de lui.
— • Est-ce que vous avez beaucoup d'artistes comme celui-ci ? demanda le docteur.
-— Presque tous lui ressemblent, et j'ose dire qu'il n'y a ici, en ce moment, que deux artistes, Fréjus et moi, qui ayons véritablement la mesure exacte de " ^*^" valeur : Fréjus par candeur et moi par conscienc.
Le docteur regarda sqn interlocuteur entre les
yeux, mais il ne vit rien sur cette physionomie impassible qui trahît la moindre hésitation ni la plus légère ironie.
Peu à peu la foule des visiteurs s'écoula, et le docteur resta seul avec Julien.
« Enfin ! s'écria le docteur quand le dernier des visiteurs fut parti, à nous deux maintenant; et, pendant que nous sommes seuls, causons.
— Causons, répéta Julien en s'asseyant près de la table pour feuilleter le registre où étaient désormais consignées les opinions de Fart parisien sur le portrait de la marquise. »
Le docteur n'était pas un habile diplomate dans le sens que le vulgaire attache à ce mot. Il aimait à marcher droit au but quand son habituelle retenue ne lui imposait pas la loi d'une abstention complète. En cette circonstance il avait accepté une mission, il voulait consciencieusement la remplir; mais il ne s'en dissimulait pas les difficultés avec un homme de la trempe de Fréjus. Il crut devoir faire appel à tout ce qu'il possédait d'habileté.
« Pourquoi n'ôtes-vous pas allé chez la marquise depuis samedi? demanda-t-il.
— Par une raison toute simple : je n'avais pas besoin d'elle et je travaillais à son portrait.
— Mais, pour ce portrait, n'auriez-vous pas désiré une séance?
— Vous voyez bien, docteur, que cela était inutile. Ne trouvez-vous pas le portrait ressemblant ?
— Très-ressemblant, au contraire, et c'est vraiment un tour *de force que vous avez fait là. Dès que la marquise saura...
— Ne lui dites rien, je veux lui en faire la surprise.
— Vous ne lui en voulez donc pas?
— Lui en vouloir, à quel sujet?
— Mais au sujet de... certain billet qu'elle vous a écrit.
— Elle m'a écrit ! Ah I oui, je me souviens, pour me dire qu'elle ne pouvait me donner séance lundi, ce dont j'ai été ravi ; jugez donc, docteur, si elle m'avait surpris recommençant l'ébauche de son portrait I
— Ou achevant le portrait de mademoiselle Jeanne, dit le docteur en souriant. Qu'est-ce que vous comptez faire de ce portrait?
— Rien. Qu'en pourrais-je faire?
— Voulez-vous que je vous en débarrasse?
— n est bien là et ne me gène en aucune faç
— Je veux jae monter une galerie, cette tête me plaît et je commencerais volontiers par là.
— Pour une galerie, cette peinture ne convient pas. Adressez-vous à tous les peintres qui sortent d'ici, ils ont des tableaux à revendre.
— Moi, je veux d*abord m'assurer la possession de celui-ci; que voulez^vous que je vous offre? Fixez vous-même. »
Fréjus releva la tête, et, regardant le docteur avec attention :
<c II y a quelque chose là-dessous, dit-il, qui n'est pas naturel... ou qui Test trop. Pour un amateur, cette tête ne vaut pas deux sous ; pour un amoureux, elle vaudrait un peu plus, mais elle ne vaut pas encore grand'chose parce qu'elle n'est à \Tai dire qu'une ébauche.
— Vous l'achèverez.
— Je ne crois pas.
— En ce cas, laissez-la-moi telle qu'elle est ; je vous assure qu'elle me sufiSt.
— Ce serait vous voler.
— Ceci me regarde seul; vous n'êtes pas juge du prix que je puis attacher à cette peinture.
— Je suis très-bon juge de ce qu'elle vaut, et comme elle ne vaut rien...
— Pour vous, c'est possible ; mais pour moi ! »
Julien, au lieu de répondre, se leva, alla décrocher le cadre, et, le plaçant sous les yeux du docteur : « Vous y tenez donc bien, à cette figure?
— Plus que vous ne sauriez croire.
— Eh bien! emportez-la, et que tout soit dit. Comme ce panneau est destiné, je suppose, à décorer le grenier de la marquise, j'enlève la bordure qui est inutile.
— Parfaitement inutile, répondit machinalement le docteur.
— Mon cher docteur, reprit l'artiste, savez-vous bien qu'il y a une heure que je vous vois venir? Si vous m'aviez dit tout simplement : « Cher monsieur Fréjus, vous faites des portraits de soubrettes, c'est bien; mais madame de Varigny ne veut pas voir son portrait auprès de celui de sa femme de chambre^ fel elle vous demande de lui sacrifier celui-ci. » Si vous m'aviez dit cela, nous n'aurions pas perdu une heure en conversation inutile. Je votis aurais donné tout de suite le panneau, comme je le 'fais à présent, ou bien j'aurais transformé mademoiselle Jeanne en docteur Vîgnon, ce qui n'eût guère coûté que quelques coups de pinceau.
— Il en est temps encore, s'empressa de r^^ le docteur.
— Non, non, le jour baisse, et je ne me sens
train de faire de la peinture ; les chers camarades que vous avez vus ici m'en ont un peu dégoûté. J*ai besoin de prendre Tair. Je ne vous chasse pas ; si voulez rester, restez ; mais moi, je m* en vais. »
Le docteur, on le pense bien, ne songea pas à accepter l'invitation au peintre. Il prit son panneau et disparut muni de son trésor.
Julien n'en était pas encore au point où il croyait.
Le docteur était à peine en route qu'un autre personnage se précipitait comme une avalanche dans l'atelier. C'était Thibault, — le Marseillais.
« Ah 1 mon cher, s'écria-t-il en se laissant tomber sur le divan ; quel conseil tu lii'as donné ! Je suis allé chez mademoiselle Dupuis. D'abord, elle n'a pas voulu me recevoir. Je lui ai écrit ; elle ne m'a pas répondu. J'ai écrit à sa tante ; celle-ci m'a autorisé à l'aller voir; mais la nièce n'y était pas. — Qu'est-ce que vous voulez à Cécile ? m'a demandé la vieille d'un air rébarbatif. — Lui offrir mes devoirs , lui présenter mes hommages. — Oui dà! fit-elle en ricanant; et cette fois nous sommestnous assuré le consentement paternel? — Je l'ai demandé, je l'attends. — Eh bien ! reprit-elle avec son méchant sourire, quand vous l'aurez, vous viendrez me voir, nous en causerons. Auparavant, plus un mot. — Et mé reconduisant à la porte, elle me
152 LE PORTRAIT DE LÀ MÀRQu. lE.
la ferma sur les talons. Voilà, mon cher, où J'en suis des démarches que tu m'as conseillées.
— Je ne vois dans tout cela rien de bien fâcheux, répliqua Julien. Tu as donc écrit à ton père? Quand attends-tu la réponse ?
— Je Tai reçue ce matin.
— Et tu es allé voir la tante ?
— Non pas. Avant de faire une démarche décisive, je voudrais être bien sûr...
— Qu'il y a une dot à épouser, interrompit l'artiste.
— Certainement. Le mariage est une affaire grave.» Julien se croisa les bras, el regardant le Marseillais
avec nn air de profonde pillé:
« Mon pauvre auii, dit-il d'une voix plaintive, je sais qu'au fond tu es un très-bon garçon, mais il faut avouer qu'à la surface les huiles t'ont prodigieusement ^ gâté.
— Gâté, moi ! Si l'on peut dire I Je suis l'homme le plus rangé de la terre.
— Eh ! c'est là précisément le mal, tu es trop rangé, mon ami.
— Il vaudrait mieux peut-être fajre comme les artistes, comme toi-même tu fais, sans doute : courir
les aventures, dépenser ce que Ton gagne, prc,^'
son argent au premier venu, et flnir par un s( riage, en épousant une flUe qui n'a rien ?
LE iRTRAIT DE LA MARQUISE. 153
— Eh î oui, cela vaudrait mieux mille fois. Tout le monde calcule aujourd'hui, personne n'écoute plus les impulsions de son cœjir; les folies de cette espèce deviennent trop rares , et si (^la continue , il n'y aura bientôt que des sages, c'est-à-dire des gens sans cœur, sans âme et, par conséquent, sans conscience. Quelle perspective ! Je ne crois pas que la gangrène de la sagesse t'ait encore gagné à ce point. Je me plais à penser qu'une bonne part de conscience t'est restée. Tu as encore de la conscience, n'est-ce pas?
— Quelle question tu me fais là!
— Réponds, as-tu encore de la conscience?
— Mais oui, j'en ai; n'en faut-il pas dans le commerce ?
— Certainement, et je suis sûr qu'il n'en est pas, en cet ordre d'affaires, de plus scrupuleuse que la tienne. Les Thibault, de père en fils, ont été cotés haut pour leur probité à la Bourse de Marseille. Mais il est un autre genre de conscience qui, pour n'être pas réglé par des chiffres et divisé par doit et avoirs n'en est pas moins d'un ordre supérieur; il y a une sorte de probité qui , pour ne pas s'escompter en crédit, n'en est pas moins obligatoire. C'est de celle-ci que je veux parler. Es4u homme à t'en aller franchement et sans arrière-pensée demander la main de
mademoiselle Dupuis, sans même songer si Oui ou non elle a une dot à t* offrir?
•— Je le ferais, oui, car je sens bien qu'au fond cette fille m'est plus ch^re que je ne pensais ; mais mon père I et mon pèfe, vôis-tu...
-^ Tu as son consentement.
— Sans doute, mais à la condition qu'il y aura une dot, et s'il n'y en a pas, de dot I
— Va te promener, je netn'en mêle plus, arrange-toi.
— Mon bon ami, je t'en conjure, ne m'abandonne pas ; cette affaire me tietft au cœur ; cette fille-là, c//c fera le désespoir de toute ma vie si je ne l'épouse pas.
— Alors épouse-la.
— Oui, mais s'il n'y a rien !
— Ne l'épouse pas.
— « Ne l'épouse pas, » « épousè-la, » c'est bientôt dit, je ne puis pas l'épouser et ne l'épouser pas tout à la fois.
— J'avoue qu'un terme moyen me paraît difficile à prendre. Si c'est tout ce que tu as à me dire, bonsoir, je sors.
— Mais toi, s'écria le Matseillais, comme frappé d'une idée subite, tu connais mademoiselle Dupuis, tu apprécies son mérite, tu la trouves jolie.
— Jolie , non , mais pleine- d'attraits , pleir charmes, oui.
— Eh bieix . voilà ton affaire, pourquoi ne l'épousestu pas?
— C'est toi qui me fais cette proposition 1 dit Julien en passant son paletot. Allons, allons, Thuile a pénétré plus profondément que je ne pensais. »
Il prit son chapeau, et offrant son bras à son compatriote :
« Viens- tu? dit-il.
— Où cela?
— Où tu voudras, pourvu que ce ne soit pas chez mademoiselle Depuis, à l'effet de lui demander sa main. Jp me battrais plutôt avec toi que de te la laisser épouser.
— Tu vois bien, tu l'aimes.
— Moi, je n'aime personne, je ne puis, je ne veux aimer personne. C'est encore un de mes tics; je crois qu'un véritable artiste ne doit partager ni son cœur, ni sa vie. « Tout pour l'art, » telle est ma devise. Mais si jamais je me mariais, je voudrais épouser une fille que j'aimerais et qui n'aurait pas une obole; j'aurais ainsi le plaisir de lui tout donner. Tu me parles de mademoiselle Dupuis ; d'abord je ne puis pas dire si je l'aime, attendu que je ne l'ai vue qu'une fois ; je sais seulement qu'il y a en elle tout ce" qui est le plus digne d'être aimé, une grande bonté, une solide vertu et un profond sentiment de dignité; il y a en outre dans sa
physionomie une expression de douleur qui me va droit à l'âme et qui m'attire. Si je devais aimer quelqu'un, ce serait elle que j'aimerais peut-être. Et cependant, la seule pensée que je n'aurais pas tout à faire pour elle, et qu'une autre pourrait avoir part à à sa reconnaissance...
— Une autre, qui cela? interrompit le Marseillais.
— Je te Tai déjà dit, la marquise... Eh bien, cette pensée-là me glacerait et me ferait fuir le bonheur le mieux assuré.
— Il faut avouer que tu es fait d'une autre pâte que tout le monde. Est-ce que jamais la fortune a rien gâté dans une jeune fille?
— Souvent elle a gâté son cœur. D'ailleurs il ne s'agit pas de fortune ici ; tu m'as dit que mademoiselle Dupuis n'en avait aucune.
— Non, mais je suppose que demain il tombe une dot sur la tête de Cécile, tu ne l'épouserais pas?
— Non, je serais jaloux de ce qu'elle ne devrait pas tout à moi.
— Tu peux te vanter d'être un fameux original.
— Le docteur va plus loin, il dit que je suis fou.
— Qui est-ce encore que le docteur?
— Tu veux tout savoir : le docteur est l'ami in*' de la marquise, et c'est lui qui m'a appris les g reuses intentions de celle-ci pour la pauvre fille
mo
LE P iRTRÀIT DE LA MARQUISE. 157
La conversation se poursuivit sur ce ton jusqu'au jardin du Luxembourg. Là, le Marseillais quitta son ancien camarade et s*en alla fort perplexe. Jamais homme n'avait été plus embarrassé que lui, et depuis Tâne de Buridan, nul ne s'était senti plus tiraillé à la fois de deux côtés diamétralement opposés. Le picotin de droite lui disait : « épouse, » celui de gauche lui disait : « n'épouse pas. » — « Il y aura une dot, » reprenait l'un ; — « il n'y en aura pas , » ajoutait l'autre. Dans cette alternative difficile, Jean-Jacques Rousseau eût jeté un caillou contre un arbre du jardin, remettant au hasard une décision que la raison ne lui donnait pas ; mais Thibault n'était pas Jean- Jacques, et la raison chez lui avait trop d'empire pour qu'il confiât au sort le soin de trancher le nœud de la situation. Il savait bien que le sort est aveugle.
Afin de sortir d'embarras, il s'avisa d'un procédé ingénieux : il courut chez la marquise. Celle-ci, quand on lui apporta la carte de M. Thibault « qui demandait à lui parler pour affaires, "» disait-on, pensa le renvoyer à son notaire; mais il lui revint tout à coup en mémoire que Thibault était le nom du jeune homme qui avait naguère recherché la main de Cécile ; ce pouvait être le même personnage. La marquise donna l'ordre qu'on l'introduisit dans son boudoir.
Thibault avait vu de plus riches salons que ceux qù'oti lui fit traverser. Nous ne sommes plus au tenîps .où le négoce et la bourgeoisie s'émerveillaient au luxe de Faristocratie. Aujourd'hui , c'est Faristocratie , au èontraire, qui s'extasie devant les richesses étalées par la bourgeoisie et le négoce. Lés financiers modernes ont rehdu les dorures plus communes que ne l'était jadis la peinture à l'ocre jaune. Dans leurs palais, que décorent des hommes de goût, des artistes véritables, de& grands prix de Rome, des membres de l'Institut, hoûs ne voyons pas seulement s'épanouir le clinquant des parvenus, nous voyons s'empiler les œuvres d'art, les objets précieux, les ouvrages du meilleur style. Le faux brillant de Turcaret n'y est plus de mise, et les vieilles souches n'ont qu'un moyen de distinguer de ces splendides habitations leurs hôtels anciens où modernes, c'est d'y entretenir la plus sévère simplicité.
Madame de Varigny n'avait pas été la dernière a donner l'exemple de cette recherche inimitable par laquelle une harmonie parfaite et un charme ^'" t se substituent avec avantage aux plus grands ?
du luxe et de l'art. Il eût été difficile de trouva :
elle d'autres dorures que celles dé quelques bordures et de (Quelques minces filets destinés à cacher la couture des tapisseries et des étoffes. Tout était d*une couleur sônlbre et discrète, tout était bronze, ébène et damas de couleur foncée.
Thitatlit, que l'éclat de For et des peintures vives aurait probablement ébloui et disposé au respect, n'était pas d'une nature assez délicate poiir apprécier le rare méHte de cette simplicité, et pour en subir l'influence. Il entra là comme chez lui, et n'éprouva aucun embarras jusqu'au moment où il se trouva tout à coup en face de la marquise. Celle-ci était assise dans un de ces petits fauteuils bas, renversés et garnis dé toutes parts, où la grâce devient si aisément Impertinente et la paresse si familière. La marquise tf était pourtant point paresseuse. L'esprit chez elle travaillait toujours. Elle tenait uii livre quand le Marseillais entra. Au salut dégagé de monsieur Thibault, elle répondit par un petit mouvement de tête, et sans prononcer une seule parole, elle lui montra un siêgef de l'autre côté de la cheminée.
Bien qii*il eût vu le portrait où JuHen venait de reproduire, etï les élevant jusqu'à Tidéal, les traits de la Ëfiarquise, le Marseillais s'arrêta comme frappe de stupeur devant madame de Varigny; le grand air qu'elle avait lui imposa à ce point qu'il perdit subitement
160 tB PORTRAIT DB LÀ HJLRQUISB.
toute son assurance et sentit, pour la première fois de sa vie peut-être, toute sa présence d'esprit lui échapper.
n se laissa glisser plutôt qu'il ne s'assit dans le fauteuil que lui montrait la marquise.
« Monsieur Thibault, dit-elle enfin, lorsqu'elle eut laissé le temps à l'esprit du Marseillais de reprendre un peu son assiette, il me semble que votre nom ne m'est pas inconnu ; aidez-moi donc à raviver mes souvenirs? N'ôtes-vous pas de Marseille?
— Oui, madame... oui,' je suis de Marseille. Mon accent (il prononçait acent)y mon accent me trahit toujours. »
On nous permettra de ne pas insister davantage sur cet accent, mais une fois pour toutes, nous rappelons qu'il sentait singulièrement son terroir.
« Oh I presque pas, dit la marquise en souriant. Que puis-je faire pour vous, monsieur Thibault? »
Madame de Varigny savait désormais que son Thibault était bien le Thibault de* mademoiselle Dupuis. La question posée, la marquise attendit la réponse. Elle se fit attendre, et le Phocéen ne semblait pas vouloir justifier son origine hellénique par son éloquence. Il toussa trois fois, ni plus ni moins qu'un gran-' teur, et cependant demeura bouche béante. La quise en eut pitié.
LE F ITRAIT DE LÀ M AHQUISB. 161
« Il me semble avoir déjà entendu parler de vous, dit-elle. Nous avons, je crois, de communes connaissances.
— Oui... en effet... madame la marquise, balbutia Thibault, j'ai connu, je veux dire, je connais quelqu'un... qui... que... dont... »
Le Marseillais s'arrêta. Décidément, l'entreprise était au-dessus de ses forces; il avait trop préjugé de son aplomb. I
« Oui, reprit madame de Varigny avec son plus fin sourire, mademoiselle Dupuis.
— Précisément, mademoiselle Dupuis, et quelqu'un d'autre encore. ^
— Qui cela, monsieur Thibault?
— Le plus cher de mes camarades, monsieur Courtade.
— Monsieur Courtade 1 répéta la marquise en levant les yeux au ciel comme pour appeler à elle un souvenir effacé. — Je ne connais pas.
— Ah \ c'est vrai, dit le Marseillais en feignant d'éclater de rire, on ne le connaît pas ici sous ce nom, bien que ce soit le vrai ; je veux parler de Fréjus. »
Ce fut au tour de la marquise de se troubler ; mais chez elle ce ne fut qu'un éclair qui échappa aux regards de Thibault.
Elle avait relevé 1» tête et pris cette pose gracieuse
162 LS PORTÀÀtT tIS LA ITARQ ISB.
qui lui était familière, la tête t)enchée 3t appuyée sur te dos de la main. Le grand air qui avait si fort imposé à Thibault c'était singulièrement adouci.
« Cottiment, dit-elle d'une voix plus lente dont Tintonation caressante n'eût pas échappé à un observateur moins préoccupé ou plus fin qtle Thibault, vous conhaissez monsieur Fréjus ?
— Nous avons été au collège ensemble. Je sors de chez lui à l'instant, et... ».
Là marquise qui poursuivait son idée , l'interrompit :
« Vous a-t-il montré tnon portrait t
— Il ne me l'a pas montré, mais je l'ai vu, et maintenant qu'il m'est permis d'admirer le modèle, je puis dire qiié la peinture en donne à peine une idée. »
Monsieur Thibault reprenait son assurance ; il se èehtait presttti'au niveaii de la mar(Jilise. Lequel des detix avait monté ou descendu ? Madame de Varigny, avec une coquetterie dé bon augure pour Thibault, feignit de Jirendre le change.
« Est-il donc si mauvais, ce portrait? On m'avait assilré au contraire que ce serait un chef-d'œuvre.
— C'est un chef-d'œuvre en effet , mais un chefd'œuvfe de l'art ne saurait être comparé à i" d'œuvre de la nature. »
Cfette fois, le compliment était tiré à-brûle-pour
LB t>OIlTltÀIT BB LÀ MARQUISE. 168
le coup fit balle. La marquise se redressa et fôprit son grand air.
« C'est pour me dire ces jolies choses, que vous êtes venu chez moi, monsieur Thibault? » demaûda-t-elle.
Thibault redescendit Féchelle pliis vite qu'il ne Tavait montée. Ses hésitations le rfeprireilt, et il balbutia de nouveau quelques paroles dont le sens était qU*ll voulait parler de mademoiselle Dupuis.
« C'est une jeune fille que j'estime et pottr laquelle j'ai la plus vive affection, dit la marquise.
— Je le sais, madame, répondit le Marseillais, et Julien qui itie parlait d'elle tout à l'heure dans les mêmes termes que voUs, ajoutait...
— Daiis les mômes termes qUe moi 1 s'écria madame db Varigtiy i y pensez-vous ? A peine l'à-t-il entrevue !
— C'est possible , mais il paraît que l'effet a été prompt.
— Et que vous disait-il ? » demanda-t-elle en reprenant sa pose gracieuse et soti aimable sourire.
Monsieur Thibault crut voir poindre l'occasion fàvdràble pour aborder la question qui l'intéressait. Il appela h son aidé toute sa grosse finesse. Il est juste de dire que madame de Varigtiy lui prêtait la plus grande attention.
« Il me disait que mademoiselle Dupuis avait un grand charme pour lui, que sa douleiir l'attirait, que
164 IB PORTRAIT DE LA HARQuISE.
sais-je encore ! mais que s'il songeait à eDe, il devait s'interdire toute pensée sérieuse parce que... »
L'attention de la marquise était devenue si manifeste que Thibault s'en aperçut et demeura court,
« Parce que?... dit la marquise.
— Parce qu'il voudrait qu'elle lui dût tout au monde, et que sa reconnaissance lui fût acquise tout entière.
— Je ne comprends pas> dit madame de Varigny.
— Je m'explique mal sans doute, mais cela tient aussi à la nature des choses, qui sont difficiles k dire; ce Julien a des idées si originales !
— Laissez-les-moi seulement entrevoir par un coin, monsieur Thibault, je devinerai le reste.
— Eh bien, je ne sais trop pourquoi, mais monsieur Fréjus s'est mis dans la tête qu'en reconnaissance d'anciens services rendus par le père de mademoiselle Dupuis à votre famille, il se pourrait que vous fussiez disposée... que vous eussiez pensé...
— A réparer envers elle, comme l'on dît, les torts de la fortune? quoi de plus simple?
— C'est ce que je me tuais de lui dire : quoi de plus simple! madame la marquise de Varigny, me dis-tu, a promis à mademoiselle Cécile d'acquitter envers elle une dette de reconnaissance contractée r son père. — C'est bien cela, n'est-ce pas, madanc
— C'est bien cela, à peu près du moins : le gn
LE F.-ITRÀIT DE LÀ HARQUISE. 165
père de mademoiselle Dupuis a, pendant la révolution, sauvé la vie à un de nos parents et conservé, en les rachetant pour nous à vil prix , une partie des biens de notre famille. Il est juste qu'un pareil souvenir ne soit pas effacé de notre mémoire. Le difficile, avec une nature délicate comme celle de Cécile, serait de lui faire accepter nos bienfaits. Nous avons pensé tout naturellement que le jour où elle se marierait, sa résistance pourrait céder plus facilement à nos instances en face d'une situation nouvelle et des obligations sérieuses qu'elle serait sur le point de contracter... Mais de quoi m'avisé-je de vous parler là ? que vous importent nos projets pour mademoiselle Cécile... maintenant ?
— Au contraire, s'empressa de dire monsieur Thi- * bault, cela m'intéresse vivement, plus que jamais, je vous assure ; il s'agit de mon meilleur ami. »
La marquise lança sur le jeune homme un regard où se peignaient à la fois la satisfaction et l'ironie.
« Vraiment 1 dit-elle, eh bien! alors, je continue. Nous avions donc pensé, monsieur de Varigny et moi, à une union possible entre... votre ami et mademoiselle Dupuis, è qui nous aurions assuré... »
s'arrêta : Thibault était sur des charl ' se retournait dans son fauteuil comme
i gril.
^ Kous lui aur|pQ3 assuré, reprit la marquise, upe 4ot... »
La bouche de Tl^ibaul^ $'ouvrit aussi grande que ses oreilles afin de mieux entendre.
« Une dot raisonnable, i> dit la jeune femme.
H^es lèvres de T](^ibault se rapprochèrent et s^ tâtd s*inclina.
« llaisonnable, répéta-t-il d*une voix tipi40, c'e^t-à- 4ire...
— C'est-à-dire npe incription de... »
]U[ais la ms^rquise s^vaif juré sans doute dp faire subir à Thibault toutes les angoisses du supplice de Tantale.
fc Au surplus, dit-elle, ce sont là paroles inutiles, et puisque monsieur Fréjus, à ce que vous me dite3, verrait dans cet acte si simple de reconnaissance et d'affection un motif pour P^ P^s donner suite à ^ projets envers mademoiselle Dnpuis, et pour refouler dans son cœur une passion... naissante...
— Une passion l Ai-je parlé de passion î interrompit vivement le Marseillais.
— Il m'avait semblé, dit la marqnise avec le ton de la plus parfaite indifférence.
