‹ La Lescombat. Le moulin d'Heilly. David Dick. Les eaux des Pyrénées. Mademoiselle de SensChapitre 17 sur 18 · I.B P( a^THÀIT BB LÀ UÀRQUISB · texte numérisé non relu

I.B P( a^THÀIT BB LÀ UÀRQUISB

elle évoquait à la fois le souvenir de Cécile et des mauvais procédés qu'elle avait eus ce soir pour elle, celui de Julien contre qui sa fierté se révoltait, envers qui elle s'excitait à la haine et au combat. L'artiste lui apparaissait comme une provocation, comme un défi jeté à son orgueil.

« Qu'ai-je affaire de cet homme? » se demandait-elle.

Et un moment après elle se sentait tellement envahie par lui qu'elle ne pouvait plus en détourner sa pensée, qu'elle succombait sous l'étreinte de cette main invisible, et secouait, sans pouvoir s'en débarrasser, la chaîne des souvenirs qui la rattachaient à lui. Triste laideur, travail impuissant 1 tant d'efforts devaient-ils être perdus? Madame de Varigny luttait contre un flot qui montait sans cesse dans son cœur; elle se débattait avec courage, mais sans succès ; elle s'accusait, se maudissait presque, et s'étonnait surtout de trouver dans son cœur, qu'elle croyait aimant et bon, un si furieux élan pour le mal, une si grande ardeur pour la haine. •

Parvenue à un âge où une femme doit avoir la complète intelligent* de son cœur, sinon celle de ses passions, madame ^j Varigny, pour se sentir si troublée, û '^oins maîtresse de sa volonté, et si

®1 "îr un plan de conduite , elle était

^ I suivre, assez loyale envers elle-

même pour l'exécuter. Il fallait avant tout s'interroger, sonder la cause des sentiments haineux dont elle se sentait possédée. Pourquoi cette antipathie soudaine contre un homme qui ne lui avait fait aucun mal? Pourquoi cet instinct de rébellion contre un pouvoir imaginaire, contre un fantôme? Julien avait-il voulu la blesser dans son orgueil, dans sa beauté, dans ses idées, dans ses préjugés même? Avait-il voulu prendre pied chez elle, malgré elle, s'impatroniser dans la maison et dicter des lois ? Non ; ses manières étaient familières, son langage bizarre quelquefois, ses sorties étranges quand elles n'étaient pas tout simplement comiques ; mais il y joignait un tel accent de sincérité, et, jusque dans ses caprices d'artiste, il apportait tant de bonhomie qu'il eût fallu avoir l'esprit bien mal fait pour s'en fâcher. Le goût luimême ne pouvait s'en offenser, car Julien, dans ses excentricités les [plus grandes, ne franchissait jamais certaines limites où l'artiste finit et le rapin commence. Madame de Varigny se fit toutes ces questions, et les réponses de sa conscience l'obligèrent à chercher ailleurs l'explication du phénomène qui s'opérait en elle. Devait-elle donc la demander à cette rivalité de modèle, à cette jalousie de portrait sur laqubi ' avait elle-même plaisanté pendant la soirée? j^' î là une cause bien sérieuse pour un si grand S'

ment de passi,..? Une jolie femme qui a trouvé son peintre, c'est-à-dire celui qui peut rendre seul au monde sa beauté immortelle, voudrait sans doute, on le comprend, garder pour elle un pinceau qui fait vivre dans la postérité : elle voudrait exercer sur lui son monopole et s'en réserver exclusivement les bénéfices : quoi de plus naturel? Jusqu'à un certain point, madame de Varigny avait ressenti ce désir, et elle l'avait ressenti d'autant plus vivement que l'artiste qui en était l'objet passait pour très-diflScile dans le choix de ses modèles. En lui apportant un modèle incomparable, en confiant à son talent une beauté qui n'avait point de rivale en son genre, n'était-on pas en droit d'espérer qu'on impressionnerait assez fortement le peintre pour qu'il lui devînt impossible désormais de prendre de l'enthousiasme pour aucune autre image? Certes il y avait là de quoi tenter la vanité d'une femme, que dis-je? de quoi stimuler son orgueil !

Si une pareille pensée avait pu traverser le cerveau de madame d'^. Varigny, il faut avouer que ce dut être pour elle une cruelle déception lorsqu'elle vit Julien s'éprendre subitement de la physionomie accentuée

de mademoiselle Dupuis, et promettre à celle-ci du premier coup, à première vue, sans qu'on le lui demandât, un chef-d'œuvre comme celui qu'il achevait pour la marquise elle-même. Que devenait ce mono-

80 LU POUTEilT DE LA VÀRQUISi.

pôle qu'on espérait, qu'on croyait exercer? éve^noui l Mï^dame de Varigny avait commis une grave erreur dan$ ses calculs, ou bien elle s^était trompée daus ses instincts : ce n'est poini le modèle qui possède le peintre, c'est au contraire le peintre qui subjugue son modèle. Même avec le caractère le plus docile et l'esprit le plus impressionnable, l'artiste , le véritable artiste, est toujours indépendant, ou plutôt il obéit à une loi supérieure, à une volonté plus forte que la sienne, à celle de son génie, à celle de son taleat quand le . génie est absent, à cette voix de l'art qui parl^ toujours plus haut que les autres dans les conseils intimes de l'imagination.

