‹ La Lescombat. Le moulin d'Heilly. David Dick. Les eaux des Pyrénées. Mademoiselle de SensChapitre 3 sur 18 · LA PENSION DE MADAME LESGOMBAT · texte numérisé non relu

LA PENSION DE MADAME LESGOMBAT

Le ilacre roula de son mieux. Pendant le trajet, Tarchitecte ne pouvait trouver assez de termes pour exprimer sa reconnaissance au jeune homme ; il lui prenait les mains affectueusement en le nommant son libérateur.

— Voilà ce que c'est, mon cher Mongeot, qu'un bras ferme et vingt-deux ans ! Hélas I je n'ai plus ce bras ni cet âge, moi, que l'étude et les soucis ont fait vieux de si bonne heure ! Et cependant la résistance de ces misérables m'avait échauffé à un tel point!... Je n'irai point dîner à Passy ; M. de la Popelinière attendra... Attendre! reprit-il après un instant de silence, les financiers connaissent-ils donc ce mot ?

— Tout comme les autres, mon cher monsieur Lescombat; d'ailleurs, le dimanche n'ejst-il pas jour de gala à la pension ? Nous avons à dîner votre ami d'Aquin, l'organiste du petit

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Sâint-Ântoine, et sa nièce, mademoiselle Blanche. .. Cinq cou- \erls en cqmptaiit le vôtre qu'on mettra... Pourtant le vieux Gervais en a placé ce matin un devant mol...

— Pour qui donc ? demanda l'architecte d'un air soucieux.

— JeTignore, ma foi, et j'allais vous le demander; à moins que ce ne soit pour cette madame de Godrecourt qui nous fait souvent l'honneur de venir nous ennuyer de ses grands airs, sous prétexte qu'elle est baronne, ou pour le g;ros abbé qui vous gagne si impitoyablement au trictrac ! Serait-ce encore pour ce long gendarme Dauphin, que vous ne ferez pas mal d'empêcher de payer pension chez vous, car il regarde votre femme !ivec des yeuxl... Il est vrai qu'ils la regardent tous ainsi... elle est si belle, si piquante ! Un pareil trésor entre vos mains l Oh ! vous êtes heureux, mon cher monsieur Lescombati

— Heureux ! murmura l'architecte en se renfonçant d'un air chagrin dans la voiture, ils n'ont tous que ce seul mot dans la bouche, i'arce que la beauté de ma femme a passé en proverbe dans le quartier du Luxembourg, et que chacun s'écrie : « Voyez donc la belle Lescombati » s'ensuit-il de là que ma tranquillité, mon bonheur?... Tenez, mon cher Mongeot, ne me parlez pas d'une femme qui ignore jusqu'au prix de ses dentelles, de ses robes I '

— Elle se repose sur vous du soin de cette dépense... Un mari...

— Un mari, interrompit vivement Lescombat, doit se voir consulté par sa femme avant toutes choses. Madame $*est mis en tête de tenir pension et table ouverte, pour avoir sans doute corapagnî^ sans mettre le pied dehors; elle arrange souvent dans mon salon même dix parties de jeu sans m'en proposer une. Elle a un clavecin pour elle et ses amis, mais ce clavecin devient muet quand nous sommes seuls. Je ne puis enfin entrer chez elle que sur la fin de sa toilette, et après avoir envoyé demander trois fois, avec les ménagements qu'exige la négocialion la plus importante, si elle est visible. Du reste, elle nie laisse libre de causer tout le jour avec son jardinier, de payer la dépense de la maison, son jeu^ ses spectacles et sa toilette.. •

Si VOUS ajoutez à cela qu'elle me demande un vis-à-vis !...

— Un vis-à-vis! mon Dieu, y a-t-il donc là de quoi tant crier? c'est très conjugal un vis-à-vis. Vous* passez pour faire d'excellents marchés, mon cher monsieur Lescorabat. On sait que votre talent, vos études... Enfin, bon an, mal an, vous gagnez dix mille livres...

— Et ma femme en dépense vingt! Hier encore, cette robe à bouquets, pour se faire voir en plein jour dans l'allée des Tuileries!... Comme si rien valait notre Luxembourg!... Tout le monde la regardait à votre bras, et moi j'en rougis pour vous lorsque je vous rencontrai. Vous aviez l'air d'un parent de province peu au fait de ses dépenses folles, d'un jeune homme fourvoyé qui donnait le bras à une coquette...

— Monsieur Lescombatl...

— Vous n'avez pas mon âge, et ne pouvez savoir combien de tels airs sont éloignés de ceux de la bonne compagnie. Tenez, moi, je suis le fils d'un simple bourgeois, je me suis fait tout seul un nom et une modeste fortune dans mon état ; mais plus je fréquente les grands seigneurs pour qui je travaille, plus je vois leurs femmes laisser aux danseuses d'opéra cet attirail outré de richesse, cette affectation de toilette...

— Qui fait pourtant de madame Lescombat une des plus belles femmes de Paris! Vous êtes sévère, monsieur Lescombat. Si vous aviez pu entendre, l'autre jour, comme moi, ces demi-mots que laissaient tomber dédaigneusement de leurs lèvres ces mêmes grands seigneurs dont vous me iiarlez, et dont je hais le jargon plus que vous encore ! C'était une nuée de papillons sur notre passage. Deux fermiers généraux, aussi épais que votre M. la Popelinière, m'ont salué , et un petit marquis m'a demandé poliment l'heure qu'il était. Moi, j'étais trop lier, trop heureux, pour leur répondre. La promenade, il faut le croire, m'n porté bonheur, car ïe poir j'ai reçu une lettre de M. de Croismare, gouverneur de l'École M.ililaire, qui me prie de dîner chez lui dans cinq jours... Un protecteur que votre femme vous vaut déjàl

— Que voulez-vous (^irc?

— Que le gouverneur connaissait mon père ; il s'est informé de mon adresse. Dès qu'il a su que j'étais le pensionnaire de madame Lescombat : « Il n'y a pas de jours, a-l-il dit, où l'on ne me parle de sa beauté et du talent de son mari. J'irai les voir tous deux en vous allant chercher au premier jour. » Tels sont les termes de sa lettre, et vous avez tort de reprocher à votre femme cette promenade aux Tuileries!...

— Je lui dois beaucoup, je le sais, reprit Lescombat. Une belle femme avance souvent les affaires de son mari ; mais j'ai assez de commandes et de travaux sans me faire une enseigne ije la mienne. -Qu'elle renonce à ses dépenses, et nous pourions faire une meilleure figure dans le quartier... Mais hier encore, j'ai reçu pour elle certains mémoires...

La voiture venait de s'arrêter, en cet instant, devant une porte cochère d'honnête apparence qui s'ouvrit bientôt pour donner passage h un vieux laquais en bas chinés dont les mains tremblantes essayèrent vainement de tourner le bouton de la voilure. Le jeune homme vint à son aide, et franchit lestement le marchepied en tendant la main à l'architecte. Tous deux entrèrent dans une pièce basse qui formait la salle à manger de la maison. Quelques plans au lavis, des vues de Rome et des bas-reliefs, suspendus à ses panneaux, de§ chaises en noyer et quelques miroirs à bougies, etc., en formaient l'ameublement. Gervais, le domestique, nettoyait la timbale d'argent de son maître, quand celui-ci lui demanda pour qui était ce cinquième couvert qu'il voyait.

— Sans doute pour quelqu'un qui devait remplacer monsieur, répondit. le vieux serviteur; madame Lescombat pensait que vous dîniez à Passy.

.— Et le nom de ce convive? reprit Mongeot.

— Toinette me Ta dit ce matin, monsieur, c'est quelque chose comme Santa-Crux ou Vera-Crux... un nom de Portugal, un étranger...

— Un étranger! murmura Mongeot en se parlant î\ luimême; serait-ce celui qui nous suivait si obstinément aux Tuileries l'autre jour, et dont elle eût accepté la chaise, sans un

signe de mécontentement que je lui fis? Je le reconnaîtrai, nous verrons bien.

— Tu en seras quitte, mon brave Gervais, reprit Tarchiiecte, pour placer à cette table un sixième couvert... le mien... Oui, j'ai changé d'avis, et je vais, de ce pas, prévenir moi-même madame Lescombat.

— Il n'en est pas besoin, monsieur, reprit Gervais, la voici qui descend elle-même inspecter la table, car dans un quart d'heure je sonne la cloche... M. d'Aquin et sa filie sont déjà dans le jardin. Nos autres pensionnaires dînent aujourd'hui chacun de leur côté. Ce sera un vrai banquet de famille, mon digne maître.

— C'est bien, qu'on me laisse seul un instant dans cette salle... Mongeot, rends-moi le service de rejoindre le brave homme d'Aquin, et de te promener avec sa fille jusqu'à l'instant du dîner, moi, je Yeuu causer quelques secondes avec ma femme... ici., pour affaires...

Mongeot obéit à regret, non sans échanger avec la belle personne qui entrait un coup d'oeil d'intelligence.

C'était une femme de trente années environ, le port assuré, 'la taille svelte ei bien prise. Sa stature était médiocre, mais chacun de ses membres avait des attaches aussi arrêtées de contour et de nervure que ceux de la Vénus grecque. Ses yeux étaient grands, noirs et très vifs ; la blancheur de son teint éblouissait. Sa gorge, ses bras et ses mains paraissaient surtout d'une beauté rare (4). Un sourire qui lui était habituel donnait à sa lèvre quelque chose d'impérieux; elle avait l'air d'avoir la conscience de ses cTiarmes. Pour faire ressortir sans

(1) De plâtre de ia Lescombat, modelé par elle dans sa prison, existe chez tous les mouleurs *, mais sa main est devenue surtout l'or- . nement indispensable de tous les ateliers. Cette main, gra§se, potelée, est frappée çà et là do fossettes exquises. Non- seulement elle no fait point l'aile de pigeon, comme celle de presque toutes les femmes des dix-septième et dix-huitième siècles, mnis Irs ongles en sont d'un gabet exquis, et se rapprochent d'une manière frappante de ceux de Calherlne de Médicis.

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doute le miraculeux éclat de sa peau, elle portait à peine de rouge. Des cheveux, d'une grande abondance, retombaient en flocons poudrés sur ses épaules dégagées de toute guimpe, et dont une mince dentelle de point festonnait les lignes pures. Une contraction légère et presque insensible nuisait seule à sa bouche entr'ouverte comme pour montrer des dents fort belles. Rien qu*à la voir, ou devinait aisément chez elle un grand amour de domination; son abord intimidait.

Elle portait ce jour-là une robe ùe/avâur nuée, couleur fort en vogue à cette époque. Parisienne dans toute sa toilette, elle avait affecté de n'y rien laisser paraître d'une bourgeoise. De% bracelets de perles serraient son poignet; des bagues d'un grand prix ornaient ses doigts. Son front étoile d'épingles en diamants ne le cédait guère qu'aux pandeloques qui brillaient à ses oreilles. Non contente d'être belle, voulait*elle encore paraître riche? c'est ce qu'aurait pu faire supposer certain air de hauteur dans le geste et dans l'accent, une pose conventionnelle de grande dame. Evidemment cette femme ne se croyait pas née pour le joug quel qu'il pût être, celui de la misère sur* tout. Dissipée, galante, dépensière, elle comptait sur le culte de ses nombreux adorateurs comme on compte sur un revenu fixe, annuel, qu*aucun accident ne peut détruire. Douée d'une singulière souplesse d'esprit, elle était femme à mener de front quatre intrigues, et cela sans le secours ordinaire des filles de chambre, ces Iris vulgaires, ces Lisettes humiliantes. Mariée à un homme dont la vie studieuse recherchait l'ombre, elle ai* malt l'éclat; comme toute recluse, elle aspirait à l'air de la cour, aux frivolités, au luxe. Toutefois, sous cette enveloppe frivole, il n'était pas difficile de pénétrer un grand Jonds de ré* solution. La haine, dans cette àme, devait rencontrer sa place comme l'amour, et ce masque hautain voilait à la fois la passion et Tartifice.

