La Lescombat
A l'époque de ce drame, le Châtelel, plus redoutable aux yeux du peuple (pie la bastille parce qu'on n'en passait guère le seuil que pour se voir transféré à la conciergerie, était devenu une sorte de texte pour les récits populaires : on parlait de ses mystères avec ter-
rcur. Sous les trois règnes ces murailles épaisses, ces sombres cachots^ passaient pour receler des histoires aussi prol)lémati(|ues que celle du Masque de fer, et un frémissement involontaire saisissait le bourgeois parisien à la vue de la gothique forteresse.
11 est hors de doute, d'après ses registres, qu'au fond de la terre, dans un trou à mettre les morts^ la justice humaine y logeait des hommes vivants. Ces mornes prisons s'appelaient alors : les caves. Au dessus s'élevait le vieil édifice, monument du siècle de Dagobert, où le conseil des Seize fit arrêter et pendre Brisson, Larché, Pardif et tant d'autres. La salle de la Question, cette dernière trace de la barbarie légale, qu'abolit Louis XVI, était située dans la tour regardant l'extrémité méridionale du petit pont, et les bateliers des coches d'eau qui descendaient chaque nuit la Seine pouvaient entendre parfois sous ces
murs les gémissements étonfles de leurs victimes.
Une semaine après l'assassinat commis chez le suisse du Luxembourg, un guichetier vêtu d'une veste de camelot rouge descendait paisiblement vers midi les marches verdâlres de l'un de ces escaliers qui menaient alors aux caves. Il parut hésiter avant de tourner sa clé dans la serrure de l'un des cachots, on eût dit que la mission qu'il avait à remplir près du prisonnier l'effrayait.
— Est-ce vous, Richard? demanda une voix faible qui semblait partir de la profondeur d'une tombe.
— Oui, reprit le guichetier, je venais vous apporter votre déjeûner ordinaire, du pain et une cruche d'eau. Si vous n^y touchez pas plus qu'hier...
Une toux sèche, fiévreuse, fut la seule ré-
ponse (|ii'()l)tiiil Richard; il se mil alors à considérer le prisonnier de l'air d'un n^klccin qui examine son malade. La figure de Mongeol était aussi pâle (lue la muraille fraîchement récrépie du souterrain , il était couché sur un misérable grabat, le corps à demi roulé dans son manteau.
— Vous avez pourtant besoin de prendre des forces, mon jeune ami, car c'est demain que doit avoir lieu votre second interrogatoire dans la tour du petit pont... Vous n'ignorez pas que là il n'y a pas que les juges qui interrogent...
— Je le sais. J'ai répondu aux magistrats une première fois. Dieu me donnera le courage de comparaître devant eux une seconde
— Oui, mais c''est que le chevalet est un lit cruel, mon jeune ami, et puis vous êtes si
Taible! Que ne convenez-vous toul de suile qu'on vous a poussé à commettre le crime, pourquoi persister à nier le nom de vos complices? 11 est impossible qu'à votre âge... un si doux jeune homme! continua Richard en le regardant avec intérêt et en déposant à terre sa cruche d'eau.
— Je vous le répète^ Richard, c'est moi seul qui ai commis le meurtre, moi seul j'appartiens à la justice des hommes. Tout ce que je demande 7 c'est qu'on n'éloigne pas désormais de rjon cachot les personnes qui voudraient me voir; monsieur le prévôt du Châtelel m'a pronns de révoquer cet ordre.
— t^t vous allez avoir la preuve que je ne cherche pas à augmenter le poids de votre captivité; il y a là dans la cour ce vieillard qui est déjà venu à plusieurs reprises pour vous visiter. Je l'ai laisse avec le secrétaire de la prison, il demandOj je crois , votre translation
clans la partie haute du Châtelet. Je doute qu'on la lui accorde , reprit tristement Richard en hochant la tête. La famille de M. Lescomhal s'est portée partie contre vous avec un tel acharnement. Mais voici votre visiteur, je vais lui ouvrir, il vous dira sans doute mieux que moi...
La porte du cachot tourna, en effets sur ses gonds et donna passage à d'Aquin dont le visage portait l'empreinte de l'abattement , car l'espoir de Torganiste venait d'être déçu. Il se jeta au cou de Mongeot et le serra quelque temps contre son cœur dans une sombre et morne étreinte.
— Enfin! murmura-t-il^ enfin il m'est permis de vous voir ! Après ces huit jours mortels!...
Le guichetier venait de partir, d'Aquin jeta les yeux sur la cage souterraine dont aucun
ra^'on de soleil ne dorait alors les barreaux.
— Et voilà comme ils vous traitent, repritil , malgré mes lettres et mes supplications de tout à l'heure. Pauvre enfant! que vous avez dû souffrir!
Mongeot leva les yeux vers un petit crucifix que Richard avait placé au pied de son lit. Un air humide et froid glissait par les vitres mal jointes du soupirail, les murailles suintaient depuis la voûte jusqu'aux planches à demi pourries du sol.
— Il est impossible qu'on vous laisse en ce lieu, reprit d'Aquin; j'irai voir en sortant M. le lieutenant criminel, mais avant ce juge, il faut que je vous interroge, Mongeotj est - il vrai que vous vous soyez rendu coupable de ce meurtre?
Le jeune homme baissa la tète.
— Vous un assassin! murmura l'organislo tcrrilié. Oh ! mon Dieu , mon Dieu , vous l'aviez donc ainsi décidé dans votre justice! Et vous leur avez (ait l'aveu du crime , continua-t-il, vous avez subi déjà un premier interrogatoire. .
— Je l'ai subi seul, reprit Mongeot en regardant de nouveau le crucifix.
— Seul ? avez-vous dit, vous aviez donc un complice?
Mongeot ne répondit pas.
— Et quel était-il? parlez. Le silence du prêtre qui franchit le degré de ces cachots n'est pas plus sûr que le mien. Oh î je savais bien que mon enfant bien aimé, mon fils, celui que j'ai toujours connu noble et généreux malgré sa faiblesse, n'avait pu coneevoi le plan de cette lâche attacjue , il faut que le démon. vous ait lui-même conseillé.
— Écoulez, riioii père , ce n'est pas à vous que je mentirais le pied dans la tombe ; non, ce n'est pas moi qui ai pu imaginer ce crime , c'est moi seul qui ai dû Fexécuter.
— Pourquoi?
— Parce que cet homme allait me ravir ce que j'avais de plus cher, parce (ju'il avait parlé lui-même de me tuer dans mon enfant! Voilà pourquoi j'ai dû le tuer, voilà pourquoi je ne me repens pas de l'avoir fait î
— Malheureux 1 et si je vous disais que ce complice dont vous me parlez et dont a tout prix il faut que je sache le nom , vous a indignement abusé; sije vous disaisque mieux que tout autreje puis vous répondre de Lcscombat la main haute, la confiance au cœur, la vérité sur les lèvres ?
— Vous !
— Oui , moi, moi le dcposilaiio de ses suprêmes volontés.
— H ne serait pas mort , il vivrait! s'écria t il dans un IVénétique transport, ali! parlez à voire tour, dites- moi si l'on me trompe!
— On ne vous a pas trompé, Mongeol; en retrouvant Lescombat je n'ai retrouvé qu'un froid cadavre. Mais sur ce cadavre il y avait un papier, et c'est ce testament adressé à moi seul et dont la justice m'a permis de prendre copie, que je viens vous lire... Oui, sachezqu'en abandonnant la France pour ne jamais la revoir peut-être, il avait songé au seul homme qu'il eût dû oublier, à vous dont par cet écrit il prétendait assurer le sort! La voilà cette page où, en cas de mort, il vous léguait ainsi qu'à votre enfant une partie de sa fortune: lisez ces lignes, lisez-les , c'est le cbâtiment le plus terrible que pût vous réserver Dieu dans sa justice!
Et comme le jeune homme repoussail douloureusement le papier, le vieillard le lut en s'arrètant lui-môme à la un de chaque phrase. Jamais douleur plus aiguë n'était entrée dans Tâme d'un coupable, jamais lueur plus cruelle ne s'était fait jour dans l'esprit d'un meurtrier. Mongeot crut entendre Lescombat luimême; il se leva en se débattant contre celte fatale apparition,
— Pitié! s*écria le jeune homme les bras étendus , pitié !
11 semblait vraiment qu'il parlât alors à une ombre. Secouant enfin le poids de sa stupeur, il retomba sur sa chaise de paille avec des sanglots, son front était perlé de cette sueur lente et cruelle qui abonde au front des morts.
— Et j'ai pu le tuer^ trancher ses jours d'un seul coup ! Je ne lui ai pas même donné le
— KJ —
icnips (k' se reconnaître; le leinps de m'ai)prendre qu'il me pardonnait et nie laissait un pareil bienfait pour adieu ! Honte sur moi , mon père, honte sur rinfame ({ui m'a poussé à C(î meurtre! Olil mon Dieu, mon Dieu ! (jue vous avais-je t'ait pour devenir aussi coupable, aussi lâche!
H frappait comme un insensé les murailles de sa prison , cette révélation réveillait en lui la fureur et le remords. L'organiste était le seul homme dont il ne pût suspecter la bonne foi y d'ailleurs^ il tenait en main la copie de cette lettre déposée, disait-il, au greffe du Châtelet. L'image de sa victime n'apparaissait plus sous le même jour à Mongeot, il eût voulu mourir pour racheter cet odieux attentat.
