‹ La Lescombat. Le moulin d'Heilly. David Dick. Les eaux des Pyrénées. Mademoiselle de SensChapitre 2 sur 18 · BOULEVARD DES ITALIENS · texte numérisé non relu

BOULEVARD DES ITALIENS

^ A. BOURDILLIAT ET C^, ÉDITEUFS

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l'arcbg de NOé

La physionomie du vieux Paris n'est pas encore tellement effacée dans certains quartiers, qu'un observateur scrupuleux ne puisse en reconstruire çà et là les principaux traits. Tout ce que le dix-huitième siècle s'enorgueillissait d'avoir créé n'est point délruit; en plusieurs endroits seulement les noms ont changé. La révolution française elle-même a moins opéré de bouleversements, il faut se hâter de le dire, que rindustria^ lisme accapareur; le mot de propriété nationale a été moins funeste à la capitale que celui d'alignement* Les hôtels somptueux et les édifices de l'ancienne monarchie se sont défendus, non-seulement avec bonheur contre cette période sanglante, mais les plus humbles fabriques ont échappé, en plusieurs faubourgs du moins, à la transformation violente ou au marteau. Ainsi en est-il de cette sorte de restaurant vraiment étrange qui a pour enseigne aujourd'hui : Au hasard de la fourchette, et qui s'appelaitj du temps de nos pères, V Arche de Noé.

li n'est pas un rapin ami de l'art, un oisif promeneuri ou quelque Nodier en herbe, jaloux de fouilles merveilleuses dans le vieux Paris, qui n'ait entendu parler de cet endroit. Cette gargote, située derrière Tarche Marion, rue Thibaut aux-Dés, ouvrait chaque matin ses trois portes tachées dégraisse à rap<

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petit féroce des consommateurs. La figure respectable du père de la vigne, du patriarche Noé, que ses enfants durent couvrir un jour, par respect filial, de leur manteau, pendant son ivresse,

§ s'épanouissait radieusement sur une planche peinte au-dessus 'de l'entrée; il y voguait dans son grand esquif de bois au milieu de soixante tètes d'animaux qui avaient mis tous le nez aux fenêtres de l'arche, et ne représentaient pas mal la foule des clients attablés au râtelier intérieur. La fumée épaisse qui s'échappait de ce lieu tout rempli de voix confuses donnait d'abord à penser qu'on devait faire grande chère dans la gargote; mais dès le seuil même on ét.it désabusé, à la vue de deux chiens maigres rongeant quelques os d'un air piteux, cerbères vigilants toutefois, ne fût-ce qu'à voir l'anxiété perpétuelle de leur coup d'œil, dès que l'un des convives entrait ou sortait. Lorsque l'on s'était habitué peu à peu au brouillard et au tumulte de la gargote, on pouvait distinguer une salle longue, soutenue à son milieu par im pilier assez large, enclavé lui-même dans une table de dimension assez étendue pour contenir au moins cent couverts.

Par ce dernier mot, le lecteur conclurait sans doute que ces ustensiles nécessaires à tout repas devaient se trouver près de chaque assiette d'étain qui figurait sur la table ; il n'en était rien pourtant, et les habitués s'en passaient, suivant l'usage établi de temps immémorial à \ Arche de Noé,

Aux parois de la muraille entièrement nue et recrépie en vingt eadroits, étaient suspendus plusieurs couteaux retenus par une chaînette de fer; c'était là que les affamés s'en allaient couper leur pain. Près de cette muraille se tenait un nègre athlétique chargé de mettre le holà au moindre tapage, manière d'épouvantail pour tous ces oiseaux de proie, que sa seule vue devait évidemment contenir. N'oublions pas non plus que chaque