— Non, non, reprit-il ; Fréjus n'aime pas mademoiselle Dupuis ; car, s'il Faimait, il ne s'arrôl pas à un si petit motif, à un si vain prétexte ; il a terait d'elle, même la fortune, et l'inscription d<* i
LE f «ITRÀIT DE Lk VÀRQUISE. 167
ne lui semblerait qu'un charme de plus ajouté à ceux que mademoiselle Cécile possède déj^ ; mais il vous a là-dessus une manière de voir...
— Que vous ne partagez pas, vous, monsieur Thibault. Ce n'est point la dot qui voi^s effraierait, au contraire.
— Moi, madame, je n'ai point, grâce à Dieu, de ces idées étroites. Je sais ce que vaut la vie et combien elle est lourde à porter ; je sais que deux écus bien unis n'ont jamais porté préjudice à un bon ménage.
— Vous êtes un sage, vous, monsieur Thibault. Mais qui me dit que voi|s connaissiez bien à fond le cœur de Totre ami ? Si la chose était faite, peut-être trouverait-il moins de difficultés à l'accepter ? »
Thibault se retourna sur son gril.
. «N'en croyez rien, madame, je connais Julien; c'est un original, mais c'est un homme d'une seule pièce. Il ne changerait pas d'avis quand la terre devrait lui manquer sous les pieds.
— Voilà qui est donc entendu, dit la marquise en se renversant dans son fauteuil et avec le ton d'une personne qui aurait pris son parti : noqs laisserons l'inscription de rentes dans le tiroir. »
Thibault retourna son chapeau dans toys le^ sens pour y chercher une idée. Le chapeau de monsieur Thibault n'était pas de ceux qui entretiennent des rap-
ports avec les esprits. Le feutre tourna, mais il ne fournit aucune idée à son propriétaire. Le Marseillais se gratta même Toreille, moyen infaillible chez les paysans; tout fut inutile, et Thibault demeura muet, ce qui ne faisait pas le compte de la marquise. Elle renoua l'entretien sur un autre thème, mais elle entendait trop bien Fart des variations pour ne pas ramener bientôt son motif favori. Cela lui fut d'autant plus facile que Thibault était aussi désireux qu'elle de reprendre les choses où elles en étaient restées, et, comme il arrive toujours en pareille circonstance, la conversation prit alors une allure plus rapide et alla droit au but. Le nom de mademoiselle Dupuis revint naturellement sur le tapis.
« C'est étrange, dit la marquise, que je ne l'aie pas vu depuis cinq jours.
^ Il a été si occupé I
— A quoi donc ? demanda madame de Varigny.
— Au portrait d'une belle dame, répondit Thibault en souriant d'un air mahn ; toute sa vie semble s'être concentrée dans cette œuvre, elle absorbe toutes ses pensées et ne lui laisse, je vous assure, aucune envie de perdre son temps en amourettes.
— Vous traitez bien légèrement les sentimen» sérieux, sans doute, de monsieur Fréjus.
— Oh I sérieux I Si Julien a des sentiment*
rieux, ce n'est pas pour mademoiselle Dupuis, et je suis fondé à le penser. Il a pour elle une grande estime, oui, mais il n*a jamais songé à l'épouser. »
La marquise se redressa sur son fauteuil :
« Vos preuves?
— Ma parole, madame ; il me Ta dit, et, de plus, il m'a donné certains conseils...
— Que vous avez suivis?
— A peu près.
— Alors , c'est une tout autre affaire , et rien ne s'oppose plus à ce que l'inscription de rentes... Vous m'affirmez au moins que monsieur Fréjus est tout à fait désintéressé dans la question?
— Vous pouvez, madame, l'interroger vous-même.
— Non, non, non, fit vivement la marquise, j'aime mieux m'en tenir à ce que vous m'avez dit. Suivez ses conseils, monsieur, je les crois bons.
— Vous voulez bien m'autoriser?... C'était là le but de ma démarche ; mais j'avais encore une grâce à vous demander.
— Demandez, monsieur, demandez.
— J'ai sollicité une entrevue de mademoiselle Dupuis.
s Ta refusée, et vous voulez que je vous m'y emploierai de toutes mes forces, ^ ; mais l'entreprise n'est pas aisée, sur-
■nn^
170 LS PORTRAIT BS LÀ MÀRQUISB.
tout maiRtenant. Mademoiselle Dupuis a le cœur très» haut placé, et vous avez eu des torts envers elle.
— Que puis-je faire, madame, pour les réparer?
— Prendre un peu du caractère de votre ami, sans lui laisser rien du vôtre. »
Et, sur ce mot, madame de Varigny congédia monsieur Thibault.
Que madame de Varigny fût sincère quand elle avait songé à unir mademoiselle Dupuis à Julien Fréjus, il n*en faut pas douter. Tout, dans cette nature d*élite, était élan généreux et chaleureux enthousiasme; ses défauts mêmes prêtaient plus de relief à ses réelles vertus ; et certainement, lorsqu'au fond de sa pensée, elle formait un pareil projet, elle avait quelque mérite à le faire. Mais il n'était pas moins sincère, le désir qui la porta bientôt à rendre son œuvre impossible, ou du moins, la satisfaction qu'elle éprouva en apprenant de la bouche du Marseillais qu'il ne tenait qu'à sa volonté de la rendre telle aucun obstacle ne s'était élevé eptre la conceptic" son projet et son exécution, il y a fort à parier qi
choses eussent suivi leur cours jusqu'au bout. Mais il s'était rencontré uû grain de sable, et ce grain de sable^ au lieu de Técarter, madame de Varigny sembla s'étudier dès lors à le grossir et à lui donner les proportions d'une montagne. Nous n'oserions afl5rmer, d'ailleurs, qu'elle ne fût intérieurement touchée de trouver dans le cœur de Julien des sentiments d'une si exquise délicatesse et d'une si parfaite invraisemblance pour toute autre que pour elle. Il iinporte donc de discerner dans ce qu'elle éprouve deux éléments : secret contentement de voir échouer une entreprise qui, pour être née de son cœur, n'en était pas sortie sans déchirement, — joie véritable de sentir l'âine de Julien à la hauteur où son estime l'avait placée. Peut-être pourrait-on y ajouter un grain d'amour-propre, sollicité pdr l'enthousiasme que sa beauté avait excité chez l'artiste; mais l'amour-propre chez madame de Varigny ne prenait jamais les proportions d'un vice ni la force d'une passion. Cependant cet amour-proprè était trop vivement intéressé dans toute cette affaire, poilf (Ju'il fût possible à la marquise de lui itnposer cbmplétetoent silence.
Elle savait déjà par monsieur Thibault que Julien .-vi son œuvre ; mais elle attendait avec .e docteur,* qui devait lui rendre compte de lui dire toutes les choses qu'elle dési-
rait si ardemment de savoir. Le docteur, suivant sa coutume, avait pris le long chemin, et il n'arriva qu'au moment où la marquise allait se mettre à table. Le couvert du docteur était toujours mis.
Il entra dans le boudoir, son panneau sous le bras.
« Victoire I dit-il ; le voici ! »
Madame de Varigny regarda le portrait de sa soubrette, et, reconnaissant sa robe et sa coiffure, elle fronça le sourcil.
« Mais... dilr-elle, c'est mon portrait ceci, moins le visage.
— En effet, dit le docteur, c'est votre ancien, portrait; mais il y en a un autre.
— Un autre I sans que j'aie posé I
— Oui, madame, et j'ose dire qu'il est admirable.
— Quoi ! reprit-elle, il aurait pu le faire de souvenir? »
Jamais peut-être, de toute sa vie, la marquise n'avait éprouvé une aussi douce satisfaction. Son image s'était-elle gravée si profondément dans l'imagination de l'artiste qu'il pût ainsi la reproduire, sans avoir recours au modèle ! Ce n'était pas le tour de force de l'artqui la touchait en ceci, mais la forte impression qu'elle devait avoir produite ; ce n'était pas l'œ Julien, mais son œuvre à elle, qui la préoccup..* l'amour-propre intervenait, ou pour mieux dir«
gueil, mais un orgueil que justifiaient en quelque
sorte la source d'où il dérivait, et le sentiment délicat
qui lui faisait cortège. Une pensée d'art, un goût exquis, il n'en faudrait pas davantage pour que Torgueil
devînt une vertu.
Cependant son œuvre parut à la marquise avoir un caractère tellement prodigieux , qu'elle n'osait encore s'abandonner à toutes les joies de son orgueil. LeijJocteur n'était pas pour elle une autorité en matière d'art; elle voulut attendre qu'elle vît elle-même le prodige et qu'elle pût en apprécier la valeur.
En ce moment-là, le majordome de Julien , Pierre, se présentait à l'hôtel de la part de son maître, qui faisait demander si la marquise serait visible le soir. Elle devait sortir, mais elle fit répondre qu'elle resterait chez elle. En môme temps, elle donna ordre qu'on allât sur-le-champ chercher mademoiselle Dupuis et qu'on la ramenât dîner. Mademoiselle Dupuis était habituée à ces surprises, qui, à force d'être répétées, ne surprenaient plus personne, et semblaient passées à l'état de règle.
« Maintenant, docteur, dit la marquise en reprenant la conversation, je comprends pourquoi monsieur T7,»Ai„c, r.û c'est pas présenté chez moi depuis lundi, et, il ne vous en a pas parlé?
en ai parlé, moi. Mais c'est peine perdue
174 LE POtTftÀIt DE LA tf ÀftQtl It.
que d'écrire des impertinences à monsieur Fréjus ; il Tit trop haut, dans les nuages ; elles ne l'atteignent pas.
— Tant mieux, docteur ; car J'ai grande honte maintenant de ce que j'ai fait, et si j'avais quelque moyen de réparer...
— Le mal que vous n'avez pas fait?
— Ce n'est pas pour lui, cher docteur, c'est pour moi, pour mettre ma conscience en repos. »
Le docteur sourit et ajouta :
« Cette conscience-là, madame, nous donne depuis quelques jours bien de l'embarras. »
Cécile arriva sur ces entrefaites. Il y avait longtemps que la marquise ne lui avait témoigné une pareille tendresse. Elle l'embrassa avec effusion, et, l'entraînant avec elle dans la salle à manger où fumait le dîner :
« Ma chère Cécile, lui dit-elle, j'ai vu votre amoureux. »
La jeune fille fut tentée de lui demander lequel. A cette pensée, elle se sentit rougir, et cette rougeur faillit trahir son secret.
« Je veux parler de monsieur Thibault, reprit aussitôt madame de Varigny; c'est monsieur Thibc que j'ai vu. Je le crois au demeurant un brave homi Ne savez-vous pas qu'il se repent, qu'il revient à vo
&B POUTftAIT BC LA BlÀRQtiSB. 175
— Je le sais, madame ; mais je n*y puis rien ; mon cœur n'est pas de ce côté... »
La marquise lâcha subitement la main de la jeune flile et l'examina de ce regard étrange qu'elle avait eu déjà une fois en la regardant. Cécile baissa la tête et ajodtd d'une voix faible :
« De ce côté plus que d'tin autre. Je ti'aime pas, je ne saurais donc me marier. »
Au milieu de la satisfaction où s'épanouissait l'âme de la marquise, la phrase suspensive de mademoiselle Dupuis avait retenti comme Une fausse note dans un accord parfait. Mais l'harmonie se rétablit presque aussitôt qu'elle avait été troublée ; du moins les traits de la marquise reprirent-ils l'expression fine et bienveillante qui leur était habituelle.
« Peut-être avez-vous tort, mon enfant, dit la marquise de sa voix la plus douce et la plus persuasive. Vous n'aviez pas ces idées-làt il y a quinze jours. »
Un frisson courut par tout le corps de la jeune fille.
« tl y a quinze jours 1 murmurèrent ses lèvres pres- (lue machinalement.
— - Je vous observe, Cécile, et depuis peu de temps il s'est opéré en vous un changement dont je cherche V — le.
. ^as, madame, il n'y en at pas, » s'emp ^^ jeune flile.
A table, madame de Varigny fit placer Cédle auprès d'elle afin de poursuivre Fentretien commencé.
« Vous croyez, Cécile, que cet état douloureux où vous êtes n'a pas de cause ? Prenez garde, mon enfant, vous vous préparez de nouvelles souffrances pour l'avenir. Croyez-moi, ne restez pas seule dans la vie; votre tante se fait vieille; songez à vous, songez à la position précaire où vous vivez ; hâtez-vous plutôt d'en sortir, et puisque maintenant monsieur Thibault, que vous aviez accepté naguère, se présente, acœptezle de nouveau. Monsieur Thibault n'a peut-être pas toutes les délicatesses que votre cœur pourrait souhaiter, mais il faut qu'il vous soit attaché au fond, puisque de lui-même il vous est revenu.
— Ah ! madame, répondit simplement Cécile, vous ne me parliez pas ainsi vous-même, il y a huit jours. >
La jeune fille venait encore une fois de mettre la doigt sur la plaie, si toutefois il est permis d'appelé une plaie ce qui n'est encore, à vrai dire, qu'un simple égratignure. Les égratignures de ce genre son souvent douloureuses et deviennent queli^uefoLs mor telles ; on les porte sans le savoir et c'est ordinaire ment une. main étrangère qui nous en révèle le da» ger.
Quelque légère qu'ait été la main de madei Dupuis, la cuisson fut vive. Madame de Vari
u sel
lE PORTRAIT DB LA MARQUISE. 177
put se dissimuler que son langage aussi bien que son attitude n'eût changé, et elle demeura confuse en se Favoiiant tout bas. Pourquoi ce Thibault, qu'elle trouvait indigne de Cécile il y a huit jours, était-il devenu maintenant un parti sortable? Pourquoi ce « mieux que cela^ » qui avait été promis s'était-il sitôt évanoui ? Si la marquise avait eu toute la liberté de son esprit, il n'y a point de doute qu'elle n'eût trouvé bien vite à cette modification de ses idées des prétextes plausibles ou môme d'excellentes raisons. Quoi de plus facile à justifier? « Il y a huit jours on ne connaissait pas monsieur Thibault; on le connaît aujourd'hui, on Ta vu et il a laissé de ses bons sentiments la meilleure impression. »
1 La marquise dit tout cela, mais elle le dit trop tard, ' lorsque ses paroles ne pouvaient plus avoir de valeur, jfllorsque mademoiselle Dupuis, à tort ou à raison, pI s'était ancrée dans certaines idées et s'était expliqué I d'une certaine manière les petits incidents du dernier || entretien et de ceux qui l'avaient précédé. Ceshésitar- {ji.i lions, ces allées et venues dans l'esprit de la marquise ^ étaient choses trop nouA-elles et trop inattendues pour b,»que Cécile n'en cherchât pas la source. La trouva- [t-elle? peut-ôtre bien, et c'est là sans doute ce qui lui jjj|causait cet état de malaise où elle se trouvait mainte- ^jj|nant vis-à-vis de madame de Varigny. Plus son affec-
176 LB POATftÀtt bS LA MÀÀ^UISE.
tion pour sa bienfaitrice était fotte et sincère, plus ce malaise devait être grand.
On venait de rentrer au salon quand on annonça monsieur Fréjus. Le cœur de Cécile se serra et l'œil de la marquise étincela. Madame de Varigny voyait approcher son triomphe, la jeune fille sentait venir sa défaite. •
Fréjus entra dans le salon uû registre sous le bras.
« Et le portrait? » demanda la marquise.
Julien présenta le registre.
« Le voici, dit-il.
— Comment, dans ce cahier î »
Le docteur s'était approché ; il reconnut le registre sur lequel chacun, dans la matinée, avait consipê sôtt opinion.
« Non, dit-il j ce tf est pas encore le portrait, ce n'en est que l'encadrement. »
En quelques mots il expliqua à madame de Varigny ce que ce livre contenait.
« Ah! bien, j'entends, dit-elle, ce sont les titres de noblesse de votre peinture ?
— Précisément, répondit Julien, et les sceaux ti'y manquent pas. »
Julien commençait à se familiariser : il ven< * ' "6 faire un calembour. Julien faisait beaucoup de r tbours, c'était chez lui un travers que nou'' s
omis, jusqu'à présent, de signaler, parce qu'il ne nous en avait pas donné l'occasion ; il les faisait même très-mauvais d'ordinaire, seule manière de les rendre siipportables. Espérons que, bons ou mauvais, il nous évitera désormais l'obligation de blâmer en lui cette funeste habitude.
La naarquise ouvrit le livre et lut :
« Beauté magistrale, expression divine, grâce enchanteresse, il n'y a pas de créature humaine qui ait pu offrir à l'artiste la réalité de cet idéal. C'est le rêve d'un poëte. — Signé D... »
—Mais c'est très-joli, cela.
— Seulement, dit Julien, celan'est pas vrai. Continuez. y>
La marquise sourit et continua :
« Ce portrait doit être d'une ressemblance frappante, car il pense. » — Ceci, est bien prétentieux ; passons : « Cette peinture est solide , mais elle me semble manquer un peu de transparence. Signé C... »
— « Cette peinture est transparente, mais elle me semble manquer un peu de solidité. Signé D... » — On ne peut pas se contredire d'une façon plus précise et plus nette. Allons plus loin : « Une goutte de lait sur une fleur de safran. » — Fi ! le mauvais plaisant I
— « Si ce tableau n'était signé Fréjus, il devrait être signé Corrége. » — Comment ! et c'est vous-même qui
m*apportez cela pour que je vous en fasse lecture !
— Continuez, continuez, dit Fréjus sans s'émouvoir.
— « Je ne trouve rien à redire à cette peinture, ce dont J'enrage. » — A la bonne heure, voilà de la franchise : — « Si rharmonie est la première qualité d'un tableau,* celui-ci est le meilleur que je connaisse. » — Ceci est probablement moins sincère, -r- « La figure est trop longue, le nez est trop gros, les yeux sont trop petits, la bouche trop pincée, le front trop haut, le menton trop bas, les joues trop rondes, le coup trop raide, les cheveux trop verts, le teint trop blanc, mais à cela près ce portrait est charmant et peut passer aux yeux des plus fins connaisseurs pour la tarte à la crème la plus appétissante qui soit jamais sortie du four d'un pâtissier. Signé Radan, » en toutes lettres. Voilà qui rachète mon Corrège, dit la marquise ; mais je voudrais bien savoir ce qu'il reste du chef-d'œuvre après une pareille critique.
— Il reste tout, dit Fréjus.
— Vous nous le dites , mais qui nous le prouve? » Fréjus arpenta le salon à grands pas et s'en alla
prendre dans l'antichambre un cadre qu'en entrant il y avait laissé.
« Ah I enfin, dit la marquise, nous allons d^' r cette merveille !
LJL JRTRÀIT DE LÀ MARQUISE. 181
— Ne plaisantons pas, dit le peintre, c'est une merveille, en effet. Croyez-vous que je ferais tant d'embarras si je n'étais sûr d'un grand succès? Madame, prétez-moi deux lampes. »
On apporta deux lampes que Fréjus plaça en grande * cérémonie sur un piano à queue qui s'étendait au fond du salon.
« Des éventails, demanda-t-il ensuite.
— Comment! des éventails!
— Sans doute, des éventails en papier vert comme on en trouve l'été dans tous les coins d'un appartement bien tenu.
— J'avoue, dit la marquise, que je n'ai jamais entendu dire que les appartements bien tenus eussent des éventails dans tous les coins , ni qu'il fallût des éventails pour montrer un tableau. »
On sonna la femme de chambre qui fut chargée d'apporter tout ce qu'elle trouverait d'éventails dans la maison. Heureusement elle en découvrit à souhait et d'assez grande dimension pour que Fréjus fût satisfait. Au moyen de quelques piles de livres , il dressa ces éventails d'^veloppés devant les lampes et en fit ainsi des espèc d'abat-jour qui renvoyaient parfaitement la lumière. Enfin, contre un édifice de cahiers de musique il appuya son cadre et le découvrit.
Fréjus avait merveilleusement calculé son effet : un i 11
cri d'admiration sortit de toutes les poitrines. Monsieur de Varigny fit un long discours pour prouver que son fameux camée ressemblait au portrait et que, par conséquent , il devait ressembler à sa femme, ce que niait le peintre ; le docteur triomphait et demandait sans cesse à la marquise s'il avait eu raison d'appeler cette peinture une œuvre admirable , ce à quoi la marquise répondait qu'elle ne se serait jamais doutée que l'on pût faire de mémoire un portrait d'une si grande ressemblance ; et comme elle se connaissait assez bien en peinture, elle déclara qu'elle n'avait rien vu dans l'art moderne d'une exécution aussi parfaite. Quant à mademoiselle Dupuis, elle se tenait silencieuse derrière tout le monde, les mains croisées, le front penché, le regard triste. Elle admirait sans doute comme les autres , mais elle éprouvait un serrement de cœur dont elle ne pouvait se rendre compte. Fréjus l'aperçut et vint à elle.
« Et vous , mademoiselle , quelle est votre pensée sur ce portrait?
— Moi, monsieur, fit la jeune fille en relevant la tête avec effort, je pense qu'il est presque aussi beau que le modèle et qu'il exprime bien toute sa noblesse, toute sa générosité.
— Et maintenant, continua Julien, me croy^*' digne de reproduire vos traits?
— Mes tn „, monsieur, sont indignes de vos pin-» ceaux. Je ne veux pas être peinte. »
La voix et t brève, presque rauque, mais elle tremblait.
Un regard de la marquise la remercia, et, quand, après avoir épuisé tous les discours sur le portrait, on revint prendre place au foyer, madame de Varigny saisit une des mains de Cécile dans les siennes et la serra contre son cœur.
« Dites à mademoiselle Jeanne que j'ai à lui parler, » commanda la marquise.
Puis s' adressant au peintre :
« Monsieur Fréjus, dit-elle, je vous devrai Timmortalité ; c'est le plus précieux don que le talent puisse faire à une femme. Il est donc bien entendu que tout ce que j'aurais maintenant à vous demander, ne serait, auprès de cela, qu'une bagatelle. Vous m'avez envoyé par le docteur le portrait... — elle s'arrêta un moment et f ourit, — de ma femme de chambre , continua-t-elle. Me permettez-vous d'en disposer en faveur du modèle?
— Avec cette robe et ces diamants I dit le peintre en éclatant de rire.
— Oui, avec cette robe et ces diamants. La robe, je la lui donne, quant aux diamants
— Quant aux diamants, dit le docteur croyant ache-
ver sans doute la pensée de la marquise demeurée en suspens, — quant aux diamants, elle est ûlle à se les faire donner un jour ou l'autre.
— Docteur, quelle pensée ! fit madame de Varigny ; Jeanne est une honnête fille.
— Aussi ai-je dit « un jour ou l'autre, » répliqua le docteur.
Jeanne arriva. On lui fit apporter le panneau qui était resté dans le boudoir soigneusement enveloppé. Sur Tordre de sa maîtresse , Jeanne enleva le papier qui formait l'enveloppe, et, reconnaissant son image, elle commença à craindre pour elle les suites de cette affaire.
« Jeanne, lui dit la marquise, ce portrait est à vous, ainsi que la robe... qui vous va si bien. Quant aux diamants, vous prierez monsieur Fréjus de les reprendre, je ne àuis pas assez riche pour vous les acheter.
— Madame est bien bonne, dit la soubrette en faisant la révérence, et je la remercie bien ; mais les diamants ne sont pas de trop ; j'ai pris des billets de loterie; on dit qu'il y a de belles parures à gagner, si j'en gagne une, je la garderai.... pour ne pas faire mentir mon portrait.
— Madame, dit le docteur quand la soubre^v.. . retirée, j'ai dit « un jour ou l'autre, » j'aurais ^ « un jour prochain. »
La marquise était pleine d'aménité ce soir-là; elle se contenta de mettre un doigt sur ses lèvres de corail pour imposer silence au docteur.
Fréjus é1 ^it rentré chez lui fort préoccupé de cette pensée.
« Pourqu ji , se disait-il, mademoiselle Dupuis ne veut-elle plus que je fasse son portrait? Elle y semblait très-disposée l'autre jour et paraissait môme prendre quelque plaisir à cette idée. Serait-elle capricieuse comme madame de Varigny? »
Certes la marquise n'avait donné aucun droit à monsieur Fréjus de l'accuser de caprice; mais on prête volontiers aux autres ses propres défauts. Nous ne commettons pas une indiscrétion en disant que Fréjus est capricieux; tout le monde sait qu'on pourrait l'appeler fantasque.
Afin sans doute de conserver tous ses droits à ce titre, il s'endormit avec la ferme résolution de peindre mademoiselle Dupuis malgré elle. Dès le lendemain matin, il se mit à l'œuvre.
186 LB PORTRAIT DK LA MÀ^^^ h
D'où venait donc que ce visage, dont *«. physionomie Tavait si vivement frappé, et qui , à défaut de beauté, avait du moins un charme si expressif, s'obstinât à fuir les crayons et le pinceau de l'artiste? D'où venait que cette image, dont l'empreinte l"i avait paru dans son esprit aussi fortement gravée et plus ineffaçable encore que celle de la marquise, échappât aux recherches laborieuses de la brosse dès qu'il s'agissait de la réaliser sur la toile?
Ce sont là des mystères que les artistes eux-mêmes ne comprennent pas et dont ils subissent les effets sans en connaître les causes. Fréjus aurait facilement recommencé de mémoh*e une autre édition du portrait de madame de Varigny : il ne put même assembler deux traits du visage de Cécile. Cécile cependant avait pour lui plus d'attrait que madame de Varigny ; mais celle-ci était physiquement une beauté plus réelle. La première échappait à l'analyse de l'artiste, la seconde s'y prêtait au contraire tout entière. Enfin, l'une était faite pour le rêve et pour la tendresse intime, l'autre pour la peinture et pour l'adoration. On pouvait admirer beaucoup madame de Varigny sans l'aimer; il eût été difficile de ne point aimer Cécile à qui la connaissait parfaitement. Nous croyons ( sera aisé , pour le lecteur, de déterminer désorn lui-même les caractères différents de l'impressior
IB rORTRAIT DE LÀ MARQUISE. 187
l'une et Taij'^e avaient faite sur Julien. On pourra s'expliquer également Finfluence, en quelque sorte mystérieuse et combattue, que Cécile exerçait malgré elle sur monsieur Thibault, — le Marseillais, — Fhomme le moins propre du monde à concevoir une passion et à subir l'effet de la poésie. Ce sont là des nuances délicates et subtiles dans le cœur humain et dans les causes d'où naissent les sentiments ; mais parce qu'elles sont telles, on ne saurait les nier; et parce qu'elles sont telles, craignons aussi de les faire disparaître en voulant les examiner de trop près : le doigt le plus léger sur l'aile du papillon lui ravit ses couleurs.