Madame de Varigny ressentait tout cela bien mieux et plus clairement que nous ne l'exposons. Elle avait parfaitement conscience du tort involontaire que mademoiselle Dupuis lui avait fait auprès de son peintre, et, chose étrange! ne pouvant en vouloir à la jeune fille, elle se croyait lésée par le peintre et reportait sur lui toute l'animosité dont son âme était capable. Telles furent du moins les données que son examen de conscience lui fournit sur la passion singulière qui commençait à bouillonner en elle. Nous n'oserions prendre sur nous d'affirmer que madame de Varigny eût interrogé tous les échos de son cœur, et qu'elli eût pas laissé quelque coin inexploré. Peut-être F

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attribuait-elle avec une trop facile complaisance à' un sentiment mauvais, tout ce qui la troublait et tout ce qu'elle ne pouvait s'expliquer de l'état nouveau de son âme. Ce sont là des mystères qu'il n'est pas aisé de pénétrer, et que d'ailleurs la suite de ce récit nous fera connaître.

En ce moment madame de Varigny n'étendait point son regard au delà de ces premières découvertes, et elle semblait vouloir se contenter des explications sommaires que lui donnait sa conscience. Mais celle-ci n'avait pas tout dit sans doute, car le calme n'était point revenu à cette âme endolorie. La marquise avait beau se répéter tout bas qu'elle saurait bien extirper de son cœur cette plante parasite de la jalousie, elle ne recouvrait pas la douce quiétude de son esprit, et elle se retournait sur sa couche comme sur un lit de douleur.

Tout à coup elle bondit et s'élance dans sa chambre. Elle venait de se rappeler qu'avant de se coucher, elle n'avait p?s embrassé sa fille. Sa pensée était-elle donc si fort a ")Orbée par des incidents frivoles qu'elle oubliât ses de ^irs et sa tendresse maternels?

La marquij antra précipitamment dans la chambre

aisit dans ses bras et l'emporta chez

'^ de l'enfant n'avait pas été troublé.

•'^y mit sa fille près d'elle, dans son

lit. Sous cette égide, illui sembla qu'elle recouvrait son calme et que le repos lui était rendu. En effet elle s'endormit, et le lendemain matin , quand elle se réveilla, il faisait grand jour. L*enfant jouait depuis une heure avec les boucles de ses cheveux sans qu'elle s'en aperçût.

La nuit avait presque complètement effacé les impressions subies le jour précédent. Madame de Varigny était rentrée en possession d'elle-même, de sa pensée, de sa volonté. Son premier acte fut un baiseft* donné à sa fille, le second un remercîment adressé au Créateur.

« Quel mauvais rêve avais-je donc fait hier? se disait-elle. Je sentais les mauvais sentiments envahir mon cœur; aujourd'hui, au contraire, je suis tout amour, toute bonté, toute confiance. Je me retrouve enfin. »

Sur la pente de ces dispositions nouvelles, la marquise n'avait qu'à se laisser glisser. Elle eut un sourire pour Jeanne, lorsque celle-ci viitt à son appel. Pendant que la jeune fille la coiffait, elle décachetaii lettres qui trouvèrent toutes bon accueil. Une pa femme se recommandait à sa bienfaisance; eV

passer dans sa __. ain la bourse de la marquise ; un ami lui recommandait un homme d'un certain âge pour un emploi vacant; peut-être remploi demandait-il plus de jeunesse; n'importe, elle promit de le lui faire obtenir. Enfin, elle jeta les yeux sur la robe de la veille, restée étendue sur un fauteuil.

« Ah! dit-elle en riant, cette robe, j'oubliais I Jeanne, pendant que je serai à la messe, vous mettrez cette robe soigneusement enveloppée dans ma voiture et vous irez la porter de ma part chez monsieur Fréjus, boulevard Saint-Jacques. Vous trouverez le numéro dans mon carnet. D'ailleurs, le cocher le sait. Ah I vous y joindrez un billet que je vais écrire. Donnez-moi une plume et du papier, j'écrirai sur mes genoux.

— Mais si je prends la voiture, dit Jeanne, comment madame ira-t-elle à la Madeleine?

— Comme vous y êtes allée ce matin, je suppose.

— Oh ! moi, j'y suis allée en voiture, dit la soubrette en relevant son front mutin.

— Je suis moins fière que vous, j'irai à pied.

— Madame est bien maîtresse de faire comme il lui convient ; cependant je me permettrai de faire observer à madame que le pavé n'est pas sec.

— Eh bien, Jeanne, je retrousserai ma robe. » On le voit, madame de Varigny était disposée à

trouver tout bien et à s'accommoder de toutes choses.

86 LB PO&TRilT DB LA KABQLjSB.

llktademoiselle Jeanne eut donc la belle voiture armoriée, coctier et valet en grande livrée ; la marquise prit son livre de prières et s'en alla modestement à Téglise. C'était un dimanche.

Julien n'était pas un mauvais chrétien ; il faut avouer pourtant que ce jour-là, il fêtait mal le jour du Seigneur. Mademoiselle Jeanne trouva le peintre devant le portrait de sa maîtresse.