• plat se trouvait vissé fort solidement à la table, dont aucune nappe ne recouvrait le plancher huileux. Une marmite colossale, digne de Gargantua, en occupait le milieu. C'était dans ce gouffre que plongeaient vingt bras avides, armés chacun d'énormes niaues de bois, allant à la conquête des morceaux avec

d'épouvantables jurements. Les plus favorisés d'entre ces pêcheurs de viande ramenaient leur trouvaille sur leur assiette avec une dextérité merveilleuse, pendant que d'autres, moins heureux, accusaient le hasard ou la pénurie de la marmite. Pendant que celte première dînée avait Heu dans ce réfectoire nauséabond, d'autres prédestinés attendaient en dehors de XArche^ en serrant dans leurs mains les quinze sous, prix habituel de ce banquet, bien préférable, selon eux, au ragrat, qui d'ailleurs était plus cher. Quant au nettoyage complet des assiettes, nous répugnons à dire qu'il était opéré par cinq molosses à jeun que détachait le nègre chargé de la police de cette taverne. La langue exercée de ces animaux rendait bien vite à ]'étain sa première apparence de propreté.

Un dimanche du mois de décembre 4754, par une journée assez belle, une cohue nombreuse avait envahi de bonne heure, comme à l'ordinaire, V Arche de Noé. Ce jour-là du moins les habits de ces convives, tous ouvriers pour la plupart, tranchaient joyeusement sur le fond noirâtre de la gargote. Quelques voix fêlées y écorchaient même à l'intérieur les chansons poissardes de Vadé. Un large broc de vin, payé par un maître maçon de la rue des Arcis, n'avait pas tardé à barbouiller les cerveaux: les chiens et les hommes étaient repus. Debout sur la porte d'entrée, le nègre Adonis, qui semblait lutter lui-même d'embonpoint avec la figure du gras patriarche, patron du lieu, regardait les passants d'un air de prince, sMnquiétant fort peu du bacchanal accoutumé que faisaient ces gens heureux. Deux heures venaient de sonner à Saint-Jacques-de-la Boucherie, et plusieurs bourgeois, leurs femmes ou leurs livres d'heures au bras, passaient devant la gargote d'un air recueilli.

Parmi ces derniers, le regard intelligent du nègre en remarqua bientôt un qui examinait avec une attention inquiète les hôtes de Y Arche de Noé à travers les carreaux fumeux de la taverne ; on eût dit qu'il cherchait quelqu'un. Il frappait du pied de temps à autre avec impatience, et s'écarquillait les yeux avec une ténacité qui prouvait assez son désir.

Vêtu d'un habit de velours brun, soigneusement poudré et

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brosse, ce personnage, dont le jabot et les manchettes parais^ saient d*un point assez cher, brandit enfin sa canne à pomaie d'ivoire sur le pavé, comme si l'aspect de quelque visage malencontreux eût prothiit chez lui une irritation subite... Il monta tout d'un trait les quatre marches qui menaient à la gargote, et sans entendre seulement Adonis qui lui demandait son cachet d'entrée, il s'en fut droit au maître maçon qui avait régalé du broc de vin sa bande d'ouvriers :

^ Vous ici, maître Durand ? dit-il en croisant les bras et avec un ton de colère, vous ici, quand le travail vous réclame ! Je vous croyais à Passy, où l'on nous attend, vous et moi !

— C'est aujourd'hui fête, répondit maître Durand, et monsieur Lescombat doit bien saVoir...

— Que lorsqu'on est payé double, monsieur Durand, et surtout lorsque l'on a donné sa parole...

— Pardienne ! je me moque bien d'être payé double par votre M. Popelinière ! Gela me rendra la jambe bien faite, quand ce Grésus-lâ m'aura mis ce soir quelques écus dans la main pour achevjer sa salle de spectacle I A-t-on idée de cela? bâtir en plein hiver une folie pareille, et à Passy!... D'abord, ce n'est pas moi, c'est ma femme qui a dit : — Monsieur l'architecte, Durand ira à Passy I Elle a pris cela sous son bonnet, voyez-vous, je la connais, elle est comme la vôtre, elle veut aller au Cotisée sans moi! Mais, vive Dieu! nous sommes tous chrétiens de père en fils dans notre famille, et j'observe le dimanche en donnant l'exemple âmes maçons...