Ce fut en vain que Fréjus épuisa les ressources de son crayon '\ chercher la ressemblance de mademoiselle Dupuis , alors qu'il croyait l'avoir saisie, il s'apercevait qu'elle lui échappait encore.
« Je suis jien'sot! » s'écria-t-il tout à coup en dé-, posant avec le plus grand soin sur sa table un mauvais bout de fusain avec lequel il cherchait cette image rebelle qui le fuyait toujours.
Il est à remarquer que les artistes, prodigues de leur argent et de toutes choses, sont extrêmement avares âur le chapitre de leurs instruments de travail. Une mauvaise vessie de couleur, un méchant morceau de crayon, qui n'ont aucune valeur réelle, leur tiennent
188 LE PORTRAIT BE LA MAROUi lE.
plus au cœur qu'une grosse somme ^ ^.^ent. Ils gaspillent volontiers en un jour le produit du travail d'un mois , mais ils ne donneront pas à un pauvre rapin le rebut de leur palette s'ils voient chance d'en empâter un coin de leur toile. Il y a plus de raison qu'on ne croirait au premier abord dans ce sentiment instinctif et conservateur ; l'argent n'est qu'un produit du travail; le bout de crayon, le morceau de couleur, sont le travail même , les instruments immédiats de Fart; sans eux l'épanouissement de l'inspiration serait impossible, l'idéal rêvé ne se réaliserait jamais. Pour l'artiste véritable, ils sont en quelque sorte le véhicule de la pensée, le moyen complémentaire de l'intelligence. L'estomac d'un artiste, à la rigueur, peut chômer ; mais son intelligence a souvent un besoin d'épanchement irrésistible.
Julien prit un album, un crayon, son chapeau, et sortit aussitôt. Il se rendit tout droit chez mademoiselle Dupuis.
Cécile habitait evec sa tante un modeste appartement dans la rue de l'Ouest, en face du jardin du Luxembourg. Julien ne prit point garde de compter les marches de l'escalier, il les franchit deux à deux, h grandes enjambées, et arriva au cinquième étage î^vp^ la rapidité d'un ballon. Il agita vivement la son*, ce qui causa évidemment quelque surprise à r-
rieur, car o: .^^ourut aussitôt à cet appel. Au surplus, dans ce modeste ménage, il n'y avait point de domestique; aussi les rares visiteurs qui venaient voir Cécile ou sa tante n'attendaient-ils jamais à la porte.
Ce fut Cécile qui vint ouvrir. En reconnaissant Julien, elle recula de deux pas, ce qui donna à celui-ci le temps d'entrer, de se retourner méthodiquement pour fermer la porte, et de pousser en avant.
« Bonjour, mademoiselle, dit-il, ça va bien î et madame votre tante aussi va bien? J'en suis bien aise. Que je ne vous dérange pas. »
En parlant, Fréjus avançait toujours, laissant la jeune fille interdite et muette. Il arriva ainsi dans une pièce qui servait de salon et dans laquelle il trouva la tante, ensevelie au fond d'un grand fauteuil et fort occupée d'une paire de bas de laine de proportions formidables qui, évidemment, n'était pas destinée à chausser le petit pied de mademoiselle Cécile. Là, Fréjus recommença ses saints et ses « bonjours, » à la grande surprise de la vieille dame. Celle-ci se redressa dans son fauteuil et, laissant échapper son tricot, elle rajusta ses lunettes sur son nez pour mieux voir.
« Qui êtes- vous? lui dit- elle d'une voix où la frayeur se mélangeait à égale dose avec l'aigreur.
— Je suis Fréjus, répondit le peintre avec son sourire amical.
— Fréjus I dit la dame, attendez donc : Fréjus 1 je connais ce nom-là, mais...
— Mais vous ne connaissez pas celui qui le porte; vous avez raison ; mademoiselle Dupuis me connaît, elle peut certifier que je ne suis pas un autre. »
La jeune fille s'était arrêtée au milieu de la chambre, stupéfaite, les mains croisées, les yeux grands ouverts, ne sachant trop ce que signifiait cette visite inattendue. Elle connaissait le caractère de sa tante et craignait une fâcheuse issue à Taventure.
« En effet , dit-elle , je connais monsieur. . . Fréjus ; j'ai eu rhonneur de le rencontrer chez madame de Varigny.
— Madame de Yarigny, madame de Varigny, murmura la vieille entre ses dents. Et qu'est-ce que vous venez faire ici, chez moi? » demanda-t-elle.
Julien , avant de répondre , prit un siège, s'assit en face de la vieille, et ouvrant son album, il se mit à dessiner quelques traits avec une incroyable-rapidité. Puis, mettant le feuillet sous les yeux de la dame :
« Voyez , dit-il , toujours souriant, voilà ce que je suis venu faire. »
La vieille leva ses lunettes sur son front pour examiner de plus près, et, saisissant l'album des m. de l'artiste, elle regarda. Soudain, la satisfactior peignit dans ses yeux , son visage revéche s'ac'"''
ses lèvres pincées s'entr'ouvrirent et un sourire, un vrai sourire fit plisser les deux coins de sa bouche : Cerbère avait ri. Cécile n'avait jamais vu pareil spectacle.
« Eh I eh ! fit la vieille, c'est moi , c'est bien moi ! vois donc, Cécile, comme cela me ressemble. Oh I vraiment, monsieur, c'est vous qui faites cela... si vite.
— Si vite, en personne, dit le peintre.
— Mais c'est étonnant; c'est-à-dire que je n'en reviens pas. Cécile m'avait déjà parlé de vous. (Ici là jeune fille, qui était venue s'accouder sur le fauteuil de sa tante, baissa la tête et rougit). Elle m'avait bien dit que vous aviez un très-grand talent , elle m'avait dit que vous avez fait de madame de Varigny un admirable portrait ; mais, — ajouta la vieille avec un soupir, — madame de Varigny est jeune, elle est belle, tandis que moi... »
Elle s'arrêta et regarda de plus priés le crayon de l'artiste.
« Mais je n'ai pas toujours été vieille, reprit-elle ; j'ai eu aussi de la beauté. Cécile, prends la petite miniature qui est sur la cheminée de ma chambre et apporte-la-moi. C'est singulier, continua-t-elle , le croquis que vous venez de faire me rappelle mes beaux jours.
— Il est facile, dit Fréjus, de reconnaître dans vos
192 LE PORTRAIT DE LA HAïaQUI B.
traits d*aujourd*hui la beauté d'autrefois. Les yeux, d'ailleurs, sont restés les mêmes. '
— Oh I la vue a beaucoup baissé, mais xos yeux sont encore passables.
— Le nez est d'un dessin très-noble.
— J'avais, en effet, le nez très-noble dans ma jeunesse. On comparait toujours mon nez avec celui de madame Tallien.
— Et la bouche! dit Julien.
— Oh ! pour la bouche, on prétendait que j'avais celle de mademoiselle Mars. »
Cécile avait apporté la miniature.
« Voyez, monsieur, dit-elle, voyez : voici mon portrait à dix-huit ans ; c'est une peinture d'Isabey. »
F]f;éjus prit la miniature et la regarda avec attention.
« Oui, dit-il, c'est habilement fait, mais avec tous les défauts du genre ; on a beau dire, la meilleure miniàture ne donnera jamais qu'une figure de cire.
— Une figure de cire ! fit la vieille ; mais c'est trèsjoli, cela, une figure de cire. Quand j'étais jeune, on disait toujours que j'avais le teint transparent comme de la cire.
— Transparent, bien; mais l'expression, c'es^ autre affaire. Vous avez trop de caractère dans traits, trop de physionomie dans le visage pour
la miniature puisse donner une idée même lointaine de ce que vous étiez à dix-huitans.
— Mais cependant, je vous assure...
— Non, non, vous ne parviendrez pas à me persuader que vous aviez cette fixité de regard, cette immobilité de muscles, cette régularité monotone et symétrique de visage que le peintre vous a données.
— J'avoue, qu'en effet, dit la vieille, flattée d'être vue, même dans le passé, plus belle que Fartiste n'avait su la faire, il y a bien sous ce rapport quelque chose à redire, mais...
— Mais... dit Fréjus, en un mot, ce n'est pas cela du tout. Voulez-vous seulement me prêter votre tête . pendant dix minutes ? Je vais vous dire ce que vous étiez à dix-huit ans. Tenez, je vous rends votre miniature, je n'en ai pas besoin. »
Avant que la vieille eût pu se défendre , Julien lui avait repris des mains son album, et sur une page blanche il recommençait un nouveau croquis. La dame sourit agréablement à cette douce violence, et se prêta de bonne grâce au caprice de l'artiste.
Julien avait demandé dix minutes ; il en mit quinze, mais son dessin pouvait passer pour un curieux morceau. Il avait d'abord jeté en bloc sur le papier trois points noirs qui, se développant peu à peu, finirent par prendre la forme de deux yeux et d'une bouche. Puis
il traça à main levée quelques hachure» liées qui prirent l'apparence d'une touflfe de roseaux ; le pouce les transforma en cheveux. De nez, point; de menton, point davantage ; mais, en retirant le pouce des cheveux, il le frotta çà et là, comme au hasard; la pointe du crayon fit le reste; les tirebouchons s'étagèrent sur le front, les ailes du nez se détachèrent des joues, la bouche sourit sous la pression du petit doigt, et le menton s'arrondit en même temps sur un cou bien attaché. L'oreille elle-même se dégagea de dessous les cheveux, et deux mèches gUssant irrégulièrement sur les tempes, en accusèrent mieux la ligne en la rompant par leurs anneaux. Ce croquis était merveilleux d'effet et de couleur , il avait le relief d'une eau forte et la couleur éteinte d'une mine de plomb.
« On dirait vraiment que vous m'avez connue à dix-huit ans, disait madame Dupuis.
— Eh ! fit le peintre ; qui sait? Je vous vois absolument comme vous étiez à cet âge ; est-ce vous qui rajeunissez ou moi qui ai tout à coup vieilli? Je l'ignore. Il me convient mieux d'admettre la première hypothèse.
— Et à moi aussi ! Et à moi aussi 1 s'empressa d'a:jouter la tante.
— Au surplus, reprit Julien, j'ai, pour nio j dans mes recherches... archéologiques, un '^
IS I TftÀIT DB LÀ MARQUISE. 195
tout neuf et qi ) n'a pas encore rongé la dent des années. »
Cécile avait repris sa position derrière le fauteuil de sa tante, et Tartiste, pendant l'entretien, n'avait pas cessé de l'examiner.
« Et qui donc cela ? demanda la vieille.
— Là, derrière vous, dit Fréjus en étendant le bras.
— Cécile ! bast ! est-ce qu'elle me ressemble I
— Prodigieusement !
*- Pas possible ! C'est la première fois qu'on me le dit.
' — C'est pourtant la vérité : tous les traits pris en détail ressemblent ; il n'y a que leur réunion qui ne ressemble pas. Tenez , voulez-vous que je vous le prouve? prêtez-moi l'album. Mademoiselle, ne bougez pas. »
Julien se mit à dessiner les traits de la jeune fille.
« Non ! non ! disait celle-ci, je ne veux pas,.. »
La tante intervint.
« Allons, mademoiselle, ne faites donc pas l'enfant, laissez M. Fr^us opérer sa démonstration.
— Je sais bien, reprit le peintre sans interrompre son travail, que les traits de mademoiselle ne peuvent pas prétendre à la finesse et à la régularité des vôtres, mais pris séparément, ils en reproduisent exactement les caractères. Voyez plutôt cet œil. »
L'artiste mit son album sous le nez de la vieille. Celle-ci retourna le feuillet dans tou« 'es sens et chercha tous les points de vue du dessii..
— C'est singulier, dit-elle enfin, je ne saisis pas bien le rapport.
•— C'est que le travail n'est pas assez avancé, répliqua le peintre. Mademoiselle, ne bougez pas. »
Fréjus avait ressaisi son album et son crayon. Il travaillait avec une remarquable ardeur ; mais il avait pris les choses plus sérieusement que pour Fimage de la vieille; ce n'était pas un simple croquis qu'il faisait, mais une véritable étude ; ce ne fut pas un quart d'heure que dura l'opération, mais une heure entière, une grande heure, qu'il entrecoupa de questions, de plaisanteries et de calembours, et qui parut trop courte à la tante, si elle parut trop longue à la nièce.
Celle-ci avait bien compris, dès le commencement de cette scène, que tout cela n'était qu'un prétexte pour arriver jusqu'à elle et pour saisir ses traits. Cette certitude la plaçait dans une situation embarrassée devant Julien, et lui enlevait toute sa force de résistance. Attentive à contenir et à étouffer ses impressions, elle n'avait plus l'énergie nécessaire pour se "défendre et pour suivre la marche de conduite qu'elle s'étai^ Sa volonté, ordinairement si ferme, la trahis:, i
raison battait en retraite devant les incidents ina** 5
LB PriTRAIT I>B LA MARQUISE. 197
de la journée. Eue se sentait vaincue sans avoir môme pu disputer le champ de bataille, sans avoir essayé de lutter.
Le dessin fut terminé, et bien qu'il n*offrît avec les traits de la tante aucun point de ressemblance, Julien fit si bien qu*il persuada à celle-ci que rien n'était mieux fait pour rappeler sa beauté d'autrefois. A partir de ce jour, Cécile put observer un changement notable dans la manière d'être de sa tante à son égard ; elle devint plus douce, plus aimable, et lui témoigna même parfois une certaine affection.
« Mademoiselle, dit Julien tout à coup, voulez-vous me prêter une paire de ciseaux? y>
La jeune fille s'empressa d'apporter l'instrument qui lui était demandé. Julien détacha d'une main leste un des feuillets de son album et, le remettant à la tante :
« Je vous laisse votre image, » lui dit-il.
Et, fermant l'album, il prit son chapeau pour s'en aller. Plus de doute, Julien n'était venu que pour enlever h la pointe du crayon la ressemblance de mademoiselle Dupuis. Celle-ci voulut parler, mais la voix mourut sur ses lèvres,
— Gomment ! s'écria la vieille, vous vous en allez? Et vous emportez le portrait de Cécile!
— J'en veux faire une copie, dit le peintre, qui avait déjà franchi le seuil de la porte.
Id8 IB PORTRAIT BB LÀ MARVe^iSB.
— Surtout n*y manquez pas. — Cécile, allez donc reconduire M. Fréjus. »
La jeune fille se fit répéter deux fois œt ordre avant deTexécuter. Elle espérait que Fréjus serait déjà loin ; elle le trouva qui Fattendait. Evidemment, il avait quelque chose à lui dire. Il s'approcha d'elle ; mais son attitude n'avait rien qui pût inspirer la crainte. Le jeune homme paraissait moins à son aise que la jeune fille elle-même. Il s'y reprit à deux fois pour balbutier seulement, « mademoiselle... » Son éloquence semblait devoir se borner à ce fiot de cinq syllabes.
« Mademoiselle, s'écria-t-il enfin avec un effort prodigieux, mademoiselle. . . bonsoir. . . je reviendrai. »
Et il s'élança dans l'escalier. Il l'avait gravi comme un ballon, il le descendit comme une avalanche.
Quinze jours se sont écoulés. Le portrait de la marquise a fait fureur : en son honneur, madame de Varigny a ouvert ses salons, donné à dîner; elle a même convié chez elle le ban et l'arrière-ban de la Que ne fait-on pas pour servir ses amis? Elle ■ succès, elle veut un triomphe pour son pein i
veut qu'il soit bien avéré que Fréjus a fait son portrait, et que ce portrait est un chef-d'œuvre. EUé veut... que veut-elle encore, ou plutôt, que ne veut-elle pas? car elle veut beaucoup de choses, madame de Varigny, depuis quelque temps ; elle veut, entre autres, que mademoiselle] Dupuis épouse M. Thibault, et, à cet effet, au risque de froisser la délicatesse de la jeune fille, elle est allée demander à son notaire par quel moyen[elle pourrait constituer aux mains de sa protégée une inscription de quatre mille livres de rentes sur le grand-livre, sans que celle-ci pût refuser et faire obstacle à sa volonté bienfaisante. Le notaire de madame de Varigny, homme aimable et plein d'esprit, a commencé par lui répondre qu'elle ne pouvait rien sans son mari.
« Je le sais, a-t-elle répondu ; mais ce n'est pas là un obstacle ; M. de Varigny et moi nous sommes d'accord.
— Alors, a dit le notaire, il faut que mademoiselle Dupuis, qui est majeure, accepte la donation.
— Eh ! c'est présisément ce qu'il faut éviter ; son acceptation n'est rien moins que certaine.
—Alors, a repris le notaire, il faut lui laisser le titre par testament.
— Mais pour que le testament produise son effet, il faut...
— Il faut que le testateur consente à mourir, a continué le notaire, sans se départir de sa gravité cemique.
— Mais je ne veux pas mourir.
— La réflexion me semble naturelle, a ajouté le notaire; cependant la loi est précise : si vous donnez, il faut une acceptation.
— La loi, la loi ! est-ce que la loi a p-évu le cas que voici ?
— Elle Ta prévu ; elle n*a pas vo"iu que Ton pût contraindre les gens à recevoir des bicLx Jts malgré eux .
— Votre loi est stupide. »
Le notaire a ri et a conseillé à la marquise d'aller chercher mademoiselle Cécile, de la conduire, sans lui rien dire de ses projets, chez un agent de change, de faire opérer la vente du titre au nom de^mademoiselle Dupuis, de payer le droit de change, de signer le transfert, tout cela avec procuration de M. de Varigny. La pçocuration fut rédigée à l'instant même, le soir elle fut signée, et le lendemain entre onze heures et midi, la marquise se rendit chez mademoiselle Dupuis.
Elle avait voulu gravir elle-même les cinq étages, pour être plus sûre d'atteindre son but. Elle sonna ; un pas masculinise fit entendre, et quand la pc ' ' vrit, la voix qui lui dit : « Donnez-vous la peib trer, » pensa faire tomber la marquise à la r^
LE P . lAIT DB LA MARQUISE. 201
rhomme qui Lvait ouvert la porte n^était autre que Fréjus.
L'exclamation que Tartiste poussa dut convaincre madame de Varigny qu'il était aussi surpris qu*ellemême; mais la marquise reprit contenance plus vite que le peintre.
« Comment, dit-elle en entrant, vous ici, monsieur Fréjus! Vous venez chercher bien haut vos modèles.
— En ce moment, je peins les anges, répondit Fréjus avec assez d*à-propos ; vous savez qu'ils sont près du ciel.
— Eh ! que peigniez-vous donc il y a quinze jours, demanda la marquise d'un ton qui "voulait être enjoué, mais à travers lequel perçait un grain d'ironie dédaigneuse.
— H y a quinze jours, dit-il, je peignais l'Olympe ; j'étais dans le paganisme de la Renaissance. »
Le visage de la marquise s'adoucit; elle passa outre et pénétra dans le modeste salon du modeste ménage. Là, une nouvelle surprise l'attendait. La vieille tante de Cécile était transfigurée. Elle portait une robe à ramages de couleur claire, taillée à pointe, avec la taille sous les aisselles et des bouffantes aux épaules, décolletée carrément, à la mode de 1814. Les bras étaient nus, les cheveux ou ce qui en tenait lieu, étaient frisés
202 LX PORTRAIT DE LÀ MàRQdISE.
sur le front, et une écharpe rose, de couleur fanée, se nouait agréablement sur la tête en manière de turban , pour retomber en cascade autour du cou. Arrêtons là notre description, et pour peindre d'un mot, comme Fréjus peignait d*un trait, ajoutons que jamais pareille caricature ne s'était offerte aux yeux de la marquise. Pour faire contraste, près d'elle était assise sur un tabouret, robe noire et manches courtes, mademoiselle Dupuis, qui était ravissante, dans son modeste vête- , ment, de grâce, et de simplicité. En face de ce groupe mi-parti jeune et vieux, beau et laid, le chevalet de Fréjus était dressé ; une grande toile, à moitié couverte de couleur, révélait le tableau de famille : la vieille, que Fréjus avait mise en humeur de jeunesse, avait voulu être peinte avec sa nièce, dans le même cadre.
En apercevant la marquise, Cécile se leva précipitamment et vint en rougissant au-devant d'elle.
« Eh maisl dit la marquise, sommes-nous déjà en carnaval?»
La vieille fit la moue et voulut se lever aussi pour saluer; mais elle retomba lourdement au fond de son fauteuil.
« Ne vous dérangez j)as, madame Dupuis, dit-elle, ne vous dérangez pas; vous perdriez votre p< M. Fréjuô est tFès-difficile sur la pose, »
Puis passant devant le tableau :
« Comment donc, mon enfant, mais vous êtes d'une ressemblance! Charmante à croquer, sur ma parole* Laissez-moi vous féliciter d'avoir changé d'avis. Ah ! je savais bien que vous en viendriez là : M. Fréjus est un peintre irrésistible.
— C'est ma tante qui a voulu balbutia la jeune
fiUe,
— Oh I j e n'en doute pas, et avec la bonne volonté de M. Fréjus, il a été facile de s'entendre ; n'est-ce pas, madame Dupuis ?
— M. Fréjus est, il est vrai, d'une complaisance! dit la vieille en faisant la grimace.
— Les peintres n'ont pas toujours des modèles aussi charmants, et M. Fréjus lui-même, qui sait si bien les choisir, n'a pas souvent le bonheur de donner d'aussi douces compensations aux amertumes de sa palette. Toutefois, si j'osais me permettre d'intervenir dans une aussi grave affaire qu'un tableau de famille, je hasarderais une observation.
^ Vos observations, madame, seront très-bien accueillies, dit Fréjus, et je vous prie de ne pas ménager vos conseils.
— Je n'ai point de conseils à donner; je parle d'une simple observation. Je vois bien l'accessoire dans ce tableau, mais je n'aperçois pas encore le principal ; voici la jeune fille, mais la tante?
204 LE PORTRAIT DE LA MAnu-riSE.
— La tante ! fit le peintre en prenar ; du vermillon au bout de sa brosse, la voici. »
Et il traça sur ce vaste espace réservé dans la toile quatre lignes destinées à représenter les yeux, le nez et la bouche.
« Oh ! maintenant je commence à comprendre, reprit la marquise, et pour peu que vous mettiez du jaune dans la robe et du rose dans les cheveux, vous aurez une ressemblance parfaite. Au surplus, je vais vous donner tout le temps de poursuivre cette partie importante de votre travail. Cécile, mon enfant, j'ai besoin de vous. Mettez votre châle et votre chapeau, je vous emmène.
— Quoi! dans ce moment! fit la vieille.
— M. Fréjus n'a aucun besoin de Cécile; son portrait me paraît très avancé ; le vôtre, au contraire, est à peine ébauché. Il faut donner le temps à l'artiste de ramener au même point que celui de votre nièce.
— C'est juste, dit madame Dupuis ; qu'en dites-vous, monsieur Fréjus?
— Impossible aujourd'hui, répondit le peintre, les couleurs ne sont pas sèches.
Et déjà il se disposait à plier bagage. La marquise intervint.
-^ Non, non, dit-elle ; c'est là un prétexta , 5 n'avez pas besoin d'attendre que les couleurs sècl ;
il n*y a pas de couleur^, ou il y en a si peu que ce n'est pas la peine d'en parler. Tenez, à l'endroit du front, des joues, du menton, des cheveux, des épaules, des bras, du corsage, de la robe; presque partout, enfin, la toile n'est pas même couverte. »
Fréjus regarda la marquise en souriant.
« C'est une condamnation aux travaux forcés, ditil tout bas.
— Oui, mais non à perpétuité, répondit madame de Varigny sur le môme ton. Allons •, Cécile, venezvous? Il paraît que votre présence est indispensable à monsieur Fréjus pour reproduire les traits de madame Dupuis ; nous reviendrons tout de suite ; dans une heure tout au plus, nous serons ici. J'espère vous retrouver, monsieur Fréjus.
— Quoi ! madame, répondit celui-ci, vous vous donnerez la peine de monter une seconde fois cinq étages ^jiattrTOîTmon travail ?
/ — Je m'intéresse à ce tableau de famille; le sujet m'en plaît et la manière dont il est exécuté me séduit.
— Vous me faites trop d'honneur, madame.
— C'est un plaisir que je me donne, soyez-en persuadé Madame Dupuis, je ne vous dis pas adieu;
à tout à l'heure. »
^ Fréjus baissa la tête en homme résigné à son sort et reprit sa palette.
206 LB PORTRAIT DE LÀ MARQUtr B.
« Je n'aime pas cette grande dame, di. nadame Dupuis quand la marquise fut sortie ; elle a i oujours Tair de se moquer des gens.
— Vous croyez? fit le peintre d'un tor ''istrail. Je ne m'en suis jamais aperçu. »
En parlant ainsi , il agitait au hasard c^a brosse sur la toile.
« Oh r vous, vous êtes toujours si absorbé par votre peinture que vous ne vous apercevez de rien.
— Pardon , madame , je m'aperçois fort bien que madame de Varigny est excellente pour mademoiselle Cécile. »
La brosse de Fréjus marchait toujours ; une fiévreuse inquiétude semblait l'agiter; le vert s'empilait sur le bleu, le jaune sur le rouge, le brun sur l'orangé, le violet sur l'azur; c'était l'arc en ciel bouleversé, une saturnale de couleurs, où toutes les lois divines et humaines de l'harmonie étaient violées, foulées auxpieds.
« Excellente, excellente, fit la vieille dame en branlant la tête en signe d'incrédulité. Si madame de Varigny recherche ma nièce, c'est probablement qu'elle a besoin d'elle, que la société de Cécile lui plaît. Eh bien I dans ce cas, ce n'est pas Cécile qui est l'obligée, c'est madame de Varigny.
— Sans doute, dit Fréjus dont la brosse b» toile avec une sorte de fureur, sans doute on f'
LB PORTRAIT BS LÀ MÀRQUISB. 207
jours être obligé aux gens de savoir se faire aimer et de plaire.