En apercevant Lescombal, elle ne put d'abord retenir un cri de surprise.

— Vous ici! dit-elle, vous que je croyais chez M. de la Popeliniè''e!... Et dans quel état sont vos 'lenleliis, bon Dieul ne

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croirait-on pas que l*on vous a chiffonné tout à plaisir? Est-ce doncla peine d'avoir un mari pour qu'il vous revienno ainsi défait?

Lorsque l'arcliitecte lui eut raconté en peu de mots son accident :

— Mais vous ne pouvez demeurer ainsi , reprit-elle; nous avons du monde. Je vais dire à Gervais de vous apporter un autre habit...

-1 Je croyais que nous devions être seuls, reprit Lescombal, et ce n'est pas pour d'Aquinet sa fille que j'irai faire toilette... La vôtre, je l'avoue, a de quoi me surprendre, madame, quoique depuis longtemps, à voir le désordre qui règne ici...

— Plaignez-vous doncl lorsque c'est peur vous que j'ai cru devoir inviter le seul homme qui soit en posture de vous être utile à la cour... le brillant chevalier de Vera-Crux, avec lequel je veux vous faire lier connaissance...

— Je n'aime pas les nouveaux visages, vous le savez. Celui-

— Vous est inconnu, je le sais, et moi-même je me serais fait sucrupule de l'inviter, sans la conviction intime qu'il vous devient nécessaire... Vous êtes menacé, m'avez-vous dit, de perdre votre place au Luxembourg ; le chevalier de Vera-Crux a ses entrées chez le ministre, et nul doute que par lui... D'ailleurs, il prétend payer pension chez nous, et m*a fait déjà remettre par son coureur lé prix du premier trimestre... Vous allez le voir, et je vous conjure, dans votre intérêt.,.

Le bruit d'un carrosse, auquel se joignit bientôt celui de la cloche qu'on tintait pour le dîner, vint interrompre cette conversation, d^ns laquelle madame Lescombat n'avait pas eu de peine, on l'a vu, à tenir le dé. Moins ému encore de son accident que de lafroideur de sa femme, l'architecte croyait rêver, lorsque le chevalier de Vera-Crux parut en s'annonçant dès l'entrée par un nuage de poudre... En même temps, les trois autres convives qui devaient faire partie de ce dîner mirent le pied dans la salle. Blanche d'Aquin était toute pâle ; elle se hâta de montrer en entrant à madame Lescombat la blessure légère que

Mongeot avait reçae au bras dans la rixe, et que le jeune hemme s'efforçait pourtant de cacher.

— N'est-il pas vrai, madame, qu'il lui faudrait mettre làdessus un autre bandage que ce mouchoir? Eh! mais, c'est le vôtre, ajoula-t-elle en voyant les chiffres qui s'y trouvaient brodés, et que madamé'Lescombat n'eut pas de peine elle-même à reconnaître. Une égale rougeur colora subitement ses joues et celles de Mongeot ; mais l'architecte ne s'en aperçut pas, absorbé comme il Tétait dans l'examen du nouveau venu, qui, placé près de sa femme vis-à-vis de lui, venait de déployer sa serviette après une foule de propos galants débités en masse à sa voisine.

Ce personnage au teint basané se carrait alors dans un frac de velours bleu, orné d'assez belles al marges. 11 était poudré sans doute par un chamberlan gascon, car la hauteur de son toupet à r escaladé semhlaÀi vouloir menacer le ciel. Un énorme rubis balai qu'il portait à son index accusait la prétention de sa main qui n'était pourtant que fort commune. Ses deux chaînes de montre paraissaient composées de diamants d'une belle eau. Pour sa tabatière d'or, il l'avait tirée assez négligemment de sa poche de gilet, et commençait à s'en barbouiller le nez agréablement, lorsque maître d'Aquin rompit le premier ce froid silence, préliminaire habituel de tout repas, en demandant à rarchitecle de nouveaux détails sur son aventure. Cette question dégagea subitement la tangue du chevalier, qui venait d'avaler silencieusement une belle lampée de potage.

— Qu'est-ce que j'apprends, monsieur? Des misérables ont osé s'attaquer à vous I si j'avais été là, je les eusse fait bâtonner par mon coureur! 11 n'y a donc plus de police 1 S'en prendre k un médecin, passe encore, mais à un architecte, à un homme de goût qui fait, m*a-t-on dit, des choses miraculeuses 1 On parlait, il n'y a pas cinq jours, devant moi, d'un certain hôtel de M. le marquis de l'Écluse, construit, je crois, par un de vos confrères dont le nom n'a pas encore transpiré dans le public...

— L'hôtel du marquis de l'Ecluse 1

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— Certainement, vous le connaissez peut-être...

— Moi? lion, j'ai seulement entendu parler... il paraît que c'e^tun clief-d'œuvre du genre, un palais féerique, une iuveatien d'un goût...

•^ Un colifichet et pas autre chose, m*a-t*on dit; les grands seigneurs, vous devez le savoir, monsieur, continua Lescombat visiblement embarrassé, ne veulent plus aujourd'hui de grandi hôtels. Il leur faut des bonbonnières...

•^ Oui, mais celle-ci, poursuivit le chevalier en s'acharnant à son dire, celle-ci contient des dragées amères pour une femme... Figurez-vous, mesdames, qu'en poussant seulement un bouton de porte...

— Mon Dieu, ne parlons pas architecture, monsieur le chevalier, il n'en est que trop question ici, et cela n'intéresse que ceux du métier...

— Si fait, si fait, se hâta d'objecter madame Lescombat, ce que M. le chevalier nous racontait de cette invention... C'est singulier, continua-t-elle en se tournant vers son mari , vous ne m'aviez jamais parlé de cet hôtel. Vous dites donc, chevalier?...

— • Que je n'ai point vu le cabinet du marquis, mais que les indiscrets s'en amusent. Imaginez-vous que ce pauvre marquis aTintirmité d'être jaloux; il prétend s'assurer un jour par ses yeux... Abîmais c'est trop^ comique, parole d'honneur! et j'aime mieux vous lire la description...

— Quelle description? interrompit l'architecte plus que jamais embarrassé...

— £hl par la sambleul mon cher monsieur Lescombat, celle du Mercure de France.., il y est question...

— le Mercure de France I

^ Dame Misez vous-même, reprit le chevalier, en tirant de sa basque d'habit un numéro encore frais de cette feuille.

•^ Oh ! donnez, de grâce, chevalier, donnez, de grâce, Qt la Lescombat en s'emparant du journal. Mon mari, je ne sais pourquoi, ne nous a pas fait part de ce succès d'un confrère...

— El c'est étonnant, s* écria d'Aquin ; lui qu*à coup sûr on n'accusera pas d'envie...

Madame Lescombat s'empressa de lire Tarticle ù voix haute. Il y était question d*un prodige d'architecture opère dans la maison du marquis de TÉcluse, chez qui, non-seulement des coupes savantes et ingénieuses avaient économisé le terrain, mais dont le moindre appartement, distribué et tourné comme une coquille ronde et polie, possédait une foule de ressources et même d'issues cachées à tous les regards, hors à ceux des intéressés. L'espionnage conjugal y avait été secondé à un tel point, qu'au moyen d*un simple bouton secret, on faisait tourner subitement sur un pivot rapide une partie de l'appartement, qui se trouvait ainsi transportée dans l'autre pièce. Des escaliers invisibles, des planchers agiles qui pouvaient monter ou descendre à volonté; des échos que nul ne pouvait soupçonner et qui rapportaient fidèlement les paroles, complétaient cette œuvre de patience et d'adresse, dont plus tard la maison de madame Thélusson offrit un parfait modèle.

— Aurait-on, je vous le demande, imaginé cela il y a deux cents ans? s'écria le chevalier. L'architecture fait aujourd'hui des progrès qui rappellent vraiment la mise en scène de l'Opéra! Je lui en veux seulement d'être à ce point complice des maris!

— Je veux voir dès demain l'hôtel du marquis de l'Écluse, reprit madame Lescombat : mon mari ne peut me refuser ce plaisir...

— Impossible, ma chère : le marquis a seul la clef de ce cabinet impénétrable à tout autre qu'à lui...

— Et à sa femme sans doute, murmura ironiquement le chevalier. Je félicite Paris, monsieur Lescombat, de ce nouveau genre d'architecture... J'étais las, pardieu; de voir des colonnes , encore des colonnes, partout des colonnes ! c'est bon pour l'Italie, mais en France!

— Nous assures-tu que ce lapereau n'est point de bois? reprit d'Aquin en montrant à l'architecte le plat qui décorait le milieu de la table. Il a de si belles couleurs, et tes confrères et toi, vous êtes si grands sorciers!...

Pour toute réponse, l'architecte, devenu rêveur, fit signe à Gervais de passer le plat à l'organiste. La révélation que le chevalier venait de faire semblait l'avoir mis à la torture. Il se hâta de couper court aux réflexions en accusant Mongeot de ne faire honneur à aucun mets, et en lui demandant ce qu*èta!t devenu son appétit.

La contenance du jeune homme à ce dîner avait, en effet, de quoi le surprendre. Depuis un quart d'heure, Mongeot n'avait pas dit une parole, se contentant de remplir silencieusement, de temps à autre, le verre de mademoiselle Blanche d'Aquin, fort jolie personne de dix-huit ans, qui le regardait elle-même à la dérobée avec un sourire mélancolique... La présence de Vera-Crux avait fait sur lui une étrange impression de surprise. II n'avait pas eu de peine à reconnaître en lui le galant qui avait offert sa chaise aux Tuileries à madame Lescombat. Le ton du ' cheval ier>n*avait pas tardé à lui déplaire ; ce convive en habit brodé, et son coureur à moustaches qui lui présentait à boire, lui paraissaient une anomalie choquante à cette table modeste, qui n'avait guère réuni jusque-là que d'humbles figures d'étudiants ou de vieux chevaliers de Saint-Louis, tous goutteux pour la plupart. Les manières de Vera-Crux étaient grandes, et il devait être un homme à la mode, à en juger par tous les noms qu'il citait, en assaisonnant ses propos de tout le joli verbiage du jour.

— Nous avons fait jeudi une partie charmante au Vauxhall, disait-il en regardant madame Lescombat; le marquis de Lauraguais y avait un carrosse du dernier beau.

£t comme elle le pressait de manger :

—Excusez-moi, madame, répondit-il, mais je soupe tous les soirs en ville. Oui, nous avons trouvé plaisant de nous réunir quatre ou cinq étourdis après le feu d'artifice de Torrè (4), pour

(l) Torré était un artificier italien. Il avait obtenu la permission d'établir un spectacle pyrrhique dans un emplacement près le magasin de la ville, sur les boulevards de la porte Saint-Martin. L'emplacement était très grand et contenait pins do douze cents spectateurs.

causer et tuer le temp3. Moi, d'abord, je ne suis pas désœuvré. J'ai crevé, l'autre semaine, un cheval pour aller à Versailles demander au ministre la grâce d'un ami menacé de la Bastille. Aussi, ne m'épargnez pas» mon cher monsieur Lescombat, et si je puis vous être bon à quelque chose...