— Et c'est elle, c'est elle qui a pu m'arraclier cet exécrable sermeni, reprit-il daris le bouleversement de ses pensées, c'est elle, ohl qu'elle soit mau^lile!
Le vieillard à son tour parut foutlroyé cjuclques secondes, un rayon inattendu venait de percer pour lai les profondeurs de ce cachot, il se suspendit aux lèvres du coupable avec une attention pleine d'angoisse... Mongeot lui raconta ce qu'avait exigé de lui sa maîtresse, il lui avoua tout , tout jusqu'à cet hymen dont le sang était le prix, il lui montra son anneau.
— Parjure et meurtrier! voilà ce qu'elle a fait de lui! murmura à voix basse Torganiste , oh! que dira Blanche, ajouta-t il en se couvrant le front de ses mains. Mais vous l'avez donc crue cette femme , vous Tavez donc crue ? demanda-t-il au jeune homme.
— Jel'aimais et jeTai crue, répondit-il. O malheur sur moi qui me suis laissé égarer! Mais aussi, mon père, nem'avait-ellc pas écrit que, si le courage me manquait pour accomplir cette œuvre coupable, elle ne craindrait pas de
prendre olle-mèmo ma phce ? Celle leilre , lu voici... Vous y reconnaissez sa main, n'est-ce pas? Avec celte arme terrible je pourrais ramener moi' môme ici , je pourrais... Mais plutôt mourir que de l'accuser, mon père; oui, seul, j'expierai le crime, que seul je n'ai point commis !
— Quoi î vous hésiteriez encore à remettre entre les mains de la justice cette preuve écrasante qui vous sauvera peut-être...
— Assez d'un coupable, mon père, il faut qu'elle vive, il faut qu'elle ne lègue pas la honte au fruit qui naîtra de ses entrailles. Cette lettre, que j'ai pu soustraire aux recherches, et que dans ma prison il m'est impossible de détruire, prenez-la, mais jurez-moi...
Il parlait encore, lorsque le guichetier rentra.
— L'heure de votre permis.sion est expirée,
dit-il à l'organiste, veuillez me suivre par celle porte de sortie. D'ailleurs, une autre visite attend Monsieur.
— Laquelle? demanda Mongeot d'un air d'inquiétude et de crainte. Richard se pencha à Toreille du prisonnier et lui parla à voix basse...
— Je compte sur votre parole, mon père, dit alors le jeune homme à l'organistej vous n'oublierez pas ce que je vous ai demandé, ce que vous m'avez promis.
D'Àquin baissa la tête en serrant la main du jeune homme... Le guichetier de la prison reparut bientôt, précédant une femme dont un voile noir cachait les traits. Elle nel'écarta que lorsqu'elle se fut assurée du départ de d'Aquin. Mongeot reconnut alors madame Lescombat.
— Vous ici! murmura le pâle captif.
— 0'^^ voiilnit ((H liomnic?(lomnn(la-t-(îlle ou montrant la porte, par laquelle l'organiste était sorti.
— C'est mon confesseur, mon père, reprit le jeune homme. Marie, je lui ai tout dit.
— Tout? murmura-t-clle avec une anxiété inexprimable.
Mongeot pencha la tête en signe d'assentiment.
— C*est bien, reprit-elle après un intervalle de silence où son regard perçant examina la contenance du prisonnier, vous n'en comprendrez alors que mieux ma démarche...
— Laquelle?
— Celle que me prescrit une impérieuse nécessité. Henri, rendez-moi ma lettre.
II la regarda avec un affreux étonnement; cette parole froide et terne venait de retentir
au fond de son aine comnne un son de cloche funèbre.
— N'avez-vous pas autre chose à me dire ? murmura-t-il en la toisant d'un œil égaré.
Elleétait habillée coquettement, bien qu'elle fût en deuil ; une ample baigneuse couvrait son cou. Pour cacher sa pâleur, elle avait cru sans doute devoir mettre du rouge. Une agitation fébrile semblait toutefois se faire jour sous cette assurance d'emprunt, et Ton devinait qu'elle avait peur.
Lui cependant, il la parcourait des yeux dans un douloureux silence, le moment approchait où, trop long-tempsgonflé par l'orage, son cœur allait déborder.
— Est-ce bien vous, Marie, dit-il avec une singulière amertume , est-ce bien vous qui avez pénétré dans ce cachot, pour me prouver seulement que vous aviez peur ?
Ace reproche prononcé plutôt avec le Ion de raccnblement qu'avec celui du courroux, elle releva le front.
— Je ne tremble point pour moi, lui ditelle, c'est pour vous seul, Mongeot; il est important qu'on ne vous croie avec moi aucune connivence. Vous avez dit, dans votre premier interrogatoire,nepasm'avoirvuedepuis la scène terrible de votre renvoi, cette lettre ruinerait votre système de défense. Vous avez reçu de moi la promesse sacrée d'une épouse, que demandez-vous de plus? Pouvais-je pénétrer ici, me Ta-t-on permis malgré mes supplications et mes larmes? Oh! oui, continua-t-elle en jetant un regard sur les murs de ce cachot souterrain; oui, c'est un horrible lieu que celui-ci, mais ces verroux ne peuvent-ils donc tomber, ne peux-tu devenir libre?
— Libre! comment?
— Oui, ne saurais tu te défendre autrement que tu ne l'as fait, ne peux-tu soutenir que tu fus contraint de te protéger toi-même contre le fer d'un jaloux, dans un affreux guet-à-pens? cette épée trouvée à côté de lui...
— Assez, assez, Madame, ce que je viens d'apprendre m'interdit un mensonge... Oui, vous m^avez indignement abusé, et cet acte trouvé sur M. Lescombat dans cette nuit fatale...
— Cet acte? que voulez-vous dire?
— Lisez vous-même, lisez, dit-il en lui montrant la copie que d'Aquinlui avait laissée. Vous le voyez, c'est un ami, c'est un bienfaiteur que j'ai tué ! . . . et vous voudriez que je le flétrisse^, aux yeux de mes juges, du nom d'agresseur? On ne me croirait pas, Madame ; oh! je ne me rendrai pas coupable de cette nouvelle lâcheté. Quant à votre lettre... rassurez -vous:
mcmé(ianl(lcinoi-mcnic ol dos aveux que pourrait m'arrachcr bientôt la torture, je viens de la remettre à ce vieillard, à qui j'ai fait jurer de la détruire.
Madame Lescombat ne put contenir un cri de bonheur, elle respira.
— Henri, reprit-elle en se précipitant alors aux pieds du jeune homme dans une exaltation difficile à rendre, car elle ne doutait pas de ses paroles, ce n'est pas pour moi que je suis venu, c'est pour l'enfant que je porte dans mon sein ! Mais tu ne mourras pas, tu ne peux mourir, nous trouverons plutôt un moyen de t' arracher aux horreurs de cette prison. Rassure-loi à ton tour, reprends courage... si tu as fait tomber, en t'accusant loi-même dans ce premier interrogatoire, les charges qui s'élevaient contre moi, moi de mon côté je n'ai point parlée mon silence t'a défendu devant
les juges. Je serai muette comme la tombe, Henri, je garderai ce secret de mort! Oh! merci mille fois, c'est à toi que je dois de ne pas languir dans un cachot, c'est à toi que cet ange devra la vie! comment m'acquitler jamais...
— En me promettant, Marie, de partir ce soir même, sous la garde de d*Aquin, de dérober notre enfant aux périls que tu peux courir... Oui, si Ton devait de nouveau t'interroger...
— La fuite! y songes- tu? mais ce serait m^'accuser aux yeux de tous! Tu sais que l'on ne m'a accordé la liberté qu'àuneseule condition, celle de me représenter quand la cour l'exigerait. Dois-je par mon absence donner gain de cause à nos ennemis? Ce matin, j'ai obtenu du lieutenant criminel la permission de te visiter' on voulait se servir de moi pour l'arracher des aveux... Encore une fois, nul ne mecrohî?
ta complice ; mon mari avait pris soin de brûler la correspondance qui nous accusait tous deux : aucune preuve ne pourrait donc déposer contre moi , aucune, si ce n'est cette lettre que d'Aquin vient de recevoir et qu'il t'a jure d'anéantir. Pourquoi fuirais-je, Henri, pourquoi m'enlever la consolation de venir ici chaque jour t'apporter des paroles et des caresses qui consolent? Ne sommes-nous pas époux, reprit-elle en lui montrant la bague d'alliance qu'il portait.
— Oui, nous sommes unis par le sang, répondit-iï d'une voix sourde, et c'est loi qui Tas voulu. J'étais un amoureux, un insensé, tu as fait de moi un assassin ! Nous sommes mariés, dis-tu? oh î oui, mais ce sera le bourreau qui fera ma toilette le jour des noces. Je ne mourrai pas même ta main dans la mienne, Marie, je mourrai livré en spectacle aux yeux effrontés de la multitude. Et loi, pendant ce temps,
où seras-lUjleverrai-je? C'est là une idée plus épouvantable pour moi que la hache qui lue, que la barre qui brise les os! N'avoir commis ce crime que pour te posséder, te suivre, et me trouver rejeté dans un abîme sans fond ! et pas même l'avenir, l'avenir pour nous retrouver 1 Unis par Tenfer, nous reverrons-nous dans le ciel.