— Ah ! si Cécile n'était pas une sotte , elle tirerait bon parti de sa position vis-à-vis de la marquise. Elle dirait à celle-ci : « Je vous conviens, vous avez besoin de mon affection, soit; mais vous êtes riche, payezmoi. »
— Vous avez raison, madame, Tamitié est une chose si précieuse qu'on ne saurait la payer trop cher. Il y a des gens qui payent Tamour; pourquoi ne payerait-on pas Famitié?
— Est-ce que tout ne se paye pas dans ce monde?
— Tout, absolument tout, excepté ce qui se donne.
— On ne donne rien, monsieur Fréjus; personne ne m'a jamais rien donné à moi qui vous parle, et, grâce à Dieu, je n'ai jamais rien donné à personne.
— C'est une méthode assurément fort sage. On est sûr ainsi de n'être jamais dupe.
— Jamais, c'est trop dire, mais on Test moins souvent et dans de moindres proportions. Quelques précautions que l'on prenne, on est encore trompé.
— Sur la qualité de la marchandise, acheva Fréjus. — Pourquoi ne vous êtes-vous pas mise dans le commerce? poursuivit l'artiste en étendant sur la tête de la vieille une teinte verte qui lui faisait une superbe
couronne de verdure ; vous auriez fait fortune , j'en suis certain.
— Ce sont les capitaux qui m'ont toujours manqué, répondit sérieusement madame Dupuis.
— Absolument comme dans Tamitié, dit le peintre; et sans capitaux point d'intérêts, point de bénéfices, encore moins d'économies pour les vieux jours. Je m'étonne qu'avec d'aussi solides principes, vous et mon ami Thibault vous n'ayez pu vous entendre.
— Nous nous entendions fort bien au contraire; c'est lui qui a trouvé notre apport social insuffisant. Ah ! si à cette époque madame de Varigny avait été pour Cécile «excellente, » comme vous dites, les choses ne se seraient pas terminées ainsi. »
La peinture subit ici un nouvel assaut de la part de Fréjus; ce qui devait être le visage de madame Dupuis dans le tableau de famille prenait un épanouissement de verdure tout à fait particulier.
« Peut-être, dit l'artiste, cela n'a-t-il pas dépendu de la marquise; votre nièce est très-fière, sous son apparence douce et timide.
. — Quand on veut du bien aux gens, il y a mille moyens de le leur faire, même malgré eux. Cécile a toujours refusé les bienfaits de madame de Va«î-«^, c'est la vérité, mais moi, est-ce que je n'étai« , ?
— Vous les auriez acceptés?
— Pour les rendre intégralement à ma nièce... après ma mort.
— Sans doute, on ne peut pas se dépouiller de son vivant. Mais monsieur Thibault, croyez-vous qu'il se serait contenté de cette perspective?
— J'ai quelque raison de croire, dit la vieille en baissant la voix et en clignant les yeux d'un air mystérieux, qu'aujourd'hui encore si cette perspective existait, monsieur Thibault serait homme à prendre les choses en sérieuse considération. »
Une plaque de bitume étendu sur le visage de madame Dupuis en modifia sensiblement la physionomie.
— Vous l'avez revu... dit Fréjus d'une voix hésitante.
— Hier.
— Et il vous a dit? »
La vieille se tut un moment, comme si' elle voulait recueillir ses pensées.
« Au surplus, dit-elle enfin, je ne vois aucun inconvénient à vous mettre au courant de cette aiffaire. Vous en savez déjà trop pour qu'il soit utile de vous cacher le reste, et vous êtes trop de nos amis maintenant pour qu'il faille user de réticence avec vous.
— Prenez garde, dit Fréjus, vous savez par expérience que l'amitié n'est jamais désintéressée. »
Madame Dupuis regarda attentivement Julien ; elle
cherchait à lire dans sa pensée. Puis, satisfaite sans doute de ses découvertes :
« Non, dit-elle en souriant d'une certaine façon, qui n'était pas exempte d'ironie et qui cachait sans doute une profonde pitié ; non , vous n'êtes pas intéressé, vous, vous êtes une exception. »
Fréjus fut sensible à cette déclaration; il changea de pinceau et ramena l'apparence d'un visage au milieu de la verdure qu'il avait faite.
Madame Dupuis reprit :
« Cécile en cela vous ressemble ; ma nièce et vous, vous êtes deux exceptions... »
Ce rapprochement chatouilla agréablement le cœur de Fréjus, car on le vit redoubler d'ardeur à dégager les traits de la vieille dame du déluge de couleurs où il l'avait noyée. Celle-ci continua :
« Et je puis dire deux exceptions bien curieuses; vous êtes tous deux aussi niais l'un que l'autre. »
La brosse à la couleur de chair échappa des mains de l'artiste. Il ne se donna pas la peine de la ramasser; il en prit une autre chargée de bleu; le visage de la vieille dame devint tout à coup du plus brillant azur.
« Oui, niais, reprit madame Dupuis avez insis*~~'*?, et j'appelle ainsi ceux qui ne savent pas se fa' loir, qui ne tirent pas tout le parti possible d r
position et de leur talent. Vous par exemple, vous avez du talent, c'est incontestable, et je Fai vu dès la première minute; mais vous ne savez pas vous en servir pour faire fortune. Avec la facilité que vous avez, vous devriez peindre toutes les principales tôtes de Paris. Vous peindriez d'abord quelque femme à la mode, vous embelliriez ses traits, ce qui est toujours facile ; vous lui donneriez un teint éclatant, des yeux admirables; vous reproduiriez surtout sa toilette avec exactitude, en faisant valoir ses bijoux et ses dentelles; vous consulteriez Félix pour la coiffure ; vous n'oublieriez pas que votre modèle a les plus blanches dents et les plus belles mains du monde; vous le feriez sourire pour montrer les unes, et s'accouder dans un fauteuil pour laisser voir les autres ; le fauteuil serait doré et garni en damas rouge ; au fond du tableau se dresserait un péristyle à colonnes de marbre avec de grandes draperies vertes garnies de crépines d'or, comme on n'en voit nulle part. Ajoutez à cela un cadre flamboyant, orné d'une couronne de duc, et à la première exposition vous avez un succès fou, qui vous permet de prendre un atelier très cher dans la Chaussée-d'Antin et de ne plus peindre un portrait à moins de 40,000 fr., excepté pour vos amis... à qui vous en demanderez 45,000. »
Pendant que madame Dupuis exposait sa théorie
212 LE PORTRAIT DE LA MARQu 3E.
du peintre de jolies femmes, son portrait avançait d'une manière prodigieuse, sous la brosse de Fréjus, mais il avançait à rebours ; les teintes v^/rtes avaient repris le dessus des couches bleues, et quelques traits d'un jaune vif et tr(»s-accusé commençaient à faire soupçonner Fépanouissement d'une végétation vigoureuse.
« Je sais bien, reprit la vieille, après une pause, que tous ces conseils sont paroles perdues, et que donner de bons avis à des artistes, c'est semer dans un sol ingrat. Il en a été de même avec Cécile. Je voulais la mettre en lumière, la faire briller ; j'avais formé les plus beaux projets pour elle. Avec son talent, — elle a un vrai talent de cantatrice, monsieur Fréjus, — elle aurait pu gagner beaucoup d'argent. On lui a fait souvent des offres, et si elle m'avait écoutée, elle les aurait acceptées- Un jour, sans lui rien dire, je l'ai fait entendre au directeur de l'Opéra...
— De l'Opéra! interrompit Julien, en relevant tout à coup la tête ; vous vouliez faire entrer mademoiselle Cécile à l'Opéra?
— Certainement, et elle y aurait eu les plus grands succès. Savez-vous combien on lui offrait pour les trois premières années? Vingt mille franc
C'était beau, cela; qu'en dites-vous? »
Fréjus n'en dit rien, mais avec son éponge.
tout ce qui, sur la toile, en dehors de la figure de Cécile, avait couleur de chair. Puis , il reprit sa brosse verdoyante et ajouta seulement ces mots : « Continuez, madame, je vous écoute.
— Eh bien , reprit la vieille , elle a refusé ; elle ne ' voulait pas être artiste pour les autres, disait-elle; mais pour elle-même. Être artiste pour soi, la belle avance ! A quoi cela sert-il d'avoir du talent si Ton n'en veut pas tirer profit? C'est un capital qui ne produit pas. J'avais beau lui dire que c'était de Tégoïsme de sa part, qu'elle nous privait par son entêtement d'une aisance dont nous avions besoin ; elle ne voulut rien entendre, et de guerre lasse, j'ai été obligée de la laisser courir le cachet comme auparavant ; je ne sais pas le plaisir qu'elle peut trouver à ce métier-là.
— Ça n'est pas un plaisir pour elle, hasarda Fréjus, mais un devoir.
— Son devoir, monsieur, était de gagner le plus possible, pour nous donner un peu de bien-être dans nos vieux jours. Je ne suis plus jeune, monsieur Fréjus, je ne suis plus jeune, et à mon âge...
— On aime à voir sa nièce à l'Opéra, c'est une gloire.
— Noti, monsieur, vous vous trompez, la gloire me touche peu par elle-même, et je n'ai sous ce rapport aucun orgueil ; je priserais peu ses vaines fumées, si
214 LE PORTRAIT DE LÀ HÀK^w. SE.
elle n'amenait pas de résultats positifs j mais la gloire a cela de bon, qu'elle se paye fort cher au théâtre, de nos jours, et les succès se traduisent toujours, pour les artistes habiles, en augmentation d'appointements et en bons bénéfices. Quand je songe que Cécile aurait pu remplacer mademoiselle Cruvelli avec 100,000 fr. d'appointements! C'est un vrai crève-cœur quand j'y pense.
— Il n'y faut plus penser, dit Fréjus.
— Le moyen, quand on habite une mansarde et qu'on vit de privations !
— Bast ! la fortune ne donne pas le bonheur.
— Elle y aide beaucoup, monsieur Fréjus.
— Elle n'empêche pas de mourir. . . pas toujours, du moins. »
La vieille regarda le peintre, -pour voir s'il parlait sérieusement. Fréjus était impassible de visage, mais sa brosse manœuvrait sur la toile avec un redoublement d'activité. Dieu sait ce qu'il en serait advenu du tableau de famille, si madame de Varigny n'était arrivée pour rectifier les idées du peintre sur l'espèce d'œuvre d'art qu'il avait entreprise.
« Eh ! quoi ! s'écria-t-elle en allant droit au chevalet ; je vous laisse en train de faire un tableau de ^"- *"- ' je retrouve un paysage I Mais voyez donc, Ci^v dameDupuis, votre figure s'est métamorphosé€
forêt vierge. M. Fréjus est un continuateur d'Ovide. » La vieille dame s'était levée à grand'peine; elle accourut à l'appel de la marquise. En apercevant la végétation brillante qui s'épanouissait à la place réservée pour sa personne, elle devint pourpre de colère. « Monsieur Fréjus, dit-elle en essayant de contenir sa fureur, vous vous êtes moqué, vous m'avez fait poser.
— Pour faire faire son portrait, ne faut-il pas que l'on pose? dit Fréjus avec son sourire moitié étonné, moitié moqueur.
— Taisez-vous, vous devriez être honteux !
— Honteux! pourquoi? Vous ne me laissez pas le temps d'achever .
— D'achever quoi? puisque vous avez effacé ma figure !
— A la vérité, j'ai mis un jardin à la place que je vous avais d'abord destinée, mais c'est parce que je veux vous mettre ailleurs. »
La colère d a vieille s'apaisa tout à coup devant cette nouvelle jt^erspective.
« Ah ! dit-elle, c'est différent. Mais où voulez-vous donc me mettre, puisque toute la toile est occupée? Voilà Cécile» à droite, assise au milieu d'un jardin, voici à gauche des arbres, des massifs de fleurs, des bosqUBts ; et moi où serai-je?
— Vous serez derrière, » répondit tranquillement Julien.
Madame Dupuis poussa unoexclamation formidable, et la marquise partit d'un éclat de rire.
Il était difficile de prévoir comment cette scène allait finir, et de quelle façon la situation allait se dénouer, quand deux nouveaux personnages vinrent heureuse-
ment faire diversion et interrompre les hostilités commencées. Ces nouveaux personnages n'étaient autres que monsieur Thibault et le docteur. Il y avait dans leur présence en ce moment, chez madame Dupuis, plus que deFopportunité, il y avait quelque chose d'entendu et de concerté. Mais avant de nous engager dans de plus complètes exphcations, il est indispensable, que nous sachions ce qui en était advenu de l'expédition de madame de Varigny avec Cécile.
La marquise, lorsqu'elle était venue chercher mademoiselle Dupuis, dans les intentions que nous connaissons déjà, avait fait appel à toute la ruée dor femme est capable, même lorsqu'elle a le cœu et honnête, lorsqu'elle poursuit un but génér,
s'inspire de sentiments honorables. Madame de Varigny était arrivée avec l'intention bien arrrôtée de tromper mademoiselle Dupuis et d'employer littéralement la supercherie pour lui faire accepter ses bienfaits, supercherie bien innocente après tout, même dans la forme qu'elle allait prendre.
Cependant, est-il bien sûr que la marquise n'obéissait qu'à un sentiment désintéressé et généreux, lorsqu'elle formait son plan de campagne? Nous nous plaisons à le croire; le vif désir de créer à Cécile ce qu'on appelle « une position indépendante » la guidait seul vers la rue de l'Ouest. Mais là, en retrouvant l'artiste qu'elle avait voulu lier à sa beauté par ces liens de l'art, plus solides que tous les autres, puisqu'ils survivent à cette beauté même, occupé d'une autre femme, d'une autre beauté, et se vouant, pour se donner le plaisir de la peindre, au plus ingrat et au plus impertinent des labeurs, madame de Varigny avait éprouvé une impression pénible, une sorte de froissement de cœur, une angoisse qui avait probablement modifié son premier élan et en avait altéré la pureté et la délicatesse primitives. Cette angoisse s'était même trahie dans le ton ironique et presque insolent qu'elle avait pris, seule manière pour une femme du monde de soulager son cœur et d'épancher sa colère. Qui sait à quel point les dix minutes qu'elle passa dans cette épreuve furent
S18 LB POliTRÀtT I^È LA iIÀAQUISE.
dbulôureùsës ? Oui peut se flatter de toli* assez clàtr dans les tnystêres dti cœlit humain, pour nous dii-e â quelle profbhdeuf celui de la marquise était blessé? Il y a dans te monde de ces déchitèmetits d*âmè qti*on île voit pas, qll'bii né soupçohne meine pas, et qui s'opèrent sans que nous nous en doutions, soué les fleurs et sous les souf irés qui nous les cabhent. Combien de femmes honnêtes, bdhnes, vertueuses^ 4Ui ont passé ud jbUr, une heure, une minute à ttttvets ceà étteiiitës ihvisibles; iUetpliCables, pour ainsi dire, et qui ont laissé àUx griffes de la douleur Utt lambeau de leUr cœur, un morceau vivant et palpitant de Ifetir être^ Heureusieà d'ailleurs, et dignes de Tëtre, marchant droit dans la vie et fortes contre le mal, une âeconde leur a suffi pouf épuiser tôùtès les torturés et pour connaître à fond là souffrance morale dont elles se croyaient à l'abri, h^iir ces femmes, la dure expérience une fois acquise, il Iteur teste utl souvenir amer, une indulgence éclairée et là première ride. Mais on n'acquiert pas dé pareils ttésors sàiis lutter, et la première ride a coûté cher à qUelqiites-uûés. Madame de Varigny venait de lui payer sa dtnié.
A peiUe hit-elle sortie de chez madame Dupuis, et sfe trôùva-t-elle seule en face dé Cécile, que Taugr î qu'elle veiiait d'éprouver cessa ou plutôt change, i causé et de nature. Elle ne sûUffràit plus pour i
LE PORTfi^AÏT DE LA MARQUISE. 1319
ptopre compte, mais pour le cortiptë d'auttul ; elle éprourait ce malaise qtie laisse api*ès lui uii sentiment inatùvaîs qu'on n'a pas combattu, et s'affligeait de la peine qu'elle avait dû causer. Le coeiit groi^, TespHt tourtilënté, elle fit placer près d'elle Cécile au foîld Ab la lroittii*ë, et lui saisissèttit les deux mains :
k Ma bdniïe Cécile, lui dit-elle, me pafdonuèrei:vous^
— 0^'ài-je donc à vous pardonner, madame? dë^ manda Cécile en sondant de son œil noir Foeil blëii de la marquise. Votre humeur enjôtiéè, totre esprit enclin à la malice? Ce sont des richesse^ de votive liattire, tout au plus de légers travers auxquels le cœur flemeure étranger.
— ftFôn, Cécile, non, le cœiir d'efet |)as étranger à ces caprices dont je m'étonne moi-môme depuis qtlèlQue temps. Je le sens là, dit-elle en posant la rtisiiii sur sa poitrine, car je souffre, i
Là main de Cécile seri*à vivemeut celle de Madame de Varigny.
« Pourquoi je souffre, reprit celle-ci, je n'en salis rien , et j'ai beau creuser îai pensée et soiider mon cœur, je n'y trouve aucune cause véritable et sérieuse â l'état maladif où je me sens. Nous autres femrties, Cécile, nous souffrons quelquefois sans cause; quelquefois aussi la cause est si futile qu'il suffit de la connaître
pour en conjurer les effets. L'œil d'autrui est pour la découvrir plus habile souvent que le nôtre. Cécile, vous savez peut-être ce que j'ignore, et, si vous le savez, je vous en conjure, dites-le-moi. »
Mademoiselle Dupuis, à cet appel, se sentit comme atteinte au cœur. Un moment, elle retira sa main des mains de la marquise; mais son caractère reprenant immédiatement l'avantage sur son impression, dile les serra de nouveau et avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle.
« Ma chère bienfaitrice, dit-elle h la marquise d'une voix tremblante d'émotion, vous souffrez 1 £t moi, croyez-vous que je ne souffre pas de m'en savoir la cause? Cause innocente, il est vrai, car le ciel m'est témoin que j'ai fait tous mes efforts pour éloigner monsieur. . . »
La jeune ûUe hésita.
« M. Fréjus, acheva la marquise en souriant.
— Oh I soyez bien sûre, madame, que c'est malgré moi qu'il est venu à la maison. »
Ici la jeune fille raconta en détail la manière dont Julien s'était en quelque sorte imposé. Madame de Varigny l'écouta sans l'interrompre.
« Ainsi, dit-elle, quand Cécile eut achevé son vous croyez qu'il vous aime? »
Cécile baissa la tête et ne répondit pas.
« Vous croyez qu'il vous aime, reprit la marquise, et que je suis jalouse?
— Oh! madame, fit mademoiselle Dupuis.
— Vous le croyez, avouez-le!
— Il y a des moments où j'en doute.
— Et d'autres où vous voudriez pouvoir en douter?
— Et d'autres où je voudrais n'y avoir jamais pensé, répéta Cécile, en corrigeant la phrase.
— Eh bien ! dit la marquise en riant toirt à coup aux éclats, celaestvrai, je suis jalouse, terriblement jalouse, et je puis cependant, foi d'honnête femme, vous affirmer que je n'aime aucunement M. Julien. Ces paroles vous étonnent; vous ne comprenez plus rien à ces mystères, n'est-ce pas? Est-ce que j'y comprends davantage, moi?
— Mais alors, dit Cécile, pourquoi insistez-vous si fort pour que j'épouse M. Thibault?
— Puisque je suis en train de vous faire mes aveux, mon enfant, celui-ci ne me coûtera pas plus que les autres. Je n'aime certes pas M. Fréjus ; et quand je vous le dis, Cécile, vous pouvez m'en croire; mais il me serait particulièrement désagréable qu'il vous épousât. C'est un mauvais sentiment que celui que j'éprouve, mais il me semble que cet homme est à moi, qu'il m'appartient et que nul n'a de droits sur lui excepté moi. Tout ce que je vous dis là ressemble à de
la folie, ou tout au moins à de Tinconséquence, c'est possible, mais je suis sincère pourtant et je n'ay^ncQ rien qui ne soU |le la plus rigoureuse euctiia^e. Expliquer la nature hun^aine, et le cpsuf de la femme surtout, c'est chose d^fficijp ; je p^ cuis pas psychologue et u'ai nulle euvie 4» metjxe 4'accof 4 les contradictions de u|ou esprit et d.e mpp cour ; j^ nie^ borne à constater les effets sans en recherpber }es causer. Ainsi, u^ou enfant, si vqus n'aimez pas }f.. J^l^en, je yous demanderai par grâce dp me laisser cp peint;rQ tout entier et dp ne pas empiéter sur uion bipu*
— Et yous dites que vous ne T^jmez pas 1
— Je vous le jure ; mais j*ai besoin qu'il m^appaptienne. Je veux dompter cette pâture rebelle, j^ veu^ mettre un frein à cette sauvagerie... intime et familière, plier cette fqrce aux commandements âe ma volonté, voila tout.
— Et vous dites que vous ue Faimp;; pa^ 1 répéta Cécile.
—Non, cent fpis non ; mais j'entends que perso^M n'ait 3ur lui les prétentions que je n'ai pas, pas plus que celles que j'ai. Appelé:^ ce çepUmpnt du npm qua vous voudrez, esprit de domination, orgueil, vapifé môme, mais, de grâce, ne lui dQuuez pas le seul r 'n qui ne puisse d'aucune manière lui cQuvenir. Quf f si cette domination que je veux exercer n'était n
LE poutrait db la varquisb. 233
putée, ni mise en question, peut-être n*y trpuverais-je aucun intérêt, et Tespèce de passion que j'éprpuve, privée fie son ressort, n'aurait plus le secret dfi m*émouvoir ou même de me préoccuper. Tout cela n'est pas très-l^eau peut-être, mais, (îans tous les pas, cela ne pept n^iire à personne ; car je ne suppose pas que vous Faimiez, vous, Cécile. Si je pouvais le croira, je ne voudrais pas vous demander un pareil sacrifice. »
La jeune fille ne répondit rien, mais elle jeta, comme par distraction, un regard dans la rue. La yoiture s'arrêta presque aussitôt. On était arrivé chez l'agent de change.
Bfademoiselle I(upuis n^avait pas demandé fr mads|.me de Varigny où celle-ci la conduisait. Toute deux montèrent au premier étage, où se trouvaienj Ips bureaux. On introduisit les deux dan^ea dans le cabipiBt de l'agent de change, à travers une double rangée de commis grands et petits, tous fort affairés, penchés sur des papiers couverts de chiffres. On étaif à la veillp 4*une liquidation.
« Madame, toutes vos pièces sont prêtes, dit l'agent 4e change, et voici le titre. »
La marquise prit le papier des mains de l'officier ministériel, et, apr^s y avoir jeté un coup d'œil et l'avoir mis sous enveloppe :
« C'est bien pela, dit-elle. Cécile, voulez-vous pren-
dre ce papier? Votis ne me le rendrez que si je vous le demande.
— Et vous ne me le redemanderez jamais, dit Cécile.
— Qu'en savez-vous?
Pour toute réponse, Cécile retira le titre de son enveloppe, et le dépliant sans prendre la peine d'y jeter les yeux, elle le montra à madame de Varigny.
« Eh bien ! fit celle-ci.
— Le titre est en mon nom.
— Comment, vous saviez !...
— Je savais que vous êtes la plus généreuse des
femmes.
— Ma bonne Cécile, par amitié pour moi, acceptez ce témoignage de m'a reconnaissance envers votre père.»
La marquise avait été devinée ; elle craignait un refus qui s'était élevé bien souvent déjà devant ses bonnes intentions. La jeune fille lut cette crainte dans ses yeux, et allant au-devant de cette préoccupation :
« Ne craignez pas que cette fois je refuse, dit-elle sérieusement et d'un accent qui exprimait plus la tristesse que la gaieté: aujourd'hui, les circonstances sont changées. »
La marquise sentit cette parole pénétrer comn., reproche dans son cœur, mais elle n'eut que l'i"*'^ de la douleur, elle n'en eut pas la conscience.
« Puisque nous sommes si bien d'accord, dit l'agent de change, nous n'avons plus maintenant qu'à vous féliciter : mademoiselle, vous voilà capitaliste.
— Oui, monsieur, » répondit simplement Cécile d'un accent résigné.
Quand les deux dames furent parties, l'agent de change ne put s'empêcher de dire à son premier employé :
« Je n'ai jamais vu de ma vie personne gagner cent mille francs d'une manière aussi triste. »
La voiture roulait deiiouveau vers la rue de l'Ouest, et la distance était grande. Un instant silencieuse, madame de Varigny ne put s'empêcher de remarquer le profond accablement de la jeune fille. Elle ne pouvait supposer de l'ingratitude à ce cœur excellent ; elle ne l'accusa point de froideur.
« M'en voulez-vous, dit-elle, de là violence que j'ai voulu vous faire?
— Vous êtes la meilleure et la plus noble des femmes, dit Cécile en l'embrassant.
— Ce n'est pas ce que je vous demande, mon enfant, reprit la marquise, qui répondait avec ardeur à l'étreinte de la jeune fille, vous êtes malheureuse, Cécile.
Tvr^r,^ madame, je suis heureuse autant que je puis s il y a des bonheurs tristes en ce monde ; le '" ".eux-là.
— Cécile, je ne vous ai rien caché, mais vous, vous me cachez quelque chose.
— Vous, madame, vous n*avez rien à dissimuler et tout le monde gagnera à lire dans votre cœur.
— Est-ce à dire que le vôtre soit moins pur que le mien? Je vous connais trop, Cécile, pour que je puisse rien croire de pareil. Vous avez un chagrip que je ne m'explique pas ; vos traits et vos paroles trahissent une peine cuisante, et vous ne voulez pas me la confier.
—Je vous en prie, madame, répondit gravement la jeune fiUe, ne m-interrogez pas. Il y a dans la vie des moments oà l'on prend de graves déterminations , celleg d'Où dépendent notre avenir et les futures conditions de notre existence. Ce sont des moments pénibles quelquefois, des heures où tous les rêves du passé no^s reviennent, et où bien souvent toutes nos espérances s'évanouissent. Cette heure-là est venue pour moi, madame; si je dois à votre bonté de pouvoir y trouver moins de motifs d'inquiétude, elle n'en reste pas moins pleine d'alarmes et d'anxiétés. Permettezmoi de me recueillir un instant avant de prendre les graves déterminations que je médite, permettez-moi de peser les charges de mon avenir et d'y proport*'^"ner les forces de mon courage. »
Ces paroles étaient prononcées d'une voix fer
IiE PORTRAIT DE LÀ MARQUISB. SS7
avec un acœnt profond qui impressionnèrent Tivement la marquise. Celle-ci se tut, et bientôt on arriva b la maison.