Pendant ces discours du chevalier, dont la femme de l'architecte se gardait bien de perdre une parole, l'anxiété de Mongeot semblait s'accroître. Cet officieux protecteur avait beau lui imposer, par son éclat, une considération machinale, il commençait à le détester cordialement. Le chevalier s'épuisait devant lui en prévenances, en agaceries marquées pour la maîtresse de la table ; d'Âquin et Lescombat avaient cependant fini par lui trouver l'air de cour, tant il est facile à un roué d'éblouir des natures simples ; et d'ailleurs, à cette époque, les principes de la fatuité étaient devenus, en France, une doctrine perfectionnée. La façon dont Vera-Crux parlait le français donnait à ses saillies un cachet particulier. Il estropiait les mots avec une effronterie charmante; à certaines tables, on le trouvait aussi amusant qu'un perroquet. Il parlait de courses, de spectacles et de chevaux; du Paris d'alors, ce Paris doré, opulent, de la vieillesse de Louis XV, où le plus vieux courtisan croyait durer autant que Iç prince. Habitué sans doute à ne jamais s'étonner, il n'avait marqué aucune surprise à la vue de cette table patriarcale, où le vieux d'Aquin servait d'écuyer tranchant, où les regards brillants de madame Lescombat ne semblaient guère tomber que sur lui. A la fin du dîner, il lui sembla découvrir pourtant un colloque muet, actif, entre les yeux de Mongeot et ceux de sa belle hôtesse ; le chevalier prit texte de cette remarque pour considérer le jeune homme...

Il demeurait assis près de mademoiselle Blanche d'Aquin^ dans un silence tel, que rien, jusque-là, n'avait pu l'en faire sortir. Cachant sa main blessée dans son gilet, il interrogeait avidement chaque geste de la maîtresse de la maison, de l'air dont un médecin examine son malade. Il fallait sans doute que cette femme eût sur lui un empire réel de fascination, pour

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qu'elle concentrât de la sorte le regard et Tattention du jeune homme... il avait à peine essayé de quelques plats, jouant sur la table avec ses doigts, ou versant à boire indifféremment à ses voisins et sans qu'ils en demandassent. A ces symptômes, qui n'échappèrent pas à Yera-Crux, il reconnut bien vite à qui il avait affaire.

—Quelque amoureux en herbe, pensa-t*ii, quelque hobereau de province ou un écolier qui se donne des airs de jaloux !...• Gela ne doit pas être bien difficile à réduire, et d'ailleurs, à son habit, il ne me paraît guère gentilhomme... Allons, un dernier coup pour emporter d'assaut ce cœur qui ne demande qu'à céder!.,. Almanzor, dit-il à l'oreille de son coureur, apporte-moi l'écrin que tu trouveras dans la poche de ma voiture.

Et dès que le coureur fut de retour :

— Il est d'usage, je crois, de payer sa bien-venue dans la pension, reprit-il. M. Lescombat me permettra-t-il d'offrir à madame ce collier indigne d'elle, à coup sûr?...

En même temps, il déploya aux yeux éblouis de son hôtesse une assez belle parure qui reçut bientôt l'approbation de tous les convives, à l'exception de Mongeot, qui détourna la tête dédaigneusement. Madame Lescombat rougit; pour l'architecte, il crut devoir se contraindre, tant l'assurance de Vera^Cruxlul en imposait. Le dessert venait d*êlre apporté, et par les trois fenêtres de la salle à manger on pouvait apercevoir un jardin de quelques toises dont les murs trop rapprochés étaient habilement cachés l'été par des massifs dégarnis de feuilles à cette heure. Le chevalier fit tomber adroitement la conversation sur Passy et la maison de M. la Popellnière, où ses chevaux le conduiraient en moins d'une heure.

— Vous pourriez ainsi vous excuser vous-même d'un retard involontaire, dit-il àLescombat, et madame y gagnerait le plaisir d'admirer un bel endroit... Les spectacles du fermier général seront bientôt fort courus ; mais nous ferons en sorte qu'il ne confisque pas madame au profit de son théâtre de société.

Le but de cette promenade servait trop les intérêts de l'ar*

ehltecte pour qu'il ne fermât pas les yeux sur le seul motif de vanité qui pût déterminer Vera^Crux à promener ainsi une belle femme dans son carrosse. Pour madame Lcscombat, elle ne se sentait pas d'aise, car elle attendait ce soir même la visite de plusieurs voisines, entre lesquelles devait se trouver madame de Godrecourt, qu'elle espérait bien écraser du poids de son triomphe ; peut-être aussi entrevoyait-elle alors dans le Portugais tout un avenir de fortune.. • A peine avait-elle regardé Mongeot pendant le dîner, tant ce nouveau soupirant l'avait occupée. Nourrie de la lecture des romans, elle avait toujours rêvé un prince, et si Yera-Crux n'était que chevalier, du moins de- Yait-il jeter l'or à pleines mains. Ce titré d'étranger, qui séduit quelquefois mieux que des bourgeoises , avait fait sur elle une merveilleuse impression. Quand elle se leva de table, le coupd'œil de Alongeot ne la fit pas chanceler comme autrefois; elle le soutint avec une hardiesse calculée. Son mari ne raccompagnait-il pas, et ne serait-elle pas à l'abri de la médisance et des reproches, tout en donnant carrière à son caprice ?

Les pensionnaires habituels de la maison se répandirent bientôt à sa suite, comme autant de mouches importunes, dans le salon où l'on servit le café. Quand madame de Godrecourt entra soutenue au bras du gros abbé qu'elle traînait toujours à sa remorque, et qui venait faire, comme d'habitude, sa partie de trictrac avec l'architecte, Vera-Crux éprouva, en la voyant, un tressaillement singulier.

^^ Vous connaissez cela ? dit-il à madame Lescombat en se penchant à son oreille.

L'équipage était prêt ; le chevalier présenta sa main à la divinité de la pension. Quand elle se retourna comme par remords et pour trouver un regard de Mongeot, le jeune homme avait disparu...

— L'abbé, dit Lescombat à son partner étonné, je vous laisse avec mes hôtes, je ne ferai pas ce soir votre partie.

—-Embrassez-moi du moins, ma belle marraine, fit Blanche avec une petite moue charmante. Quand on part en voiture, on ne doit point oublier ses amis à pied.

Les lèvres de l'hôtesse effleurèrent le front pur de la jeune fille, puis, jetant sur la baronne de Godrecourt un regard où se peignait Torgueil du succès, elle partit bientôt emportée, ainsi que Lescombat, par les chevaux fringants de Yera-Grux.

l'aveu

Retiré dans sa chambre, Mongeot n'avait perdu aucun des détails de ce départ. Pour la première fois son cœur saignait, lui seul sentait le poids de cette humiliation. La présence de Farcbitecte au dtner Tavait seule contenu. Il craignait de faire un éclat à cette table. Quand il n'entendit plus le roulement du carrosse sur le pavé, il se sentit prêt à défaillir, le désespoir venait de^briser ses forces.

— Elle ne m*a pas même demandé des nouvelles de ma blessure ! dit-il en se promenant à grands pas, et en fixant le parquet d'un air égaré- Maudit soit le jour où j'ai mis le pied dans cette maison ! Parce que je suis pauvre et que cet étranger a de l'or, il a conquis d'un seul coup ma place... il l'éblouit, il l'enlève! Ah ! le seul malheur que je puisse souhaiter à cet fat)mme, c'est de le voir quelque jour aussi passionné que moi! Mais quel est-il, mon Dieu, quel est-il, et comment a-t-il pu si vite lever tout obstacle pour s'introduire en cette maison ? Voudraîtil m'enlever un cœur dont, grâce à mon silence, à ma discrétion... Chevalier de Vera-drux, nous nous quitterons désormais aussi peu que les doigts de la main ! Pourquoi cette épée» continua-t'il en s'arrêtant, ne s'est-elle pas croisée contre la sienne au lieu de délivrer Tépoux qui lui pèse et qui viendra toujours se placer entre elle et moi ?

Il s'était assis le coude appuyé sur une petite table dont il ouvrit bientôt le tiroir. Dans ce tiroir soigneusement fermé était un portefeuille sur lequel Mongeot jeta un triste regard.

— Ses lettres ! murmura-t-il, ses lettres! oui, ce sont bien là les mensonges qu'elle m'écrit depuis trois mois! Se jouer de

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moi qui Taime comme on aime Dieu, de moi, pauvre enfant prêt à lui obéir en tout I Allons, c'est bien fini, je vais écrire à M. de Croismare que jp suis prêt à entrer à l'Ecole du génie. Oui, je quitterai cette maison, je partirai... mais non sans lui écrire, non sans lui reprocher une dernière fois... C'est cela, finissonsen, épanchons notre àme dans cet adieu ; demain à son réveilla perfide verra du moins ..

Et il venait à peine de prendre la plume, quand une toux légère retentit sur le palier, et on frappa deux coups à sa porte. Mongeot se leva : c'était l'organiste qui entrait.

— Vous nous fuyez docc, mon jeune ami? lui dit affectueusement d'Aquin, et cela pendant que madame de Godrecourt nous reste sur les bras!... Imaginez-vous qu'après le départ du chevalier...

— Après son départ? interrompit Mongeot violemment, eh bien! que se passa-t-il de nouveau après son départ?

— Rien que de très ordinaire chez madame de Godrecourt; elle s'est trouvée mal en le voyant monter en carrosse... Conçoit-on cela? des vapeurs, le dépit de ne pas être de la partie... '

— Elle connaît donc ce chevalier?

— Non pas, que je sache; cependant ce sont de ces mots entrecoupés qui feraient présager, ma foi, une ancienne liaison.. • Comment disait-elle donc, en respirant le flacon de sels que ma nièce lui présentait? Attendez un peu. Oui, c'est cela: « Arrêtez-le î... perfide... monstre!... » et je ne sais plus combien d'autres jolis noms... Moi, cela m'amusait, parce qu'en qualité d'organiste je ne vais jamais à la comédie, et celle qu'elle nous donnait avait de quoi nous distraire, quand tout d'un coup elle a jugé prudent de revenir à elle et de clore la bouche ; de sorte qu'à présent c'est une statue, un terme : le gros abbé lui-même ne peut tirer d'elle aucune parole. ♦

— Voilà qui est étrange, reprit Mongeot ; voulez-vous que je me charge...

—De l'interroger? gardez-vous-en bien, elle vous répondra comme à ma nièce : C'est une syncope, la chaleur l La drôle

de femme ! elle toqs roule des yeox!... J'ai cni voir nn Jour le diable en personne qui touchait de l'orgae à côté de moi pour me narguer ; mais. Dieu me pardonne, il était moins laid.

^N'importe, mon cher d'Àquio, il £rai rejoindre ces dames an salon... Je vais, de ce pas...

— Permettez, mon jeune ami, je Tenais moi-même vous de* mander nn instant d'entretien. Oui, continua l'oi^niste en le fixant, votre tristesse étrange ne m'a point échappé à table, mon cher Mongeot, et comme j'en sais la cause.. •

— La cause? demanda le jeune homme d'mi air surpris, qui a pu vous dire?...