En parlant ainsi, ses regards demeuraient cloués sur le sol de la prison; on eût dit vraiment que la vie l'avait quitté ! Ce sombre caveau dans lequel l'oreille ne surprenait le son d'aucun pas extérieur, glaçait d'horreur madame Lescombat; le but de sa visite une fois rempli, l'astucieuse coupable eût voulu se faire des ailes pour en sortir. Mongeot la contemplait en silence comme une de ces fdles des noirs abîmes, contre lesquels les anachorètes se fortifiaient par les prières; jamais, peut-être, elle ne lui avait paru plus belle que dans cet
horrible lieu. L'infortuné jeune homme ne pouvait détacher ses yeux de ce visage adoré, masque impénétrable qui cachait le crime; il regardait cette créature dépravée avec amour. Pour elle, jalouse de jouer son rôle jusqu'au bout, elle ne craignait pas de Taccabler des protestations les plus tendres.
— Je pars, lui dit-elle enfin en feignant de s'arracher avec effort à ses caresses, je pars, Henri, mais je reviendrai bientôt. Demain, ce soir peut-être, j'espère obtenir ta translation dans une autre partie de la prison. Adieu tout ce que j'aime, tout ce que je regrette au monde ! En te quittant je retourne au pied des autels; là, peut-être en invoquant le ciel, en m'offrant à ta place comme une victime d'expiation, je l'intéresserai à ta délivrance. Encore une fois, espoir et courage! N'es-tu pas sûr àjamaisde cecœuret n'ea^onnais-tu pas chaque pensée?
Il Técoutail ainsi, doutant de lui-même et de sa raison, quand l'horloge de la prison sonna cinq heures. Madame Lescombat tressaillit comme si le timbre du cadran eût éveillé en elle un empressement furtif, elle se hâta de quitter le prisonnier. Mongeot la vit partir avec un amer brisement de cœur, avec cette femme s'en allait tout son courage. Elle partie, il fît la visite de son cachot ou plutôt de sa tombe, pour recueillir les parfums qu'elle lui semblait avoir semés. Grâce à lui, elle était enfin hors de l'atteinte de ses juges, grâce à lui cette existence précieuse était à Tabri. Quand Richard revint j il trouva le jeune homme agenouillé au pied de son lit, il adressait au ciel une de ces prières ferventes, dont les anges eux-mêmes portent le cri jusqu^à Dieu.
— Ne vous effarouchez pas, mon jeune ami, dit le guichetier, si je vous dérange. Je venais voir si vous n'aviez besoin de rien, après la
visite de celle belle dame. A ce qu'il me paraît, on va décoiffer en son honneur quelques bouteilles là haut, car je viens de rencontrer Hubert, le geôlier de la lour de l'est, avec un panier de vin et quelques menus plats de pâtisserie. Vous n'étiez peut-être pas assez riche pour lui donner collation, et d'ailleurs Tappartement est incommode, continua Richard en regardant le souterrain, tandis que là haut chez ce jeune gentilhomme. . .
— Malheureux! s'écria Mongeoten prenant avec force le bras de Richard, qu'as-tu dit?
—Je dis que celte dame vient de monter ici au dessus au rez-de-chaussée, après vous avoir quitté.
— Tu vas payer de tes jours cet abominable mensonge!
— Un mensonge! Oh que non, j'ai bien vu votre belle entrer dans la prison du susdit.
Écoutez donc, c'est tout simple, si elle a une permission !
— Quel est cet homme? Réponds, et songe que chacune de tes paroles retombera sur toi si tu me trompes 1
— Dame î mon cher Monsieur, c'est un gentilhomme de bonne maison, un étranger, je crois, voilà tout ce que j'en sais. 11 se parfume, se lave, s'agite du malin au soir dans sa chambre, il n'y a pas pour lui de linge assez riche, de vin assez excellent. Pour son crime, je l'ignore, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne prend pas le châtelet en homme désespéré.
— Tu ne me trompes pas, Richard? s'écria Mongeot en passant sa main sur ses yeux comme s'il eût craint d'être le jouet d'un mauvais rêve; eh bien! alors il faut que je pénètre dans la prison de cet homme, il faut que je le voie et que je lui parle à l'instant môme. . .
— Impossible, c'est Jluherl (|ui est son gai tlicn^ je n'ai rien à l'aire avec les cachots su périciirs.
— Ne peux-tu donc persuader à cet Hubert que ce n'est pas une évasion que je cherche, c'est une entrevue de laquelle dépend mon sort. Oui, par tous les serments du ciel et de l'enl'er, je m'engage à rester auprès de loi, pendant que, l'oreille collée contre la porte de ce prisonnier...
— Diable! mon jeune ami, il paraît que la dame vous tient au cœur, mais y a-t-il donc tant de mal à ce qu'elle vienne prendre la collation chez un autre? Savez-vous bien que cela est laid d'être jaloux? Reposez tranquillement, vous devriez être occupé de choses plus graves...
— Richard, reprit le jeune homme en se
stispoiidant au cou du gnichelior cl le conjurant avec l'expression décliirante du rJéscspoii*, Richard, si tu as jamais connu le tourment d'être trompé par ce que tu avais de plus cher, si tu as aimé dans ta vie une femme qui ne t'aimait pas, une femme dont tu doutais malgré tout ce que tu avais pu faire pour elle, fraye-moi vite un passage jusqu'à ce cachot. Voici deux pièces d'or, prends-les; demain le vieillard qui est venu me visiter l'en donnera le double, je te le promets. Je ferai ce que je l'ai dit, je resterai calme, impassible à côté de cette porte, à côté d'Hubert ou de toi. Si tu me refuses, je me brise cette nuit le front contre ces barreaux, et demain en entrant ici tu ne trouveras que mon cadavre!
11 s'était relevé fier et menaçant, ne rougissant pa^ même au fond de son cœur d'avoir
dévoilé à col homme cet amour emporté, celte jalousie convulsive. Pour Richard, il avait vu jusque là bien des prisonniers et des amants, mais jamais dans ce séjour marqué par le deuil et par la tombe, il n'avait rencontré un homme dont les paroles éveillassent en lui une plus superstitieuse terreur. L'idée de le voir suspendu le lendemain à sa fenêtre ou de le relever mort sur le plancher produisit en son âme un tel effroi, que, repoussant les pièces d'or du jeune homme :
— Par la Vierge! dit-il^ je ne vous demande qu'une chose, c'est de me payer chopine ainsi qu'à Hubert. La porte du prisonnier est bien close et vous n'avez pas d'armes; nous vous laisserons écouter à votre aise ce dialogue amoureux.
11 sortit alors pour se concerter avec Hubert
et revint bientôt chercher le jeune homme qu'il installa sur un banc de bois dans un cachot vide, près de celui du prisonnier...
Xâ« lieutenant-criminel.
A côté de ce cachot vide, se trouvait celui du gentilhomme dont le guichetier avait parlé à Mongeot. Celui-ci, dès qu'il eut vu partir Richard, examina le lieu où il se trouvait avec une inexprimable anxiété.
H était alors dans une complète obscurité,
RicliartI ayant jugé à |)ro|)Os de ne lui laisser aucune lumière. Il talonna les murs qui 1(î séparaient de l'autre cachot; ils étaient d'une épaisseur telle que, sans la porte intermédiaire qui existait, on n'eût pu entendre le moins du monde ce qui se passait chez le prisonnier. Celte porte offrait quelques maigres fissures à travers lesquelles Mongeot entrevit confusément tout d'abord un lit et quelques meubles assez propres. Un personnage en robe de chambre usée et tenant une guitare lui tournait le dos; il paraissait attendre à une table déjà servie une femme qui s'agitait devant un morceau de glace pendu à l'espagnolette de la fenêtre. Lorsqu'elle se retourna, Mongeot reconnut madame Lescombal.
Elle avait écarté de ses épaules la baigneuse d'étoffe blanche qui les recouvrait auparavant ; sur son cou, éclairé alors par le feu de deux bougies, resplendissait un magnifique collier;
ses mains dégantées étalaient des bagues nombreuses. On eût dit vraiment qu'elle arrivait parée pour quelque souper de Trianon ou de Versailles. Une coquetterie libertine semblait avoir présidé à sa toilette. Ce n'était plus là cet air languissant et désespéré, cette femme éperdue qui s'était roulée aux pieds du jeune homme l'instant d'avant avec des mots d'angoisse et de sombre volupté, c'était une métamorphose horrible et soudaine, une apparition de courtisane effrontée. Elle s'assit bientôt et tendit la main à son convive, Mongeot frissonna en entendant alors la voix du chevalier de Véra-Grux.
— Dîner de prison, ma chère, que voulezvous? nous ne sommes plus là au Galant Dauphin où je vous ai régalée tant de fois, à Chantilly... Que dites-vous pourtant de celte tourte d'ananas?
— Excellente, Chevalier, mais il faut que nous nous concertions tous deux...