XK
Nous avons vu comment messieurs Thibault et le docteur VignoQ vinrent tout à coijp, et fort à propos, interrompre une scène qui menaçait de prendre mauvaise tournure. Quelques-uns des personnages qui ont un rôle iipporlant dans cette l^istofre , s'imaginèrent que 13- marquise pourrait bien être pour quelque chose dans Tapparition du Marseillais et du docteur ; ils allèrent même jusqu^à sppposer que leur arrivée avait été combinée de façon à provoquer un dénomment attendu, espéré, commandé en quelque sorte, et Cécile, dont le regard alla chercher aussitôt celui de la marquise, parut convaincue de ce qui pouvait n'être encore que Tobjet d*un doute pour les autres.
« Madame , dit le docteur à la vieille tante , qu'il connaissait depuis longtemps, je vous ramène un malade, monsieur Thibault, que j'ai trouvé rôdant dans le voisinage, en proie à une fièvre dont le remède, m'a-t-on dit, est ici près de vous, »
228 hlR POETEAIT DE LÀ MÀKQUISE.
Madame Dupuis fit au docteur une révérence et un sourire, le plus gracieux qu'elle put faire en dépit de sa mauvaise humeur. Elle avait un grand respect pour le docteur, qui l'avait naguère soignée dans une cruelle maladie avec un succès dont la vieille avait gardé un souvenir plein de confiance. Elle craignait beaucoup la mort et ne doutait pas qu'un si habile médecin n'eût pris avec celle-ci des accommodements utiles à ses malades.
« Il y a longtemps, dit-elle sans répondre aux paroles du docteur, il y a longtemps que Ton ne vous a vu.
— Ne vou^ en plaignez pas, madame, répondit gracieusement le docteur ; nous autres médecins, nous sommes des oiseaux de mauvais augure. Moins on nous voit , mieux cela vaut. Cependant, aujourd'hui, par exception, je me présente chez vous sous un aspect riant et pour les choses du monde les plus gaies. Je vois que nous sommes tout à fait en famille, ajoutat-il, en jetant un regard sur l'artiste, car monsieur Fréjus n'est pas un étranger pour nous.
— Ni pour personne, dit lé peintre ; les hommes de mon espèce sont de toutes les familles, n'est-ce pas, docteur? Il y a des pays où ils sont un objet de v^"^ ration. Chez les sauvages, je serais un dieu.
— Eh ! eb ! fit le docteur en souriant, il ne fai
que VOUS alliez chez les sauvages pour devenir au moins une idole.
— Allons donc, que dites-vous là, docteur? s'écria la marquise en intervenant dans la conversation ; les idoles sont des simulacres de faux dieux, et monsieur Fréjus, tenez-le pour certain, aspire à être pris pour \\ïi dieu véritable.
— Cela est vraisemblable, ajouta Julien ; ne m*avezvous pas dit que je pouvais donner l'immortalité? C'est un divin privilège que celui-là. »
Madame de Varigny , prise dans ses filets , essaya d'en rompre les mailles.
« Aussi, dit-elle en souriant, n'avez-vmis pas manqué de faire, de votre autorité privée, une fournée de déesses dont l'Olympe doit se réjouir : mademoiselle Jeanne, ma femme de chambre, madame Dupuis, Cécile et moi.
— Et bien d'autres que vous ne connaissez pas, madame, et qui peut-être vous rendraient l'immortalité insupportable. Un jour j'ai peint une chanteuse des rues dont la physionomie me paraissait intéressante ; un autre , j'ai demandé mon inspiration à une figurante du théâtre de Bobino qui avait des cheveux
une négresse, une véritable tête de «eur me l'a même payée fort cher ; *c'est '^'a le plus rapporté ; aussi l'ai-je appe-
.Ai»A.
^mtk
^90 LX POETIÀIT Dl LA KAlQïïlSB.
lée Danaé. n y a deux ans en allant en Touraine, je me suis arrêté en Sologne pour peindre une gardeiise de dindons qui avait la peau verte d'une bohémienne; et, dans les Pyrénées , j'ai trouvé une jeune saltimbanque dont j*ai fait une véritable déesse indiemie. Que d'autres, dont je ne vous parle pas, afin que vous n'arrachiez pas les yeux à votre portrait, ce qui serait véritablement dommage. Un de ces matins , ne m'en défl^z pas, je prendrai la tête de mon ami Thibault pour la livrer à un rire immortd. »
Thibp,ult passa immédiatement sur le premier plan, et répondant à l'attaque de son compatriote :
<K A Marseille, dit-il, monsieur Lefèvreafoit mon portrait , il est , je puis le dire , d'une ressemblance frappante : personi^e n'a jamais ri iMi le voyant.
— Je sais bien que Lelèvre est un peintre sérieux ; il serait capable, de faire pleurer un singe. »
En attendant le rire immortel promis à Thibault, un rire éclatant accueillit cette saillie faite à ses dépens. Madame de Varigny ne put elle-même épargner à son protégé l'amertume de son hilarité.
« Au surplus, reprit Julien en continuant de s'adresser à Thibault, tu n'es pas venu ici pour poser, j'imagine. Le docteur te Ta dit, nous sommes ^'*' ^** famille; va, mon ami, ne te gêne pas, formule i. mande. Ordinairement, ces choses-là se font d
un moins grand nombre de témoins. Cependant, comme d'un côté la demande est collective, et que de l'autre, en ma qualité de fou domestique, je ne dois pas être compté, toute Tassistance se réduit par le fait à trois personnages, toi d'une part avec madame la marquise et le docteur pour partenaires, madame Dupuis d'autre part à qui Ton s'adresse, et sa nièce, en troisième lieu, qui est l'objet de la demande. Au besoin, s'il y avait ici un notaire, on pourrait écrire les clauses du contrat ; mais si cette envie vous prend, mes enfants, que ce ne soit pas un embarras; j'ai été avocat, moi, j'ai même plaidé une fois avec un très-grand succès ; je jetterai un instant ma palette et mu marotte, je prendrai la plume, et Tintelligence commerciale de mon ami Thibault aidant, nous rédigerons de solides articles, où l'apport des deux époux sera rigoureusement stipulé, comme il convient dans une bonne association. »
Thibault faisait triste mine pendant cette tirade, et la marquise, aiguisant sa dent d'un sourire :
« Quel malheur, dit- elle, qu'il n'y ait plus de charge de bouffon à la courl
— L'emploi, dit Julien, est devenu inutile depuis que la presse est là pour en tenir lieu. Dans les familles, c'est différent; le besoin s'en fait souvent sentir; mademoiselle Dupuis est de mon avis, j'en suis sûr.
— Vous VOUS trompez peut-être, monsieur Fréjus, répondit froidement la jeune fille. Il y a des circonstances trop solennelles pour qu'il soit généreux tfen plaisanter.
— Oui, dit Fréjus, ce sont celles où Ton prépare ces grandes folies qui finissent toujours' par des larmes.
— Vous devenez lugubre, mon cher monsieur, dit la marquise.
— Je vous ai donné le choix entre la gaieté et la tristesse; vous choisissez la tristesse; je suis de votre avis, la chose esttriste, et il ne convient pas d'en rire. Allons, Thiiault, prononcez donc votre oraison funèbre. Voulez-vous que je vous aide?»
Puis s'adressant à madame Dupuis :
« Madame, poursuivit l'artiste d'un ton amer, mon ami Thibault, ici présent, négociant en huiles à Marseille, désirant donner de l'extension à son commerce et soupçonnant qu'il existe ou qu'il existera bientôt un capital assez considérable aux mains de mademoiselle votre nièce, a l'honneur de vous demander celle de ses deux mains qui peut lui assurer les droits les plus solides sur ce qu'elles contiennent toutes deux.
— Monsieur ! fit la vieille dame avec colère, vous, je vous prie, de ce qui vous regarde, et monsieur Thibault s'expliquer lui-même.
— ^ Il ne s'expliquera jamais mieux que par ma bouche, dit Fréjus.
— Permettez, permettez, s'écria le Marseillais en intervenant dans, la discussion, il n'est pas question ici d'une affaire de commerce, mademoiselle Cécile le sait bien. Mon désintéressement, ma conscience ma probité...
— Sont connus, interrompit Julien, sur la place de Marseille ; aussi ne manquerons-nous pas de nous marier sous le régime de la séparation de biens, c'est plus prudent.
— Certainement, dit le Marseillais, de cette façon l'apport de mademoiselle...
— Qu'est-ce que je disais, s'écria Fréjus, il y a un apport faitj par mademoiselle, et monsieur Thibault, qui sait tout, le sait bien.
— Tron de Fair, fit Thibault avec impatience, je sais,, c'est-à-dire je ne sais rien; je suppose... Et, après tout, quand je le saurais, où est le mal, mon cher?
— Si mademoiselle n'en voit aucun, dit Fréjus...
— Ce n'est pas à vous que j'ai à répondre, répliqua la jeune fille ^e quel droit, monsieur, m'interrogez-
^a Cécile d'un air étonné et ne réponce donna de l'aplomb à Thibault, qui
334 lE PORTRAIT DE LA MARQUISE.
fit trois pas en avant, et, s'adressent galamment à la jeune fille :
« Mademoiselle, dit-il, ne tenez aiicun compte, je vous prfe, des paroles de mon ami ; nom l'avons jadis appela Fréjus pour une histoire.. . et, depuis lors, vous comprenez... p.
L'orateur s'arrêta. Il venait d'apercevoir l'œil de Julien fixé sur lui d'une étrange façon.
« Et depuis lors? 3^ dit celui-ci.
Thibault perdit le terrain qu'il avait gagné et recula de trois pas sans rien dire.
j¥ Jlt depuis lors î insista Fartiste. Voyons, achève, qu'est-il arrivé à celui qui, le premier, s'est avisé de me donner ce nom?
—• C-e§t égal, dit le Sfarseillais, le nom est resté.
— Et je l'ai rendu célèbre, » s'écria orgueilleusement Tîi^rtiste.
h^ marquise intervint ; de sa voix souple et argentinfii elle essaya d'apaiser les orages qui grondaient dans le lointain.
« Vraiment, monsieur Fr^jus, vous le rendrez plus célèbre encore, dit-elle ; mais, de grâce, ne soyez pas ici un trouble-féte, un brandon de jiiscorde ; ne faites pas, je vous en prie, intervenir de vieilles qur d^ns uniQ question qui vous est parfaitement étra^ et h laquelle vous n'ave? ancun titre pour vous m
— Aucun litre, aucun titre, murmura Fartiste ei^ reprenant ses pinceaux ; je n'en sais rien si je n*af pas de titres; à défaut d'autres, j'ai du moins celui qu'a tout homme d'honneur de dire l^, vérité et de donner de bons avis.
— pn se passera de vos q,vis, dit aigrpment la vieille
tepte.
— Si vous voulez les écouter, répliqua Fr^us ei^ mpptrapt le tableau sur le chevalet, j'efface in^ipé^iatement cette verdure et je yous rétablis ep vpsdrQJts. ^
La vieille sou^t en regardant le dpcteur d'un air d'intplligence.
« Il est vraiment fou ! dit-elle.
— Oui, oui, allez toujours, je suis fou, c'est conypqu, et vous, vous êtes tous des sages. C'est pppr pelft, s^ns doute, que vous préparez ^vec effort le malheur de cette pauvre fille, et que moi, je suis seul ici pour Fempêcbpr. Vpyqns, docteur, aidez-moi donc, c'est Hpe oeuvrq de cftarité ; et vous, piad^me, aprpzypus le triste courage de poursu|vrp unp aussi coupable entreprise? »
(.a marqpisp , trppblép et blessée peut-être, allait
répondre ; mais Cépile ne lui en donna pas le temps.
"ivement vers le peintre :
' '^.ourtade, ou Fréjus, quel que soit le
/ous nomme, vous oubliez que vous
êtes chez ma tante, — chez moi, — et que vous devez le respect au seuil que Ton tous a permis de franchir. »
Ici, Fréjus baissa le front, saisit sa palette et se rassit. Il reprit son travail et assombrit, sans ajouter un seul mot, la forêt vierge qu'il avait commencée avec tant d'éclat sur les débris effacés de la vieille tante. La jeune fille dirigea ensuite ses regards vers Thibault. Celui-ci recôïiquit toute sa hardiesse évanouie et fit de nouveau ses trois pas en avant.
« Monsieur Thibault, dit-elle, la demande que vous voulez bien faire de ma main me touche et m'honore... »
La voix de la jeune fille expira sur ses lèvres. Madame de Varigny s'approcha vivement de Cécile et l'enveloppant d'un long regard plein de douceur et d'anxiété :
« Mon enfant , dit-elle à voix basse, réfléchissez encore, songez à ce que vous allez faire; je vous en conjure, oubliez tout ce que j'ai pu vous dire; ne songez qu'à vous, à vous seule. »
Mademoiselle Dupuis serra la main de la marquise, puis elle reprit d'un accent saccadé :
« Monsieur Thibault... j'accepte.
— Pas possible I s'écria une voix. »
Tous les regards se portèrent vers le chevalei
Fréjus travaillait avec une incroyable ardeur : la forêt vierge avait disparu ; la figure de Cécile se trouvait seule sous une voûte sépulcrale , entourée de tombeaux.
« Vous faites des tableaux funèbres , dit la marquise d'un ton d'ironie amère.
— Comme vous des enterrements, » répondit le peintre.
Madame de Varigny pâlit et porta la main sur son cœur.
« Serait-il vrai? » se dit-elle avec effroi.
Ces paroles, vivement échangées à mi-voix, échappèrent aux autres acteurs de cet(p scène, tous occupés des remercîments dans lesquels se confondait le Marseillais.
La marquise était accablée, elle avait besoin de re- ^ pos ; elle se retira en compagnie du docteur. Thibault, après quelques paroles adressées à la vieille tante, ne tarda pas à les suivre, et Fréjus, ayant rajusté sa palette et ses brosses, ferma la boîte et dit à son compatriote de l'attendre. Puis il enleva le tableau du chevalet et le posa sur un meuble.
« Tout à l'heure, madame, dit-il, j'enverrai prendre ' At 1a ^bevalet.
jvez faire prendre le tableau en même " ^'oix aigre madame Dupuis.
23d LE POUTRÀIT DE lÀ BIÀRdUISl^
— Si c'est ravis de mademoiselle. »
La jetinè fille était assise dans ttn fauteiiil, en proie à dtl accablement profond. La toii dfe Fréjus la fit tout à coup sortir de son abattement.
« Mol, dit-elle d'un air distrait... ce tâbleati... OUi, oui, je veux le garder.
— Merci, dit Tartiâte. Maintetiant, nladembisélle, je vous fais mes adieux.
— Adieu, tnurhiura celle-ci.
— Votre main, reprit Fréjus ; celle que je vous offre est celle d*un âmi. »
Cécile tendit sa liiaîn au jeune homme, qui la serra tittiidèment sans oser la fjôrtet à seâ lèvres.
^ Adieu, » répéta-t-il.
Cécile entr'ouvrit les lèvres pour parler, mais le éôti îië put sortir de sa gdtge oppressée .
Julien sottit en coiirânt.
« C*est égal, dit la vieille quand il fut parti, malgré ses défauts ce jeune homme a du bon, et iS*il avait fini mon portrait.... i
Elle hë put achever. Un cri déchirant était parti du coin 011 s'était réfugiée Cécile.
La vieille accourut âUssi vite qu'elle put et trouva la jeune fille renversée, le front blême et les mains crisf
« Ah ! mon Dieu, s'écria-t-elle alarmée; Cécile, c, vez-vous ? i
Lk FbàTRÀIT ]]iB LÀ MARQUISE. S39
La jellne fille sourit d'ilii sourire angélique ; ses yeux peu à peu se rouvrirent, et son visage reprit quelque couleur.
« Ce n'est rien, dit-elle aussitôt qu'elle put parler. Une douleur, là... (elle montrait son cœUr)^ j'ai cru que j'allais mouril". »
Pendant que ces douloureux symptômes jetaient madame Dupuis dans la consternation, Ft'éjus, qui avait fait diligetice, tenait de rejoindre son compatriote dans le jardin du Luxembourg. Il lui posa la main sur l'épaule assez rudement et fronça le sourcil comme un tragédien.
« Mon cher, lui dit-il, je t'ai averti, c6 tt'est pas moi qui l'ai voulti et tu ne peux t'eU prendre qu'à toi des conséquences de cette affaire.
— Quelles conséquences ?
— Tu veux sérieusement épouser nladenloiselle
5 doute, je le veui... tttaiuteuàtit.
"pelles ce que je t'ai dit f
— Eh ! que sais-je, moi, ce que tu dis et ce que tu ne dis pas.
^ Je f ai dit que je me battrais avec toi plutôt que de te laisser épouser mademoiselle Dupuis.
— Une plaisanterie.
— Regarde-moi et vois si je plaisante. »
Le visage ordinairement si doux de Julien avait pris une expression terrible ; ses yeux flamboyaient. Thibault recula de trois pas.
« De quel droit ! balbutia celui-ci.
— Ne parlons pas du droit, parlons du fait. Tu es bien déterminé à épouser Cécile ?
— Très-certainement.
— Alors, nous nous battrons.
— Je ne veux pas me battre, moi ; avec un ancien camarade I
— C'est bien, mais tu n'épouseras pas.
— J'épouserai et je ne me battrai pas.
— Tu n'épouseras pas et je te battrai, en bon camarade, comme autrefois, tu t'en souviens, le jour où, pour la première fois, tu m'as appelé Fréjus.
— Ce nom t'a porté bonheur.
— Je veux te porter bonheur aussi et t'empêcher de commettre une mauvaise action.
— Est-ce commettre une mauvaise action que pouser une belle jeune fille qui a, ma foi, une
jolie dot pour un pauvre marchand comme moi?
— Oui, lorsque cette jeune fille n'aime pas et que l'on n'aime soi-même que la dot.
— Qu'est-ce que cela te fait? Tu ne voudrais pas m'empécher de faire une bonne affaire. Je te jure que j'ai besoin de capitaux.
— Des capitaux, on t'en donnera. Combien veux-tu?» Thibault regarda Julien de la tête aux pieds. « Est-ce que tu serais un capitaliste, toi, par hasard ?
— Par hasard, oui, dit Fréjus, pour t'obliger.
— Pour m'obliger à te laisser la demoiselle.
— Je n'y prétends pas, mais je ne veux pas que tu y prétendes davantage.
— Sais-tu bien, mon cher, dit le Marseillais en. se croisant les bras, que tout ce que tu dis là n'a pas le sens commup 1
— Rien ne ressemble plus à la folie que l'extrême raison. Ce mariage serait un meurtre et je ne veux pas qu'on le commette.
— Un meurtr^! tu en parles bien à ton aise. J'ai lieu de croire au contraire que je ne déplais pas trop. Tu as vu avec quel empressement on a accueilli ma demande
-fiorts pour me desservir, n'as pas vu, toi, qu'en l'accueillant, la >,roif la mort dans l'âme I
.^t^^X x-.„ -iS
242 ht POUtKAlT DB LÀ MAUQUISt.
— Bah î rénioUon !
— Non, dis plutôt Fangoîssé.
— Qu*est-ce qui la forçait d*accepter î
—le tfeii salsrieA, dit Fréjus en fronçant le sdurcil.
— Tn fois bien, lu n'en sais rien } et tu veux que j'en croie ton dire I tu veux que f obéisse aveuglément àtesiBjonctioils i îu m'atotieras qUe^ si je le faisais, je me montrerais aussi fou que toi.
— Eh bien, oui, je suis fou ; mais les fous Sont prophètes. Crois-moi, n'épouse pas Cécile, tu la tuetaîs.
— Chansons, mon cher, que toUt cela.
— Chansons si tu veux, mais chansoiiè dont le refrain n'est pas gai< Tu rii'as entehdù, tu in'as eothpris : réfléchis, et songe à ce que tu dois faire. ^
Thibault allait rëpbndre, mais Julien était déjà loin de lui. Il rassembla ses idéeè un peti mises en déroute par les menaces de Fréjus, et se dit qu'après tout il Serait bien sot de s'eti effrayer.
Nous franchissons ici un intervalle de quatre tr: Cest beaucoup ; quelques lecteurs trouveront doute que ce n'est pas assez.
UIm
Il faisait assez mauvais temps le jour où s'ouvrit la première exposition universell$ de Paris, — espérons qu'elle ne sera pas la dernière ; — il tombait, bien que l'on fût « au joli mois de mai, » une jolie petite neige à jnoitié fondue, mais tout à fait désagréable, qui refroidissait beaucoup Tenthousiasme des visiteurs, des industriels et des artistes.
Ceux-ci, aussitôt la cérémonie de l'ouverture terminée sous la grande cloche en verre de Tancien carré des fêtes, se précipitèrent vers la vieille allée des Veuves, devenue aujourd'hui rq,venue Montaigne, où se dressait le temple de carton élevé à la gloire dp Tart contemporain. La plupart s'arrêtaient en passant pour lire écrit en grosses lettres, sur une bande de calicot écru, cette inscription que Ton n'accusera pas d'être renouvelée des Grecs ni des Romains :
RÉALISMP... PRIX p'piVTRjB^ : 1 fl^NG.
L'auteur de cette facétie avait ouvert $a pptitQ eifppsition prèg 4p J^ grande, ij avait éjpvé autel contre autel, temple contre temple; je n'ose pas dire dieu coutrç dieu, bien qu'il soit lie mode q^ujourd'hui de voir des \ Mais ^u dire de gens bien informés, le Je Ifi religion du réalisme en fut pour ses "*uaire n'eut pas, assez de fervents Jpour
entretenir le feu sacré, et la religion nouvelle, pour donner des prosélytes, dut abaisser le prix d'entrée. La lampe ne s'en éteignit pas moins faute d'huile.
« Ce diable d'homme ne sait qu'imaginer pour faire parler de lui, dit dans un groupe un des artistes qui traversaient l'avenue. Le voilà maintenant qui ouvre boutique et qui prend une enseigne I
— J'en connais, dit un autre, qui n'osent pas encore prendre l'enseigne, mais qui ont déjà ouvert la boutique.
Le premier interlocuteur, qui était gros et joufflu, regarda le petit homme brun, à moustaches aiguës, qui venait de formuler tout haut cette réflexion, fit une grimace assez laide, dont heureusement pour l'art personne ne s'aperçut, et passa outre.
Du péristyle, les artistes entrèrent dans la cella du temple. Là une foule généralement barbue s'agitait, allait, venait en gesticulant. Presque tous avaient le visage bouleversé, les joues pourpres, une inquiétude fiévreuse dans le regard.
« Comprenez-vous, disait l'un, qu'on m'ait placé si haut ?
— Et moi si bas ? disait un autre.
— Et moi dans l'ombre ? ajoutait un troisième
— Et moi en pleine lumière? s'écriait un quaf*
— C'est d'une injustice I reprenait le premie
Le mot « injustice » fut répété par tous les autres sur différents tons et avec beaucoup de variations proportionnées à leur amour-propre.
Un nouveau personnage intervint dans le groupe. C'était un homme de grande taille, d'une physionomie aimable et souriante, de manières distinguées et avenantes.
« Je sais un moyen bien simple de vous contenter tous, leur dit41 ; aucun de vous n'est satisfait de la place attribuée à ses œuvres, n'est-il pas vrai, et vous voudriez tous avoir les bonnes places? C'est naturel. Eh bien ! choisissez chacun celles qui vous conviennent ; entendez-vous ensemble et je vous promets de faire ratifier vos choix. »
A cette proposition, tout le monde se montra joyeux et le personnage s'éloigna. Mais il avait laissé derrière lui la pomme de discorde. Tous les peintres choisissaient la même place pour leurs cadres, et il n'y avait aucun moyen de s'entendre sur un classement amiable Peu s'en fallut qu'on en vînt aux mains et que la force ne décidât à quelle hauteur les toiles seraient placées et sous quel angle de lumière. Quand l'homme aux manières distinguées repassa près du- groupe des " il vit à leurs attitudes et à l'expression de leur — lie qu'ils n'avaient pu s'accorder.
•" ' ^3ur dit-il, vous êtes d'accord, je suppose?
S46 tB PORTRAtt DB LÀ HÀRQUISB.
Nul ne souffla mot.
« Alors, poursuivit-il, vous êtes d'avis que rien ne soit changé. »
Il sourit et s'éloigna de nouveau, saps attendre la réponse. Tous les cadres restèrent où ils se trouvaient. Chacun se consola de n?avoir point la meilleure place en songeant qu'elle n'était pas échue à son rival.
Chaque groupe et chaque coterie dqnnèrent ce jourlà exactement le même spectacle ; ils le donnaient depuis quinze jours; il§ le donnèrent après l'ouverture, dans l'espoir qu'un remaniement apporterait un heui^eux changement dans leur situation ; ils le donneront à l'exposition prochaine, puis aux expositions suivantes, et à toutes celles où l'on appellera les œuvres d'artistes vivant, parlant, enviapt et dénigrant.
Cependant, le groupe auquel nous nous sommes Joint avait traversé précipitamment leg écoles romaine et suisse, jeté en passant un regard sur les toiles américaines, s'étonnant que l'Amérique q'eùt pas encore inventé la peinture à la vapeur, franchi d'un pas rapide l'école allemande, pour laquelle nos compagnons ne paraissent professer aucune sympathie, tiré sa révérence à l'école espagnole, en souvenir du passé.... notre groupe parut hésiter entre le salon de M. In( et celui de M. Horace Vernet. Les gens à moustacha«
clinaient pour celui-ci, les gens rasés ie frais pour c^ lui-là. Les barbus h tous crins remportèrent ; on pé-^ nétra dans le grand salon.