—Mon expérience, Henri. Groyez-vons que Blanche ait moins de tristesse que vous? Pauvre petite, elle ne cessait pas de vous regarder à dîner. Dame! mon cher enfant, cela est tout sim* pie, n'est-ce pas à moi que votre vieux père vous avait recommandé en mourant, et n'est ce pas moi qui vous reçus, il y a trois mois, à votre descente du coche? Vous étiez rose comme un séraphin de notre paroisse, et dès qu'elle vous vit, ma pau<vre Blanche ne put s'empêcher de me dire tout bas : — Mon oncle, vous avez là un protégé qui vous fait honneur. Tout cela était bel et bon ; mais voilà qu'un jour je vous mène en visite chez mon ami Lescombat, et crac! parce que vous voyez un beau jardin, une table meilleure que la mienne, vous nous abandonnez, ingrat, vous nous quittez, le tout en prétendant que vous m'êtes à charge, comme si le fils d'un ami n'était pas l'orgueil et la consolation de mon toit! Tenez, monsieur Mongeot, continua l'organiste en s' essuyant les yeux du revers de sa manche, c'est mal ce que vous avez fait là, c'est très mail Blanche et moi, nous vous aimons tant!

Mongeot voulut répondre, mais le chagrin qui l'oppressait l'en empêcha. Le vieillard poursuivit en serrant la main du jeune homme entre les siennes :

--* D'autant que vous ne savez pas, vous, ce qu'il en est advenu pour la pauvre Blanche! Vous parti, adieu tout repos, son clavecin et ses plantes l'ennuyaient. Vous n'étiez plus là pour lui dire : — Blanche, dites-moi ce. morceau, ou bien encore :

— Blanche, dites-moi le nom de cette fleur! Je sais bien que son jardin suspendu n'avait que trois pieds, c'est vrai; mais votre petite chambre a-t-elle donc jamais manqué, chez nous, de se voir fleurie avec l*aube, tandis qu'ici... à présent...

£t d'Âquin promena un regard triste sur la nudité de cette pièce. Quelques cartes géographiques, une table de noyer et un lit en composaient tous les meubles. L'épée du jeune homme reposait sur un fauteuil auprès d'une paire de pistolets.. , La fenêtre de cette chambre ne donnait pas même sur le jardin. En considérant de plus près le visage de Mongeot, l'organiste crut y découvrir les traces d'un chagrin profond, d une lutte active et sourde. Ce n'était déjù plus le jeune et frais Bourguignon auquel il avait tendu les bras de si bon cœur à son arrivée : un air égaré, distrait, avait remplacé peu à peu chez lui sa naïve insouciance; on eût dit une fleur étouffée par Tatmosphère d'une serre Jirûlante. 11 y a sans doute dans la vie d'étranges prédestinations, car ce jeune homme semblait alors \sous le poids d'un de ces malheurs que nulle science humaine ne peut prévoir, ni comprendre. Par contre-coup aussi, d'Aquin se trouvait un de ces hommes simples et modestes qui n'ont point passé par les orages du cœur; il n'aperçut qu'une blessure légère là où il y avait un chagrin amer, absorbant. Témoin journalier de la tristesse de Blanche, et de la sauvagerie de Mongeot, il crut que l'un et l'autre s'évitaient parce que le bonbeur leur semblait manquer aux ailes d'un pareil amour.

— Mais c'est que ma nièce est riche, reprit bientôt le bonhomme; mon frère, un digne marguillier de Saint -Ëustache, ex-procureur au Châtelet, ne lui a pas laissé itioins de dix mille livres de rente... Et dix mille livres, cber enfant, c'est ce que M. Lulli, vois-tu, n'a pas laissé; sans cela, peut-être, on eût pu solder ses dettes... Avec ce que tu gagneras de ton côté dans ce corps d'élite du génie où je brûle de te voir entrer... avant que tu sois mon gendre...

Ce dernier mot parut tirer le jeune homme de sa rêverie..* 11 promena sur le respectable vieillard son œil bleu voilé d'une

indicible tristesse, et lui prenant les mains, à son tour, avec une effusion dont il ne put se défendre :

— Qu'allez-vous dire, reprit-il, si je ne puis accepter votre offre?

L'organiste demeura muet de surprise.

— Ecoutez, monsieur d'Aquin, je vais vous parler comme à mon père... Le mien est là-baut! continua le jeune homme en regardant le ciel avec un soupir.

Le sillon furtif d'une larme venait de rouler sur sa joue, il paraissait écrasé sous le poids de sa douleur.

— Et je vous écouterai comme Teût fait votre père, reprti d'Aquin; voyons, confiez-moi votre tristesse, pauvre enfant!

— Hélas ! mon cher prolecteur, l'histoire de cet amour vous semblera peut-être importune. Ce n'est point l'amour d'un marquis ou d'un roué, et je ne sais rien, vous avez pu le voir, des choses du monde. Il y a trois m As je quittai Dijon, je vins à Paris, recommandé à vous par un père dont le dernier vœu fut celui de mon bonheur. Vous me recueillîtes chez vous, en effet, vous m'y reçûtes comme un fils. Votre nièce fut la première femme que j'aperçus dans ce Paris si nouveau pour mes regards; mais l'ange de pureté et de candeur qui veille sur Blanche ne permit pas même qu'un désir s'interposât entre sa présence et mes sens. Blanche était trop simple, mon père... (permettez que je vous donne ce nom) pour aller au devant de mon inexpérience et de ma jeunesse ; elle était trop belle et trop bonne tout ù la fois pour que le contact de mon amour dût la rendre malheureuse. Loin de lui ouvrir ce cœur exempt jusqu'alors de tout orage, je pris soin de lui cacher les mille sensations qui l'agitaient depuis une visite que j'^i vais faite avec vous dans cette maison.

Maison funeste ! mon père, où je vis. sans la chercher, une femme dont le seul regard porla dans mon âme un trouble inconnu, un dégoût profond de tout ce qui n'était pas elle. Cet amour, que je combattis d'abord, influa sur ma santé; à un pareil état il faut de violents remèdes. Cédant ù ma faiblesse, je pris le parti de vous quitter ; je me rendais ainsi coupable

LA LE8C0MBAT 31

nu début de ma passion d'un premier crime, celui de l'ingratitude. Mais il eût fallu me faire un masque pour vous cacher mon amour, et votre surveillance m'inquiétait. > Je quittai donc un asile où je n'avais pas même eu le temps de songer qu'on pût un jour devenir malheureux ; je grossis la liste des pensionnaires de madame Lescombat. J'appris bientôt son histoire par un des commensaux de sa maison. Libre et adorée d'un mari qui, par état, la laissait souvent seule, elle avait d'abord, vous le savez, borné ses plaisirs à se faire une société dans ce quartier. Sa figure et son éducation l'avaient fait admettre dans plusieurs cercles; ils lui furent fermés trop impitoyablement, sans doute, à la suite de quelques aventures galantes qu*envenima la malignité. M. Lescombat, qui ignorait ces bruits, consentit à lui laisser prendre chez elle des pen* sionnaires; elle avait ainsi, et elle a encore dans sa maison une petite cour composée de personnes qui se disputent le plaisir de lui plaire. Ce qui me surprit tout d'abord en elle, ce fut son dédain : elle sembla me traiter comme un enfant, à cette première entrevue qui fut pour moi la source de mes misères. Sa beauté et ses rigueurs m'ôtaient tout repos. Une fois son bote, je pouvais cependant la voir et l'entretenir sans témoins ; mais il y a des gens qui écrivent plus hardiment qu'ils ne parlent, et je ^is de ces gens-là. Je n'aurais jamais eu le courage de lui dire tête-à-tête ce que je lui disais dans mes lettres : ce commerce l'amusa, car mon cœur était de la partie. Je lui écrivais cinq fois par jour ; les premières fois j'attendis en vain ses réponses. Une lettre que je reçus enfin me rendit un peu d'espoir. Je la baisai et rebaisai mille fois ; elle m'annonçait un rendez-vous. Le souvenir d'un pareil instant ne s'effacera jamais de ma pensée; le son de l'horloge qui m'avertissait de mon bonheur me fait encore tressaillir. Silencieuse et pâle, elle m'attendait; elle était parée, elle revenait alors de rupéra. 11 me sembla ce soir-là que j'allais vivre d'une vie nouvelle: j'aimais, j'étais aimé, et cependant je tremblais; une voix secrète me disait de ne point aller au devant de ma ruine. Aimer une femme mariée I la femme d'un homme qui se venge-

rait sans doute ! qui la chasserait, la réimdieniit peut-être ! L'amour fit laire cette voix; en regardant cette épée à mon chevet, je rougis bientôt de n'être qu'un lâche. Je me dis que cet homme qu'elle appelait son époux n'était peut-être qu'un tyran, que cette femme, condamnable aux yeux du monde, allait peut-être acheter la protection par l'amour, et cette pensée m'enflamma à un tel point, que l'orgueil devint chez moi le compagnon inséparable de ma passion. Je me félicitais de n*ê« tpe plus inutile. En la quittant^ mon père, je me fis à moN même le. serment irrévocable de la gar... der; ma vie lui appartenait, cette vie que j'étais heureux de lui donner!

Ici Mongeot s'arrêta, en cherchant à lire dans les yeux du vieillard Timpression produite par un tel aveu. L'organiste, atterré, gardait un profond silence. Le jeune homme poursuivit:

— M. Lescombat fit à cette époque un voyage en Languedoc. Nous n'avions plus à craindre un tiers incommode, quoique cependant il n'eût encore sur nous aucun soupçon. Mais ses attentions perpétuelles, sa présence et son amour nous gênaient; depuis quelque temps aussi il était devenu sombre et maussade. Je pensai d'abord que ses affaires étaient mauvaises : ce voyage confirma mes conjectures. 11 fut deux mois absent, et à son retour je le trouvai si changé, que j'eus autant de peine que vous à le reconnaître. Il ne tarda pas cependaut à acquérir cette maison par un contrat, il y fit travailler pendant un séjour que nous fîmes à Saint-Gloud, sa femme et moi, chez madame de Godrecourt... Chaque soir il venait nous y apporter les nouvelles de Paris. La maison fut bientôt prête, et quand nous revînmes , nous trouvâmes cependant la distribution peu changée... L'architecte avait en moi une confiance sans bornes; il m'interrogeait souvent sur sa femme, et il en vint bientôt à ne pouvoir se passer de ma compagnie .. Je l'aidais pour ses plans, ses travaux, ses dessins; il me parlait quelquefois de ritalie, où il voulait, disait-il, retourner un jour avec madame Lescombat, tandis que moi je pourrais les accompagner avec ma femme, avec Blanche 1 Cette union, pour laquelle j'étais loin, par calcul, de montrer quelque résistance.

semblait le flatter autant que vous ; il en avançait Tinstant avec une ardeur qui me donnait souvent lieu de penser qu*il avait peut-être pénétré un secret dont tous mes soins tendaient à lui en épaissir les ombres. Je m'aperçus bientôt qu'il n'en était rien, et que l'adresse de sa femme était de nature à nous mettre longtemps à l'abri. Flattant en eifet cbez lui sa passion dominante, celle de Tamour-propre et du succès dans son art, elle multipliait les occasions de le produire, et de le venger même de certains refus dédaigneux. Notre correspondance et DOS rendez-vous venaient de reprendre un libre cours, lorsqu'un soir je la vis entrer dans cette cbambre dans un désordre de mouvements tel, que je crus un instant qu'elle avait été surprise. Elle s'assit sur cette cbaise où vous êtes, et ne put d'abord trouver aucune parole. Moi, je lui tendis la main, je pâlis et je priai Dieu macbinalement. — Mongeot, s'écria-t*elle en m'enlaçant de ses bras dans une subite étreinte, Mongeot, me mau« diras-tu? -— Ce début me fit trembler, je lui fis signe de parler cependant; mille idées confuses bourdonnaient dans mon cerveau. — Je suis perdue, me dit-rcUe en plaçant ma main sur son cœur, perdue à jamais; je suis enceinte! — A cette nouvelle, je me crus frappé d'un coup de folidre. — Il faut partir, continua-t-elle, il faut me quitter... Mon mari me tuerait, s'il pouvait soupçonner seulement son déshonneur ! Un jour viendra peut-être où nous pourrons nous revoir ; en attendant, votre faite devient ma seule tutelle... Je tremble à tout momept que la baronne de Godrecourt ne révèle à mon mari ce qu'elle m'a promis de lui cacher... Adieu, tout ce que j'aime, tout ce que je regrette au monde, ton image ne me quittera plus maintenant que je la porte gravée et vivante dans mon sein !