— iO — Il lopril api'ùs une pause :
— Vous l'avez donc vu? Il doit e>trc accable, le pauvre jeune homme. On dit (jue ces caves du chatelel sont horribles; parlez-moi du moins d'une chambre comme la mienne, à la bonne heure! Mais aussi pourquoi a-t-il fait la sol lise de se laisser prendre? A propos, vous n'avez pas manqué de lui demander la lettre?
— Il Ta remise à d'Aquin qui doit la détruire. Nul doute que le vieillard n'accomplisse cette promesse. Je respire, je suis tranquille, Chevalier, il ne nous reste plus qu'à effectuer notre projet.
— Reposez -vous sur moi, mon travail avance, et si je parviens à l'achever...
Soulevant un coffre assez lourd, il lui fit voir alors plusieurs carreaux du parquet fort
^ Ai - f'
habilenienl détachés; ces carreaux recouvraient une issue assez profonde.
— D'après la topographie exacte du châtelet que je sais par cœur et pour raison, celle issue, dit-il, doit me conduire jusqu'à ccr qu'on nomme la grille d'eau : c'est une geôle à treillage qui aboutit à la Seine et dans laquelle on liait autrefois le prisonnier, jusqu à ce que l'eau l'étouifât, en lui montant jusqu'au cou.
— Quelle horreur !
— Vous avez raison, la justice d'aujourd'hui est plus humaine^ quoi qu'on en dise; elle a fait combler le trou; mais le plâtras qui recouvre la grille d'eau une fois détaché... je gagne la Seine et suis homme à trouver place sur le premier coche d'eau (jui passera... De là, ma chère, je vous rejoins au premier bourg et nous partons. .
— Et combien croyez-vous qu'il faille encore de jours?
— Quatre au plus, juste le temps de tromper mes guichetiers par un air d'insouciance. Je suis au fait de ces ruses-là.
— Vous ne m'avez pas dit encore^ Chevalier, par quel revers de fortune je vous retrouvai en ce lieu; serait-ce la baronne ? . . .
— Pas le moins du monde^ ma toute belle, c'est un tour de ce gueux ded'Aubignac! Vous ignorez peut-être d'où vient le collier que vous portez? Il appartient, ma chère, à l'une de nos plus célèbres comédiennes, à la Dumesnil que le diable emporte! ajouta Vera-Crux en se versant une rasade de pomard.
— Ce collier? reprit madame Lescombat, c'est de la baronne que je le tiens.
— Et cela était nécessaire, ma reine, puisque je vous avais donné la première fois celui
de la baronnci. Elle en fut d'une colère!...
— Que m'apprenez-vous? Quelle indignité !
— Je ne sache pas que vous ayez perdu au change. Le collier de la Dumesnil vaut le double de celui de la baronne, reprit froidement Vera-Crux. Il vous va fort bien, mais ce qui ne m'a pas été le moins du monde, c'est que ce fourbe de d'Aubignac m'a accusé devant tous de l'avoir volé, tandis que lui seul avait fait le coup. Nous étions en froid depuis quelque temps, et il aura saisi cette occasion de se venger. Comme il avait soupe, je crois vous l'avoir dit, avec Hermione, sous mon nom, et que la Dumesnil avait porté plainte contre le chevalier de Vera-Crux, il a eu peur d'être reconnu par elle, et a fait retomber sur moi le poids de l'accusation. Malheureusement j^avais d'aulres démêlés avec la justice, elle m'a trouvé des griefs plus sérieux que celui du collier, et m'a logé ici poliment au Châtelet : tout cela à cause de
vous. Voyez si je suis galant, je ne reprends pas mes cadeaux. En sortant toul(ifois, je vous conseille de remettre votre baigneuse.
Soit que leehevalier dît vrai, soit qu'il crût plutôt devoir colorer sa captivité de ce prétexte, madame Lescombat s'empressa de détacher le collier caché jusque là par sa baigneuse, et de le faire glisser dans son cou. Le chevalier de Vera-Crux lui fit les honneurs de cette table avec une grâce exquise; le vin qu'il lui versait, les discours qu'il lui tenait, les instants de bonheur qu'ils semblaient se rappeler ensemble, cette union étroite, irrécusable, de deux cœurs flétris, dépravés, tout cela était bien fait à coup sûr pour enflammer le sang de Mongeot. Vingt fois il se contint pour ne point frapper à la porte, vingt fois il chercha dans l'obscurité de ce cachot le fer qui manquait à son côté. L'im-
pudence do celte femme l'etlVaya^ il se crovait dupe de quelque horrible hallucination. Tout d'un coup, son nom prononcé par Yera-Crux retentit à son oreille au bruit de deux verres qui semblaient s'entrechoquer; il colla de nouveau son front humide de sueur contre la porte...
— Savez-vous, disait le chevalier, que vous ne choisissez pas mal vos amoureux, ma toute belle? Soumis et dévoués jusqu'à la mort. Vous auriez beau jeu dans le Portugal, qui est mon pays.
Elle ne répondit rien.
— Vous êtes distraite, préoccupée, ce Mongeot vous tient au cœur. Entre nous pourtant ce n'était pas là ce qui vous convenait. Aucun nom, aucun état ; un joli visage et de l'amour, voilà tout ce qu'il avait à vous offrir.
— Il m'aiinail... roprit-ellcavec un soupir de rogrel, il m'aime encore. . .
— Laissez donc! Un maladroit! Ah! si vous m'aviezchargéducoup! mais vous avez crainl de m'ex poser, je vous en veux. Quant à vous obéir jusqu'à ce jour-là, il me semble que je ne m'y suis pas épargné. La façon adroite dont j'ai fait escamoter par d'Aubignac le portefeuille où se trouvait votre correspondance... Il est vrai que l'honneur du succès vous revient un peu, vous m'aviez décrit si minutieusement ce portefeuille, vous m'aviez si bien donné Tempreinte de la serrure...
— Oh ! ne me parlez pas de cela . . . repritelle en regardant autour de la chambre avec un sentiment indéfinissable de frayeur... Si quelquVin nous entendait!
— Je n'en parle que pour vous prouver le soin que j'ai mis à mériter vos bonnes grâces. Un bravo de Venise ne vous eût pas mieux
servie. Quoi de plus simple après loul? Ce jeune homme vous aimait, vous en étiez lasse et vous vouliez trouver un moyen ingénieux de reprendre vos lettres. J'avais réussi, mais la présence de votre mari, dans ce damné pavillon, a tout gâté... Le portefeuille est, ma foi, tombé dans ses mains...
11 y eut, derrière la porte, un gémissement étouffé, un bruit pareil à celui d'un homme qui s'affaisse sur lui-même. Vera-Crux prit une des bou;^ies et l'approcha de la serrure, mais un vent glacé l'éteignittout aussitôt.
— C'est singulier', reprit-il, j'avais cru entendre... Il tira sa montre et vit qu'il était huit heures.
— Dans une heure, vous le savez, expire la permission de tout visiteur au Châtelet ; employons donc bien le temps qui nous reste. Je ne dois pas vous cacher que laGodrecourt me
relance jus(|iri('i. C'est sur mon iiialluMii que spécule la clière haronne J^^lle pense que , comme on a le temps de rélléehii dans cette agréable solitude, je réfléchirai. Je lui parais, ma chère, un parti fort convenable. Tourne rien vous cacher, j'aiquelcjues raisons de ménager celte ancienne amie, mais, en vérité, cela ne va pas jusqu'à allumer pour elle les flambeaux de l'hymen dans ma prison. Vous êtes belle, Marie, vous m'avez plu, seulement ce qui me blesse, c'est que vous avez voulu mettre une condition à cet amour. Vous avez le pas sur la baronne, mais pourquoi uje demander la même chose?
— Parce que vous seul, Vera-Crux, pouvez me donner une nouvelle patrie, un nom nouveau, parce qu'il faut que je quitte ces lieux où tout me rappelle à moi-même, parce que vous-même enfin vous ne voulez pas me perdre... H ne faut pas que vous paraissiez m'a-
voir enlevée; c'est de mon plein assentiineni que je dois vous suivre. Engagez-vous donc ici formellement à m'époiiser, donnez-moi votre parole que vous ne serez pas seulement mon guide et mon défenseur dans ma fuite, mais (jue vous serez mon époux !...
Elle s'était levée en fixant le Portugais dans une sombre inquiétude. Sa pose, son regard, sa voix, tout était chez elle prestige et fascination; mais Vera-Crux, s'enveloppant de sa robe de chambre fanée, d'un air de tragédien de provipce :
— Par ma foi, ma chère, désolé de ne pouvoir vous satisfaire ; mais entre nous le sang des Vera-Crux ne peut s'allier à aucune famille sans le consentement exprès de Sa Majesté Jean V, le roi actuel du Portugal. Et puis, vous le savez, il y a une autre raison (pii s'oppose à ce délicieux projet... Vous portez en
— no —
volie sein le fruit de votre liaison clandestine avec un anlrc» vous comprendrez (jue les honneurs de cette paternité me touchent peu. Justni'ici vous m'avez trailé en véritable écolier qui sort de pages, vous m'avez fait escamoter adroitement des colliers et des portefeuilles à voire usage; vous m'avez tenu, comme disent vos bourgeoises, la dragée haute. Ceci, belle fée, ne fait pas mon compte. Vous ne voulez pas d'un amant, vous voulez d'un époux; à chacun ses rôles, je me retire. Allez, partez, ma belle, je ne crains pas que vous divulguiez à mes juges mon projet 'd'évasion, car vous-même vous avez besoin de vous sauver. Ce jeune Oreste peut parler, et il serait cruel qu'on vous meublât une chambre au Châtelet !