Jamais salon ne fut si grand que celui-ci, et Ym peut dire que les plus vastes toiles y étaient perdues 4aQs Fespace. Seuls, les tableaux de M. Qe|m s'imposent aux regards par leur vigueur singulière, dominaient toute rassemblée du haut de leurs cadres. Le vieux mattre faisait sentir sa férule h tous ces écoliers qui se pressaient autour de lui ; l'astre rayonnait parmi les réverbères.
Dans une salle d'exposition trop vaste, il est remarqualfle qu'on ne voit guères que de très-petits tableaux ou ceux des grands tableaux qui pareils aux œuvres de M. Heim, commandent Tattention générale par leur énergie et par leur valeur exceptionnelle.
Notre groupe, bien qu'il fût composé d'artistes eq renom, ne se conduisit pas autrement que la foule en cette mémorable jcirconstance . Il passa devant les grandes toiles sans les apercevoir, malgré les efforts que faisaient quelques-uns pour attirer l'attention sur leurs œuvres d'autrefois. De vastes machines, qui jadi$ avaient obtenu an succès proportionné à leur étendue et que la critique avait données pour des chefs-d'œu*- ; vre, disparaissaient complètement, et au contraire cinq ou six portraits solidement peints, une dizaine de pe-
tits tableaux excellents captivaient les regards d'abord éblouis et distraits.
Tout à coup, une exclamation fut poussée dans le groupe. Un sculpteur que nous connaissons déjà s'était élancé en avant, et d'un geste qui, dans la statuaire de l'avenir, devra, je suppose, exprimer Tétonnement, il montrait un tableau, un portrait qui resplendissait au milieu de trois paysages.
« Voyez, dit-il, voyez I le portrait de la marquise ! »
Tout le groupe se précipita vers te cadre indiqué.
« C'est ma foi vrai, dit un petit peintre rougeaud, 4ont nous avons déjà fait ailleurs la connaissance, c'est ma foi vrai ! Mais comment est-il ici ! Hier la place était vide.
— C'est précisément parce qu'elle était vide hier qu'on a pu aujourd'hui la remplir, observa philosophiquement un artiste de mise négligée, mais de mine respectable.
— Cheminard a raison, dit le sculpteur qui se piquait de tenir toujours avec la philosophie.
— Cependant, reprit l'homme rouge, Fréjus n'est pas à Paris; il y a quatre mois qu'il est parti pour l'Italie.
— Eh bien, qu'est-ce que cela fait ? Parce * îsl à Rome, ne peut-on plus exposer à Paris ?
— Non, non, Fréjus n'a pas assez de cré or
faire ainsi placer un tableau dans le grand salon, et surtout pour le faire recevoir quand les délais sont prescrits.
— A la bonne heure, dit un nouveau venu, mais le modèle n'est-il pas là? Quand on peint des marquises, on a droit à toutes les faveurs.
— Ce n*est pas une faveur, c'est une justice, dit Cheminard, redresseur habituel des torts de la critique. Ce portrait est fort beau, et il eût été fâcheux pour le salon d'en être privé.
— Ma fileuse aussi est fort belle ; cependant on l'a reléguée dans les combles. Et mon cimetière on ne l'a pas même reçu. Comprenez-vous rien à cela? Le plus beau cimetière que l'on ait fait depuis cinquante ans; que dis-je! le plus beau cimetière que l'on ait jamais vu.
— n faut avouer, dit Chîeminard, que votre cimetière n'était pas une peinture ordinaire.
— Non, dit le petit peintre rouge, c'était de la peinture extraordinaire.
— J'accepte le mot, s'écria Lebourbet, extraordinaire ! N'en fait pas qui veut de l'extraordinaire ; et vous tous qui parlez, vous voudriez bien rencontrer
~^^ individu-là sous votre brosse. »
iUe personnelle, trois ou quatre artistes -'n groupe et firent bande à part, comme
250 m POETISAIT BB Li MÀRQUISB.
s'ils voulaient par là protester contre lie dire de Lebourbet en ce qui les poncernait, et rompre toute solidarité avec des hommes dont la dignité leur semblait bieç cpmpromise en $i mauvaise compagnie. De CQ uombre i&teit Fleurmanu. Il détourna le cours de Tentretlen, et s'adressant au peintre de petits tableaux :
a Vous disiez donc que Fréjus a quittp Paris d^uis quatre mois !
-r Ne le saviez-yous pas T vous son ancien ami.
— Nous ne nous voyions que rarement ; vous savez, nous ne sommes pas du même monde.
— C'est vrai, dit le peintre à moustaches en proc, Fréjus est du monde des artistes.
— Et vous dites qu'il est en Italie î demanda Fleurmann sans prendre garde à rinteqtion épigramn^atique de son confrère. Je le croyais sur le point de se marier.
— Se marier, lui, Fréjus I allons donc I je commence à croire que vous ne le connaissez pas. Bar hasard, dans un jour d'entraînement, il aurait pu le Mre ; mais ayant pris, dit-on, une semaine pour réfléchir,
"il est parti }e lendemain sans avertir persqnne.
— Le séjour de ritalie lui fera du bien, dit Fleurmann ; il y formera son talent à l'étude des maîtres. Puis, cela fait toujours bon effet de revenir dltj
Le groupe s'étadt rapproché, et Lebourbet àv**^ tendu les dernières paroles.
« Lltalie; les maîtres I Voilà dû tous en êtes encor e^ vous autres I avec vos préjugés de Técole. Il n'y a qti'Uft taaltre, c'est la nature, et tous les pays sont bons, pourvu qu'on y cherche la réalité.
— Mais dans la nature, formula d'une voix aiguë le petit peintre, il y a le beau et le laid. '
— Il n'y a point fle laid dans la nature. Lès choses que tous croyez laides sont belles à un point de vtie. Il suffit de se mettre à ce point de vue pour que tout devienne heûH.
— Et quel esi ce poirit de vue, s'il vous plaît?
— Ce point de vue I répéta Lebourbet eitibarrassé de sa i-époilse; mais, ce point de vue, c'eât céliii que j'ai adopté, celui dd réalisme. »
Lé peintre philosophe qui n'avait {fas cru devoir intervertir dans un débat où les interlociiteiirs ne paraissaient pas bien se comprendre eux-mêmes, jiigea né^ cessaire de venir au secours de Lebourbet compromis.
« Notre ami, dit-il, ne vetit pas prétendre que tout dans la nature atteigne au beau absolu, au beau idéal..*
— tl n'y a pas de beau idéal ! s'écria Lebdurbet.
— Il veut sfelllement dire, poursuivit le philosophé Sans {irendrè garde à l'interruption, qtie l'art, eu reproduisant la nature, fait toujours une œuvré belle indépendamment de l'objet représenté, si cette représen-
2â2 LE PORTRAIT DE LÀ MARQUISE.
tatioD est exacte, si elle réalise toutes les qualités et toutes les apparences du modèle. ^
— Non, non, dit Lebourbet, si le modèle n'était pas beau, l'œuvre ne serait pas belle, puisqu'on suppose une reproduction exacte, et il n'y a pas de beau sans la réalité.
— Le modèle est beau> en effet, reprit le philosophe, continuant à plaider avec un admirable sérieux pour un client qui le répudiait, le modèle est beau en tant qu'il remplit toutes les conditions que les lois de la nature lui imposent et qu'il rentre dans Tharmonie universelle ; mais il ne peut cesser de l'être si vous le soumettez à un examen particulier et le séparez, pour l'y soumettre, de l'ensemble dont il fait partie. »
Cheminard continua son discours, mais ce fut peine perdue, le peintre du réalisme ne comprenait rien à des théories esthétiques aussi élevées, et il ramenait sans cesse la conversation sur le terrain brûlant des exemples fournis par l'Exposition.
« Entrez dans la glacière de M. Ingres ! s'écriait-il, et dites-moi si c'est là de la nature ! Plantez-vous devant les toiles de M . Delacroix, et dites-moi si la nature est ainsi violette, jaune, verte, bleue et rouge ! Allez voir les tableaux de Decamps, et dites-moi si ^'^"« l'avez jamais vue bistrée de cette façon ? Regardi grandes toiles d'Horace Vernet, et avouez que Ir
ture n'a pas cet air de papier peint I Tout cela, voyezvous, c'est de la fantaisie, de la convention, ce n'est pas de la peinture. Si vous voulez voir de la peinture, il faut regarder mon cimetière : voilà un tableau où il y a de la vie ! Mon cimetière est la composition la plus vivante de ce siècle.
— Et la plus amusante I s'écria une nouvelle voix. Grâce à Lebo'irbet, on dira désormais : « Gai comme un enterrement. »
Tous se retournèrent : c'était Fréjus, Fréjus qui arrivait d'Italie.
« Depuis quand ?
— A l'instant même ; et j'arrive à temps, il me semble, pour soutenir notre ami Lebourbet, grand peintre, comme chacun sait, mais mauvais dialecticien.
— Ma peinture se défend bien toute seule, dit le réaliste.
— Parbleu ! personne n'ose en approcher. » Lebourbet apostrophe de la sorte et suivant son procédé, voulut tenir tête, mais Fréjus était en fonds de sarcasmes, et son adversaire n'eut d'autre ressource pour se mettre à l'abri que de s'enfoncer dans le groupe et de se glisser derrière le philosophe, protecteur généreux des causes perdues.
Fleurmann s'était approché du nouvel arrivant, et le saluant de cet air arrogant et poli qui lui est familier :
254 LE PORTRAIT DR Lk HÀRQUISE.
« Vous voyez, dit-il, Fréjus, que Ton s'est occupé de vous pendant votre absence.
— En effet, répondit celui-ci ; je trouve mon portrait admirablement placé ; et c'est à vous probablement que je le dois.
— Il le méritait, c'est une œuvre de haute valeur.
— Je le crois, dit simplement Fréjus ; après deux ou trois portraits de M. Ingres, c'est la meilleure tête de l'exposition.
Fleurmann ût la moue.
— Avez-vous vu les autres salles? reprit-il.
— Du moins j'ai vu toutes vos toiles, que je connaissais déjà ; une Adoration, un Rwoissement, un Prométhée ; quel beau Prométhée 1 et quelle marine l Dieu la belle marine 1
— Heu I heu 1 fit Fleurmann en souriant de vanité satisfaite. Et vous, vous allez maintenant nous donner quelque nouveau chef-d'œuvre, sans doute?
— Ma foi non, j'ai abandonné la peinture.
— Abandonné ! C'est impossible.
— Pourquoi donc impossible? En Italie, lorsque je Voyais tant de chefs-d'œuvre, tant de pages éclatantes d'inspiration et d'intelligence, je me suis pris à penser que nous étions tous de bien pauvres sires et qt: '* meilleurs morceaux ne valaient pas la peine quV i regardât. Cette pensée^ tout ce qui m'envirtniie
confirme pleinement. Nous ne ferons jamais aussi bien que les vieux maîtres ; nous n'approcherons jamais de leur savoir, de leur poésie, de leurs magiques conceptions ; cessons donc de poursuivre cette chimère, et prenons une autre voie ; au lieu de galvaniser un cadayrCi attachons-nous à ce qui est vivant ; de tous les art^i la musique est le seul vivant ; nous autres artistes qui nous sentons une étincelle au front et une flamme au cœur, rattachons-nous à Fart qui peut seul aujourd'hui nous donner des expressions nouvelles, rattachons-nous à la musique.
—Ainsi, dit Fleurmann avec un sourire dédaigneux, vous vous êtes fait musicien ?
— Je rétais déjà plus que je n'étais peintre ; il ne me manquait que du temps pour développer ma vocation ; je m'en suis donné. Je suis allé en Italie pour m'abreaver aux bonnes sources ; j'irai en Allemagne pour étudier les formes nouvelles. Il paraît qu'il y a là-bas une école expressive qui grandit et se fait jour, une fameuse école qui rend, avec la musique, toutes les nuances de la passion et peint tous les objets de la na* ture. J'irai voir Listz à Weimar et Wagner à Frano-^ fort,
— Et vos pinceaux, votre palette, vous le coloriste par excellence?
—J'ai tout abandonné4 Je n'ai pas touché une brosse
256 LE PORTRAIT DR LA HARt^o R.
depuis quatre mois ; j'ai repris mon violi n ; je passe mes jours et mes nuits à étudier Tharm jnie. Âh I si vous saviez ce que c'est que le contrepoint! »
Des six ou sept artistes qui écoutaient ce dialoguai plusieurs regardaient Fréjus avec pitié et se disaient qu'il était devenu tout à fait fou. D'autres se réjouissaient en pensant qu'un si rude champion allait se'retirer de l'arène, où ses exploits leur rendaient le succès difiBicile. Mais la joie de ces derniers était tempérée par la crainte que la détermination de Fréjus ne fût pas sérieuse ; ils voyaient là une des excentricités habituelles de l'artiste et non pas un parti pris véritable de leur abandonner toutes les palmes de la victoire. Celuici paraissait cependant déterminé à leur enlever cette appréhension.
« J'ai là, reprit-il en mettant le doigt sur son front, le plan d'une symphonie dont vous me direz des nouvelles. On a peint en musique l'orage, le lever du soleil, la pluie, l'ouragan, la tempête ; je veux, moi, sortir du paysage et peindre l'histoire : ma symphonie sera intitulée Philippe-Auguste. Vous viendrez tous l'entendre.
— Et l'applaudir.
— Vous l'applaudirez si vous l'en jugez diguu. veux pas que la camaraderie intervienne pour n^" un succès. Au surplus, c'est une voie nouvelle
veux ouvrir à Fart, j'espère bien que mon exemple ne vous sera pas inutile. Ainsi, vou&, Cheminard, qui avez des idées dans la tête et qui vous plaignez de ne pouvoir les trac lire en peinture, que n'essayez-vous de les manifester en musique ?
— J'y ai souvent songé, répondit sérieusement Cheminard, mais je ne crois pas que l'heure soit encore venue de charger cet art trop jeune des manifestations de notre pensée.
— D'ailleiirs, dit le sculpteur, la musique ne peut pas tout dire.
— Mais elle peut tout chanter, dit un autre.
— La mrsique est un art incomplet, indécis, ajouta un troisième, et son domaine est limité.
— EUe exprime les sentiments, reprit un quatrième, et ce domaine-là est immense.
— Elle r^ formule jamais les choses carrément, d'une manici'e précise, dit un architecte.
— Elle '^''^n est que plus poétique, s'écria Fré-
jus.
— Poésie vague et vaporeuse, reprit le statuaire, tandis que la sculpture ne dissimule rien; elle vous montre tout et avec elle il n'y a jamais de surprise.
— La sculpture, observa Crouteu, est un art primitif ; elle ne traduit que la moitié des choses et ne réalise que la forme.
358 LB PORTRAIT DR lA HAHu» SB.
— N'est-ce donc rien que la forme? s ^ icria le sculpteur piqué au vif.
-— Je vous le dis, c'est la moitié des choses. Otez la forme de la sculpture, qu'est-ce qu'il reste?
— Eh bien, reprit le statuaire, dtez la forme de la peinture, qu*est-ce qu'il reste?
— Il reste la couleur, dit Crouteu en faisant un geste solennel.
— La couleur de quoi? demanda vivement le sculpteur.
— De quoi, de quoi f eh ! cela se comprend, la couleur de la... la couleur du... le coloris enfin. »
Un éclat de rire, que ne tempéra pas chez tous le devoir de la politesse, accueillit cette explication. Cheminard aurait voulu, suivant son habitude, venir au secours du champion désarçonné, mais il ne trouva pas moyen de le dégager de la mauvaise position où il s'était mis. Le silence du philosophe fut généralement interprété contre le peintre, qui se promit bien de chercher, la brosse à la main, par quel procédé on pourrait faire l'application du coloris sans la forme. Il ne paraît pas jusqu'à présent qu'il ait résolu le problème.
Cependant la musique, que l'on avait un pe« due de vue, fut remise sur le tapis par Fleurmann, éprouvait le besoin d'alBrmer soû goût pour «T—
l'avenir. » Les douces vengeances avaient du charme pour le peintre agent de change, et il en savourait une en ce moment.
« J'admets, dit-il, que la musique soit un art fécond, une langue universelle, et je ne doute pas que notre ami n'y excelle, comme il excelle en peinture. Je crois môme que, s'il donnait quelques concerts, sa réputation de peintre en serait considérablement augmentée.
— Je ne fais pas de Fart une spéculation I dit Fréjus indigné.
— Sans spéculer sur son art, il est permis d'en tirer le meilleur parti possible, et la musique me semble pour cela un moyen ingénieux. La musique attire Tattention, la peinture la fixe. On trouve original d'avoir à ses soirées un solo de violoi| exécuté par un peintre et de montrer dans sa galerie un tableau peint par un musicien. Je gage qu'avant six mois M. Fréjus sera le peintre à la -Tiode.
— A^ la mi ?, s'écria Julien, moi un peintre à la mode I »
Le coup d( j?ieurmann avait porté juste, Fréjus était exaspéré. Un peintre à la mode 1 on ne pouvait lui dire une injure plus sanglante.
« Au reste , reprit Fleurmann, pour adoucir la blessure qu'il avait faite , Léonard jouait fort bien
260 LB PORTRAIT DB Lk MARQUISE.
de la viole et Michel-Ange était un grand musiden.
— L'un et Tautre étaient aussi de grands ingénieurs, ajouta Fréjus ; je ne sache pas toutefois que pour exercer moins d'arts différents, les peintres d*aujourd'hui fassent de meilleure peinture.
Fréjus aurait pu s'en tenir là, et laisser le soin h son auditoire d'appliquer les paroles qu'il avait dites. Mais il ne faisait pas grand fond, paraît-il, sur rintelligenoe des gens qui Técoutaient, car se retournant brusquement vers Fleurmann :
« Fleurmann, lui dit-il, je gage que vous n'avez jamais joué de la viole? Cela se voit dans vos tableaux. »
Fleurmann se mordit les lèvres, mais il n'osait pas riposter à l'attaque, dans la crainte de s'attirer une nouvelle répartie. Il feignit même de prendre la chose cavalièrement.
« Ah ! fit-il, ce ne sont pas des tableaux de musicien I »
Il ne s'aperçut de son imprudence que lorsque le mot était lâché.
« C'est vrai, répliqua aussitôt Fréjus, aussi dît-on qu'ils manquent d'harmonie.»
Fréjus quitta le groupe sur cette ironie et disparut dans la foule. Mais on s'occupa encore de lui après qu'il fut parti, chacun interprétant suivant ses sentiments et ses intérêts les excentricités de l'artiste.
Il PORTRAIT DE LÀ HARQUISB. 261
« J'avais vaguement entendu parler d'une folle passion, dit Fleurmann, -> plus intéressé qu'un autre à atténuer l'effet que les paroles de Fréjus avaient produit, — mais je ne savais pas qu'elle eût si profondément troublé le cerveau du pauvre diable.
— Ah 1 oui , dit le peintre à la voix aiguë ; n'étaitce pas le modèle du portrait?
— La marquise de... de... de... »
Pendant que l'on cherchait le nom, Lebourbet avait repris position dans le groupe.
« Peut-on se passionner pour une marquise l s'écriat-il.
— Enfin ce qu'il y a de certain, ajouta le sculpteur, c'est qu'il y a là-dessous un grand amour malheureux, et j'ai une profonde sympathie pour ce genre de malheur.
— Oui, insinua Fleurmann, à moins que ce ne soit tout bonnement une amëre déception. Tous les tableaux de Fréjus ont été refusés par le jury.
— Refusés I cependant, celui-ci?
— Celui-ci a été imposé , à ce qu'il paraît , car je ne crois pas qu'il ait passé sous les yeux de la commission.
— Ha donc envoyé des croûtes ? demanda un artiste dont toutes les toiles avaient été reçues.
— Des croûtes 1 dit le sculpteur, ce ne serait pas
262 IB POATRÂIT DB LÀ KÂRQUI B.
une raison "pour être refusé; n'est-ce )as, Flenr- . mann?
— Pas toujours, répondit celui-ci, mais il paratt que, dans cette circonstance...
— Cette raison a paru suffisante ?
— Je n'ai rien dit de pareil; Au surplus, il n'est pas le seul à qui cet accident soit arrivé. Tout le monde peut se tromper, et pourvu que l'on reconnaisse son erreur...
— Fréjus l'a reconnue, dit le peintre à moustaches cirées, puisqu'il renonce à la peinture î »
Ces réflexions charitables , et beaucoup d'autres du même genre trouvèrent des échos complaisants chez la plupart des artistes , sans distinction d'école ni de coterie , et la journée ne s'était pas écoulée que tous ceux qui , dans Paris , connaissaient Fréjus , savaient que , par dégoût et par impuissance , l'artiste avait jeté sa palette aux orties.
Nous venons de voir à quelles suppositions s's donnaient les anciens camarades de Fréjus su* métamorphoses et les lubies de l'artiste. Les comn
'^ Vi^» «%
taires ne manquaient pas, et les -variations se brodaient à rinfini sur les différents thèmes dont quelques-uns avaient pris la peine d'inventer le motif. Une grande passion, un mariage manqué, un dégoût de Tart, que sais-je encore! tels étaient les divers points de départ de cent récits contradictoires.
. Notre devoir d'historien nous oblige à plus de réserve et à une recherche plus scrupuleuse de la vérité. Nous avons affaire, il est vrai, à un type exceptionnel, même parmi les artistes , chez lesquels on rencontre bien moins d'imprévu et plus de calcul qu'on ne le croit généralement; mais ce n'est pas une raison pour nous aventurer^plus avant dans les traquenards que Fréjus tend à chaque instant à notre ingénuité, sans avoir cherché à nous bien rendre compte de ses actes et des raisons ou des prétextes qui les ont inspirés.
Fréjus revient d'Italie après un voyage de quatre mois : pourquoi ce voyage dans un moment où tout , à ce qu'il semble, devait le retenir à Paris? — Fréjus était un peintre de vocation ; il venait d'obtenir un grand triomphe : pourquoi répudiait-il tout à coup ses succès? Pourquoi reportait-il subitement toutes les ardeurs de son âme d'artiste vers un art dans lequel il était resté un virtuose secondaire? Sans prétendre mettre parfaitement d'accord avec lui-même un personnage aussi décousu que Fréjus, — nous ne
264 LB PORTEÀIT DB LA MAIiQUISB.
voulons pas tenter Fimpossible, — il nous est pennis cependant de Texpliquer : le simple récit des faits suffira à cette tâche sans que nous ayons besqp cette fois d'avoir recours à une laborieuse analyse.
Après la scène de la rue de l'Ouest et celle du jardin du Luxembourg avec son ancien camarade Thi-
bault I Frëjus était rentré chez lui. Un billet de^ la marquise l'y vint bientôt rejoindre. Dans ce billet, il y avait une somme de dix mille francs, et ces mots : « Suivez les conseils d'une amie; partez , allez passer quelques mois en Italie , et quand vous vous sentirez bien guéri, revenez; vous trouverez au retour plus d'amitié et une gloire nouvelle. »
Peut-être ce billet tracé d'une main charmante n'eûtril eu pour Fréjus qu'une médiocre importance s'il n'avait caché sous son pli un autre billet d'une autre écriture, moins élégante et moins ferme. Julien ne put lire son contenu sans une vive émotion; il n'était guère plus long que le précédent , mais il en disait bien davantage. « Madame, disait-il, j'ai besoin de vous témoigner tout de suite ma reconnaissance pour tout ce que votre bonté vient de faire pour moi. Je sens maintenant que je fuyais le bonheur; c'est votre main qui m'a ramenée vers lui, et je serais bien ingrate si je m'y montrais rebelle. » La signatm « Cécile Dupuis. »
Si ce billet avait pu réconcilier madame de Varigny avec sa conscience , il n'eut pas précisément le même pouvoir sur Julien. Celui-ci se dit, après l'avoir lu, qu'il était bien sot , bien ridicule et , qui pis est , bien méchant de vouloir faire obstacle au bonheur de cette jeune fille. Il se trouva bien niais au souvenir de la scène absurde qu'il venait de faire au Marseillais, bien fat d'avoir cru lire dans les yeux de Cécile un regret de sa retraite , bien présomptueux de s'être imaginé apercevoir dans son cœur des sentiments qui certainement ne s'y trouvaient pas. Enfin, il alla jusqu'à penser que le conseil ("e la marquise valait la peine d'être suivi.
Un seul i^crupule l'arrêtait : il avait promis à Thibault de se battre avec lui. Il savait bien, — et Thibault n'aurait eu aucun besoin de le lui dire, — que son compatriote tenait médiocrement à lui voir accomplir celte promesse. Il répugna cependant à partir sans avoir acquitté cette dette et se dit qu'il irait le lendemain matin se mettre à sa disposition. Le lendemain matin , en effet , il était allé chez son ami , mais celui-ci n'y était plus ; il était parti le soir même , la veille, pour la ville natale. Julien se dit qu'il le rejoindrait à Marseille. En rentrant chez lui , il trouva une toile que l'on venait d'apporter. Cette toile n'était autre que celle où la figure de madame Dupuis avait subi tant de transformations et sur laquelle étaient repro-
266 LB PORTRAIT DK LA KARQUI B.
doits les traits de Cécile. Toute réflexion *aite , Cécile n'avait donc pas voulu la garder I Cétaii le dernier voile de l'illusion qui se déchirait : désormais la vérité apparaissait tout entière à Fréjus ; il ne lui restait plus qu'à faire ses malles et à partir. Il s'assit sur un tabouret, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, et, dans cette position pittoresque, il se demanda sincèrement jusqu'à quel point toutes ces choses l'intéressaient et s'il éprouvait un véritable regret de la tournure qu'elles avaient prise. La réponse à ces deux questions fut qu'il avait le cœur gros et grande envie de pleurer. Cependant il ne pleura pas ; il prit la toile qu'on venait de rapporter, la coupa en plusieurs morceaux qu'il jeta dans son poêle où la flamme les dévora aussitôt. Il regardait tristement l'œuvre de destruction s'accomplir.
« Art funeste , disait-il , tu ne vaux pas' la peine que l'on prend à t'acquérir ! Je renonce à toi , je ne veux plus toucher une palette. »
Puis il appela son valet. Ici, nous craindrions d'altérer le laconisme du dialogue , en ne le reproduisant pas textuellement.
« Pierre, dit-il, avons-nous une malle ici?
— Nous en avons deux.
— Deux malles , une pour chacun de nous ; c bien. Sont-elles en bon état?
— A peu près.
— Il faut les remplir.
— Avec quoi?