En parlant ainsi, elle prenait le ciel à témoin de son amour; je sentais le froid de son haleine et les soulèvements de sa poitrine.

—Partir! ra'écriai-je, jamais! Je consens à ne plus vous parler, à vous éviter, mais ne m'exilez pas loin de vous, ne m'ordonnez pas de fuir, maintenant que nos deux âmes ont entre elles un lien formé par Dieu; maintenant que je saignerais, en

partant, de deux blessures! Do ce jour, si vous l'exigez, tout sera dit entre nous, votre enfant ne sera point privé de ses droits; mais réservez -moi le seul que je réclame, celuide souffrir cl de prier près des seuls êtres qui me retiennent à la vie. Non, repris-je d'une voix ferme, non, je ne partirai pasl

Je m'étais relevé devant elle de toute la puissance de ma douleur; le pied sur l'abîme ouvert entre ma maîtresse et moi, je semblais défier Tange du mal. Un sentiment plus doux me fit bientôt revenir à elle, je la couvris de larmes et de baisers ; je ne voyais plus l'avenir; j'étais heureux, j'étais fou !

— Cher ange ! murmurai-je en écartant les boucles de ses cheveux éparses qui voilaient à demi son front, Marie, belle Marie, je jure sur ta patronne de me soumettre à tout ce que lu voudras; dis un mot, et quoique je ne sois pas mûr pour la douleur, eh bien! j'expierai ma faute et mon crime, car j'ai porté le trouble dans ton existence. Mais le ciel pardonne aux larmes, nous avons un ange qui priera pour nous deux, vois-tu .*

Elle écoutait dans une agitation difficile à rendre; on eût dit que chacune de mes paroles, loin de la calmer, augmentait encore son trouble. Quand elle me vit plus calme :

- Écoute, me dit-elle, il y a un autre moyen de détourner les soupçons jaloux du seul homme à qui je dois compte de ma conduite; ce moyen te répugnera- t-il? je ne sais, mais où nous en sommes venus...

— Parle, parle, m'écriai-je impétueusement, je m*agenouiIle ici devant ta volonté, Marie, je suis ton esclave 1

— Eh bien ! reprit-elle après une pause, tu connais n)a(}emoiselle Blanche d'Aquin. Il faut que tout le monde, et mon mari le premier, te croie le fiancé de celte jeune fille... Elle est belle, elle sera riche; jure-moi seulement que de ce qui n'est qu'un jeu tu ne feras pas une vérité; jure-le-moi 1 reprit-elle avec des yeux où respiraient l'égarement et le délire.

— J'avoue que j'hésitai, tant le souvenir de Blanche venait de m'apparaître chaste et pur, entre cette infamie et ma pensée. Je la revoyais au premier jour de mon arrivée m'accueillant avec ce sourire que Dieu fait descendre comme un rayon sur les le-

vres de ses vierges. Cette comédie odieuse qu'on me proposait de jouer m'épouvantait.

— C'est donc un adieu éternel que nous nous faisons, reprit ma cruelle instigatrice, désormais plus rien de commun entre nous; c'est vous qui l'aurez voulu I

— Rien de commun, ô ciell et cet enfant, ce trésor que vous m'emportez avec mon âme?... Ah! vous êtes sans pitié, continuai-je en Tarrètant par le bras, vous n'écoulez pas même la voix de Dieu !

Elle me regarda à son tour avec un sourire indéfinissable de mépris ;

— Je ne vous croyais pas si faible, me dit-elle; adieu, je vais rejoindre mon mari. Et, se dirigeant vers la porte de cette chambre, elle allait sortir, quand, saisissant sa robe avec rage, je m'écriai que je souscrivais à tout. J'étais retombé anéanti près de cette fenêtre... Elle me passa la main dans les cheveux, et j'y sentis courir un fluide magnétique... Je venais de m*ebandonner, pieds et poings liés, à une puissance plus forte que moi; elle le comprit, et elle étourdit mes remords sous ses baisers. Quelque affreuse que fût la perspective de ma nouvelle vie, je m'y attachai comme le naufragé à sa planche de salut. Que vous dirai-je enfin ? j'acceptai ce rôle qui sauvait ainsi trois têtes, je me résignai à traîner après moi le boulet de ce mensonge. La honte et le remords de ma faute, Blanche eût dû les lire dans ma tristesse auprès d'elle; la malheureuse enfant,vous me l'apprenez, n'y a vu que mon amour! Maintenant, d'A.quin, vou^ savez tout; vous voyez âmes angoisses que je porte déjà le fruit de ma faute, et que Dieu se venge, lui qui pouvait pardonner!

Il avait parlé avec un timbre de voix si ému, un accablement si vrai, que le vieillard fut d'abord quelque temps à trouver en lui-même assez de force pour lui répondre.

— Partons, dit-il enfin, partons, comme s'il eût secoué lui-

, même la torpeur d'un sommeil léthargique, parlons! il ne faut

pas demeurer un instant de plus dans cette maison. Malheur

sur moi, qui vous fis respirer le premier cet air fatal, malheur

sur celte femme qui vous fit commettre deux fautes! Mais, seul, grâce à Dieu, j'ai entendu votre confession, Mongeot, je vous garderai le secret que garde le prêtre. Oubliez cet amour, oubliez...

— Hélas! ce que vous me demandez là est au-dessus de mes forces... L'existence de celte femme et la mienne sont rivées, d'Aquin, à la même chaîne. Le sort en est jeté, continua-t-il. avec amertume, je sens que je dois mourir ici.

— Mourir! s'écria le vieillard,mourir! vous, si jeune, Vous, qui ne faites que commencer encore la vie ! non, Dieu vous défcnd*de mourir, Dieu ne permettra pas que pour cette femme...

— Mais c'est que je l'aime, interrompit le jeune homme avec des sanglots qui se firent passage à travers ses lèvres, je l'aime, comme mon premier rêve, mon premier amour, mon bien le plus cher! Mon Dieu! comment la quitter?...

— Comme on quitte, jeune homme, l'abri que menace la foudre, le navire enlr'ouvert où la vague amène la mort! Vous ne devez plus toucher & cette coupe, vous ne devez plus croire à cet amour semé de trouble et d'angoisse ! Qui vous dit que Lescombat n'ouvrira pas les yeux sur cette profanation de son toîtP qui vous dit que demain, peut-être, sa femme, reléguée par ordre dans un couvent.. .

— • Vous avez raison, c'est là surtout ce qu'il faut empêcher, c'est sa honte qu'il faut prévoir. Les droits d'un mari, quelque injustes qu'ils soient, appellent l'infamie sur une tête, et cellelà est trop belle pour que je consente jamais à lui imprimer cette tache...

— Vous partirez donc? continua l'organiste, vous nous reviendrez donc, pauvre oiseau blessé? Oh! dès lors, Henri, Blanche et moi, nous ne serons plus tristes. Votre petite chambre, vous allez la retrouver; Blanche s'est fait un plaisir de ne rien déranger chez vous, car vous serez chez vous, dit le vieillard ; vous êtes maintenant mon fils, et, quoi qu'il arrive, je saurai bien vous défendre!

— Mon ami, mon porc! balbutia le jeune homme en se jetant dans ses bras, le visage baigné de larmes, par pitié, laissez-

LA LESCOMBAT o7

moi demeurer encore quelque temps dans celte pension... II faut que je la voie, ne fût-ce qu'une dernière fois... que je m'entende avec elle.

— Des retards ! tlt l'organiste en secouant la tête, non, point de retards, ils vous perdraient... Je me charge de tout près de madame Lescombat ; oui, je lui dirai...

— Ne lui dites rien, pion père... car, hélas 1 je démentirais le lendemain ce que vous auriez dit la veille... Je vous le répète, d'Aquin, cet amour que je porte au cœur me tuera !

El il versa de nouvelles larmes plus abondantes encore ; il éimt dans un de ces paroxysmes d'amoureux oii toute force s'éteint. Le vieillard en eut pitié, lui qui cependant, nous l'avons dit, ne connaissait guère que là vie du cloître et du silence; mais il n'y avait pas dans les plainles de l'orgue des notes plus (léchiranles que dans celles de celle douleur qui avait si vite trouvé le chemin de son âme. D'ailleurs, il aimait Blanche de toute la tendresse d'un père qui élève une fille unique, la perle ei l'amour de sa maison. Les paroles qu'il venait d^entendre retentissaient encore comme un chant lugubre à ses oreilles... Devenu le dépositaire d'un tel secret, il en comprenait la gravité, il sentait encore mieux les mille périls où cet imprudent amour jetait le jeune homme... Des pas agiles et précipités le tirèrent bientôt de ses réflexions ; c'était Blanche qui venait elle-même chercher son oncle, dont la société, réunie au salon, commençait à se montrer inquiète.

Dès que l'organiste l'eut aperçue, il fit signe à Mongeot d'essuyer les larmes qui coulaient encore de ses yeux, et descendant lui-même quelques marches de l'escalier pour aller au devant de la jeune ûlle, il parut surpris de trouver la main de Blanche froide et tremblante.

— Qu'as-tu donc? luidemanda-t-il.

— Moi? rien, mon cher oncle, j'aurai monté peut-être trop vile ces deux étages... Voilà tout. Comment va notre blessé?

— A merveille, reprit d'Aquin, il ne se sent pas de cette légère égratignure.

— Voire conversation a été longue; car pendant ce temps

]'abbé a eu le temps de gagner six parlics à madame la baronne de Godrecourt.

Mongeot apparut en ce moment sur l'escalier.

— C'est étonnant, dit Blanche en fixant le jeune homme, on dirait que vous avez pleuré!

En ce moment, le bruit d'une voiture retentit sur le pavé de la rue Garancière, Blanche et Mongeot se penchèrent instinctivement à la fenêtre... La nuit était venue, mais elle n'était pas si noire, que le pensionnaire de madame Lescombat ne pût voir le chevalier de Vera-Crux déposer un baiser, en signe «Tadieu, sur la main de sa belle hôtesse. Le carrosse repartit après avoir déposé à la porte de l'hôtel M. et madame Lescombat. Le jeune homme referma la fenêtre avec un tressaillement de dépit.

*- Vous ne descendez pas au salon? dit la jeune Qlle avec un son de voix plein de caresse.

— Non, répondit-il, je dois être levé de bonne heure.

— Adieu donc, Henri! fit-elle avec un soupir. Mon oncle, je vous précède au salon, car vous êtes moins ingambe que votre nièce.