Le billet delà marquise était d'un laconisme et d'une simplicité extrêmes :

€ Madame de Varigny, disait-il, prévient monsieur Fréjus qu'elle sera chez lui demain à deux heures précises. Elle lui envoie k l'avance sa robe pour qu'il puisse en étudier les plis sur le mannequin, et lui offre ses civilités empressées. »

La date, et pas un mot de plus. Assurément le billet n'avait rien de compromettant ; mais était-il bien nécessaire de prendre des précautions avec un homme comme Julien ? Madame de Varigny n'y avait certainement pas pensé ; cependant, elle n'eût peut-être pas été touchée de la discrétion avec laquelle Julien brûla son billet et s'en servit pour allumer son cigare.

« Mademoiselle Jeanne, dit le peintre en examiu curieusement la soubrette, voulez-vous m'aider à biller ce mannequin ?

LB P .AÀIT DE LÀ MÀRQPISÇ. 87

— Volontiei «, > répondit la jeune fille, qui pî^raissait prendre goût h tournoyer dans l'atelier pour faire admirer la richesse de sa taille et la grâce provoquante de ses mouvements.

Julien, aidé de Jeanne, eut bientôt affublé le mannequin de la robe de la marquise. On ajusta des plis, on donna du mouvement à l'étoffe ; mais un mannequin est toujours un mannequin, et les plis conservaient une raideur qui contrariait vivement l'artiste.

« Maudit mannequin ! s'écria-t-il impatienté ; c'est bon tout au plus pour faire de la peinture d'histoire. »

Et, enlevant aussitôt la robe, il la présenta ouverte à la jeupe fille avec toute l'adresse d'une femme de chambre.

« Mettez-moi cela bien vite, » lui dit-il.

La soubrette regarda le peintre d'un air étonné.

« Allons, allons, continua-t-il, nous n'avons pas de temps à perdre ; je suppose que vous avez votre ouvrage comme j'ai le mien.

— Sans doute, mais...

— Il n'y a pas de « mais » : vite passez-moi cette robe.

— Que dirait madame, fit observer la jeune fille, si e] et puis, il faudrait se déshabiller.

^ ! déshabillez-vous. Qu'est-ce que cela n . »

L'argument ne laissait pas que d'être humiliant pour Tamour-propre de la jeune fille. Qui sait si dans ce moment il ne lui vint pas Tenvie de démontrera monsieur Tartiste qu'elle n'était pas si dépourvue de charmes qu'on pût ainsi les braver impunément. Elle avait déjà porté les doigts aux agrafes de son corsage, par pure curiosité sans doute, pour voir jusqu'où l'artiste pousserait la plaisanterie ; mais Julien ne plaisantait pas , et comme la soubrette n'allait pas à son gré assez vite en besogne, il lui vint en aide, et en un instant il décrocha toutes les agrafes et tous les boutons.

« Finissez donc ! faisait la jeune fille en essayant d'échapper aux mains de cette étrange femme de chambre ; je ne puis pas. .. ainsi, devant vous...

— Qu'à cela ne tienne, dit-il en lui ouvrant la porte d'un grand cabinet; faites là votre toilette et revenez ensuite. »

Quoique les façons du peintre lui parussent assez bizarres , mademoiselle Jeanne trouvait l'aventure à son goût, et elle riait sous cape du plaisir qu'elle allait se donner en essayant à l'avance une robe sur laquelle elle avait jeté son dévolu. La robe lui alla à ravir, comme disent les couturières, et, transfigurée, ' > moiselle Jeanne fit dans l'atelier une entrée i ifique.

LE PO ..lÀIT DE LÀ MARQUISE. 89

« A la bonne neure, dit le peintre, voilà des plis qui ont du moelleux. Asseyez-vous là dans ce fauteuil; tournez-vous do ce côté; penchez un peu la tête à gauche. C'est parfait. Vous êtes très-jolie , mademoiselle Jeanne. »

La soubrette sourit et regarda le peintre d'une façon qui voulait dire : Je le sais bien.

Julien donna d'abord quelques coups de pinceau au portrait de la marquise, d'après sa soubrette. Le corsage se développa, les épaules s'arrondirent, les bras se modelèrent. Par malheur , la carnation de mademoiselle Jeanne n'avait pas le même ton que celle de la marquise ; celle-ci était blanche, celle-là un peu bistrée, si bien qu'après avoir largement usé de la brosse pendant une demi-heure, le peintre avait produit le portrait le plus incohérent qui se pût imaginer. Acharné à son œuvre et lancé dans une autre voie, Julien perdait peu à peu de vue le modèle absent pour s'absorber tout entier dans le modèle présent.

« Ne bougez pas, disait-il, je vous tiens ; vous avez une mine fort liquante , et le bleu vous va à merveille. C'est ui msemble plein d'harmonie ; il serait dommage vrai) ent de laisser échapper l'occasion de 1 "'^uleur. Ne bougez pas ; riez si vous

^ *me, cela n'en vaudra que mieux;

I , votre pose. Montrez-moi vos dents ;

90 m PORTRAIT BE LÀ KARQUISE.

un peu moi»§ ; on croirait que vous voulez me dévorer. »

La ])ross6 avançait toujours, et le visage se transformait tout à fait. En moins d'une l^eur^, le portrait de mademoiselle Jeanne avait complètement remplacé celui de la marquise.