— Avec du linge, des effets, etc.
— Pourquoi faire ?
— Pour voyager.
— Moi aussi?
— Toi aussi.
— Où aller?
— En Italie.
— Loin?
— Cela dépend.
— Quel jour ?
— Aujourd'hui.
— Faut-il prendre la botte?
— Non, point de couleurs.
~ Et Safran ? »
Safran était le nom du roquet, gardien de la maison, qui mordait les gens sans aboyer. On l'avait appelé Safran parce qu'il avait le poil jaune.
« Safran I on le mettra en pension.
— Pauvre Safran ! fit Pierre. Et l'atelier?
— On le fermera. »
Pierre, ne trouvant plus de questions à poser à son maître, se mit à faire les malles, ce qui ne fut pas long. On confia Safran à une voisine qui avait des
tendresses pour Pierre, et qui jura, la larme à rœil, d'avoir le plus grand soin du pauvre animal. A cinq heures, un fiacre emporta les deux pèlerins vers le chemin de fer de Lyon. Il était temps, car, dans la solitude de l'atelier, le cœur gros de Julien commençait à se dilater et à se fondre en eau.
A Marseille , Julien comptait rencontrer Thibault , mais il comptait sans son hôte. Thibault n'avait point paru dans la ville phocéenne , et il fallut se mettre en route sans avoir vidé la querelle.
«A mon retour, disait Fréjus, nous acquitterons cette dette. »
Nous avons vu que Tartiste n'avait pas voulu emporter sa boîte à couleurs ; mais en revanche il avait eu soin de prendre un violon , le fameux violon qu'il avait essayé un soir chez la marquise et dont le marquis lui avait fait présent. Il avait pris la peinture en dégoût et ne touchait même plus un crayon. Toutes les fois qu'on parlait de peinture devant lui ou qu'il voyait un tableau : « Art trompeur , art funeste I » s'écriait-il ; et il s'éloignait ou changeait de sujet de conversation. En Italie même, il resta quelque temps sans vouloir jeter les yeux sur un tableau, sans mettre le pied dans un musée. Il est vrai , qu'à peine eut-il touché au fruit qu'il s'était défendu, la rage ^. tout dévorer ; dès lors le culte qu'il avait vou<^
musique , il le partagea en deux et en consacra ki moitié aux chefs-d'œuvre de l'art italien. Le jour était donné à la peinture, le soir à la musique ; mais, fidèle à son serment , il ne toucha pas une palette , ne tailla pas un crayon. Plus d'une fois, à Venise ou à Parme, à Rome ou à Florence, en face de Titien ou du Corrége, d'André del Sarte ou de Léonard, il se sentit des démangeaisons dans les doigts 'et faillit céder à la tentation de saisir en passant le secret des maîtres et de le fixer sur la toile ; mais il triompha toujours de ses entraînements et en revint à sa première manière d'étudier par l'examen laborieux et attentif, par la contemplation. Il renouvela souvent, dans les musées d'Italie, la scène du musée de Paris, et fit plus d'une fois enrager les visiteurs de la Tribune, en absorbant à lui seul la Sainte-Famille du Corrége ou la Vénus couch'^e de Titien. Un jour, à Rome, dans la galerie du palais Borghèse, il alla droit au célèbre tableau de ""'"^n, représentant l'Amour sacré et
l'Amour pro* ; il s'établit devant cette peinture et
y resta depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi. Quand on vint le prier de se retirer, il répondit :
— Je reviendrai demain. »
Raphaël était le peintre qui avait pour lui le moins d'attraits. Les pensionnaires de la villa Médicis leçon-
Huisirent un jour à la Farnésine pour lui montrer rhistoire de Psyché, peinte à fresque par Sanzio et ses élèves. On appelait son attention sur le fameux triomphe de Galatée.
« Vous direz tout ce que vous voudrez, répondaitil, mais j'aime mieux Diane et Calisto. »
Il voulait parler d'un tableau du Titien qu'il avait vu la veille au musée de l'Académie de Saint-Luc.
Le soir, comme il applaudissait à tout rompre la musique de Verdi, il se pencha à l'oreille de son voisin qu'il ne connaissait pas, et lui ^it :
« C'est de la musique du Titien, cela, c'est de la musique du Titien I ».
Nous ne suivrons pas Fréjus et son écuyer dans leurs pérégrinations à travers l'Italie. En ce pays on professe un grand respect pour les excentriques et l'on ne s'effarouche jamais des traits bizarres du caractère. Il en doit être ainsi, malgré les douleurs qu'elle a traversées, dans la patrie du carnaval et de la tarentule.
Si, pendant les quatre mois qu'il passa en Italie, Fréjus ne pratiqua point la peinture, il pratiqua en revanche la musique. Il né s'était pas vanté en disant qu'il avait étudié l'harmonie, le contre-point, la .\* tout ce qui constitue le côté aride du plus gracj des arts. Il avait même fait plus d'une fois très-**
rablement sa partie de deuxième et même de premier violon dans d'illustres quatuors, et un soir, au palais Torlonia, il avait exécuté un concerto de sa composition où il imitait le cri de tous les animaux domestiques. Il avait intitulé ce concerto la Basse Cour, et il y eut un succès prodigieux.
« Quel est donc ce virtuose, qui compose et exécute de si singulières fantaisies? » avait demandé une jeune et belle princesse italienne, dont les yeux dardaient des rayons incandescents.
Un attaché de ^ambassade française lui avait répondu :
« C'est un peintre.
— Vous voulez dire un musicien qui s'occupe de peinture.
— Je veux dire précisément le contraire : un peintre qui s'occupe de musique,
— Je serais curieuse d'avoir mon portrait par ce virtuose, avait repi:is la princesse.
—Vous arrivez trop tard, madame, avait répliqué le jeune diplomate ; ce peintre ne fait plus de peinture, il ne fait plus que de la musique. Cependant, pour vous, princesse, il se pourrait qu'il se procurât le plaisir d'enfreindre ses serments.
— Ses serments 1
—Oui, il y a des serments dans cette histoire, ou
une histoire derrière ces serments, cocame vous voudrez. »
Et le jeune attaché s'était empressé de raconter ce qu'il savait ou qu'il croyait savoir. Suns doute il fit l'aventure plus romanesque qu'elle ne l'était en réalité, car la princesse fut prise d'une envie irrésistible de faire la connaissance d'un héros de la taille de Fréjus. Julien fut invité à passer au palais de la jeune femme. A Rome, toutes les jeunes femmes sont princesses, et toutes les princesses ont dès palais. Celle^i, après quelques ambages, lui demanda s'il consentirait à faire son portrait. A cette demande, Fréjus crut voir se dresser devant lui , comme un fantôme , la figure de madame de Varigny. Il essaya de reculer son siège, mais il s'aperçut qu'il était assis sur un canapé.
« Je sais, reprit la princesse, que vous avez abandonné votre palette ; est-ce là une détermination irrévocable?
—Irrévocable, répondit tristement Fréjus.
— Songez que nous sommes à Rome et que Ton pourrait vous relever de vos serments.
— Je ne veux pas en être relevé, dit Julien avec un
soupir. , .
— Pas môme pour une seule exception?^ '''^-•
moi bien. »
Le mot était provoquant ou naif. Julien i
et trouva la princesse fort belle ; il le lui dit, comme cela se dit en Italie, avec les expressions les plus ardentes et les plus emphatiques, mais il resta sur sa réponse négative, et les agaceries de la princesse échouèrent contre une volonté- de fer. Ce n'était pas ainsi , à ce qu'il paraît , que les choses se passaient ordinairement avec la belle, car, Fhistoire ayant transpiré, Julien en acquit dans Rome une renommée singulière de vertu et de constance.
Il vivait encore sur cette grande réputation, lorsque les journaux français lui apprirent la prochaine ouverture de l'Exposition universelle. En quittant Paris, il avait envoyé au docteur Vignon un blanc-seîng accompagné d'un pouvoir absolu sur ses œuvres pour les envoyer à l'Exposition. C'était le dernier acte de sa vie de peintre, disait-il, son testament d'artiste ; puis, il n'y avait pins pensé. Distrait par son voyage, par le tour nouveau qu'il avait voulu imprimer à ses inspirations poétiques, il avait oublié pendant quelque temps ses anciens travaux , même ceux qui avaient remué de récentes douleurs dans son âme. Mais l'annonce de l'Exposition, le bruit que l'on faisait, à Téiranger comme en France, autour de cette grande solennité, réveillèrent chez lui des souvenirs et des aspirations mal étouffés. Il se sentit pris d'une soif ardente de revoir son pays et de prendre sa part
des triomphes qai se préparaient pour Tart français» Ce désir devint bientôt une fièvre, un délire, et il arriva qu'un beau matin il quitta Rome avec la même rapidité qu'il avait quitté Paris. Nous venons de le voir débarquant dans, la capitale et se faisant conduire^ sans môme prendre le temps de passer chez lui, droit au palais que la France venait d'élever, comme par la baguette d'une fée, à l'art du monde entier; Il s'attendait bien à ce que les tableaux qu'il avait envoyés à l'Exposition par l'intermédiaire du docteur ne seraient pas tous reçus ; il avait laissé au jury le soiA de faire un choix; mais il était loin de s'attendre à ce qui était arrivé : de tous les tableaux laissés dans son atelier, pas un ne figurait au salon, et le portrait de la marquise, qu'il n'avait pas désigné comme devant y être envoyé, y figurait seul. Il pensa que le docteur l'avait trahi ou qu'il avait négUgé d'envoyer les autres cadres. Pour s'en assurer, il courut au secrétariat; là, il apprit que dix tableaux avaient été présentés en son nom et que tous avaient été repoussés ; mais que par faveur grande on avait accepté le portrait de madame de Varigny, qui s'était offert au classement le dernier jour, appuyé de recommandations si pressantes^ qu'on avait dû lui donner une place d'honneur au ^ du grand salon. Cette explication , gui n'exp rien, embrouilla beaucoup les idées de Frëju^
fut seulement lorsqu'il aperçut Fleurmann qu'un rayon de lumière pénétra dans son esprit. Fleurmann faisait partie du jury d'examen et y exerçait même une certaine influence. Nous savons déjà que Fréjus ne s'était pas trompé dans ses soupçons.
Il y a, dans les expositions d'objets d'art, des endroits où les mêmes personnes reviennent toujours et sont sûres de se rencontrer sans cesse, des peintures ou des statues vers lesquelles on se sent invinciblement poussé, en dehors même des intérêts particuliers qui s'attachent à Fœuvre d'un parent ou d'un ami, au portrait d'un personnage éminent ou de gens qui nous sont chers, à part même Fattrait que peu- * vent exercer le talent et le sujet traité par l'artiste. Et comme les hommes sont toujours un peu les moutons de Panurge, il arrive souvent qu'à force de voir les mêmes visages devant les mômes tableaux, la multitude accourt et augmente le groupe des connaisseurs par curiositéj et des curieux par envie de passer pour s'y connaître.
276 LE PORTRAIT DE LÀ MÀRQuiSB.
A TExposition universelle des beaux-arts de \ 855, le portrait de madame la marquise de Yarigny fut, à ce qu'il paraît , du nombre de ces toiles privilégiées qui ont le don d'attirer la foule et de captiver l'attention. Dès le jour de l'ouverture de l'Exposition, cette influence secrète se manifesta sur le public, et pendant toute la journée, il y eut une grande foule pour voir cette figure blonde et blanche, d'un si éclatant coloris , d'une si vivante expression , d'un regard si doux et si ferme à la fois, d'une transparence si singulière (Jue les artistes les plus consommés dans leur art se demandaient par quel procédé Fréjus avait pu obtenir ces teintes diaphanes et nacrées du modèle.
L'auteur lui-même , qui n'avait pas vu son œuvre depuis plus de quatre mois, et dont les yeux avaient désappris les manières d'être de sa propre peinture à force d'avoir vu et étudié en Italie les différentes manières des maîtres, Fréjus avait eu un moment de la peine à comprendre que ce tableau fût sorti de son pinceau, et par quel prodigieux effort de son art il était parvenu à produire un si puissant effet. Oliand il en parlait avec ceux de ses confrères qu'il rencontrait, il le faisait librement, comme s'il se fui l'ouvrage d'un autre ; et , chose étrange I cette , qui avait été pour lui la source de plus d'up'^
goisse, Fattirait lui-même comme elle attirait la foule, s'emparait de sa pensée , de sa volonté et le clouait, quoi qu'il fît, en face de son cadre.
Beaucoup d'artistes , aux jours d'exposition , vont s'installer devant leurs œuvres pour entendre les remarques du public, s'exposant ainsi aux plus cruelles plaisanteries et à la plus amère critique. C'est un supplice que s'imposent parfois les jeunes gens jusqu'au jour où, leur susceptibilité ayant grandi plus vite que leur talent , ils trouvent ce moyen de s'éclairer sur leurs défauts trop périlleux et trop désagréable. Fréjus n'en avait jamais usé, non qu'il tint en mépris le jugement de la foule, mais parce qu'il n'avait point la curiosité de le connaître, n'ayant point l'intention d'y modeler le sien. Habitué à juger se» œuvres avec une parfaite indépendance, il eût défendu sa peinture contre le premier venu qui en aurait nié le mérite, et se serait inscrit avec la même chaleur contre un enthousiaste qui l'aurait louée à tort. Ce n'était donc point par avidité d'entendre les éloges ou la critique du public que Fréjus revenait sans cesse devant le portrait de la marquise, mais bien parce qu'il obéissait à une attraction secrète, à une force mystérieuse et latente que recelait son œuvre, dont il ressentait l'eflfet comme tout le monde, bien qu'il fût. lui-même la source et l'origine de cette force. Ainsi l'on voit souvent, dans
!278 L« PORTRAIT DE LÀ MÂRQUiSB.
le monde moral comme dans, le monde physic^ae, les effets peser h, leur tour sur les causes qui les ont produits et les entraîner elles-mêmes par la puissance propre qu'ils ont acquise au delà des limites où primitivement leur action s*exerçait.
Plusieurs exclamations échappées naïvement aux lèvres de Fréjus prouvaient combien cette réaction de son œuvre sur son esprit était vive; mais s'il nous était permis d'aller plus avant et d'étudier l'âme du peintre avec la lentille de l'analyse » nous trouverions probablement qu'une autre cause, étrangère à l'œuvre elle-même, exerçait en ce moment sur lui un pouvoir autrement tyrannique; notre surprise ne serait pas petite en découvrant enfin que cette tyrannie avait son «iége dans une souffrance que la vue du tableau rendait plus cuisante, dans cette volupté de l'angoisse plus alléchante et plus irrésistible que celle du plaisir* Ce portrait rappelait à Julien la première douleur sérieuse et profonde qu'il eût éprouvée, et chaque minute passée devant lui ravivait davantage une plaie qu'il avait crue cicatrisée et qui saignait encore. Mais cette plaie béante, il se plaisait à l'élargir, et conune s'il eût voulu , à force de faire souffrir son cœur, en émousser la sensibilité, il le soumettait sans rer ' ' toutes les tortures.
Peut-être Julien n*avait-il jamais ressenti av^
vement que dans ce moment à quelle profondeur était descendu en lui le mal dont il souffrait, et quelle large place il s*y était faite ; il en eut ce jour-là pleinement conscience , et lorsque, fatigué et chancelant, il s'assit devant le cadre, sur Tun des divans couronnés de fleurs dont on avait meublé les salles d'exposition, il tomba comme anéanti et brisé au milieu d'un chaos de réflexions tristes et sombres. Les bras croisés , le front penché sur sa poitrine , il évoquait le passé et tremblait en songeant au présent. La marquise, Cécile, et Thibault lui-même, qu'il avait depuis longtemps oublié, passaient devant lui, la marquise fière et belle comme dans son portrait , Cécile appuyée sur le bras de Thibault et lui parlant tout bas à Toreille , le sourire aux lèvres et la tendresse dans les regards. Julien sentait ses membres trembler et une sueur froide inonder son front. Il posa la main sur ses yeux comme pour les fermer au cruel spectacle que ses souvenirs avaient appelé, et demeura quelque temps ainsi, immobile, affaissé, attendant que le mauvais rêve se fût évanoui. C'était en vain ; plus il s'efforçait de chasser les fantômes qui l'obsédaient , plus ils devenaient vivants, plus ils s'approchaient de lui jusqu'à lui parler, jusqu'à le toucher. Par un effort violent, Julien retira sa main et ouvrit les yeux : la marquise était devant lui. Comme si un ressort eût tout à coup agi sur ses
muscles, il se leva, et posant la main sur le bras de la jeune femme :
« Cécile, s'écria-t-il, où est Cécile? »
Madame de Varigny dégagea doucement son poignet et rajustant élégamment ses dentelles froissés :
« Cécile I » dit-elle.
La marquise hésita. Puis elle reprit aussitôt :
« Venez, venez vite ; suivez-moi. »
Julien suivit madame de Varigny, et sans lui demander aucune explication, il monta avec elle en voiture.
« A rhôtel, » dit la marquise au valet de pied.
Pendant que la voiture roulait, Julien brûlait de pénétrer le mystère que les brèves paroles de la jeune femme lui avaient fait soupçonner, mais il craignait en même temps d'interroger. Il eût voulu savoir et il redoutait qu'on lui dit les choses dont il avait Tappréhension ; et, ne voulant pas les demander, il cherchait à lire dans les traits de la marquise.
En entrant à Thôtel, madame de Varigny se débarrassa h la hâte de son chapeau et de son châle, et, sans prendre même le soin de rajuster ses cheveux , elle entraîna le peintre dans son boudoir en lui disant :
«Nous avons besoin de causer, monsieur r" ' et ici du moins nous pourrons le faire sans êtr** f^ gés et sans que des importuns nous examiner.
En relevant la tête, madame de Varigny vit mademoiselle Jeanne qui écoutait.
« Laissez-nous, » dit-elle.
Mais mademoiselle Jeanne, en se retirant, fit à Fréjus un signe qui ne fut pas aperçu de la marquise. Quand la porte se fut refermée sur les talons de la soubrette, madame de Varigny invita du geste le peintre à prendre place auprès d'elle, sur une causeuse. La main étendue sur la tablette de la cheminée, elle jouait avec Tépingle qui avait attaché son châle et se donnait, évidemment, une contenance ou bien cherchait une entrée en matière à Fentretien qu'elle voulait avoir. Puis , tout à coup, se retournant vers l'artiste, comme si elle venait de prendre se -^ parti :
« Julien, LJ-elle, répondez-moi à cœur ouvert; je vous parle sérieusement; m'aimez-vous, m'avez-vous jamais aimée ^ »
Et comme Julien , surpris , cherchait une réponse qui fût l'expression de la vérité sans devenir blessante:
« Non ! poursuivit-elle. Tant mieux. Mais je l'ai cru, et de là est venu tout le mal. »
Elle s'arrêta un moment et reprit aussitôt :
« J'ai cru, c'était folie, —je l'avoue, — j'ai cru que j'avais produit sur votre... — la marquise s'arrêta et se reprit — sur votre esprit une de ces impressions
S8d IB PORTBAIT DB tX VARQUVtlB.
particulières qui marquent chez les poëtes, et les artistes sont des poëtes, l'essor d*une vie nouvelle, qui déterminent, en le fixant , le caractère de leur talent ; j'ai cru que j'avais pris sur vous quelque ascendant , une sorte d'empire... auquel vous vous efforciez en vain d'échapper, dont vous subissiez Teffet malgré vous, sans le reconnaître... Il m'était doux de le croire, et, sans en tirer, croyez-le bien, d*autre conséquence, j'aimais h penser qu'il était un homme sur qui j'avais quelque pouvoir, et que cet homme était vous... Vous voyez que, si j'ai do l'orgueil, j'ai peu de vanité... Je me suis trompée : croyez-vous qu'il y ait beaucoup de femmes capables de faire un pareil aveu? Je me suis trompée, et le châtiment de mon erreur est assez dur, puisque je m'humilie aujourd'hui jusqu'à vous la faire connaître, jusqu'à vous demander pardon de l'avoir commise... »
Les lèvres de madame de Varigny, en prononçant ces paroles, avaient perdu leur sourire; sa voix, d'un timbre ordinairement si argentin, était émue et voilée. On aurait pu croire, à son accent, que la marquise était plus profondément affectée qu'elle n'aurait voulu le paraître. Mais tout à coup elle releva son front, son visage s'illumina d'une clarté s\ ^" ses traits prirent une singulière expression de ^"^ et de fierté.
« Vous me comprenez bien, dit-elle, vous n'êtes pas homme à supposer...
— Je ne suppose rien , s'empressa de dire Julien , qui n'était pas encore revenu de son étonnement, mais chez qui la conscience parlait toujours haut; vous ne m'avez jamais donné le droit de croire que je fusse autre chose qu'un être indifférent à vos yeux.
— Cette parole est injuste et vous allez maintenant trop loin, reprit la marquise.
— Pourquoi trop loin? répliqua Julien. De même que vous n'avez pas de vanité, moi, je n'ai pas d'amôur-propre. Je ne me flatte pas d'avoir inspiré un intérêt que je n'aurais peut-être pu partager. Vous avez voulu satisfaire une fantaisie de domination, quoi de plus simple? Aux mains d'une femme comme vous, un homme comme moi est un jouet commode et qui ne compromet pas. Il s'est trouvé par malheur que le jouet était rebelle, et que là où l'on croyait ne rencontrer que souplesse et docilité, il se trouvait un cœur indépendant et tout épris de son art.
— Vous m'attribuez des calculs, fit la marquise d'un ton pîqué...
— Des calculs, non, madame ; mais des instincts.
— De mauvais instincts , dites le mot. Je bois mon calice : une goutte de plus ou de moins ne comptera pasdanslacoupe.^
— Je ne parle jamais contre ma pensée et je ne pense pas ce que vous me faites dire.
— Ainsi vous m'accusez de despotisme , de tyrannie... instinctive du moins.
— n ne m'appartient pas d'accuaer personne. J'ai eu moi-même des torts ; j'ai mal compris, j'ai mal vu, j'ai pris mes sentiments pour des illusions. En ne m'avouant pas mes impressions, en résistant aux élans de mon cœur, j'ai donné le change à ceux qui daignaient prendre attention à moi ; pourquoi vous accuserai-je de vous être trompée, puisque je me suis trompé moi-même? Je ne puis m'en prendre qu'à moi de tout ce qui est arrivé. Vous avez fait votre métier de femme; moi je n'ai pas fait mon métier d'homme, voilà tout.
— Vous êtes trop prompt à m'absoudre et trop porté à vous condamner. Puisque je vous ai avoué mes torts, laissez-moi au moins le bénéfice de la pénitence.
— La pénitence n'est faite que pour ceux qui ont failli, et ceux-là seulement en récueillent les fruits qui ont quelque faute à racheter.
— Eh I n'ai-je pas à racheter mes cruautés envers vous, mes efforts pour vous séparer de Cécile, pour la marier à M, Thibault?
— Vous n'aviez en vue que son bonheur.
— Je n*avais en vue que mon orgueil, monsieur Julien.
— Qu'importe, puisque votre orgueil était d'accord avec ses vœux !
— Je le croyais alors, mais je m'abusais, nous nous abusions tous. Je vous croyais occupé de moi , Cécile me croyait occupée de vous , et, dans la délicatesse de son dévouement, la pauvre fille s'immolait.
— Est-ce possible ? s'écria Julien .
— Elle s'efforçait de me cacher son sacrifice. C'est sa tante, alarmée pour ses jours, qui m'a découvert la vérité.
— Alarmée pour ses jours, dites-vous ! *
— Oui; une maladie dont elle portait le germe depuis longtemps et que la douleur morale avait développée. Oh I nous avons tout fait pour en arrêter les progrès, et, grâce au ciel, nous y sommes parvenus. Cécile est maintenant hors de danger.
— Hors de danger ! et vous ne m'avez rien fait savoir!
— Où étiez-vous? le savais-je? Vous ne nous avez pas écrit un mot, pas donné signe de vie.
— C'est vrai , dit Julien en laissant retomber son front dans sa main ; c'est encore ma faute, toujours ma faute. Mais pouvais-je savoir, pouvais-je deviner?... Je croyais tout fini de ce cdté. Et que dit le docteur
Vignon? car c'est lui qui Ta soignée, probablement?
— Le docteur n'a pas passé un jour sans la voir depuis votre départ. Il croit le mal diminué , mais il suffirait d'une émotion trop vive, dit-il, pour faire perdre le terrain que la science a gagné , pour compromettre même la vie...
— Je veux aller moi-môme...
— Gardez-vous-en bien, dit la marquise en retenant Julien ; ces maladies dé cœur sont terribles, elles tuent ^omme la foudre. » •
Julien se rassit.
« Nous l'avertirons doucement de votre retour, continua madame de Varigny ; nous ménagerons une entrevue sans danger.
— Une entrevue , reprît Julien avec abattement ; pourquoi faire? A quei bon maintenant? Qu^ai-je h lui dire?
— Comment? dit madame de Varigny, vous n'avez rien à lui dire I
— Non, rien.
— Vous croyez peut-être que M. Thibault t...
— Thibault ! je pense bien à lui ! Après l'avoir appelé, vous l'avez écarté; aussitôt la vérité découverte, il en devait être ainsi.
— Qui vous l'a dit?
— Mon cœur, madame, ditFréjus en mci
/ibaj
main sur sa poitrine , mbn cœur qui devine et qui comprend le vôtre.
— Voilà enfin une bonne parole, dit la marquise en saisissant vivement la main du peintre; elle vous vaudra une bonne et solide amitié. Je vous Tavais promise, vous l'avez.
— Je voudrais mieux faire pour la mériter^ mais je ne le puis pas.
— Vous pouvez tout pour cela, si vous voulez m'en croire.
— Encore vous obéir! dit le peintre en souriant. ^ Avouez que ce serait pour la première fois.
— Je sais ce que vous allez me demander : vous voulez que j'épouse Cécile, n'est-ce pas? Oui, vous l'avez déjà voulu naguère, et c'est pour cela peut-être que je ne l'ai pas épousée. Si aujourd'hui vous voulez que cela soit, ne me le demandez pas. Je verrais encore là l'effort d'une main tyrannique, et ma volonté se révolterait.
— Vous êtes un singulier caractère.