Cet air de persifflage et surtout l'assurance déhontée de Vera-Crux, produisirent l'effet que le chevalier attendait : la rage d'avoir
échoué, r humiliation, la honte, bouleversèrent l'esprit de madame Lescombat. Le rire de cet homme était devenu pour elle aussi aigu, aussi froid que la lame d'un poignard; c'était la première fois qu'il jetait le masque devant elle. Furieuse, égarée, elle s'ap[)rocha de lui si impérieusement qu'il recula.
— Crois-tu donc, lui dit-elle, qu'il m'en coûterait de commettre un nouveau crime ? Le premier pas est fait, chevalier de Yera-Crux, la route est frayée, je ne reculerai pas. Oui, si l'homme pour lequel j'ai joué ma vie, mon avenir, ma fortune, ose me refuser en m'objeclant cet obstacle, eh bien! après tout, cet obstacle est facile à rompre, et cet enfant dont lu parles...
— N'achevez pas, infâme ! interrompit une voix brève et sourde qui se fit jour dans le cachot de Vera-Crux. Et en même temps la porte
i'iil l)i'isé(i violciniiicnl sur ses goiuis ; Vlongool apparut aux deux interlocuteurs, les cheveux en désordre, le doigt menaçanl, l'œil
égaré.
Madame Lescomhal recula jusqu'au fond de la chambre, et le chevalier crut voir un spectre...
— Misérable ! s'écria le jeune houHue en se précipitant sur sa maîtresse, avant que tu souilles tes mains d'un pareil crime, reçois ici la juste punition du tien !
Et prenant un des couteaux de la table, il en faisait déjà briller l'acier sur le sein de sa maîtresse, lorsque Yera-Crux parvint à le désarmer.
— Qu'allais-je faire? murmura Mongeot dans un morne épuisement. Quoi! n'ai-je donc pas déjà tué?... Et il laissa tomber le couteau sur le parquet.
Aux cris poussés par la Lesconihat, Hubert el Richard venaient d'accourir; ils coururent à Mongeol, dont ils serrèrent fortement les mains avec des cordes.
— Qu'on appelle le lieutenant criminel, reprit froidement le jeune liomme, j'ai à lui faire ma déclaration ! Oui, s'écria-t-il quand le magistrat fut arrivé, je rétracte tous mes aveux; et dût-on me faire subir la torture, je jiire ici devant Dieu que cette femme est ma complice; c'est elle qui m'a fait assassiner son mari !
Il y eut un moment d'horrible stupeur et le lieutenant criminel regarda le prévôt du Châtelet dans un silence glacé. Deux greffiers de la prison raccompagnaient.
— ïu mens, reprit-elle, tu mens,ou plutôt, Messieurs, ce misérable n'a plus sa raison!
T. II. i
Vous avez trouvé le cou[)al)lc, il est odieux ({u'il ose m'accuscr.
— Que l'on me dégage de mes liens , dil le jeune homme, et je jure sur le christ...
— Que vas-tu jurer? reprit-elle ironiquement. Avoue donc plutôt que, nepouvant rien obtenir de moi, tu as cru la mort de mon mari nécessaire pour arriver à ton but. N'ai-je pas repoussé ton indigne amour , ne t'ai-je pas laissé bannir de chez moi par le courroux de celui qui se croyait outragé? Et tu voudrais persuader à tes juges que c'est moi qui l'ai commandé le meurtre? Mais on n'accuse pas sans avoir les preuves, où sont les tiennes? réponds.
Et elle promenait sur lui un regard où brillait toute l'assurance du triomphe. Le jeune homme altéré gardait le silence, il était retombé dans un épuisement profond. Une pâ-
leur mortelle avait succédé à Fanimation de ses joues; cette interrogation qui ressemblait à un défi avait fait retomber sa tête sur sa poitrine.
— Vous le voyez, reprit-elle, il n'a pas de preuves!
— Qu'on fasse monter l'homme qui est venu se constituer ici prisonnier , il n'y a pas une heure , dit alors le lieutenant criminel d'une voix grave. Son témoignage nous servira peut-être à démêler la vérité.
Un rayon d'espoir illumina le front de Mongeot 5 les deux porte-clés sortirent et revinrent avec un homme qui avait monté péniblement les degrés. Madame Lescombat retenait son soufïle, une invincible terreur se lisait sur son visage. Le jeune homme poussa un cri, il venait de reconnaître d'Aquin.
A peine entré, le vieillard examina d'abord
cliacun (les acteurs de celle scène d'un air calme et lent, puis s^adressant à Mongeot:
— Mon fils , lui dit-il, je vous avais juré de détruire la lettre que vous m'avez donnée ce matin, mais vous me l'aviez lue, et mon amour pour vous et mon horreur pour celle qui a fait de vous un assassin l'ont emporté sur mon serment. Cette fois , Mongeot, le parjure était un devoir, un tel écrit n'appartient ni à vous ni à moi, il est à la justice... le voici 1
Et tirant la lettre de son sein, l'organiste la remit au lieutenant criminel... Madame Lescombat sentit ses forces défaillir pendant que le juge parcourait des jeux ces lignes accablantes.
— Et maintenant , s'écria Mongeot, maintenant nous avons le même sort ! le même supplice nous attend, Marie , songe à te parer
pour ce jour-là des diamants volés par ton chevalier, tu n'en seras que plus belle! A bientôt, dit-il en redescendant avec lenteur les marches de l'escalier qui devait le reconduire à son cachot, je suis vengé!
XUI.
Deux Rivaux.
Le dénouement d'une pareille scène avait brisé les forces de Mongeot, celle longue attente à la porte du cachot de Vera-Crux avait valu pour lui la plus cruelle des tortures. Entendre cette femme (|ui s'était fait un jeu de sa perte, prodiguer à un autre les serments
cl les caresses, la voir oublier si \ile rinfernal service qu'elle avait exigé de lui, trouver l'infamie au lieu de l'amour , la courtisane au lieu de la maîtresse, tout cela nVîlait-il pas fait pour replonger cette Ame dans toutes les horreurs de sa nuit? L'indignation, la rage, avaient enfin délié la langue du jeune homme, il avait Î3arlé et le ciel avait entendu sa voix : la coupable appartenait à la justice.
Rentré dans sa prison souterraine, après avoir été de nouveau conduit au greffe, il y trouva ce môme jour le vieillard plus ému peut-être que lui, plus accablé.
— Épargnez-moi vos reproches, reprit d'Aquin, mais je ne pouvais vous laisser sacrifier ainsi à cette misérable. Oui, ce que j'ai fait, j'ai dû le faire, il tardait sans doute à la veuve de, Lescombat, que la tombe lui répondît de votre silence; mais vous eûtes assez long-temps la
généi'osilc de vous taire , Dieu vous a relevé ainsi que moi de voire serment !
— Oh! reprit Mongeot alors dans une attitude calme et sévère et en élevant vers le ciel ses beaux cils mouillés de larmes, Dieu m'est témoin, mon père, que j'ai souffert aujourd'hui plus que je ne souffrirai demain, si demain je dois mourir! J'ai supporté le froid aigu de cliacune de ces blessures comme un martyr résigné qu'on attache à un poteau, mais Iors({ue cette femme a parlé à cet homme de mon enfant comme d'un obstacle, lorsqu'elle a osé lui dire, pour l'ébranler, qu'un second crime lui coûterait peu... alors, voyez-vous, je ne sais quel vertige a passé sur mes yeux et sur mon cœur, je ne sais quelle force s'est trouvée en moi pour renverser cette porte, et dire à cette infâme : — Tu vas mourir avec moi !
— Maintenant, Henri, maintenant que l'œil
(Je la justice ii'î» plus môme hcsoiii d'approloiidir sa perfidie ot son crime, maintenant ([ue son supplice n'est plus douteux , ù mon fds ! oubliez-la!
— Et le puis-je, répondit-il avec un sourire amer, le puis-je, quand toute ma vie se résume, hélas! dans cette femme? Ma jeunesse, mon cœur, je lui avais tout donné, elle m'a légué réchafaud! Faul-il d'ailleurs vous le dire, mon père, je tremble que maintenant, après la terrible dénonciation que je viens de faire, elle ne réalise l'odieux projet dont elle osait parler à cet homme; oui, je crains que ces mains devenues bientôt parricides...
— N'ayez aucune alarme; les magistrats viennent de Tassujétir dans sa prison à la plus active surveillance; elle a eu grand soin de déclarer sa grossesse, et de réclamer un sursis. Ce sursis est ordinairement de quatre mois et
demi, pendant lesquels la condamnée a auprès d'elle deux femmes qui ne la quittent ni jour ni nuit. Si, comme je l'espère, nous parvenons à obtenir pour vous des lettres de grâce... On ne \ous a pas transféré à la conciergerie, et vos juges dont vous venez d'éclairer la reliligion...