— Là, dit le peintre, j'en ai assez. Vous pouvez maintenapi; vous eQ aller, je finirai tppt seul. »

La soubrette s'arrêta ^vec complaisance devant son image.

« C'est que je suis très-ressemblante, dit-elle en battant des mains.

— Mais un peu flattée, ajouta le peintre.

— Oh ! vous n'êtes pourtant pas flatteur, vous, monsieur Julien. N'importe, je vous suis bien reconnaissante de m'avoir faite si belle. Il me semble qu'avec ma robe je vaux bien une grande dame.

— Beaucoup de grandes dames ne vous valent pas, surtout sans belle robe, ajouta J ulien.

— . Et si encore j'avais des diamants !

— Vous en aurez, Jeanne, gardez-vous d'en douter. Les filles comme vous ne peuvent pas se passer de diamants ; j'en mettrai au corsage, et, si vous y tenez, aux deux oreilles.

— Ohl oui, deux beaux brillants, cela me très-bien.

LM P< ITliAIT DE LA If ARQUISE, 91

— Vous en avez dona déjà mis? »

La soubrette prit un air en dessous.

« J'ai essayé ceux de madame la marquise, A propos, la marquise, qu'est-ce que Je dois lui diî'e?

— Ah diable I fit l'artiste en se grattant l'oreille, la marquise, je l'avais oubliée. Ma foi, vous lui direz tout ce qui vous passera par la tête • cela ne sera jamais aussi diflBcile à lui raconter que la vérité. »

Jeanne fit un salut de grande dame et alla remettre sa robe.

j « Ainsi, dit-elle en rentrant, je dirai à madame que vous l'attendrez demain.

— Oui, répondit le peintre d'un ton distrait, demain; autant vaut en finir tout de suite. »

Quand Jeanne remonta en voiture, elle passa fièrement devant le valet de pied, qui pourtant s'était permis de sourire, et quand elle rentra à l'hôtel, madame , de Varigny lui trouva un air bjen délibéré.

« Vous avez été bien longtemps, mademoiselle, dit sévèrement la marquise; qu'est-il donc arrivé?

— Rien de mal, madame, au contraire, répondit résolument la jeune fille.

— Que veut dire cet « au contraire, » s'il vous plaît? ^eut dire,^.madame, que monsieur Fré-

; a reçue.

eur Fréjus vous a bien reçue I

— Oui, et il m'a dit que j'étais jolie.

— Vraiment, il vous a dit cela ! Ce monsieur Fréjus me paraît bien inconsidéré d'en conter aux filles que je lui envoie! Au surplus, il en dit autant à toutes les femmes, je suppose. Il paraît que chez ces messieurs, cela ne tire pas à conséquence.

— Oui, mai3 ce n'est pas tout.

— Comment ! mais vous n'allez pas me prendre pour votre confidente, j'espère?

— Madame m'interroge, il faut bien que je lui réponde.

— Et qui pouvait supposer que vous fussiez éhontée à ce point d'écouter les propos galants de monsieur Fréjus et de venir me les raconter?

— Madame veut entendre sans doute ce que je n'ai pas dit, murmura Jeanne avec un ton et un air offensés.

— Alors, dépêchez-vous , parlez , expliquez-vous clairement. »

La marquise avait la voix brève, la parole amère. La rusée soubrette feignit de trembler.

« Je ne sais si j'oserai maintenant, vous êtes si fâchée contre moi I

— Moi fâchée ! pourquoi ? je vous demande u Et à quel propos me fâcherais-je ? Que m'impu monsieur Fréjus fait la cour à mes femr

chambre? Seu ;nt, je vous préviens, mademoiselle, que je ne soufl rai pas de désordre chez moi.

— Mais, m£ ^ame, fit Jeanne de Fair le plus innocent du monue, est-ce donc du désordre que de laisser faire son portrait? »

La marquise pâlit, et ses lèvres se serrèrent.

« Votre portrait!... Comment 1 monsieur Fréjus aurait fait A^otre portrait? Non, ce n'est pas possible; vous me trompez.

— C'est pourtant la vérité ; monsieur Fréjus a voulu absolument me peindre ; j'avais beau lui dire que je n'avais pas le temps, que vous vous fâcheriez... Je vois bien maintenant que j'avais raison de craindre votre colère.

— Ma colère! voilà une singulière idée! ma colère! Dites mon impatience et de vous voir passer votre temps dehors lorsque j'ai besoin ici de votre service.

— Oh! si ce n'est que cela, madame, je vais mettre tant de zèle à réparer ma faute, que vous serez tout à fait satisfaite. Je me disais bien que madame ne pouvait pas être fâchée que j'aie profité d'une bonne occasion pour avoir mon portrait. Madame ne saurait être jalouse d'une pauvre fille comme moi ; madame est si belle ! »

La marquise se prit à rire, mais ce rire était forcé.