— Un joli exemple que vous leur donnez, maître Durand I N'avez-vous pas de honte de chopiner au lieu d'avoir le pied sur l'échelle! On doit représenter après-demain un opéra à Passy, chez M. de la Popelinière, et, vous le savez aussi bien que moi, sa salle de spectacle est loin d'être achevée. Je lui ai répondu de vous,, et il faut que vous me suiviez...

— En voilà une, par exemple-! Comment! monsieur l'architecte, vous ne concevez pas qu'on se repose le septième jour, comme Dit u, vous, qui pourtant n'êtes pas un fainéant, et vous Vous brûlez le sang à faire des plans pour les riches! Jarnil vous

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êtes on bon enfant; tenez, on ne mange ici qu*à quatre sous, mais un verre de blanc que maître Durand vous offre de bon cœur...

-^ Impossible, Durand, je suis attendu ; encore une fois, il faut que vous me suiviez, vous et les vôtres. Ces hommes ne doivent-ils pas, comme vous, recevoir une paie double? Je vous donne un quart d'heure... sinon...

— Sinon.. Vous nous laissez, n'est-ce pas? Eh bien! au revoir, monsieur Lescombat, et à demain.

£n même temps, le maître maçon se versa lui-môme une rasade copieuse en fredonnant un air entre les dents.

— Vous me refusez, reprit Lescombat, prenez-y garde ! J'en connais d'autres qui ne sont pas loin, maître Durand, et si une fois je les emmène...

— A votre aise, monsieur Lescombat, rompez notre marché... Aussi bien pour mon compte je ne suis pas friand, voyez-vous, de travailler pour messieurs de la ferme ! Un tas de corbeaux qui s'engraissent du meilleur de notre sang! Prenez Pierre Ledru, tenez, c'est l'homme qu'il vous faut pour votre M. de la Popelinière... Moi, j'ai le château de M. de Nicolaï où je travaille, j'ai M. de Penthièvre et quelques petits regains à Saint- Gloud. Bast! je possède encore du pain cuit sur la planche, voyez-vous bien, et malgré le goût de madame Durand pour la toilette, je ne me laisse point gruger par ma femme; entendezvous, monsieur Lescombat? A bon entendeur salut, murmura le maître maçon en regardant ses ouvriers d'un air de triomphe.

A ces dernières paroles de maître Durand la physionomie de Tarchitecte s'était rembrunie, il le regarda avec des yeux où brillaient la rage et la colère.

— Sortez d'ici, lui dit-il en frappant la table de sa canne, nous allons à l'instant régler nos comptes ! 11 n'y a pas besoin pour cela de juré-expert !

— Grand merci, monsieur l'architecte, j'ai promis chopine aujourd'hui à mes Limousins, dont le plus grand nombre n'use pas de draps blancs, voyez-vous, car ils couchent tous ensem-

ble sur la paille en faisant chambrée commune, pendant quftl vous et madame votre épouse, vous donnez à manger à des bourgeois dans votre hôtel... Dame! les maçons sont moins heureux que les procureurs et les architeftes, sauf votre respect!

^ Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Durand» tout maître maçon que vous êtes, d'avoir employé du carreau de pierre de trois pouces d'épaisseur dans votre dernière b&tisse au pavillon de M. de Coigny,' à Châteaublond; j'ai vu cette œu- ' vre, monsieur, et bien que vous ayez mis le carreau del)out de chaque côté du mur de manière à ce que les deux carreaux ressemblassent parfaitement à une pierre de taille pour tromper l'œil...

— C'est une imposture! s'écria Durand pourpre de colère. Ah! parce que vous travaillez pour les grands seigneurs, monsieur Lescombat, vous prétendez ravaler le pauvre monde! Vous m'accusez défaire de la musique (4), monsieur l'architecte? Sachez donc que ce n'est pas moi, mais bien Pierre Ledru qui a achevé ce pavillon de M. de Goigny à Châteaublond. J'avais un voyage à faire et je lui ai cédé cette besogne... Allez donc le chercher, vous, dont il se targue d'être le favori, le Benjamin !