— Mes juges! mon père? oh ! je n'en veux plus d'antres que Dieu! celui-là seul comprend chaque battement du coeur, celui-là dans sa balance pèse nos moindres soupirs. Je n'étais pas né pour le crime, vous le savez, ô vous que j'ai cependant affligé si cruellement. Blanche! Blanche ! ma sœur, comment se fait-il que je ne l'aie pas encore vue ?
— Parce que la fièvre l'a terrassée sur son lit le soir même de votre départ, parce que moimême je la fais garder à vue par Couperin^ mon ami d'enfance et mon élève... Vous devez comprendre que j'ai mis tous mes soins à lui
cacher l'iiorrible nouvelle; quand elle m'inlerroge, je me contente de détourner la lèle avec des larmes^ en disant : Il est parti ! Il n'y a que les sons de Torgue qui puissent agir* suielle et la calmer; hier, tenez, elle s'est fait mener le soir, par Couperin, à Saint-Paul, et elle lui disait : — Le voyez- vous! Pourtant elle était seule avec Couperin dans l'église... Mais vous êtes là, devant elle, toujours là... Quand elle vous sourit, j'éprouve un aiïreux serrement de coeur, je crains que la pauvre enfant ne devienne folle... Si elle découvrait la vérité, si elle vous savait enseveli dans les profondeurs de ce cachot !
— Elle m'y viendrait chercher, oh! oui, j'en suis sûr ^ mon père. Mais épargnez-lui cette affreuse vue, épargnez-moi de rougir devant le seul être dont le nom descendra sur mes lèvres comme une prière quand le bourreau étendra la main sur mon corps. Gêné-
rouse enfant! qu'elle ignoretoujoursmahonle, et vous, mon père, vous, promettez-moi de venir demain ; ne m'abandonnez plus dans eette horrible agonie que je commence! Vous êtes pour moi le prêtre qui délie, le consolateur qui soutient. Vous seul, o mon père, savez ma vie! vous seul, vous savez si j'ai souffert !
Et des larmes abondantes roulaient de ses yeux, il semblait prendre le vieillard à témoin do son amour, cet amour insensé pour lequel il allait mourir. Il y avait un si amer désespoir dans le son pénétrant de sa voix, un désillusionnement si cruel dans son regard , qu'on voyait qu'il ne gardait plus d'espoir. C'était l'homme qui va quitter la vie comme un fardeau, le convive fatigué après s'être assis au même banquet. D'Aquin ne pouvait se résigner à prendre congé de lui ; il regrettait de ne pas avoir la
robo (lu prêtre , le pouvoii' du confesseur. L'organiste aimait Mongeol comme le poète chérit la fleur, et plus il la voit inclinée sous le souffle furieux des orages, prête à se voir coupée dans sa tige , plus son regard humide s'attachait sur elle avec terreur. En lui parlant de clémence et de pardon, le vieillard avait le cœur si profondément brisé qu'il y entrait à peine une lueur d'espérance. La voix de Richard le guichetier retentit bientôt dans ces sombres corridors^ il venait prévenir d'Aquin qu'il était attendu dans la chambre du lieutenant criminel qui se chargeait de le faire ensuite reconduire chez lui dans son carrosse.
— Le tribunal siégera cette nuit même, ajouta Richard à l'oreille de d'Aquin; le lieutenant général dérobe courte du Châtelet vientde recevoir l'ordre de se tenir prêt au petit jour avec une troupe d'archers qui remplaceront les gardes françaises pour accompagner ma-
dame Lescombat ù la tour de la Conciergerie. H est important que vous donniez de nouveaux éclaircissements aux juges; peut-être est-il encore temps de sauver ce jeune iiomme...
— Je vous quitte, Mongeot, reprit l'organiste avec effort, il s'agit de votre grâce... Dès que je pourrai revenir. . . En attendant, mon ami, songez à Dieu, priez-le pour vous, pour le coupable...
— Pour Blanche, mon père, pour Blanche et pour mon enfant. Vous reverrai-je seulement, reprit-il avec un horrible serrement de cœur.
D'Aquin chercha les yeux du guichetier comme pour deviner le sort qu"'on réservait au captif, mais Richard pressait le pas en le précédant. Un vent glacial, un vent d'hiver, gémissait sous ces voûtes peuplées de tombes et qui cependant ne laissaient échapper aucun son
{\e leurs proloiulcms. liioiUùl le jeune liomiue se vit seul, seul à côté de la misérable lampe 4]ui éclairait ordinairement son caeliot. Agité de mille pensées, en proie à ces terreurs (|ui ne manquent jamais d'assaillir l'esprit, à celle heure de silence où chaque souvenir se dresse devant vous comme un fantôme, il repassait en lui les terribles scènes de cette journée, quand un coup sourd frappé au dessus de sa tête le tira de sa torpeur léthargique. Le bruit continua; il ressemblait à des pelletées de terre que pousse devant elle la bêche du fossoyeur. Mongeot, le cou tendu, écoutait encore avec une avidité inquiète, lorsqu'un des plâtras qui formaient la voûte du cachot s'affaissa soudain sous le poids d'un homme, qui roula à terre avec un gémissement étouffé.
Vera-Crux! s'écria Mongeot eu courant au chevalier encore froissé de sa chute.
— Moi-même, moucher... Je ne m'alten-
dais guère à vous rencoiilrer sur ma route. Pardonnez-moi de vous rendre visite sans m'ê- Ire fait nnnoîicer. Puisque vous voilà, vous allez m'aider.
Mongeot jeta sur lui un regard où se peignaient à la fois la rage et la stupeur. Le chevalier était sans habit, il portait une cravate roulée en guise de corde autour de son cou; le ciseau qu'il tenait, les traces de poussière et de sang qui souillaient ses mains, témoignaient assez des efforts qu'il avait dû faire en perçant la voûte superposée pour arriver à ce cachot ou plutôt à cette cave qui aboutissait alors à la geôle d'eau. En voyant son rival dévaller ainsi jusqu'à lui, Mongeot ne fut pas maître d'un tressaillement de joie.
— Ah! vous songiez à fuir, Chevalier, ditii en le regardant se relever avec effort. Le ciel
osl juste , il l'cinel votre sort entre mes mains.
— Que voulez- vous (lire?
— Avec un seul eri, je puis vous perdre ; mais, rassurez-vous, je ne le pousserai pas ce cri ; partez , Chevalier , (uyez , c'est ainsi que je me venge!
— Grand merci , mon cher, je reconnais là votre générosité! mais il me vient une idée. Vous avez joué plus grosjeuquemoi; pour peu que le cœur vous en dise, mon parti est pris et je resterai à votre place. Cette issue aboutit à un passage certain vers la rivière. Je ne vous dis pas que dans ce luyau de pierre où j'allais entrer la position soit commode, mais on n'a pas le droit au Châtelet dose montrer difficile. La nuit est venue ; lapi dans cet endroit, vous pourji'ez attendre le passage d'un coche d'eau,
vous pourrez en vous cramponnanlavec adresse aux aspérités du mur...
— Je ne fuirai point , répondit résolument Mongeot, je ne profiterai point de Toffre d'un ennemi.
— Mais cet ennemi vous a fait assez de mal pour expier ainsi ses torts. S'il demeure à votre place, c'est que, plus coupable que vous, il méritait votre sort. Croyez-moi , je viens de voir entrer ici un certain mulâtre nommé la Blancheur ; il ne passe guère le guichet que pour cause... votre arrêt d'ailleurs sera prononcé cette nuit même...
— Cette nuit ?
— C'est du moins ce que m'a dit Hubert en me souhaitant le bonsoir comme d'habitude... Vous êtes jeune, Mongeot , vous avez peut-être une mère, une famille, fuyez. Moi je ne dé-
pends que de moi seul, je n'ai point commis de mcurlre, je puis rester.
— Ilcslcr î dilcs-\ous ! oh! oui! rester avec elle pour la voir encore, lui parler, l'arracher à la mort peut-être? Moi parti, vous iriez vous rouler aux pieds de l'infâme , vous prononceriez tous deux mon nom avec un rire étoufFé. Yous voulez rester maintenant, je le conçois. Quatre mois et demi de sursis! oh! vous aurez le temps d'implorer encore les juges en faveur de celle femme qui fonde sans doute un extravagant espoir sur sa beauté; vous adoucirez sa captivité et ferez taire ses remords. N'est-ce donc pas vous qui avez fait entrer le premier dans mon âme les tourments du doute et du soupçon? n'est-ce pas vous qui avez vendu le premier par un larcin le secret de notre amour à son mari? n'est-ce pas vous enfin sur qui tout à l'heure encore j'eusse dû lever la pointe de ce couteau dont je voulais
percer le sein de la perfide? Chevalier de Vera-Crux, ahî vous étiez digne de la femme que vous aimez j mais pourquoi la fuir? La mort ne vous menace pas comme moi; restez près d'elle, restez!
Au ton d'ironie amère (|ui se faisait jour dans les dernières paroles de Mongeot, Vera- Crux leva le front.