— C'est cela... je te rejoins, dit l'organiste. Et se tournant vers Mongeot :

— A demain, reprit-il, à demain, et bon courage! Dieu n'abandonne pas ceux qui se repentent, mon fils. Demain je ferai dire une messe pour vous à Saint-Paul.

— Et moi, dit le jeune homme, je vais prier le ciel pour qu'il me conserve mon père.

Tous deux restèrent quelque temps dans une étreinte muette et recueillie. 11 semblait que leurs âmes se fussent vraiment confondues, tant les battements de leur poitrine étaient égaux, tant l'indulgence du vieillard couvrait la faute du jeune homme. Les cheveux blancs de d'Aquin, sa douce et paisible physionomie contrastaient singulièrement avec la profonde pâleur et rœil égaré de Mongeot; il y avait entre eux la distance qu'il y a d'une tête calme et ridée d'un apôtre de Ribera à celle d'un jeune cavalier du Caravage... En quittant Mongeot, l'organiste

tA LBBCOMBAT 80

ne put se défendre d*un mouvement de tristesse: c'était le médecin qui s*élT>lgne du malade blessé à mort.

— Yous me promettez de la voir demain, de lui parler?

— J'en aurai le courage, répondit le jeune homme. Oui, Je vous dirai le résultat de cette entrevue...

La voix de Blanche appelait son oncle au bas de Tescaller, le vieillard la rejoignit. Arrivé dans le salon de Tarcbitecte, il y trouva madame de Godrecourt en conversation fort animée avec madame Lescombat; cette conversation avait lieu à l'écart et dans une embrasure de fenêtre. L'architecte venait de refuser la partie de trictrac de l'abbé. Tout le monde partit bientôt, et les chambres de chaque pensionnaire de la maison reconquirent leurs hôtes accoutumés. Betirée dans la sienne, madame Lescombat n'eut rien de plus pressé que d'ouvrir l'écrin dont le chevalier de Yera-Crux lui avait fait don, elle en considéra le travail avec une attention extraordinaire. C'étaient de fort belles roses, admirablement montées par Lempereur, le joaillier à la mode. Après l'avoir ainsi considéré, elle le mit à son cou, où il sembla jeter une pluie d'étincelles. 11 faut croire que la promenade chez H. de la Popelinière n'avait pas été sans charme pour elle, car, en se couchant sous son baldaquin bleu de ciel, elle dit à Toinette, sa fille de chambre :

-^ Cette maison de M. de la Popelinière est un conte de fées;^ Toinette!

— Et ce collier, un collier de reine, madame, ajouta la soubrette avec un sourire que sa maîtresse comprit.

— M* Mongeot n'a point paru ce soir au salon, poursuivit négligemment madame Lescombat, serait-il indisposé ?

— Je l'ignore, madame, vous savez qu'il s'est enfermé dans sa chambre après votre départ...

— Porte-lui ce billet, reprit-elle après avoir écrit quelques lignes sur sa toilette. J'ai à lui demander un service.

Toinette accomplit bientôt sa mission et rentra. Elle avait trouvé, disait-elle, le jeune homme encore debout, et finissant une longue épître adressée à sa maîtresse.

— C'est bon, reprit celle-ci, mets cela sur ma cheminée.

La chambrière sortit, et madame Lescombat se déshabilla seule, comme elle faisait chaque soir ainsi, depuis trois mois... Quand elle eut parcouru la lettre de Alongeot, la pâleur couvrit ses traits; il semblait que tout son corps tremblât... Elle se remit bientôt de cette émotion, en entendant la voix de son mari, qui lui jetaij un bonsoir timide à travers sa porte... Puis elle s'endormit^ après avoir eu soin de brûler à sa bougie la lettre qu'elle venait de recevoir.

LE CHRVALIER DE VERA-GRUX

Peu de jours après ceci, dans un des hôtels les plus reculés de la rue du Cherche-Midi, il se passait une scène assez étrange.

Au milieu d'une vaste chambre reléguée au fond de la cour et à laquelle on arrivait en montant les marches délabrées d'un second étage, se tenaient dix à douze hommes réunis autour d'un mannequin habillé grotesquement en financier. Une perruque volumineuse flottait sur l'habit de cet étrange Turcaret, qui possédait de plus, dans ses deux poches de gilet, des boîtes d'or et des bijoux de mince valeur, ainsi que deux^ chaînes de montre parallèles qui lui pendaient sur son ventre rembourré de paille. Il était suspendu au plafond par une poulie, et portait à ses mains comme à ses pieds une quantité de sonnettes. Le jour blafard et triste qui éclairait cette pièce soigneusement verrouillée à l'intérieur , et dont les portières en brocalelle amortissaient chaque son, permettait à peine de distinguer, au premier abord, la figure des personnages qui s*y trouvaient; mais, â leurs propos et à leurs gestes, il était facile de deviner le but de leur réunion.

C'étaient pour la plupart des fi!s de famille assez mal dans leurs affaires, si Ton eût jugé d'eux sur l'équipement et la mine, lis parlaient une sorte de langage maçonnique que le

LA LBSCOHBAT 41

ChÂtelet eût peut-être flétri du nom û'argot, mais qui semblait à coup sûr la première règle de leur société. Beaucoup avaient l'allure habituelle des joueurs de profession, la cravate lâche, les yeux caves. D'autres fredonnaient assez gatment des refrains de mousquetaires ; mais tous, ils semblaient se méfier les uns des autres, malgré les protestations d'amitié dont ils s'accablaient.

— - Ce cher de TÉtoile, comment, il ne fait pas plus de progrès depuis deux mois I lui qui prend cependant de si longues séances de notre professeur à tous, du chevalier Yera-Gruxl

— Que veux-tu, mon cher d'AubignacP reprit de TÉtoile, je ne suis pas, comme toi, neveu d*un sous-fermier et je n*ai pas reçu de leçons dans ma famille... Mais toi, qui fais tant Texpert, voyons un peu comment tu vas t'en tirer : à l'œuvre, figure-toi que tu escamotes ton oncle î

— Par la sambleu! ce ne sera pas mon coup d'essai, j*ai déjà tiré de bonnes sacoches au cher homme! Regarde-moi faire, et profite surtout, mon cher !

Etd'Aubignac s'approcha du mannequin suspendu au plafond, en pirouettant avec grâce sur le talon gauche. Il lui enleva l'une de ses montres aux applaudissements de la galerie.

— Yoilà qui est bien, reprit de l'Étoile, mais je gage que tu ne pourrais confisquer sa tabatière sans faire tinter les grelots...

— C'est le pont aux ânes, reprit d'Aubignac, regarde d'abord où est la tienne.

— Au diable ! grommela de l'Étoile en se fouillant, tu viens de me la subtiliser avec une grâce!... Après cela, reprit-il en aspirant une large pincée de tabac dans la boîte que d'Aubignac lui rendit, tu n'as pas eu grand'pelne, je suis l'animal le plus distrait de l'univers! Il faut pourtant que je me fasse la main.

II essaya alors d'imiter l'exemple de d'Aubignac, et s'approcha timidement du mannequin. Mais il ne l'eutpas plus tôt touché que toutes les clochettes sonnèrent.

— Est-ce le carillon de la Samaritaine que j'entends ici? reprit un personnage enveloppé d'une vieille robe de chnmbre

42 Lk LESCOMBAT

k fleurs d^argent, en ouvrant une porte qui Jeta tout d'un coup une brusque lumière dans cette pièce... Toujours gauche, mon cber rÉtoile, vous ne parviendrez donc Jamais I Je devais pourtant vous faire connaître, ce soir même, un Américain embarrassé de sa fortune...

— Gela me regarde, interrompit d*Aubîgnac; est-ce ait Golisée que )e dois le rencontrer, ou bien devons-nous» comm^ Vautre soir, chevalier, à la sortie du feu d'artifice?.,.

— Silence, d*Âubignac, tu parles trop; Je te réserve, à toi| une petite affaire de vingt mille livres. Une comédienne fort en vogue, rien que celai Je me fie à ton adresse accoutumée. Comme ces créatures ne veulent Jamais passer pour dupeS| celle-ci se taira ; elle a d'ailleurs le cœur et le vin fort tendres.

— Vivat! s écria d*Aubignac ; mais toi, mon cher Vera-Cn», que deviens-tu donc? voilà toute une grande huitaine qu'on ne t'a rencontré! Quelque amour nouveau» mystérieux... J'ai va l'autre jour ton coureur avec un bouquet... oh! mais un bouquet... cela avait Tair d'un jardin!

— Une fantaisie, mon cher, un caprice amoureux, rien de plus, reprit le chevalier en entraînant d'Âubignac dans un coin de la salle. Je suis déjà maître aux trois quarts de la Lu« crèce, j*ai fait même de la dépense pour elle... Mais, le comprendras-tu ? je ne puis encore obtenir un dénoûment, elle hésite... Oui, la belle a un mari, un mari jaloux que je trouve plaisant de protéger, et auquel, sur Thonneur, je m'intéresse.

— Bravo, chevalier I

— Du reste, une femme superbe, une Vénus qui n'a qu'un défaut, celui d'être en marbre^ car elle est pour moi d'une froideur... U faudra pourtant que cette semaine au plus tard la belle s'exécute, car voici le temps des bals masqués de l'O péra... Et dans ce temple du plaisir ouvert aux amants...

— Les maris restent à la porte, reprit d'Aubignac, c'est trop juste. Parbleu! chevalier, tu es heureux» tandis que moi... Imagine que je ne sais de quel bois faire flèche; on me déshonore, on me noircit ! On m'offre d'entrer dans la police I

LA LESCO&fBAT 43

— Laisse donc, accepte toujours. Pour ma part, Je ne t'en voudrai pas. 11 faut avoir des amis partout. Que t*offre-t ont

— Une place de secrétaire cheï le lieutenant civil, M. Bertiût Tu sais que J*ai la main belle...

— Et leste, c'est vrai. Tu as de Pesprit jusqu'au bout des ongles ! Enfin , si tu y trouves ton profit, cela, Je l'espère, ne t'empêchera pas de nous rendre encore visité. Tu ne sera» pas ingrat, d'Aubignac, tu cumuleras, voilà tout.

— Je ne m'en ferai faute, quoiqu'à vrai dire Je préfère, comme toi, être indépendant et vivre honnêtement du fruit de mon travail. Mais ne me parlais4u pas de certaine affaire de vingt mille livres?... tne actrice... je crolsP

— Oui, vraiment, la Dumesnil! elle a joué, tu le sais peutêtre, l'autre soir, le rôle &ffermionê. Comme elle ne hait pas le vin et qu'elle a coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, son laquais l'en abreuva tant, le soir en question, qu'efle dit son rôle tout de travers. De là cris furieux, querelle au parterre; je donne un soufflet à mon voisin, lequel n'ose me le rendre ; je harangue les mécontents, et le lendemain...

— Eh bien! le lendemain?

— Le lendemain, la Dumesnil me prie de passer chez elle... Malheureusement, j'étais amoureux, j'avais affaire ailleurs et fai perdu la piste de mon actrice... mais je suis bon frère, d'Aubignac, je te laisse la récompense que me destinait la Duroesnil. Présente-toi chez elle avec cet air matamore, ces pbrases toutes faites que tu dis si bien, et surtout cet aplomb qui plaît aux filles de théâtre ; tu la mènes de là souper chez le suisse du Luxembourg, et comme elle porte sur elle toute une devanture de boutique en diamants... je n'ai pas besoin de te dire le reste... Voyons! mes petits amis, ajouta le chevalier en se tournant vers ses adeptes, ne lierez-vous pas quelque partie entre vous? Voici le pharaon, le tri, le médiateur, le whist, tous les jeux possibles... Rentrons cet honnête mannequin sur lequel vous vous acharnez, et qui ne ressemble pas mal à un des suppôts de la ferme pendu en effigie... D'Aubîgnac, replace-le soigneusement dans sa boîte...