94 LE POIITIIÀIT DE LÀ MAEQttSIS.

« Vous avez d'étranges manières de vous exprimer, mademoiselle, et je ne me sens pas d'humeur à les tolérer.

— Je demande pai-don à madame la marquise si ma bouche a parlé contre mon intention. Je sais trop le respect qtie je lui dois pour me permettre... et si ma langue a mal dit, madame voudra bien m'excuser. Je voulais dire seulement que madame est trop audessus de moi pour m'envier le plaisir que j*ai eu de faire faire mon portrait... et pour rien encore. Que madame veuille bien se mettre un moment à ma place!...

— Oui, comme vous vous êtes mise à la mienne, ♦ laissa échapper la marquise qui ne croyait [pas parler si juste.

La soubrette se mordit les lèvres pour ne pas éclater de rire.

« Et puis, ajouta celle-ci en se donnant de la contenance, ce portrait est si ressemblant I

— Oh ! je n'en doute pas. Monsieur Fréjus est un excellent peintre de femmes de chambre.

— Et de grandes dames aussi, à ce qu'il paraît, car j'ai vu chez lui plus d'une figure qui vient ici, chez madame. Si vous saviez, il a eu fini si vite !

— Ah I vous avez bien du bonheur, mademoisi -^ Non, mais il faut sans doute moins de tp

LB l^^TRÀIT DE LÀ HÀRQtlSE. 95

pour peindre une femme de chambre que pour faire le portrait d'une grande dame. Pour vous, madame, par exemple, je suis sûr qu'il faudra au moins huit grands jours.

— Si je veux bien les donner.

— Oh ! ceci regarde madame ; mais si j'étais h sa place, j'en donnerais plutôt quinze pour avoir la chose bien faite et complète. Le portrait de madame n'est pas si facile à faire que le mien ; il demande bien plus de travail, bien plus de peine et surtout bien plus de couleur. Nous autres, en trois coups de pinceau, c'est fait ; mais, pour madame la marquise, il paraît qu'il faut des soins particuliers et des nuances d'une autre espèce.

— Vous me paraissez bien apprise en fait de peinture, ma mie !

— C'est tout simple, avant d'entrer chez madame, j'étais chez une dame qui faisait ellcrmême de la peinture. Oh ! celle-là était jalouse de mon teint. Ah 1 j'étais fraîche et rose dans ce temps-là, I Madame essayait avec ses pastels d'imiter mes couleurs naturelles sur ses joues pâlies. Elle enrageait de ne pouvoir y parvenir. Elle m'a renvoyée parce qu'elle prétendait

.,/op jolie.

* vous craignez que je ne vous congédie 'cause?

96 LE PORTRAIT DE LÀ UÀRs^^ISE.

— La ds^me en question n'était pas mal, mais enfin ce n'était pas une grande beauté, » ajouta finement la jeune fille.

La marquise regarda sa camériste dans le blanc des yeux.

« Vous êtes habile, dit-elle, trop habile peut-être. Laissons là cet entretien auquel je me laisse aller, je ne sais trop pourquoi. Car enfin qu'est-ce que cela me fait, votre portrait et les peintures de monsieur Fréjus?

— Sans doute, qu'est-ce que cela peut vous faire ? A propos, monsieur Fréjus m'a dit qu'il aurait l'honneur d'attendre madame la marquise à l'heure indiquée sur ce billet.

— C'est bien, laissez-moi. »

A peine la soubrette s'était-elle éloignée que madame de Varigny courut à son bureau et traça d'une main rapide les lignes suivantes :

« Monsieur Fréjus est prévenu que madame la marquise de Varigny ne donnera pas séance demain. Elle lui envoie ses salutations. »

Le billet était sec , hautain , mais il ne traduisait pas encore tout le courroux secret de celle qui l'avait écrit. La marquise le remit à un valet de pied qui le jeta à la poste. Le regard indiscret de mademo Jeanne fut ainsi évité.

Les cartes commençaient à se brouiller.

Notre artiste avait poursuivi vaillamment sa besogne après le départ de la soubrette. Il mettait un acharnement, urie âpreté fiévreuse à terminer cette figure, comme s'il eût voulu effacer même de sa mémoire rimage de la marquise, tracée primitivement sur le panneau occupé maintenant par sa femme de chambre. Celle-ci, en effet, avait complètement pris la place de sa maîtresse.

Quand il eut fini, Julien saisit le tableau, le plaça dans un cadre et le suspendit à la muraille. Il regarda à distance et parut satisfait de son œuvre, car il se frotta les mains; et comme l'heure du dîner était venue, il s'habilla à la hâte et sortit. Mais quand il fut dans la rue, le souvenir de la marquise se réveilla dans sa mémoire, et en pensant [qu'il venait de faire disparaître jusqu'à la dernière trace d'un portrait pour lequel madamo de Varigny avait déjà donné quatre ou cinq séances, il ne put se dissimuler qu'il venait de faire une sottise. Cette préoccupation ne fit que s'accroître pendant le repas qu'il prit seul chez un gargotier du quartier latin, et à peine eut-il jeté une dernière goutte d'eau sur son maigre dîner, qu'il

98 LE PORTRAIT DE LJL HARQUISS.

reprit aussitôt le chemin de sa demeure. Il marchait tête baissée, le front soucieux, le dos courbé, en homme qui porte le fardeau d*une idée. L'homme aux yeux noirs qui lui servait de domestique et le roquet qui lui servait de concierge, se montrèrent également étonnés de voir leiir tnaltre rentrer si vite. Tous detix mangeaient leur repas en commun : du pain, un oignon cru iet quelques débris d'un os décharné qui avait fait la pièce fondamentale du déjeunet de Tartiste. Le roquet ajoutait à ces reliefs une belle croûte de fromage.