— Je n'aime point cette femme , réponditil d'une voix brève, je la méprise. Plus expert que vous à sonder ce cœur, je n'ai point remis follement la clé du mien à madame Lescombat. Nous autres roués, mon cher, nous savons évaluera son taux une belle personne, mais nous présumons toujours si mal de sa vertu que rien ne peut nous surprendre après. Je tiens celle-là pour supérieure à la Dumesnil , elle vous a fait tuer Pyrrhus, et vous traite après comme Hermione traite Oresle. Vous avez vingt ans, voilà Tunique cause de
tout ceci. Moi aussi lorsque j'avais cet «Ige et que le soleil de Tlndc brûlait mon front, je croyais étancher la môme soif aux mêmes fontaines , je croyais que Tamour était la seule passion dont on ne trahit pas Tcnjeu. Parce que le paysage que je voyais était beau, parce que les tamarins environnaient ma prai~ rie, que le fleuve roulait son sable d'or et que les nuits des tropiques ne m'apportaient que de chauds parfums , je ne songeais pas que, sous cette herbe émaillée comme un écrin par les colibris, se glissaient dans l'ombre d'odieux reptiles ; devant un ciel éthéré je ne rêvais pas l'orage. Mon histoire est courte; je fus d'abord amoureux et conséquemment dupé, puis joueur, puis ruiné, puis corrigeant le hasard comme tant d'autres. J'étais de flamme, je devins de pierre. J'eus soin de renfoncer dans mon cœur les moindres étonnements de la conscience, ma pensée ne rêva plus que le
mal, j'en avais besoin pour me mellrc au niveau de ceux que je fréquentais. Je me fis une morale et un code à part pour moi, mais ce que je me promis surtout ce fut de rire de tout, même de la Grève si je devais un jour m'y faire naturaliser Français. Grâce à ces principes, j'ai mené bonne vie, je puis mourir, le plomb des sentinelles peut me percer le cœur au sortir de ce passage, mais du moins je n'ai pas perdu mon temps comme vous, et c'est quelque chose. Pour votre maîtresse, croyez-moi, n'en parlons pas. Grâce à elle, me voilà compromis plus que jamais, et pour vous il me semble que vous devez la haïr avec de meilleures raisons que moi. Donc, puisque vous ne voulez pas que je reste, partagez mon sort, fuyons! S'il prenait envie à ce diable d'Hubert de s'assurer par ses yeux si je dors là haut et qu'il ne me trouvât pas î . . .
Cette phrase du chevalier fut interrompue
par un grincciuent soudain dans la serrure du eachoL Vera-Crux pâlit, puis se glissant avec une merveilleuse agilité sous le lit du prisonnier :
— Ne me trahissez pas, dit-il , je compte sur vous.
La porte à lourdes serrures s'ouvrit, \V\chard rentra le visage plus pâle que de coutume , les traits mornes , décomposés. En apercevant le jeune honinîe la tête appuyée sur le bois de sa couchette , il murmura ({uelques paroles à voix basse...
— Si jeune! dit-il... ali! ils n'ont pas de pitié !
Et s' approchant du prisonnier qui tourna sur lui des yeux pleins d'une sereine douceur :
— Je venais vous apporter des dés, camarade. Si vous le voulez^ je vous tiendrai tôle jusqu'au jour.
— Pourquoi ne pas nie laisser dormir , Richard ?
-^ Parce qu'il faut que vous soyez prêt de bonne heure. Vous allez être changé de logement dans une heure.
— Élargi! oh! cela est impossible, dit le jeune homme en secouant la tête d'un air de doute.
— Voici un homme qui a le droit d'entrer ici, reprit Richard en ouvrant la porte à un personnage qu'il regarda par la grille à clairevoie de la prison. Simple formalité, rassurezvous.
Mongeot ne put dissimuler un geste de répugnance à l'aspect du nouveau venu; c'était un mulâtre obèse dont la peau avait la couleur demi bronzée que les peintres donnent au diable, il avait cinquante-cinq ans , c'était le premier aide de Samson l'exécuteur. Il s'en
vint lout droit poser sa lourde main noire sinl'épaule du jeune homme. Mongeot poussa un cri faible et voulut le repousser.
— De la politesse, mon cher, cela sera bientôt fait, lui dit le mulâtre.
Et tirant une ficelle de la poche de sa veste , La Blancheur la développa cl prit mesure du captif dans un silence effrayant. Ses yeux d'un jaune mat semblaient attachés sur ceux do Mongeot comme les yeux d'un chat tigré. Il sortit après avoir jeté sur Uichard un coup d'œil significatif. Le guichetier Téclairait déjà avec sa lanterne, quand La Blancheur, levant les yeux au plafond , fit sortir de sa vaste poitrine un immense éclat de rire.
— Voyez donc , voyez, dil-il au guichetier stupéfait.
Et il lui montrait du doigt la voûte entr'ouverte, la voûte par laquelle le chevalier venait de se frayer un passage.
— Miséricorde ! s'écria Richard , que veut dire ceci ? Vous avez dû voir le fugitif, continua-t-il en s'adresssant à Mongeot.
Le jeune homme répondit à cette demande par son silence.
— Le renard n'est pas loin, reprit La Blancheur, je vais lui donner la chasse. Et il s'en fut droit au lit, d'où son bras de fer tira sans égard le chevalier.
— Eh! pardine, dit-il, voilà un homme bien fait! il a des boucles d'argent et des bas à coin d'or comme un marquis!
— Appelez-le seulement chevalier, monsieur La Blancheur, reprit le guichetier en chef qui survint avec Hubert, dont l'inquiétude et le dépit ne se lisaient que trop sur tous les traits. Monsieur lechevalier, rassurez -vous, nous savions votre projet , vous vouliez aller
sur le coche; on vous IVra suivre le (il Je INmu, on vous envoie aux galères.
— Aux galères! s'écria Vera-Crux en reculant. Et pourquoi ?
— Parce que le roi de Portugal a demandé votre extradition. Vous vous êtes échappé pour trop long-îeuips des galères de Sa Majesté très-fidèle, et pourtant l'oubli est un peu fort, vous portez son estampille sur l'épaule, chevalier de Vera-Crux !
Et le guichetier en chef fit signe au mulâtre d'arracher la manche de chemise de Vera- Crux. La Blancheur, à ce riom seul, poussa un rugissement pareil à celui d'un lion qui étend son ongle sur sa proie, il montra la marque avec orgueil en disant : La superbe marque ! c'est moi qui l'ai faite à Goa!
Le Chevalier fui prêt à tomber en défaillance... Mongeot le regardait avec un dédain
mêlé (le pitié, il ne lui échappa (pi'un mot dovant une aussi liorribie révélation :
— Etvoilà, dit-il, l'homme qu'elle aimait, l'hommequ'elle eût épousé !
Vera-Crux, en le quittant, jeta sur lui un triste et dernier regard; sa pensée rapide avait sondé la dislance infranchissable qui le séparait de Mongeot. Ce jeune liomme avait tué par aniour,et lui qu'était-il, uncoquin debas étage, un chevaliei' de coupe-gorges et de dés pipes. H y avait entre ce pâle criminel et lui, la différence d'un tragédien à un bouffon.
— Adieu, lui dit-il d'une voix étouffée; et se laissant mettre les menottes sans résistance, il suivit La Blancheur et Hubert en levant les épaules. Pour Richard, il s'approcha de Mongeot quand le chevalier fut parti, et s'adressant à son prisonnier :
— Vous ne m'apparlenez plus, jeune hom-
me, lui (lit-il, vous êtes A messieurs de la Conciergerie, ils vous attendent! Vous n'avez pas eu du moins à vous plaindre de moi !
Et conduisant Mongeot à l'aide de sa torche par les détours de ce labyrinthe souterrain, il en fit la remise suivant l'usage à deux officiers de la maréchaussée dans la cour des Pailleux (1). Ils Tescortèrent bientôt, le sabre au poing, jusqu'à la Tour de la Conciergerie.
(1) C'était Tendroit où Ton mettait ceux des détenus pour dettes qui n'avaient pas le moyen de payer les chambres à pistole. Ils couchaient dans de petites cabanes infectes, garnies de paille.
Blanche.
Roulé dans son manteau jusqu'aux yeux, le jeune homme sentit bientôt le froid de la rivière rafraîchir ses tempes ; il traversa rapidement le pont qui le séparait du Palais-de- Justice, et passa bientôt sous le guichet de la Tour. Un soupir profond s'échappa de sa poitrine en voyant la partie du bâtiment où l'onre-
tenait les femmes à la Conciergerie; il ne détacha son regard de cet endroit, (jii'en se heurtant lui-même dans le brouillard avec un homme (jui portait une pièce de bois sur son dos.
— C'est la croix de Saint-André, dit l'un des deux ofïiciers à son camarade^, voyez donc comme l'on fait bien les choses; les entailles en sont plus profondes que de coutume, et le charpentier les a espacées convenablement. Le patient doit être là dessus à portée de ne pas souffrir...