Et le chevalier de Vera-Crux, avec lequel nos lecteurs ont fait déjà connaissance, se promena bientôt dans celte pièce en causant familièrement avec ses coassociés. Ils ne tardèrent pas à s'établir pour jouer à plusieurs tables. Les uns étaient vêtus en officiers, d'autres en petits bourgeois. Les précautions in- Onies que le chevalier prenait pour cacher son académie les mettaient, du reste, à Tabri de toute alarme, Vera-Crux ayant eu soin de se faire passer dans le quartier pour un sectateur effréné des sciences occultes, un chercheur de pierre philosophale. Plusieurs fourneaux d'alchimie, des livres, des cornues donnaient, en effet, à cet appartement un air respectable et scientifique. On ne s'y occupait que trop, on Ta vu, de la transmutation des métaux, mais la mode était en ce temps-là aux jongleries sérieuses. Dans toute la longueur de la rue Cherche-Midi on regardait le chevalier de Vera-Crux comme un savant; quand il passait les ponts, ce n'était plus qu'un fort

joli homme.

Le Portugais regardait encore ses amis accoudés aux tables de jeu, et se montrant l'un à l'autre les leurs les plus fameux connus dans l'académie des Grecs, lorsque son coureur, tout effaré, parut à la porte du cabinet et lui annonça une visite.

— Qui donc vient me troubler à l'heure de mes leçons ? s'écria-t-il ; ne sais-tu pas, Baptiste, que c'est là une heure sacrée, une heure qui appartient à mes élèves ?

— C'est une dame, reprit le coureur, une dame voilée qui demande la faveur d'un entretien secret à monsieur le chevalier... Comme elle a eu l'attention de m'ofifrir un écu, je l'ai introduite dans la chambre à coucher de monsieur, où elle feuillette en ce moment quelques numéros du Mercure de France..»

— Une femmel dis-tu, si c'était!... Et le chevalier se hâta de suivre Baptiste, en ayant soin de refermer sur lui la porte du cabinet qui donnait passage dans les autres pièces de l'appartement.

Arrivé dans sa chambre à coucher, il tressaillit de surprise

tA LE»COMBâT 45

et d*émotion tout ensemble en voyant une dame assez richement mise dont un voile noir couvrait le visage... Elle ne le laissa pas longtemps en suspens, et Vera-Crux poussa un cri étouffe en reconnaissant madame de Godrecourt.

La baronne venait de découvrir au Portugais un visage bien connu de lui. sans doute, car il parut déconcerté quelques secondes. Il se rassura pourtant, et lui présentant un siège :

— Quelle heureuse circonstance amène chez moi madame de Godrecourt? reprit-il. Voilà tout un siècle que nous nous étions vus I

— Oui, depuis deux ans, chevalier, depuis le jour où je partis de Goa, fit la baronne avec un soupir et en s*éventaut d'un air de princesse.

— 11 n'y a que Paris pour les rencontres, poursuivit Vera- Crux en minaudant; celle-ci est du dernier beau!... Celle chère Victoire, une amie des Indes orientales, une ancienne passion ! Je ne vous savais pas à Paris, sur mon honneur ! sans cela...

— Sans cela, vous fussiez venu m'offrir vos services, n'estce pas? On vous connaît, beau masque, on vous connaît! Moi, d'abord, je vous ai vu fort bien, l'autre soir, chez celte madame Lescombatavec qui vous veniez de monter en carrosse. Pespérais que vous m'auriez aperçue chez celte petite bourgeoise: mais vous étiez si occupé de votre cour !... Pffurriez-vous me dire depuis combien de temps vous allez dans cette maison ? reprit la baronne d'un air piqué, et comment il se fait que vos yeux qui me cherchaient autrefois...

Le chevalier se fût bien gardé d'avouer à la baronne qu'il avait remarqué sa présence chez la femme de l'architecte; il feignit une surprise dont madame de Godrecourt fut loin d'être dupe. Ces deux personnages se connaissaient de longue date et s'appréciaient mutuellement, il faut le croire, avec assez de justice, car la Godrecourt reprit bientôt, après avoir examiné les meubles qui décoraient l'appartement du chevalier :

— Vous voilà, je le vois, tout au mieux dans vos affaires, Joao I j'en suis ravie, Oti est le temps où vous veniez vous ca-

cher chez moî après vos pertes aa jeu, quand vos ennemis osaient vous accuser de n'être qu'un coupeur de bourse?

— Et que, par contre-coup, ma chère Victorine, reprit Vera- Grux, le gouverneur de Goa, ce vieux singe si laid, prétendait que vous étiez une receleuse!

— Quelle indignité ! vous le savez, Joao, je tenais un honnête commerce de soieries... Receleuse I moi, qui faisais tout au plus la contrebande I

— Oui, je vous vois encore à renseigne du Perroquet, vous étiez alors plus mince qu'aujourd'hui, plus délicate, plus...

— Assez... et vous, chevalier, vous n'aviez pas cet air d'effronterie qui vous va fort mal, je vous en préviens! Avec quelle adresse avez-vous su me faire tomber dans vos pièges, avec quelle ardeur fîtes-vous Tassant de ma vertu I

— Écoutez donc, ma chère baronne de Godrecourt» puisque Godrecourt il y a!... vous en valiez bien la peine, tout de même. Gela doit vous sembler étrange, reprit-il êû riant, po^ ter le nom d'un époux qui n'a jamais existé; ce nom de Godrecourt que je vous ai trouvé là tout à point en quittant Goa od vous aviez fait fortune 1 Permettez-m^i d'en rire, ma chère baronne de Godrecourt!

— A votre aise, chevalier, reprit la baronne, évidemment blessée de ce rire inconvenant, à votre aise! tout le monde n'a pas le bonheur de naître comme vous avec un nom!...

— C'est vrai, ma chère baronne, mais celui que je vous ai fait !... c'est une fortune que je vous laissais là, parole d'honneur ! Oti promenâtes-vous votre baronnie et votre veuvage supposés?

— En Hollande, d'abord, mon cher.

— Excellent pays pour y faire l'essai d*une nouvelle noblesse.

— On m'y a reçue comme une margrave... J'ai vu à mes pieds quatre échevins d'Amsterdam I

— Je vous félicite, niadame la baronne, reprit Vèra-Crux ironiquement. Vous ne manquâtes pas, je l'espère, de vous donner pour une des plus grandes dames du Portugal, qui aurait fait une mésalliance affreuse en épousant le baron de Go-

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drecourt? Que n'étais-]e là pour vous voir aux prises avec ces honnêtes marchands de fromages! L'agréable figure que vous deviez faire quand on vous demandait des nouvelles de feu M. le baron I Pensiez-vous seulement à votre ami Yera-Grux P Voyons, m'avez*vous rapporté quelqye cadeau?

— Je vous ai rapporté mon cœur, ingrat chevalier! Oui, ce cœur n*a pas cessé de battre pour vous, sachez-le, malgré vos indignes perfidies... Ifois pour le moment ce n*est pas de cela qu'il s*agit. J'ai découvert votre adresse ce matin seulement, et je venais réclamer de vous un service...

— Un service? parlez. Que puis-je faire pour vous, madame la baronne? vous donner peut-être un vrai mari! Est-ce là ce que vous allez me demander ?

— Pas le moins du monde. Vous saurez, chevalier, qu*il n*y a pas huit jours j*ai été victime d'un vol...

— D'un vol ? s'écria Vera-Crux en se levant ; comment, on vous a volée? Et quelle est la somme?

— Ce n'est point un vol d'argent dont j'ai à me plaindre, grftce à Dieu, l'affaire n'a point eu lieu chez moi, mais bien dans un endroit public, où la curiosité m'avait conduite comme beaucoup d'autres..* on m'y a volé fort adroitement un superbe collier de diamants!...

— gtie.me dites-vous là? reprit le chevalier en se récriant; comment, on aurait osé!... Maugrebleu de la police qui fait si mal son devoir I Et dans quel endroit public?

— Au feu d'artifice de Torré, mon cher Vera-Crux, vous savez qu'il y a presse... Allez, les pots à feu et les chandelles romaines me coûtent cher ! un collier comme celui-là! un collier que Lempereur avait monté!

— Ah I ah ! ah ! j'en mourrai, c'est sûr, fit le chevalier en se pimant de rire... les chandelles romaines... les pots à feu!... On vous a volée!

^ Eh bien! qu'y a-t-il là de si plaisant?

— Rien... oh! rien... seulement je m'en tiens les côtes... cette pauvre baronne! Faut-il que cela soit tombé sur elle ! on ne respecte plus rien, c'est sûr...

— Connaîtriez-vous ?... En tout cas, permettez-moi de vous dire, chevalier, que vous avez une façon singulière de prendre part à mon accident!

— Pardon, mille excuses... ma chère madame de Godrecourt... mais c'est que cela est si drôle!... au feu d'arliOce!... un soir pareil!... lorsque moi-même j'y étais!...

^ — Vous!

— Certainement, moi, et je vous jure bien que si j'avais su...

— Vous auriez pris le voleur sur le fait, n'est-il pas vrai?

— Mieux que cela, je lui eusse fait rendre ce qu'il avait pris... Mais c'est trop tard, continua4-il en se roulant de nouveau sur son sopha avec un rire fou, c'est trop tard... j'ai disposé du collier...

— Que dites-vous là ? comment? reprit-elle en se levant pMe de surprise.

— Parbleu! je dis que c'est moi qui ai fait le coup!... Vous me regardez là comme une statue... Eh bien! oui, c'est moi, m%i, Vera-Crux; je ne vous ai pas reconnue, voilù mon tort... On sortait, 'on se poussait, vous me tourniez le dos, et je n'ai vu que ce diable de collier, luisant comme une flamme de Bengale sur vos épaules... si j'avais su que c'était le vôtre, je l'eusse respecté plus que Denys l'Ancien ne respecta la barbe d'or d'Esculape et le manteau de Jupiter!

— Eh quoi! c'est vous! Un pareil métier?...

— Mon Dieu, je m'en réjouis, puisqu'il me procure l'occasion de vous revoir!... Vous avez pensé, sans doute, que je vous ferais retrouver l'objet? c'est tout naturel, je suis si bien avec la police... Eh bien! non, je ne puis... Encore une fois, j'en ai disposé... Vous me voyez, baronne, désolé de ne vous être bon à rien !

— Et peut-on savoir quelle beauté?... reprit la Godrecourt hors d'elle-même... La colère m'étouffe, et je vous trouve hardi de m'avouer en face ces choses-là.

—Pourquoi pas? ne nous connaissons-nous pas l'un' et l'autre? Dois-je avoir rien de secret pour vous? Eh bien oui, baronne, je suis amoureux fou de cette madame Lescombat; in-

LA LE8C0MBAT 48

troduit dans sa pension, j'ai voulu payer mon ëcot avecla magnificence d'un prince, dame! j'ai fait les choses grandemeatt vous devez vous en souvenir?

— Monstre! scélérat! inf&me Cartouche!... Et vous croyez que je n'irai pas reprendre mes diamants, mon bien, sur le cou de cette femme, ma rivale? Jour de Dieu! c'est un petit plaisir que je compte me donner; oui, je vais de ce pas même vous démasquer à ses yeux, lui apprendre...

