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LE BAIGNEUR DE DIEPPE

Vers cette partie de la ville de Dieppe qui regarde l'octroi et vient aboutir au port, étalant avec coquetterie la ligne blanche de ses maisons, on distinguait déjà en 1827 plusieurs habitations dont le seul aspect faisait soupçonner le confortable. Dévolues

|>ros(|no lo\il(\s h <los familles an«^lais(;s, ollcs oflraicnt à l'œil uno longue suite de stores bariolés, des portes d'un beau vert à bouton de cuivre luisant, des vitres nettes, et (chose assez surprenante pour la localité) quelques Heurs en caisse sur leurs fenêtres et leurs terrasses. D'élégantes cavalcades sillonnaient dès le matin le sable jaune étendu en guise de tapis devant leur façade, et le soir, comme dans une rue écartée de Naples, Tétranger, l'oisif promeneur, auraient pu recueillir en passnnt plusieurs mélodies argentines tombées du piano de quelque Corinne d'Ecosse ou d'Irlande.

Au milieu d'une belle matinée du mois de septembre, la plupart de ces maisons dont nous venons de parler semblaient aspirer les brises fraîchissantes de la mer par leurs croisées entr'ouvertes. Vers l'un des hôtels

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formant Tanglc du quai se dirigeaient alors trois personnages qui causaient entre eux familièrement. Le plus âgé, par la seule coupe de son frac vert à gros boutons d'or, sur lesquels son tailleur avait flatté sa passion favorite en y sculptant d^énormes têtes de loup, réalisait assez l'un de ces gentlemen un peu voûtés que l'on voit dans les tableaux de chasses anglaises 5 le plus jeune avait la désinvolture d'un bon parisien à tous crins.

Leur compagnon était un homme de trentetrois à trente-cinq ans; il paraissait sérieux et méditatif.

— Vous voulez donc absolument me présenter à lady Southwel, mon cher Rodolphe?

— Assurément, docteur; vous pouvez d'ailleurs lui être utile. Une femme nerveuse; souffrante...

— C'est l'heure (Je son lever, reprit le jeune baron Rodolphe de Nanteuil, demandez à sii' Robert...

Introduits bientôt par un vieux valet de chambre, ds trouvèrent lady Southwel dans un élégant boudoir; elle tenait à la main et par contenance sans doute, un journal anglais. A la pâleur étrange répandue sur sa belle physionomie, au sourire nerveux qui plissait le coin de ses lèvres minces, un observateur eût pu deviner qu'elle était en proie à quelque combat violent. Elle eut quelque peine à se lever, et salua ses nouveaux hôtes d'un air inquiet.

— Vous ne m'aviez pas prévenue de votre visite... de cette présentation... balbutia lady Southwel. Son regard interrogeait encore la contenance du médecin, quand sir Robert se

hâta de l'amener par la main jusqu'au sopha de la belle Anglaise, en lui disant :

— C'est le docteur Bernard, médecin des bains de Dieppe.

— Le docteur? reprit lady Southwel, vous êtes docteur, Monsieur?

— \ous faut-il son diplôme ? s'écria Rodolphe en partant d'un éclat de rire. Le docteur Bernard est l'Flippocrate par excellence, le grand, le sublime docteur ! Il a fait ici dos cures merveilleuses !

Lady Southwel tressaillit.

— Soyez le bien venu. Monsieur, interrompit-elle avec un accent marqué de contrainte. Présenté par le baron Rodolphe de Nanleuilet par sir Robert...

— ('os niessienrs m'ont ilil {\\w vous étiez soiiflVaiito, Miulîuno...

— Pas ce matin... Oni, je mo sens mieux depuis (juehjuos jours, reprit elle en faisant un effort singulier pour dissimuler son émotion.

La présence du docteur et surtout le son de sa voix semblaient avoir plongé lady Southwel dans une sorte de stupeur indéfinissable. Tout en caressant alors de la main un charmant petit épagneul de la race anglaise et princière des King' Charles, lady Southwel, en proie à un mouvement fébrile, regardait cet homme comme on interroge une énigme. Lui, cependant, il avait posé sa canne et son chapeau dans l'angle le plus obscur de cette pièce, el, se tenant debout, il affectait de parcourir plusieurs cahiers de musique épars sur le piano ^

C'était un lionunc d'assoz haute stature, chez lequel des cheveux grisounants [)ar [ilace indiquaient sans doute h^s ravages de l'étude. L'impassibilité ordinaire de ses traits se relevait encore de la couleur bilieuse de son teinl^ l'expression de son regard devenait seulement insaisissable sous l'ample enveloppe de tall'etas bleu qui accompagnait ses lunettes. 11 portait un habit de coupe raide étriquée, espèce de condescendance aux modes anglaises qui le faisait bienvenir de plusieurs de ses clienls britanniques. Une cravate noire, dont les bouts symétriques se pavanaient sur une échappée de jabots, complétait son ensemble noir et sévère.