— ^ Oui, madame., très-singulier, un fou rempli de raison. Que voulez-vous? je ne suis pas fait pour le mariage; l'idée d'une chaîne, quelque douce qu'elle soit, me pèse. Si je la prends, il arrivera de deux choses l'une, ou je tirerai la chaîne à moi et je traînerai dans la vie une esclave, ou jejserai traîné moi-
môme, ce qui donnera beaucoup de mal et beaucoup d'occupation à ma femme.
— Le dilemme est fort beau, dit la marquise, mais il n'a pas le sens commun. Si c'est là tout Téchantil- Ion de raison que votre folie me donne, permettez-moi de n'en pas tenir compte. »
Madame de Varigny était fort contente d'elle-même en ce moment. Elle s'était vaincue , elle avait avoué ses fautes, elle s'était humiliée, ce qui, en apaisant sa conscience, avait redoublé son orgueil ; enfin elle avait repris cette position haute et franche qui convenait si bien à sa nature, avant qu'elle ne l'eût altérée par les idées fausses qu'elle s'était mises en tête ; elle avait reconquis cette sérénité de l'âme qui exerce une si grande influence sur la beauté de la face humaine. Depuis les premières entrevues qu'il avait eues avec elle, Julien n'avait plus joui d'un pareil spectacle : les traits de la marquise, troublés par des préoccupations étrangères à ses habitudes, avaient pris une expression qui ne leur appartenait pas , et , nous l'avons vu, c'est sur l'image vivante dans sa mémoire, que Fréjus était parvenu à faire ce portrait idéal que l'on admirait à l'Exposition. La réalité ne lui eût rien offert de pareil. Mais en ce moment le visage de madame de Varif " était redevenu ce qu'il était autrefois, le visage portrait. Cette belle tête, éclairée par les deru
rayons du soleil, semblait illuminée par un feu divin ; de ses yeux bleus comme la pervenche s'échappaient des rayons d'une douceur infinie, et de ses lèvres muettes coulait comme un flot de persuasion.
Julien l'admirait en extase.
«Pourquoi me regardez-vous ainsi? lui dit-elle d'une voix presque affligée.
— Parce que vous me présentez en ce moment le plus beau spectacle du monde, répondit-il.
— Chut! fit-elle en mettant un doigt sur sa bouche ; ne parlez plus ainsi ; je pourrais par hasard m'y laisser prendre encore une fois. Je vous permets de me regarder, mais plus un mot!
— Soit, dit le peintre, mais si vous m'interrogez ?
— Alors répondez-moi avec vos pinceaux,
— Mes pinceaux, dit Fréjus tristement, je les ai brisés.
— Et vous le regrettez ! Belle occasion pour en prendre d'autres.
— En effet, dit Fréjus, absorbé dans sa contemplation; aussi bien je découvre en ce moment une foule de détails qui m'avaient échappé jusqu'ici. Ne bougez pas : je veux faire de vous un profil ; c'est de profil que j'aurais dû vous peindre.
— Eh bien, il n'est pas trop tarct vous me peindrez de profil... quand il vous plaira*
— Tout de suite, dit Fréjus.
— Un instant, mon ami, dit la marquise d'an ton grave ; vous avez un devoir à remplir auparavant.
— Je vous comprends, dit Fartiste. Quand me conduirez-vous chez mademoiselle Dupuis?»
La marquise réfléchit un instant.
« Demain, dit-elle, venez diner avec nous; elle sera
ici.»
Madame de Yarigny tendit une main amica.le à Julien, qui la serra cordialement.
Quand il rentra chez lui , dans la petite maison du boulevard Saint-Jacques , il trouva Pierre éploré , qui l'attendait sur le seuil.
« Qu'est-ce? qu'y a-t-ilî s'écria Fréjus.
— Safran est mort, dit Pierre.
— Safran est mort I » répéta Fréjus.
Il passa outre, mais quand il fut dans son atelier, il
s assit sur son tabouret et répéta tristement : « Safran est mort. Safran est mort ! »
MMmMM
m PORTRAIT DE LA MARQUISE. 291
Le lendemain matin , Julien était encore au lit , se reposant des fatigues d'un voyage'précipité, lorsque le docteur se présenta chez lui. Pierre, qui respectait infiniment le sommeil de son maître , avait voulu réconduire, mais le docteur avait insisté pour voir Fréjus ; il avait, disait-il, le plus urgent besoin de lui parler. Uartiste s'empressa de se lever, et courut à Tatelier, où le docteut l'attendait. Il allait se précipiter dans ses bras quand la vue des traits impassibles du docteur le glaça.
«De grâce, qu'y a-t-il? s'écria Fréjus. Quelque malheur?...
— Rassurez-vous, répliqua gravement le docteur, et causons. »
Fréjus et lui s'assirent sur le divan.
« J'ai vn hier madame de Varigny, dit le docteur ; elle m'a appris votre retour et m'a fait part de l'entretien qu'elle a eu avec vous touchant mademoiselle Dupuis. Elle m'a dit le désir qu'elle avait de vous voir épouser cette jeune fille. Au nom de la science , j'ai cru devoir combattre ce projet que je considérais comme
dangereux ; j'ai eu quelque peine à le lui persuader. » Fréjus, déjà rassuré, fit en souriant un signe de tête affirmatif.
« J'ai parlé avec chaleur, j'ai été éloquent, continua le docteur, et à la fin j'ai obtenu d'elle que ces beaux plans seraient au moins ajournés. Je viens en son nom et au mien vous conjurer de ne pas donner suite à cette idée et de ne faire aucune démarche auprès de mademoiselle Dupuis. J'avais hâte de vous voir, et, pour éviter un malheur, je suis venu vous déranger dans un moment inopportun. »
Fréjus partit d'un grand éclat de rire et s'écria : « Je vous excuse, cher docteur, et vous sais même un gré infini, ainsi qu'à la marquise, de la peine que vous voulez bien vous donner. »
Le docteur tenait attaché sur Fréjus un regard plein de compassion et d'étonnement.
« Mais, reprit le peintre, je verrai mademoiselle Cécile ce soir, je pense, chez madame de Varigny.
— Non... dit le docteur en baissant le front, vous ne la verrez pas. Cela ne se peut pas... ne se doit pas, veux-je dire.
— Elle est donc plus malade? demanda vivement Fréjus.
— Non, non , s'empressa de répondre le docte
— Mais alors, je ne comprends pas... Ou plui
comprends fort bien. Le moyen est adroit, je n'en disconviens pas, mais je l'ai deviné.
— Vous avez deviné 1 dit le docteur au comble de Tétonnement.
— Oui , docteur, j'ai deviné le petit complot ourdi contre mon esprit d'indépendance; mais. je ne donne pas dans le piège que vous et la marquise voulez me tendre.
— Un complot, un piège! Que voulez-vous dire?
— Vous m'entendez fort bien.
— Non, je vous jure, dit le docteur en plaçant la main sur son cœur. »
Fréjus regarda attentivement le docteur, et ne voyant en ses traits aucun indice qui pût trahir une arrièrepensée :
« En ce cas , reprit l'artiste , vous êtes l'instrument naïf dont se sert la marquise pour exercer sur moi sa volonté.
— Expliquez-vous, de grâce, dit le docteur ; il s'agit de choses sérieuses.
— A qui le dites-vous, docteur 1
— Très-sérieuses, je vous le répète, plus sérieuses peut-être que vous ne le pensez.
— Vous êtes comme tous les diplomates, vous vous exagérez l'importance de votre mission.
— Je vous proteste qu'au lieu d'exagérer...
— Allons, docteur, interrompit Julien, je vois que vous n'êtes pas au courant des choses ; permettez que je vous y mette. La marquise sait fort bien que la volonté d'autrui n'a aucune influence sur la mienne et s'est imaginé que, pour m'amener plus aisément à faire la sienne, il lui fallait feindre de vouloir le con- . traire de ce qu'elle veut réellement. Comprenez-vous?
— En aucune façon.
— Je m'explique donc plus catégoriquement : madame de Varigny désire très-ardemment que j'épouse Cécile ; elle me Ta avoué ; mais comme je n'ai pas négligé de lui dire que tout ce qui ressemblerait à une pression exercée sur ma volonté amènerait précisément le résultat opposé à celui qu'elle se propose, elle a changé ses batteries, et aujourd'hui elle vous dépêche vers moi pour me dire d'attendre, d'ajourner, de perdre même complètement de vue les projets conçus. Elle croit ainsi pousser ma propre volonté dans le sens de ses réelles intentions, et , par ce détour, provoquer et hâter le dénoûment qu'elle poursuit. Je croirai ainsi faire ma volonté lorsqu'on définitive je n'obéirai qu'à la sienne. »
Le docteur branla la tête tristement.
« Non , dit-il , vous vous trompez ; vous pr( à madame de Varigny beaucoup plus de ruse q e n'en a. Soyez certain...
— Je suis certain que ses intentions sont excellentes ; c'est tout ce que je puis vous accorder. Je vous avouerai, docteur, et maintenant je redeviens tout à fait sérieux, je vous avouerai que cette insistance à peser sur ma liberté me déplaît et me blesse. J*aime encore mieux le despotisme ouvert et loyal, que ces procédés détournés dont les femmes se servent quelquefois pour imposer leur joug et faire prévaloir leurs idées. J'obéirai plus aisément à madame de Varigny dictant ses lois, qu'à madame de Varigny agissant par surprise pour me les faire reconnaître.
— Que votre erreur est grande 1 dit le docteur en joignant les mains. Un mot suffirait pour la dissiper.
— Ce mot, que ne le dites-vous ? Si je me trompe, prouvez-le-moi ; je ne demande pas mieux que d*être convaincu. Il m'en coûte d'avoir à diminuer l'estime que j'ai pour le caractère de madame la marquise, et, puisque vous êtes son ami, justiflez-la devant mon cœur.
— Ne vous suffit-il pas de ma parole?
— Votre parole , docteur , est pour moi la vérité même, mais vous pouvez vous tromper, être trompé. »
Le docteur fit un signe négatif, sourit, mais d'un sourire si triste, que Fréju sen fut frappé. « Cessez ce jeu cruel , s'écria-t-il tout à coup : la
marquise me tend un piège, ou vous avez une mauvaise nouvelle à m'annoncer. »
Le docteur ne répondit pas.
« Mais parlez donc, docteur, parlez donc , je vous en conjure.
— Mon ami, commença le docteur, ce que j*ai i vous apprendre...
— Cécile est morte ! interrompit Julien en se levant brusquement.
— Mon ami. . . »
Un cri douloureux s*échappa de la poitrine du peintre qui tomba, le front dans les mains, sur le divan. Le docteur continua de lui parler, mais Julien n'entendait plus ; il sanglotait comme une femme et s'abandonnait aux déchirements de la douleur. Tout à coup il releva la tête, ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, ses traits, ordinairement si doux, exprimaient la fureur, ses mains se crispaient.
« Ah ! madame de Varigny, s'écria-t-il d'une voix stridente ; c'est vous qui l'avez tuée !
— Que dites-vous là I fit le docteur en cherchant à lui prendre la main pour le calmer; la marquise est étrangère^ je vous le jure... à ce triste événement. Revenez à la raison, et que la douleur cesse de ~ " i égarer.
—Non, docteur, c'est ellel c'est elle, j'en suis
— La marquise ne sait rien encore.
— La marquise ne sait rien?... Ah! tant mieux!
Quel soulagement pour mon cœur! J*avais peur
je craignais qu'elle n*eût été lui dire mon retour
Vous en êtes sûr? docteur, la marquise n*a point vu Cécile depuis hier à six heures ?
— J'en suis sûr !
— 0 mon Dieu, merci ! il m'en eût tant coûté de la haïri... Mais qui donc alors, qui donc Fa tuée?
— Le mal, c'est le mal seul qui l'a tuée.
— Docteur, non , vous ne me dites pas tout ; il est arrivé quelque chose... vous me cachez ce qui s'est passé. Mais la marquise n'est pour rien dans l'événement, vous le jurez?
— Je vous le jure.
— Allons, allons, dites-moi tout, docteur, dites-moi tout. Vous savez que j'ai une grande confiance en vous, une véritable affection ; dites-moi tout, ne me cachez rien.
•— Oui, répondit le docteur, qui s'efforçait en vain d'apaiser cette fiévreuse agitation ; oui, je vous dirai tout si vous me promettez de vous calmer, et surtout de ne plus vous abandonner à ces accès de colère. Il
*^, homme, que diable I et vous vous laissez aller
. un enfant. »
'^'^ "e rassit.
« Je suis calme, dit-il; vous voyez que je suis calme; parlez, docteur, parlez. »
Le docteur attendit un instant, comme pour éprouver son malade, puis, satisfait de son épreuve :
« Avant tout, reprit-il, je dois vous dire que cette pauvre jeune fille était atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas. L'accident pouvait se déclarer plus ou moins vite, mais il était inévitable.
— Belle consolation que vous me donnez là !
— Je ne vous donne pas de consolation, mais des explications, mon ami; n'est-ce pas cela que vous m'avez demandé?
— En effet, dit Julien, que les procédés dilatoires du docteur arrachaient adroitement à ses défaillances et à ses élans de colère.
— La crise était prévue; elle pouvait n'être pas immédiate, mais au point où en était le mal^ un rien pouvait la déterminer. Ce rien s'est produit, et... le malheur est arrivé. N'en accusez personne et disons que la volonté de Dieu s'est faite. Par qui avez-vous été aperçu ? je l'ignore , mais la tante a su votre arrivée, elle l'a dite sans ménagement , et la pauvre fille a été foudroyée. Vous avez entendu dire, mon ami, que l'on peut mourir de joie : Cécile est morte (''" ' ; ceci pourra peut-être vous consoler. »
Pendant ce simple et bref récit, Julien étali i
attentif; mais peu à peu Tagitation Favait repris plus violente que jamais, et aux dernières paroles du docteur, il se cacha le visage dans les mains et s'écria avec une terrible expression d'angoisse :
« Me consoler, docteur, jamais I c'est moi, c'est moi qui l'ai tuée. »
Les sanglots étouffèrent de nouveau sa voix.
Si jamais le docteur Vignon avait craint sérieusement pour la raison de Tartiste, c'était bien en ce mo- , ment. Il suivait avec une inquiète sollicitude les progrès du mal, et se disait que si Julien sortait triomphant de cette épreuve, il serait inutile désormais de prendre tant de peine à noter les symptômes et à rassembler des conjectures.
Cependant le dernier mot prononcé par Julien demandait une explication. Il la donna dès qu'il se fut un peu calmé. Il avoua au docteur que, la veille, en revenant chez lui, il n'avait pu résister au désir de passer devant la maison qu'habitait Cécile. Il s'était glissé rapidement, comme un voleur, devant la porte, mais pas assez rapidement pour échapper au regard du' concierge. Qui peut se flatter d'échapper au regard d'un concierge lorsqu'il peut en résulter un malheur? Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que toute la maison savait le retour de Fréjus à Paris, même ceux qui ne connaissaient pas l'artiste. Le soir, madame
Dupuis tricotait son interminable et prodigieuse paire de bas, lorsque tout à coup une méchante pensée ou un cruel souvenir traversant son esprit :
« Petite, dit-elle à Cécile assise auprès d'elle, tu ne sais pas I monsieur Fréjus est de retour. »
La jeune fille poussa un soupir, et, sans faire un geste, sans prononcer une parole, elle s'affaissa sur la table devant laquelle elle travaillait. La vieille, ne recevant pas de réponse, se retourna : sa nièce était morte. Le médecin appelé constata la rupture d'un anévrisme, et madame Dupuis eut beaucoup de peine cette nuit-là, car il lui fallut veiller la morte, et madame Dupuis n'avait pas l'habitude de veiller.
Il semblerait qu'ici l'histoire doit se terminer. Cécile était la pierre d'achoppement dans la vie dont nous avons entrepris de retracer un épisode; mais la vérité n'a point de ces allures de roman, et tout ne finit pas, dans la réalité, parce qu'il plaît à Diev '^^ rappeler à lui une de ses créatures. Celle-ci, il est ^ était charmante, et notre tort est peut-être de l'a
trop négligée en ce récit; mais, dans sa fière dignité, qu'elle appelait elle-même de Torgueil, Cécile était une humble et timide nature , qui craignait le bruit et la lumière. Si Fart peut s'offenser de ce que nous l'ayons à dessein laissée au second plan, la jeune fille, si elle nous lit là-haut, — ce dont je doute , car ce genre d'histoire ne doit pas entrer au paradis, — la jeune fille, disons-nous, nous tiendra compte de notre réserve et nous saura gré du sentiment délicat auquel nous avons sacrifié, en la laissant dans la demiteinte durant sa vie. — Fréjus, on va le voir, ne s'inspirait pas de la môme pensée; mais Fréjus obéissait à un tout autre sentiment que nous, Fréjus était entraîné par la passion.
Le docteur ne l'avait pas quitté ; il sentait bien qu'il y avait là une grande peine à soulager, sinon un grand mal à guérir. Une main amie est toujours bonne à presser au miheu d'angoisses comme celles que traversait l'artiste, et si une chose pouvait adoucir la cruelle impression qu'il avait reçue, c'était bien cette bonne et cordiale affection du docteur, d'autant plus précieuse qu'elle se prodiguait moins, d'autant plus eflScace qu'elle ne se donnait pas sans réserve. Fréj... 1 ^1 ^g çg jour-là, et il s'est montré depuis
j ''ï conserver. Il eût fallu , pour compléter
] ' "^"ésence de la marquise; mais n'em-
piétons pas sur l'avenir; elle viendra à son henre mêler ses larmes à celles de Julien, dès qu'elle saura le malheur qui Ta frappée.
Fréjus, plus calme, avait fait au docteur quelquesunes de ces questions qui dénotent que l'esprit commence à se dégager des étreintes de là douleur et à reprendre ses droits. Comme si une inspiration subite lui fût venue , il coupa court à l'entretien où l'avait engagé l'adresse du docteur, et alla droit à la table où étaient restés depuis son départ ses instruments de travail ; il les réunit, examina sa boîte, fit une note des couleurs qui lui manquaient, et expédia Pierre sur-le-champ pour les chercher. Puis, choisissant un panneau qu'il mit sous son bras , et tenant sa boite d'une main, son chapeau de l'autre :
« Docteur, dit-il, il m'est venu une bonne pensée : venez avec moi : je vais peindre la morte. »
Le docteur frissonna ; mais il vit que le regard de Julien était tranquille, et il se décida à accompagner l'artiste. Il songea d'ailleurs que la préoccupation de l'art exercerait peut-être une utile diversion aux souffrances de cette âme accablée, et que cette façon d'épancher sa douleur valait mieux, au demeurant, que les sanglots et les larmes.
Autant le jeune homme avait montré de faib t d'abattement loin de celle qu'il regrettait, ai I
témoigna de force et de calme en se rapprochant du triste modèle qu'il s'était choisi.
Ce ne fut pas sans peine que lui et le docteur furent admis.
« Que voulez-vous, que venez-vous faire ? » leur demanda aigrement la vieille.
Et déjà elle s'apprêtait à leur montrer visage de bois quand elle aperçut le docteur. Elle avait, nous l'avons dit, du respect pour le docteur; peut-être môme était-ce de la crainte. Nous ne nous arrêterons pas à débrouiller auquel des deux sentiments sacrifiait cette laide nature en ce moment ; toujours est-il que la porte resta entrebâillée, ce qui suffit à Fréjus pour passer tout entier, lui, son panneau et sa boîte. La vieille vit bien que toute résistance serait inutile : elle le laissa entrer ; mais elle tenait toujours sa question suspendue sur la tête de Julien.
« Que prétendez-vous faire ? demanda-t-elle en regardant les instruments dont l'artiste était porteur.
— Son portrait, » répondit laconiquement Fréjus.
Il écarta la vieille et passa. Celle-ci eut beau dire
qu'un portrait était inutile quand on était morte, que
c'était neine perdue de reproduire un visage qui allait
.j des vers, et une foule d'autres raisonne-
^4me espèce, et d'une grâce aussi touchante,
fra dans la chambre où la jeune fille était
304 iE PORTRAIT DE LA MARQUISE.
inanimée sur son lit. D'une main tremblante il écarta le linceul. Bien que la vie l'eût quittée, son visage avait gardé une expression charmante de sérénité et de bonheur. N'était-elle pas morte de joie î comme avait dit le docteur.
Celui-ci avait craint que ce spectacle douloureux ne produisît une trop vive impression sur Fréjus ; il était accouru pour le fortifier. Mais il n'en était pas besoin : l'artiste avait pris un siège et s'était mis déjà au travail. Quand le docteur le vit bien absorbé dans son œuvre, il alla avertir la marquise.
Là encore il fallut dépenser de grandes ressources de charité pour consoler une vive douleur ; là aussi, il fallut affirmer au nom de la science que les hommes étaient innocents du malheur consommé. Madame de Varigny se faisait de graves reproches ; elle se disait que le mal n'aurait pas été assez fort pour emporter tant de jeunesse, s'il n'eût été aidé dans son œuvre de destruction parla souffrance morale et par le sacrifice. Elle se reprochait son aveuglement et ses caprices à l'égal d'un crime, et sa conscience bourrelée lui montrait son orgueil comme la cause funeste de l'événement. Le docteur ne parvint pas à effacer complètement cette pensée de l'esprit de la marquise. Chez le tures d'élite et dans les consciences délicates, d reilles impressions sont durables alors même qu
n'ont aucune raison d*être, et peut-être en cette circonstance madame de Varigny avait-elle , en effet, quelque reproche à se faire. Si elle eut des torts, ils furent certainement rachetés par la douleur qu'elle éprouva.
Madame de Varigny sut du docteur ce qu'avait fait Julien. Elle voulut, malgré son abattement, se rendre chez madame Dupuis. Elle trouva l'artiste si concentré dans son travail, qu'il ne leva même pas les yeux pour la recevoir. La marquise vint s'asseoir sans bruit auprès de lui . Pendant trois heures que dura encore la séance, il ne fut pas échangé une parole. Ce silence avait quelque chose de douloureux et de pénible, dont la marquise souffrait évidemment et qui la plongeait dans une rêverie profonde. En face de ce lit de mort il s'opérait une métamorphose dans l'âme de la jeune femme ; en vain, le docteur voulut-il l'arracher à cette cruelle situation.
« Je fais ma pénitence, lui répondit-elle tout bas, et elle se mit en prières. »
On parle bas devant les morts ; craintron de les faire sortir de ce dernier sommeil et de les rappeler aux misères de cette vie ?
La marquise retomba bientôt dans ses sombres méditations. Elles durèrent longtemps et préparaient insensiblement ce qui allait suivre.
Enfin , après six heures de travail , Julien se leva:
« J'ai fini, dit-il en déposant sa palette ; j'ai fait aujourd'hui tout ce que je pouvais faire. »
La marquise alors se leva à son tour. Une singulière exaltation se peignait dans ses traits. Elle posa sa main sur celle de l'artiste :
« Vous avez repris vos pinceaux, dit-elle, et vous venez de leur donner une consécration nouvelle. Désormais, ils ne doivent plus toucher aux sujets profanes ; une voie nouvelle s'ouvre pour vous , celle de la peinture religieuse. Le reste est indigne de votre talent. »
La révolution était accomplie dans l'âme de la marquise.
Fréjus regarda d'abord madame de ^Varigny avec une inquiète attention ; puis, frappé de l'éclat répandu sur son visage, il lui dit :
« Vous avez une figure de martyre aujourd'hui, madame.
— Qui sait, murmura-t-elle tout bas en plaçant la main sur sa poitrine , si ce n'est pas la souffrance du martyre que J'éprouve en ce moment ?
— Madame, interrompit le docteur, il faut retirer, vous dérober à ce spectacle ; il n'a qu^ longtemps duré.
— Non, docteur , répondit-elle, je veux rester ici. Je veillerai cette nuit. Et vous , monsieur , reprit-elle en s'adressant à Julien, rappelez-vous ce que je viens de vous dire. »
L'artiste ne répondit rien et se retira, emportant son tableau commencé. Depuis lors, il a souvent repris cette peinture et en a fait un véritable chef-d'œuvre ; mais il ne paraît pas qu'il ait peint le profil de la marquise. On dit pourtant que, pour complaire à là jeune femme, il a commencé une grande toile où il a voulu peindre l'apothéose de sainte Cécile. Il est inutile d'ajouter que les traits de la sainte sont empruntés au portrait de la morte. Mais parmi les personnages que ravissent les chants célestes de la bienheureuse patronne des musiciens, il en est un, un archange aux cheveux d'or, dans les traits duquel on croit reconnaître une grande ressemblance avec le portrait du salon de 1855.
Dernièrement, un marchand de tableaux célèbre, monsieur Spreyercrouté, vint dans l'atelier de Fréjus,
toujours situé sur le boulevard Saint-Jacques, et, après avoir fureté dans les coins , il découvrit enfin , caché sous un voile, le portrait de Cécile.
« Combien voulez-vous de ce tableau? lui demanda-t-il.
— Ce tableau ! répondit Fréjus, je ne le vends pas.
— Je VOUS en offre cependant cinq mille francs.
— Vous m'en donneriez vingt mille que vous ne l'auriez pas.
— En ce cas, répondit le brocanteur, Je vous en donne vingt-cinq mille, et je remporte. »
Fréjus se leva en colère, et menaçant monsieur Spreyercroute de son bâton de jacob :
« Remettez ce tableau où vous l'avez trouvé, ou sinon... »
Spreyercroute obéit, mais il ne put s'empêcher de murmtirer :
« Voilà un. étrange original ! »
Les tableaux de Fréjus sont hors de prix : on n'en trouve pas dans le commerce. Une grande-duchesse , qui avait entendu raconter une partie de l'histoire que nous avons mise sous les yeux de nos lecteurs, avait conçu une envie démesurée de possédei;une peinture de Julien, et elle avait offert cinquante mille francs k monsieur Spreyercroute s'il pouvait lui rapporter le Portrait de la morte. Ce portrait est devenu célèbre comme la Joconde,
En retraçant cet épisode de la vie d'un gran^ tiste, nous n'avons prétendu donner une monograj du peintre. Il vit encore, peint rarenaent, et il fen»
portrait de toutes les grandes dames de l'Europe , s'il n'avait en effet renoncé à la peinture profane. Peutêtre un jour trouverons-nous encore son nom sous notre plume.