— Là, là, ma chère baronne, causons tranquillement. Un éclat! y songez-vous? Vous gâteriez mes affaires... tandis que vous pouvez me venir en aide! Grâce à ma discrétion, on ignore les anciens liens qui nous unissent, et votre intention, je pense, est qu'on les ignore toujours. Je consens à ne jamais dire que vous avez été mal avec la police de Goa, que vous n'y avez jamais vendu de soieries à l'enseigne du Perroquet; l'affirmerai même, si vous l'exigez, que ce cher baron de Godrecourt fut mon ami; mais, par tous les saints! ne m'en demandez pas davantage... Dites-vous que c'est un prêt, un service rendu à un ancien ami de votre jeunesse...

— Allez au diable! chevalier, il faut que Je tire vengeance d'un trait qui me blesse doublement... Qui! moi! souffrir que la Lescombat se pavane arrogamment avec mon collier ! Ah ! tèiebleu, j'aurai raison de cette insulte, et dussé-je parler en personne à M. le lieutenant civil, dussé-je lui déclarer que je De suis point baronne!...

— Vous n'en ferez rien, nous resterons bons amis... Aussi bien, vous n'avez qu'à parler, et je vous dédommagerai de cette perte à la première occasion.

— C'est cela! pour qu'on m'arrête, pour qu'on reprenne sur moi des bijoux volés, comme je puis le faire sur votre Lescombat 1 Mais rassurez- vous, chevalier, j'ai un autre moyen de me venger de vous, et cela, sans bruit, sans fraca»^ je l'emploierai.

— Et lequel? peut-on savoir ?

— Cela me regarde. Contentez-vous d^apprendre que je suis liée, extrêmement liée avec l'objet de votre nouvelle passion ;

50 LA IBSCOMBAT

ie connais sa Tie, et je puis vous assarer que tous faites le magnifique en pure perte.

— Comment cela?

— D*abord, parce que la dame a un mari... un mari qui l'adore... un mari jaloux...

— Bravo! C'est comme cela que je les aime, celui-ci me plaît, et je désire le pousser...

— Pousserez-Yous aussi son amant? un jeune homme qui ne vous le cède en rien, et qui a sur vous ravantage de demeurer dans la place? Vous voyez, chevalier, que vous avez donné dans le panneau. Me voilà déjà vengée aux trois quarts, et j'espère qu'avant demain...

— C'est une imposture, reprit le chevalier en se promenant à grands pas; madame Lescombat n'a point d'amant; les apparences sont trompeuses, madame la baronne, à moins que vous ne persistiez à honorer de ce titre le modeste pensionnaire que j'ai vu chez elle...

— : Et que vous n'avez pas vu chez moi. Apprenez donc, chevalier, puisque vous me poussez à bout, que ce modeste pensionnaire, comme il vous plaît de le nommer, n'en a pas moins été le mien à Saint-Cloud, l'été dernier...

— Après, qu'est-ce que cela prouve?

— Oh ! rien! si ce n'est que madame Lescombat, qui se trouvait aussi chez moi, sans doute par hasard, et pendant que l'on réparait sa maison, faisait avec lui des promenades prolongées dans le parc... qu'ils en sont d'abord revenus de bonne heure... puis tard... puis enfin qu'un beau jour je me suis vue obligée de les aller chercher moi-même, par un clair de lune tout à fait champêtre. Ils s'amusaient, elle et M. Mongeot, à compter les étoiles près de la lanterne de Diogène!...

— Vous en voulez à ce bon jeune homme parce qu'il étudie l'astronomie? Croyez-vous donc que la femme de l'architecte fût assez imprudente pour donner prise aux emportements et aux soupçons de son mari ? En vérité, baronne, vous êtes absurde. Quant au collier...

— Eh bien?

lA LC8C0MBAT 61

« — Eh bien I que diriez-vous si je vous en donnais un plus ricbc encore? Tous avez affaire à un magicien ; parlez. L'important, c*est d'être discrète. Fiez-vous à moi, la chose est en bonnes mains...

— Vous raillez, je crois : se peut-il que vous ne soyez pas corrigé t Ah I Joao, vous finirez mal; en fait de collier, vous aurez la corde, mon cherl

— Merci de la prédiction! mais il n'importe, je ne suis pas superstitieux. L'aveu de ma passion pour la belle Lescombat n'a rien, ma chère, qui doive, au reste, vous indisposer, reprit négligemment Vera-Grux; c'est une caquette dont je veux avoir raison.

— Et bon marché, à ce qu'il paraît. Quoi qu'il en puisse être, songez, chevalier, que je vous ai dit Tétat des choses. II ne tiendrait qu'à moi de vous perdre, mais cela est au-dessous de mon caractère. Quelque peine que j'éprouve à voir un homme en qui j'eusse placé mou avenir se déshonorer, se per« dre, vous n'en trouverez pas moins dans moi une amie sincère.. Cela est cruel... horrible... je le sens... continua la Godrecourt en tirant un mouchoir à ses armes, dans lequel elle fit semblant de sangloter, mais vous Taurez voulu, vous aurez brisé à plaisir ce cœur trop facile, trop tendre, ce cœur...

Ici, l'arrivée subite de d'Aubignac vint mettre un terme à ces doléances féminines qui menaçaient de se prolonger. La baronne de Godrecourt, l'œil au ciel et la bouche en cœur, venait de retomber à demi p&mée sur une causeuse en respirant un flacon de sels; elle rabaissa son voile en voyant en* trer d'Aubignac. Le chevalier, lui, trouva prudent de la laisser en proie quelques secondes à sa douleur, pour passer avec son fidèle Pylade dans une pièce voisine.

— Eh bien! quelles nouvelles? demanda le chevalier dès qu'ils furent seuls, sans s'apercevoir de l'agitation de d'Aubignac.

— Bonnes et mauvaises, répondit celui-ci ; j'ai aujourd'hui même, en ton honneur, sur les bras un duel et nn rendez-vous!

— Avec qui le duel?

53 LA LBSCOMBAT

— Parbleu, foin de toi! avec ton voisin de 1*orcliestre.àla Comédie-Française, rbomme à qui tu as administré si gaîam* ment un soufflet! C'est lui qui t'avait écrit au lieu et place de la Dumesnil.

— Pas possible!

— Ce n*est que trop possible, mort de ma vie ! Il était là dans le café du Luxembourg, guettant depuis huit jours Theureux mortel qui monterait Tescalier d'Hermione... Elle demeure tout près, comme tu le sais, et dès qu*il m*a entendu Jeter ton nom au concierge, ton nom sous lequel tu m'avais tant recommandé de me présenter...

— Eh bien ?

— Eh bien ! il n'en a fait ni une ni deux, il m*a appliqué un soufflet... oh! mais un soufflet auprès duquel le tien n'a dû rien être... Pour que tu en saches la valeur, je te dirai que c'est un gendarme-dauphin !

— Le duel me regarde, rien de plus juste. Ce pauvre d'Aubignacl reprit le chevalier en lui serrant la main d'un air de compassion ; tu as dû être suffoqué !

— Moi! pas le moins du monde, je n*en ai pas moins monté avec un magnifique sang-froid chez la Dumesnil, après avoir dit tout haut au gendarme-dauphin : C'est pour demain auprès de l'Observatoire... Arrivé chez l'actrice, — c'est ici, mon cher, le revers de la médaille, —j'entre sans me faire annoncer, et je la vois, avec qui?... avec ce gros la Popelinière dont tu m'as tant de fois parlé ! Le financier, en homme galant, lui donnait la réplique pour son rôle de Phèdre : il faisait OEnone. Bon Dieu! si tu l'avais vu ne pouvant se relever à ses pieds!... ^

Madame, au nom des plearg qne poar vous j*ai versés, Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, DéUvrez mon esprit de ce funeste doute !

J'entre et jr relève d'abord M. de la Popelinière. — Grand merci, monsieur, qui êies-vous? — Un admirateur de mademoiselle, repris-je, un homme qui, à la dernière représentation

LA LESCX)MBA.T ^

û*Herfni<me^ a donné le plus beau soufflet 1 Je mentais en diable, je venais d'en recevoir un ! Mademoiselle Dumesnil, continuai-je en me Jetant à ses pieds, veut-elle me compter dès aujourd'hui au nombre de ses plus dévoués séides? Si mon bras, si mon épée...

Le tinancier restait ébabi, et la Dumesnil croyait voir un fou. Je lui raconte alors tout ce que tu m'avais dit, y. me récrie contre l'ignorance et l'injustice du parterre; Je finis par dire que je n'étais pas le seul qui voulût dédommager ce sublime talent par un acte public, notoire, du tour qu*on lui avait joué; qu'en conséquence Je l'invitais à souper chez le Suisse du Luxembourg. Il y aura là, repris-je, des partisans déclarés de votre jeu, des juges excellents en fait de matière ; venez-y en reine, vous y serez reçue, admirée, et je vous irai moi-même chercher ce soir en carrosse... A celte proposition, la Dumesnil se récrie d'abord, sans doute par égard pour le ûnancier, puis elle accepte... — A sept heures, chevalier, soyez exact. — le prends congé d'elle; j'avais remarqué, en passant, un fort beau collier de diamants sur sa toilette. — Avez-vous besoin de parures pour être belle? reprls-je en la fixant; ce serait un meurtre que de nous éblouir ce soir avec ce collier; ah! ménagez-nous, vos yeux suffisent! — Malgré ce madrigal, vous me permettrez, monsieur le chevalier, de ne pas aller à votre souper vêtue en soubrette. — Je n'ai garde d'insister, et je m'esquive en ayant soin de prendre l'escalier dérobé par lequel elle se rend à la Comédie-Française... Et me voilà!

— Sans compter que tu m'arrives fort à propos. Je ne demande pas mieux que de me battre avec le gendarme-dauphin, mais à condition que tu souperas. ^'oublie pas ma recommandation! le collier, mon cher d'Aubignac, le collier!

— Sois tranquille, encore un coup, je te ferai voir mon trophée demain matin. Te figures-tu la rage de ta belle quand, au lieu de six couverts, elle va se trouver seule avec moi, en tête- ^ tète!... Mais les flacons sont là, comme tu dis... A propos, lttïnej)rêtes ton coureur et ton carrosse?

^ C'est chose convenue, dispose du tout.

54 LA LËSCOMfiAt

— Je le laisse... tu es, je crois, en grave conférence avec une dame... celle de tes pensées, peut-être! et dont lu te plaignais à moi ce matin, c*est charmant!

Et d*Aubignac regagna la salle des joueurs auxquels il se dispensa, comme on peut le croire, de raconter son aventure â partie double.

— Eh bien ! chère baronne, reprit Vêra-Crttx en revenant près de madame de Godrecourt, ëtes-vous toujours aussi cour^ roucée? Moi, je vous annonce la pak. Oui, je ne vous demande qu'un jour pour opérer ce miracle. Revenez me voir demain, à pareille heure, ici même. Je vous ai vue furieuse, demain voas m'adorerez!

II la reconduisît tête nue jusqu'à sa chaise à porteurs avec les façons les plus obséquieuses. La baronne s*y jeta sans trop approfondir ses dernières paroles... Par un retour dont elle ne put se défendre, elle se laissa pourtant baiser la main par le chevalier.

— Si je parle, se dit-elle, il parlera. Taîsons-nous !

— A demain, reprit Vera-Crux.

— A demain !

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