LA LECTURE
—{uprant l'année 1906 ——#28
LE REVE DE SUZY, par H. Ardel.
LA NUIT DU 13 AOÛT, par A. Matthey.
LA BOURGEOISE D'ANVERS, par C, Guéroult.
LE CHEVALIER DU POULAILLER, par K. Capendu.
COTILLON II, par E. Capendu.
LE COMTE DE ST.GERMAIN, par E. Capendu.
LES SEPT BAISKRS DE BUCKINGHAM, par K, Gonzalès. LES AVENTURIERS DE PARIS (Xpuisé), pari Zaccone. LA CHASSE ROYALE-ToMx 1, par A. Achard.
« “ IL, “ “ * LL III, LL] x UNE AFFAIRE MYSTERIEUSE, par Du Bai.gobey.
LA VIE D'UNE MORTE, par P. Saunière.
UN DRAME SOUS LA RKGENCE, par P. Saunière.
LES SEPT HOMMKS POUGES, par A Lapointe.
LE TROU DE L'ENFER, par Paul Combes.
DENT POUR DENT, par Gab. d'Arvor.
ES CHEV ALIERS DU POIGNARD-—roME I, par X. de Montepin. LL LL LL E LL
LE COUTEAU DU BANDIT, par Maricourt.
LA TRESSE BLONDE, par Du Boisgobey.
COUPS D'EPEE DE.M, DE PUPLINGE, par C. Buet.
LE PAGE FLEUR-DE-MAI, par P. du Terrail.
LES SABOTIERS DE LA FORET NOIRE, par E. Gonzalès.
UN EMPOISONNEMENT, par X..….
SERMENT DES HOMMES ROUGES-ToME LI. par P, du Terrail: +: “ , CL “ : À “6
LA RECLUSE, par P. Zaccone,
L'ŒII. DE DIAMANT, par E. Berthelet. +
Ces ouvrages sont en vente au bureau de .
LA LECTURE, et seront expédiés, franc de port, sur réception de 20 centins le volume.
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CHASTE ET FLÉTRIE, pat Charles Mérouvel,
LE ORIME D'UNE SAINTE, @hr Pierre Decourcelle. LA CORDE AU COU, par Emile Gaboriau.
AIMÉ DE SON CONCIERGE, par Eugène Chavette.
LE PÉCHÉ DE LA GÉNÉRALE, par Charles Mérouvel, MIGNON, par Michel Morphy. =
LA FEMME DE FEU, par Adolphe Belot.
LES NOCES DE MIGNON, par Michel Morphy.
AVEUGLE, par René de Pont-Jest.
. LE BOSSU ou LE PETIT PARISIEN, par Paul Féval. LE CHEVALIER DE LAGARDÈRE, par Paul Féval.
MORTEL AMOUR, par Charles Mérouvel.
LA CHAMBRE D’AMOUR, par Pierre Decourcelle.
LE PETIT MUET, par Henri Kéroul.
LE DOSSIER No. 118, par Emile Gaboriau.
LES FILLES DU SALTIMBANQUE, par X. de Montépin
LA MOME AUX BEAUX YEUX, par P. Decourcelle.
MARIAGE D’AMOUR, par Michel Morphy.
LE PÉCHÉ DE MARTHE, par Paul Bertnay.
LE CAPITAINE FANTOME, par Paul Féval.
LA FILLE SANS NOM + par Charles Mérouvel.
LES PARDAILLAN, par Michel Zévaco. *
L'ÉPOPÉE D'AMOUR, par Michel Zévaco.
LA FAUTE DE JEANNIN E, par Paul Rouget.
LES OUVRIÈRES DE PARIS, par Pierre Decourcelle.
MORTES ET VIVAN TES, par Charles Mérouvel.
LES MYSTÈRES DE PARIS, par Eugène Süe.
MADEMOISELLE CENT-MILLIONS, par Michel Morphy.