« Pierre, dit le peintre au bipède, allume toutes les lampes, toutes les bougies, toutes les chandelles qui sont dans la maison. y>

Pierre, familier depuis longtemps aux excentricités de son maître, s'empressa d'obéir, mais quelques efforts qu'il fît, il ne put découvrir dans l'établissement qu'une lampe boiteuse, deux bougies et un chandelier. Il plaça une bougie dans le goulot d'une bouteille et alluma toutes les mèches. L'éclairage était insuffisant. On eut recours à l'épicier le plus proche, et, employant le procédé dont il avait déjà montré un échantillon, Pierre garnit de bougies allumées une dizaine de flacons; on obtint ainsi une illumina"* giorno qui valait bien le fameux chapeau à lan de Girodet.

m 1 «TftÀtT D]B LÀ MARQUISE. 99

Julien s'étan monté rimagination sur son sujet; en allant et yenaut dans son atelier, il s'était, par la contention de son esprit vers un seul but, formé un idéal auquel sa pensée donnait en quelque façon un corps, une vie, une sorte de réalité. Il voyait l'image de la marquise, mais il la voyait telle qu'il ne Vavait jamais vue, d'une beauté surhumaine, d'une expression sublime. Il prit le panneau le plus net qu'il put trouver, flt sa palette avec le plus grand soin, et, la main presque tremblante, le front illuminé, les yeux rayonnants et fixes, il commença une ébauche qù les traits de la marquise se dégagèrent bientôt plus purs, plus saisissants, plus ressemblants même que dans le portrait qu'il avait effacé. Jusqu'à minuit il travailla avec ardeur, presque avec rage. Il avait la fièvre : son front était brûlant, ses joues empourprées, ses muscles tendus comme les ressorts d'une machine. Il ne pouvait pas aller plus loin, il fallut prendre du repos. Pierre éteignit toutes les lumières, l'artiste se jeta tout habillé sur son divan et s'endormit.

Quand il se réveilla le lepdemain, il n'avait fait qu'un somme. Mais jamais il n'avait dormi d'un meilleur sommeil, non que ce sommeil n'eût été traversé

mais ces rêves se rapportaient tous au .., ^j portrait dont l'ébauche était là, palpi- '^'^ -^ensée et de vie, sur son chevalet.

H était près de midi. Julien s'étonna d'avoir dormi si tard, et, comme rien ne doit nous être indifférent dans la vie de l'artiste que nous étudions, nous dirons qu'il se fit apporter une tasse de thé près de son chevalet qu'il ne voulait pas quitter des yeux. Quelques parties de l'ébauche étaient déjà sèches : il put reprendre sa palette, faire le fond, entamer les accessoires, toucher même aux cheveux qu'il n'avait fait qu'indiquer la veille. Peu à peu l'ivresse remontait au cerveau du peintre, le feu circulait dans ses veines, l'idéal qu'il avait rêvé se fixait sur le bois et se manifestait à ses regards comme il s'était manifesté à sod esprit. Par moments il posait sa palette et allait s'asseoir au fond de son atelier, sur le divan, en face du tableau, et, s'abandonnant aux épanchements de son enthousiasme, il poussait des exclamations, jetait des cris, battait des mains. On eût dit un fou ou un homme de génie, ce qui se ressemble quelquefois, et si le doo teur se fût trouvé là dans un coin, son carnet tout entier se fût couvert de notes.

Dans son impatience, l'artiste aurait voulu de son souffle brûlant sécher les couleurs pour pouvoir achever sur-le-champ son travail qu'il fallait suspendre. Il maudissait tout haut la lenteur des procédés " 'n peinture à l'huile et s'extasiait sur le bonheur du tuaire qui, avec un peu d'eau, entretient la mail

lité de son argile et peut poursuivre , sans l'interrompre, le rêve de son imagination.

A ce moment, on apporta une lettre au peintre. C'était une diversion. Julien ne reconnut récriture de la marquise qu'en lisant son nom. Le billet, mis à la poste le dimanche soir, avait trouvé porte close le lundi matin à l'atelier, et il n'était arrivé à son destinataire qu'à la troisième distribution, c'est-à-dire à l'heure même où madame de Varigny devait être attendue pour la séance. Mais cette séance, Julien l'avait oubliée pour ne plus penser qu'à celle que l'image de la marquise, gravée dans son esprit, lui donnait en ce moment. Il ne vit donc le péril qu'en apprenant qu'il s'était *de lui-même éloigné, et, sans prendre garde à la forme du billet, ce qui le touchait peu, il se félicita de la nouvelle qu'il contenait et qui l'intéressait beaucoup. Ce billet n'indiquait pas un autre jour de séance ; l'artiste avait donc tout le temps nécessaire pour terminer son œuvre. Julien était un homme qui ne se souciait guère des apparences ; il n'attachait d'importance véritable qu'au fond des choses, et peu lui importait qu'elles lui vinssent sous une forme ou sous une autre , pourvu qu'elles fussent conformes à ses idées, à ses plans, à ses vues. La fâcherie de la marquise, en cette circonstance, cadrait trop bien avec ses projets pour qu'il en prît de l'ombrage, et le plus prô^