Mongeot tressaillit, il venait de reconnaître le mulâtre. La Caboche (i) et le Petit Matelot,
(1) Cabiichet, dit la Caboche, parce qu'il n'avait aucune intelligence, disent les mémoires de Samson, était un gros lourdeau de Franc-Comtois, que des friponneries avaient fait renvoyer de la Gabelle. Il était, à proprement parler, le goujat des deux autres aides la Blancheur ]c mulâtre, et \e Petit Matelot, ainsi nommé sans doute parce qu'il avait ramé autrefois sur les galères royales.
deux aulies sous-aid(;s de Sainson, raccompagnaient. En passant près du criminel, ils le toisèrent des yeux et regardèrent ensuite la croix, puis la barre que La Blancheur portait en main. Les yeux du jeune homme se voilèrent devant celle horrible vision, il n'en franchit pas moins avec courage les quinze à vingt degrés qui conduisaient à la rotonde d'attente, pièce humide dans laquelle on avait coutume d'enfermer les condamnés à mort. Cette sorte de loge conservait une foule de noms tracés dans le mur, soit avec le couteau, soit avec l'ongle des prisonniers; Mongeot les parcourut avec une horrible avidité. Plusieurs de ces noms étaient devenus presque historiques dans la mémoire du Parisien. Le jeu ne homme n'en reconnut aucun (jui eût assassiné par amour et pour obéir au caprice sanglant de sa maîtresse. L'endroit où il se trouvait ne lui révélait que trop son malheur; il monta, rêveur, T. ir. 6
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sur un banc ])lacé au dessous de la fcnctrc à treillis de fer, (jui laissait apercevoir les toits de la ville.
— Tout ce (jui respire dans celte sentine de vices va bientôt, pensa- t-il, me jeter mon nom comme un o[)probre au visage. Oh! ne pas traverser cette populace avec celle qui m''a perdu, nionter seul sur ce fatal tombereau! Que fait-elle maintenant? Elle continue peutêtre de nier, la misérable ! Peut-être que le chevalet et les tortures...
Il s'arrêta glacé devant cette horrible idée.. . A travers les triples murailles de cette chambre, quel bruit eût pu arriver jusqu'à son oreille?
— Une si belle tête entre les mains du bourreau î Ces bras admirables serrés par les coins delà torture ! Le marteau sur elle, le marteau ! Il se voila le front de ses deux mains,
son œil lançait l'éclair, sa poitrine se soulevait.
— Ils ne la feront pas mourir! s'écria-t-il enfin. Oh! je mourrai seul, elle est trop belle! Jecroisavoir entendu dire que la Brinvilliers ne Tétait pas moins, et cependant malgré sa peau blanche et douce on lui fit subir la question de C entonnoir ! Il me semble vraiment que j'entends ici craquer des os... il me semble que cette voix, si douce autrefois à mon oreille, n'est plus que gémissement et blasphème contre Dieu ! C'est l'enfer ! l'enfer qui me bride ! Oh! je suis un lâche, j'ai livré une femme à la torture !! !
Et il se jeta à genoux, le front contre terre en se tordant les bras de désespoir; il s'accusait d'avoir dit la vérité.
-^ Insensé! reprit-il bientôt avec un res-
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souvenir amer, insensé que je suis, ne leur a-t-ellc pas (iil cprellc était grosse?
Celte pensée le eonduisil bientôt à celle-ci : Que deviendra mon enfant?
— Mon enfant! reprit-il en bondissant tout d'un coup, mais ce n'est plus à elle, c'est à la loi seule (ju'il appartient! Oui, je ne le prévois que trop, s'il doit se trouver un jour quelque bouche façonnée de bonne heure à me maudire, ce sera la sienne; si mon nom doit être redit par quelqu'un comme un synonyme de sang et de honte, ce sera par lui î Mon Dieu! veillez sur lui, veillez sur l'orphelin qui naîtra marqué de celte tâche de sang ! Oh ! si je savais, dans cette ville, une mère à qui je pusse confier un tel trésor! si Dieu m'envoyait un ange!
— Me voici, dit Blanche en se précipitant dans ses bras, Henri; je sais tout, mon oncle
eu plutôt ton père, m'a tout dit... II t'attend à la chapelle avec l'aumônier de la prison. Le serment que celte femme l'avait promis de tenir, Henri, ce sera moi, pauvre ami, qui le tiendrai; oui, j'élèverai ce fils (jui eût dû être le mien, je le chérirai plus que ma vie, si le ciel me permet de vivre long-temps encore après loi... pour lui... pour lui seul !
— Quoi î tu me pardonnerais î reprit-il avec transport, tu prendrais soin de lui, lu ne lui apprendrais pas à me maudire?...
— Je me vengerai de toi, Henri, en lui laisait répéter ton nom et le mien; ces noms, qui ne seront point unis devant les hommes, mais que la mort unira bientôt hélas ! devaiit Dieu ! Oh î vas', ne crains pas que je lui parle jamais de sa mère ! . . .
L'entourant alors de ses deux bras avec amour, la jeune (illc étancha la sueur glacée
qui ruisselail de son front. Mongeot croyait rêver, il avait oublié jusqu'à cet instant solennel de séparation ; il échangea long-temps de douces paroles avec elle... Le jour était venu et de larges bandes d'un ton rougeâtre environnaient l'horizon. Il la suivit bientôt, escorté de deux porte-clés du Palais, jusqu'à la chapelle. Là, en présence de l'aumônier, il prit le ciel à témoin qu'il mourrait heureux si Dieu donnait assez de force à Blanche pour vivre après lui; il institua d'Aquin le tuteur de son enfant, devant le prêtre. L'organiste venait d'entraîner Blanche au moment de la toilette du condamné, et après l'acte du jugement lu par le greffier, quand on entendit au dehors les cris furieux de la foule :
— Votre bénédiction après celle du prêtre, mon père, dit Mongeot au pâle vieillard. Je meurs en pardonnant à celle qui me fait mourir !
Le reste de cet épisode appartient à l'histoire. Ce qu'on ignore seulement, peut-être, c'est que le tombereau qui transportait le patient à la Croix-Rouge, pour s'y voir rompu vif, fut une heure et demie à descendre le pont Si-Michel, la rue St-André-des-Arcs, la rue de Bussy et celle du Four-St-Germain. Ce fut La Blancheur qui, en l'absence de l'exécuteur des Hautes-Œuvres, son maître, retenu chez lui par suite d'aune grave foulure au bras, étendit sur la roue l'amant de la Lescombat. Par un hasard cruel, et qui fit murmurer le peuple, les cordes qu'on lui avait passées aux pieds et aux mains pour rattacher aux solives de la croix, étaient trop courtes; il fallut aller jusqu'à St-Germain-des Prés en chercher d'autres. Le cadavre demeura deux jours ainsi
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plié sur la roue, exposé aux yeux de la niulti-
tucle, jusqu'à ce que la neige qui vint à tomber, forçat de le retirer avant l'expiration du troisième jour. Les deux cabaretiers qui conservent encore aujourd'hui, à l'angle de cette place, renseigne de la Croix-Rouge au dessus de leur boutique, vendirent ce jour-là du vin si frelaté qu'il en fût dressé procès,.
Deux mois après ceci, la Lescombatn''ayant plus de prétexte pour retarder l'heure de son supplice, fut exécutée, par arrêt du Parlement, mais no« à cette place, car elle fut pendue en Grève , après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire. Le soir même il se distribua dans Paris un petit imprimé portant : Oraison funèbre de très-haute et três-puissanle dame Marie- Catherine Taperet , douairière de Louis-Alexandre Lescombat. L'imprimé avait vingt pages, et l'on soupçonna Morande de
l'avoir écrit à sa ioiiangc. Il était einphati(juc et mal écrit. Après le supplice de ]Vfongeol,ori aura peine à croire, maigre Tattestatioii de certains mémoires, ([u'elle ait dit, en traversant la place de la Croix-Rouge avec les archers qui la reconduisaient dans sa prison, et à la vue du corps plié en deux : Ils lui ont inh la tête à sespiedsl et qu'elle ait fait jouer froidement son éventail.
Ce qu'il y a de moins douteux, c'est qu'un an s'était à peine écoulédepuisce double sup plice, lorsque le carrosse de Dijon amena dans celte ville une jeune lille avec un enfant (ju'elle portail. L'homme qui l'accompagnait frap[)a rue de l'Écu h la porte d'une maison de maigre apparence; il en sortit une vieille femme aussi ridée (|ue la iiière du Titien, dans son admirable tableau. La vieille femme regarda avec stupeur la jeune fille.
— Vous pleurez votre enfant, dit Blanche, votre enfant que la justice des honinies vous a ravi ; Yoici le sien ! Henri m'avait légué ce cher trésor; j'ai voulu qu'avant de mourir vous bénissiez l'enfant de Henri !
La vieille baisa l'enfant sur le front avec un sourire d'amertume et de tendresse; elle le considéra long-temps, il avait les traits de Mongeot, seulement ses petites mains tremblaient d'un frisson continu... Il était du reste admirablement beau, et plus tard Augustin en fit le portrait, à la prière de l'organiste. Cette miniature fut trouvée, après la mort de d'Aquin, dans un des tiroirs de sa chambre : il y avait ce nom écrit au dessous : Henri; et cette date : 1755. Blanche d'Aquin ne s'était pas mariée; elle mourut avant son oncle en lui confiant l'orphelin qui lui survécut de bien peu. Il n'y eut que le Lieutenant Criminel iu
struit à fond de l'histoire. On répandit le bruit, dans le peuple, que le fils dont la Lescombat était accouchée dans sa prison, avait été clandestinement embarqué sur un vaisseau faisant voile pour les Antilles.