Lady Southwel le considérait, nous l'avons dit, avec une obstination de pensée et d'examen à laquelle elle ne [K)uvait se soustraire. Entraînant ie baron Rodolphe de

Nanleuil dans ronihrasuro d'uikO l'entHre, oII<î lui présenta unoreuille (ju'elle n'avait pas cessé (le froisser inachinalenienl entre ses doigts pendant la première partie de cette scène. L'ongle rosé de la belle lady. incrusté sur le milieu du journal, indiquait à llodolphe un article de quelques lignes, article violent et personnel dans le goût du ScUijrist, mouche anglaise qui pique indistinctement le lord et le bourgeois, la duchesse et la modiste.

— Lisez ceci , dit-elle à Rodolphe , vous savez que je n'ai point de secret pour mes amis...

— Et je m'y oppose, interrompit froidement sir Robert , le baron Rodolphe de Nanteuil n'est point, comme vous et moi, aguerri contre les atta{jues de la presse anglaise. Il ignore peut-être que l'on peut calomnier chez

nous sans nom d'auleur et à lanl la ligne... Ne lisez pas ce journal, baron, et puisque lady Southwel m'a choisi pour son confident, son avocat, en ma qualité de parent...

— Je n'ai rien à craindre de ma conscience, reprit avec dignité lady South wel, ce journal est reçu ici par plusieurs de nos compatriotes, je dois le montrer à mes défenseurs naturels. Monsieur le docteur n'est sans doute pas de trop , ajouta lady Southwel en se tournant vers le médecin Bernard.

— Moi, Madame ! oh ! je bénirai le reste de ma vie un pareil hasard, s'il me permet d'être utile à une aussi noble personne que vous. J'ignore ce dont il s'agit, mais je ne reconnais à aucun indifférent le droit de me l'apprendre... quand on vous a vue une seule fois...

— Cet article ne saurait vous préoccuper,

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Madaino, reprit avec rorfantcrio Rodolphe de Nanleuil, (|ni venait de parcourir rapidement le journal. Dieu veuille seulement que je n'aie point encore à rencontrer en cette ville un sol ou un ennemi ; je le tue 1

Et d'une main encore émue par la rage, Rodolphe de ÎSanteuil tendit le SaUjrisi au docteur, qui parut le prendre sans hésiter.

— Gela est infâme, dit le docteur d'un ton concentré après avoir lu. Et c'est à Londres que l'on ose imprimer de pareilles choses î

— On calomnie là un Français, Monsieur, ajouta Rodolphe en faisant remarquer l'article au docteur. Lisez... c'est un Français que l'on accuse d'avoir été, il y a deux ans, le prétexte d'un divorce entre lady South wel et son mari... Vous qui êtes homme d'honneur, vous ne connaissez pas le nom de ce misérable...

Il est écrit ici en toutes lettres : — Detujs.

— Ce non) , fort commun du reste, m'est inconnu, reprit tranquillement le docteur en aspirant de ses deux doigts une large pincée de tabac dans sa boîte Se rendre Féeho du mensonge est une honte ; ces accusations absurdes ne trouveront ici aucune créance

Youdriez-vous que je me chargeasse d'une lettre dans l'un des journaux de cette ville?

— Inutile, docteur, reprit le baron, ce serait traduire la calomnie. Laissez-la en anglais, c'est déjà trop.

— Ainsi, Madame , reprit le docteur Bernard, l'on a trouvé mo3'en d'empoisonner pour vous les joies paisibles de votre retraite, on vous a fait parvenir cette feuille comme on lance un trait mortel à son ennemi! Le médecin du corps est inutile aux yeux de bien

des gens pour les blessures de Tanie... Souffrez loulcfois que mes visites...

— Je vous ileniande pardon pour eelle-ei , Monsieur, répondit îady Soulhwel avee tristesse ; je n'ai pu dominer mes impressions devant vous, excusez-moi!

Le docteur s'inclina respectueusement 5 Rodolphe et sir Robert s'étaient rapprochés tous deux instinctivement de Iady Southwel et lui parlaient à voix basse. Étendue, les mains jointes sur le sopha, les pieds appuyés sur son épagneul favori , Iady Southwel était vêtue d'une robe blanche en forme de peignoir, qui prêtait encore an charme singulier de sa pâleur. Quelques larmes rares débordaient par intervalles de ses cils mouillés , et le léger cercle bleuâtre étendu sous son œil épaississait sa teinte comme fait la mer sous l'ombre amenée par le nuage.

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