102 ^|E FOYITRAIT DIS LÀ KARQtilSp.

cieqx gage d'î^mour n'eût sans doute pa$ reçu meilleur accueil que ce billet sec et presque in^poli. Cependant \] n'eut pas meilleur sort que le premier; il fut déchiré en ^enx morceaux; Tun servit d'aUumette pqyr allumer un (5igî^re, Tautre fut je^é négligemment ^ur la table.

]Jn^ flouvelle diversion vint f^ire prendre patience à ]\\]\m : Pierre lui annonça « qu'up monsieur » désirait le voir et insistait beaucoup pqur entrer. Il avait reçvi sa carte en manière de passeport, mais Pierre, fidèle à sa consigne, éfait demeuré plus incorruptible que Cert)ère. Il avait laissé le roquet aux prises avec les jambes de Fintrus etU était venu apporter la carte à son maître.

Celui-d n'eut pas plus tôt lu le nom imprimé qu'il s'écria :

« Laissez-le entrer. »

L'individu entra donc, et tous deux se précipitèrent dans les brias l'un de l'autre avec un bruit de paroles et d'accent tout méridional.

Les embrassades, les grands gestes et les grands

mots du vocabulaire étant épuisés, on passa aux ques-

tiens.

a Depuis cinq ans que je ne fai vu, qu'est-ce 3 as fait? demanda le peintre.

— ^ Ce que j'ai fait! répondit l'étranger; eh^

bleu! que veu: tu que j'aie fait? J*ai fait du commerce, parbleu ' et un peu fortune par la môme occasion.

— Mais tu » as pas quitté Marseille, à ce qu'il me semble? »

L'artiste prenait son indice dans l'accent très-accusé de spn compatriote.

« Si fait, j'ai quitté Marseille pendant six mois. Je suis venu à Paris pour des affaires.

— Et tu n'es pas venu me voir?

— Eh! parbleu ! savais-je où te trouver, toi! Et puis, i pe^ne arrivé ici, je me suis laissé embarrasser le CQ&ur daiis les filets de Cupidon. C'a été le diable pour sortir de cette nasse. Ah ! tu n'es pas amoureux, toi ! eh bien, suis mon conseil, ne le deviens jamais; ça prend trop de temps, surtout quand on est dans les affaires.

— Mais je ne suis pas dans les affaires, moi, dit Julien en riant.

— Comment ! tu n'es pas dans les affaires, toi? mais tout le monde est dans les affaires, aujourd'hui; je ne connais personne qui n'en fasse d'une espèce ou d'une autre. Vois pourtant ce que c'est que la renommée, on m'avait dit que tu étais dans les affaires jusqu'au cou, dans les affaires de peinture, et que tu y avais même un certain succès.

104 LE PORTRAIT DE LÀ MAR^l ISE.

— J'ai eu quelques succès* en effet dans mon art, répondit le peintre, mais je n*appelle pas cela des affaires.

— Appelle-le comme tu voudras, cela ne changera rien au fond des choses. Que je vende de l'huile à tes badauds de^ Parisiens, ou que tu leur vendes de la peinture,— à l'huile encore, — c'est toujours la même chose, c'est toujours du commerce que nous faisons. Est-ce que tu peins des portraits pour rien par hasard? Voilà une belle dame en robe bleue, toute couverte de diamants, — le Marseillais désignait du bout de sa canne l'ébauche de mademoiselle Jeanne, — je parie qu'un pareil portrait doit te rapporter gros, mille francs peut- être.

— Je ne fais pas de portrait à moins de trois mille francs, dit l'artiste...

— Là, trois mille francs ! qu'est-ce que je te disais? trois mille francs ! c'est un beau denier. Entre nous, une galette comme celle-là, ça vaut bien cent francs de couleur et de toile ; ajoutons deux cents francs de travail, bénéfice net deux mille sept cents francs. Et tu dis que tu ne fais pas des affaires 1 Le gaillard I je voudrais bien faire des affaires comme toi, moi ! deux mille sept cents francs tous les trois jours, c'est rcommerce que le tien ! Les huiles ne me donnei^ autant, et j'ai bien plus de mal que toi, sans parlf

chances, des inquiétudes, des pertes, des banqueroutes et de tout le troun dé Fair.

— Tu ne m'as pas laissé finir ma phrase : je ne fais pas de portrait à moins de trois mille francs, mais j'en fais beaucoup pour rien. Celui que tu viens d'apprécier si bien, cette grande dame avec des diamants, ne me rapportera pas une obole.

— Pas une obole! est-il Dieu possible ! Tu fais des portraits pour rien, toi! Parbleu! voilà une drôle de fantaisie! Va-t'en voir si je donne pour rien mes huiles, moi.