— Oui, j'irai le chercher, reprit Lescombat, je rinstituerai en ton lieu et place ; car pour toi je te chasse, je ne veux plus avoir de rapports avec un malheureux tel que toi! Je saurai bien le surveiller ce Pierre Ledru, mais il ne me résistera pas du moins ! J'ai pleins pouvoirs de M. de la Popelinière, et quand il saura demain ta friponnerie...

— Halte-là! s'écrièrent en chœur les Limousins que maître Durand maintenait de l'œil pendant ce dialogue animé de part

(1) Ce délit punissable, en terme de coterie ou de maçonnerie, est appelé {airt de la masiquB^ par ressemblance des lignes et des espaces dans les papiers de musique. Le maçoa enlevait ainsi, en ce temps-là du moins, au propriétaire la solidité de son mur et à sa bourse quatre livres dix sols sur six livres, chaque fois que se répétait ce vol du ma* çon mtMtcten.

et d'autre. Monsieur du compas, vous venez d'insulter notre maître à tous, il faut que vous lui demandiez réparation !

— Silence ! tas d*ivrognes, interrompit alors la voix tonnante du nègre Adonis, vous oubliez qu'on doit discuter paisiblement' à Y Arche de Noël Voyons, dignes enfants de la truelle, repritil bientôt plus doucement, mais en faisant décrire h un fort joli gourdin qu'il portait le plus persuasif des moulinets, expliquez-vous dehors avec monsieur. Aussi bien, et malgré le vin si généreusement payé par naître Durand, il vous faut faire place nette, car voici la fournée de trois heures qui arrive.

Et, comme il finissait ce beau discours, entrèrent tumultueusement quarante à cinquante pendards qui remirent leurs cartes au trésorier Adonis. C'était le titre du nègre, et il faut croire qu'il en était fier, à voir la façon royale dont il donnait des ordres devant l'hôtelier lui-même, pauvre petit bossu qui le regardait faire comme un nain regarde un géant !

Cependant les maçons, précédés.de maître Durand, s'étaient répandus devant Y Arche de Noé, en formant autour de l'architecte une horde très serrée. Echauffés par ce vin frelaté et par l'atmosphère du cabaret, ils ne demandaient rien moins que de le faire mettre à genoux devant leur amphitryon, qui accablait d*invectives le malheureux Lescombat. Sourds à la voix impérative de ce dernier, ils refusaient même d'ouvrir leurs rangs ; l'architecte courait un danger d'autant plus sérieux qu'il était doublé par sa résistance. Bien que faible et chétif de sa personne, il allait, en effet, affronter de face les assaillants et se faire un passage avec sa canne, quand un jeune homme fondit sur ce groupe, l'épée à la main, en criant aux Limousins de s'écarter. Lescombat poussa un cri ; il venait de reconnaître un des pensionnaires habituels de sa maison.

— A l'aide I s'écria-t-il, à l'aide, mon cher Mongeoi, ils veulent m'assassiner !

Le jeune homme n'avait pas attendu ce cri pour distribuer çà et là des coups énergiques du pommeau de son épee parmi cette canaille. Il ne tarda pus à se voir secondé par les livrées

bleues du guet de ce quartier, qui parurent au détour de Tarclie Marion. Cette milice bourgeoise, nommée par dérision les Soldats de la Vierge Marie, sans doute parce qu'ils passaient dans Tesprit de la multitude pour ne pas aller plus à la guerre que les soldais du pape, ût son devoir avec bravoure ; elle dissipa les moins rebelles et serra les menottes aux récalcitrants, ce qui s*dppelait autrefois du nom charmant de ganter.

Pendant qu'on les conduisait au poste, l'architecte, dont les dentelles venaient d'être déchirées par ces furieux en plusieurs endroits, embrassa le jeune homme avec effusion ; il pâlit en voyant qu'il était blessé à la main droite. Rassuré bientôt par son défenseur lui-môme, il arrêta ses regards avec complaisance sur ce noble et doux visage qu'il avait à peine remarqué jusque-là, car Mongcot habitait sa maison de très fraîche date.

— Rue Garancière ! dit-il au cocher du fiacre que les nombreux spectateurs de cette scène venaient de lui faire avancer.

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