— C'est précisément un des points qui différencient nos deux commerces. Tu es toujours le maître de ne pas livrer tes huiles, aucune passion ne te pousse à les donner; nous autres artistes, nous ne pouvons pas toujours dominer nos entraînements, et quand nous nous sentons en veine de produire, nous ne nous demandons pas si c'est pour de l'argent; nous obéissons à l'inspiration maîtresse, nous sommes les jouets de notre imagination, les esclaves de notre génie, quand nous avons du génie.

— Ah ! par exemple, tu ne me feras jamais croire qu'on est obligé de peindre malgré soi, et pour rien surtout. Si j'étais artiste, moi, je ne couvrirais pas un pouce de toile que la marchandise ne me soit payée à beaux deniers comptants. Un portrait, c'est une

^aire de luxe, et, dans le commerce de luxe, il faut réaliser de gros bénéfices ou ne pas s'en mêler.

— Si tu étais artiste! dit le peintre; mais tu tfes pas artiste, foute la questiqn est ]h.

— Grâcp à Dieu, je ne si^is pas artiste, (Ju moiDS comme tu Feutends ; je suis un artiste en huiles, et mon art en vaut bien un autre, puisque je ne suis japie^is forcé de vendre sans profit. Et cette ûgure-là, continua le Marseillais en allongeant sa capne vers le pprtrait de la marquise, est-ce aussi pour rien que tu la barbouilles? Celle-ci passe encore; une simple robe, les cheveux mal peignés, un peu roux même; mais c'est égal, tout ce qui luit n*est pas or, et je suppose qqe le modèle n*est pas assez riche pour donner trais mille francs.

— Voilà ce qui te trompe : ce portrait tout simple m^ donnera trois mille francs, et la dame aux brillapts atours ne me donnera rien. C'est unp fantaisie, qn caprice de mon pinceau. L'un est celui d'une grande 4ame, qui a de l'esprit et du goût autant que de la fortune ; l'autre, celui de sa femme de chambre qui ^ revêtu la rqbe de sa maîtresse.

^ Ah bien I je cdmprends ; la maîtresse paye pour la femme de chambre, à moins que toutes les i^'^"" ^^ payent chacune à leur manière. »

Le trait malicieux du Marseillais glissa su) ^

LS I tlAlt DE LÀ HÂRQUISB. 107

rasse du peini o. Celui-ci ne comprit pas rintention grivoise du m; chand d'huiles.

« Tu as beau dire, reprit le Phocéen, tu gâtes le métier, et tous les artistes heureusement hetfe ressemblent pas. Nous avons aussi des peintres à Marseille, mais ils ne font rien pour rien. Va donc voir si le petit Loubon, il donnerait pour rien ses coquilles 1 Je lui ai acheté un troupeau de chèvres, au petit Loubon ; je voulais avoir tin tableau de lui parce que cela est bon genre et donne de la considération ; je Tai fort bien payé deux mille francs , encore il voulait cinq cents francs de plus , et j'ai bien marchandé pour l'avoir à ce prix. Il est vrai qu'il y a au moins trente bêtes dans le tableau, sans compter les chiens et le berger. Le petit Loubon ne donnerait pas la queue d'un mouton pour rien,

— As-tu demandé à Loubon combien il a fait d'études sur nature qui ne lui ont rien rapporté avant de peindre les trente chèvres de ton troupeau I

— Et qu'est-ce que cela me regarde I Tout le monde a fait plue ou moins des études. Moi aussi j'ai fait des études : n'avons-nous pas appris le latin et le grec ensemble, sans parler de l'arithmétique ? Eh bien I aujourd'hui quand j'écris une.letfe*e ou que j'aligne deux chiiîres, j'entends qu'ils me rapportent de l'argent, sinon je garde le fruit de mes études pour moi. La vie

est un marché, mon cher ; le tout est de tirer bon parti de sa marchandise et de bien connaître la valeur de celle des autres. Ainsi, moi qui te parle, j'ai failli dernièrement faire une bêtise. Tu sais, les liens de Cupidon, dont je te parlais tout à l'heure...

— C'était sérieux !

— Oh I très-sérieux I Je m'étais laissé aller comme toi à des entraînements d'artiste. Une jeune fille charmante, bonne, aimable, douce, pleine d'esprit et de talents, mais pas de dot ; un cœur d'or, mais pas un sou ; en un mot, un parti détestable. J'en étais fou, comme toi de tes peintures. Enfin j'étais pris, si mon père ne m'avait fait entendre raison. Il m'a parfaitement démontré qu'il fallait rompre toutes relations et reprendre ma parole, parce que toutes les qualités et toutes les vertus de la pauvre fille n'apporteraient pas un centime de plus dans le capital de la société.

— Et tu as retiré ta parole?

— Non-seulement j'ai retiré ma parole, mais j'ai retiré mon cœur, qui était bien compromis, je t'assure.

— Tu as le cœur et la conscience dociles, dit froidement Julien.

— Oh ! pour cela, je m'en flatte. La raison a toujours eu un grand empire sur moi, et dès que 1'^' démontre clairement que je vais faire une sot« compromettre mes intérêts, il n'y a pas d'amou'

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