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Mue la COMTESSE DASH
MONTREAL — LA LECTURE, 42 Piace Jacques-Cartier
LHANDU 2
Le Dauphiné est une des provinces les plus pittoresques de France. Nulle part les vailées ne sont plus vertes et les collines mi:.* fleuri : : nulle part le- montagnes ne projettent leu:+ grandes wmbres sur des paysages plus frais et des champs plus fertiles. Grenoble est placé comme un nid, chaudement abritée p#r les premiers: gradins de la chaîne alpestre. Autour de ses remparts, = de petits villages sont jetés çà et là sur les cimes et dans les gorges étroites ; les chaurniètes proprettes, les jolis jardins qui les entourent donnent à ees environs un air, de décoration d’opéra. \
. Un de ces hameaux, nommé le Bachet, situé près du bourg de Meylan, était, en 1637, habité par quelques familles ; leur principale industrie était la culture ou plu-
tôt la récolte des foins dont les versants des montagnes sont couverts. On les appelait herbiers ou herbagers.. Ils descendaient rarement de leurs hauteurs et les bruits du monde arrivaient à peine jusqu’à eux.
La veille de la Toussaint de cette année 1637, des préparatifs se faisaient pour un bal champêtre, donné par un jeune ménage en honneur du baptême de leur premier né ; on hissait des chandelles dars les lanternes suspendues aux poutres du toit, on balayait le plandlier, on apportait des siéges, pendant que la ménagère et ses soeurs disposaient à l‘autre bout deux longues tables, chargées de viandes et de boissons de toutes sortes.
“Dépêche-toi donc, disait le maître dn logis à sa femme, il est cinq heures et demie, on arrivera tout à heure. Tu es sûre de n’avoir oublié personne ?
—Tu le sais bien, puisque tu as été partout toi-même.
—Nous aurons certainement la famille Pigeon.
—Ï]s n’y manqueront pas et les Mignot non plus.
— Quant à ceux-là, jy tiens, car, grâce à la Lhandu, il nous viendra du bggr: monde. .
—Te voilà comme Îles autres, avec la Thandu ; j'ignore ce qu’elle a de plus que nous, cette fillelà, mais Cest une vraie charmeuse, tous les hommes en sont fous dès qu’ils la voient.
—C’est qu’elle est diablement belle.
—Et diablement adroite: je la crois sorcière, ni plus ni moins; wa-t-elle pas farci la tête de tous les garçons dun tas d’extravagances? Ils veulent l’épouser absolument.
—Le. fait est qu’elle ne manque pas d’amoureux et d’épouseurs, à r"mmencer par ce jeune vicomte de La Marche, qui...
—Pour celui-là, elle ne laura pas, interrompit la jeune femme.
— Qui sait?
—Moi donc, je le sais, car j’ai entendu Mme la com-
Es
tesse de La Marche, je l’ai entendue de mes propres oreilles, défendre au père Mignot de recevoir son fils chez lui ;en ajoutant qu’elle aimerait mieux le voir mort que de lui laisser faire un pareil mariag». Sans compter qu’elle a menacé la Lhandu de la faire fouetter jusqu’au sang, si elle Pattrapait aux environs de son pare, ou dans la ville, devers son hôtel. Elle n’a qu’à faire son deuil de M. le vicomte, tu le vois bien. =.
— Vous parlez comme ça, vous autres femmes, parce que vous êtes jalouses. Non seulement la Lhandu est : jeune et belle, mais encore elle est sage; et si elle n’a rs pas le vicomte, elle en aura un autre. Que dis-tu de M. Janin, le secrétaire de M. des Portes d’Amblirieux, tré- 2 sorier de la province du Dauphiné, qui a des écus gros … comme Jui? :
— 1] la recherche et le père Mignot le protège ; qu'est- - ce que cela prouve ?
—Cela prouve qu’elle ira en carrosse quand elle le voudra, et que bien d’autres la demandent, riches ou pauvres, Jodile, Pierre Musqué, Joseph Comteau..…
—Sans compter Clodomir.
—Chut! interrompit Louis Vannier ;en regardant autour de lui, d’un air d’effroi, de celui-là on ne parle pas.
—Pourquoi n’en parle-t-on pas, puisqu’on le voit? et si tu veux que je te le dise, je parierais, moi, qu’elle aime mieux Clodomir que le vi-omte, que tous les au- : tres, parce que Clodomir est le plus beau.
—Tais-toi donc! Les murs ont des oreilles.
—Poltron! je n’en ai pas peur, de Clodomir, il ne nous fera pas de mal; nous ne sommes pas des gabeloux, et nous n’avons jamais refusé de le recevoir et de lui donner un verre de vin, dans l’occasion.
—Crois-tu qu’il viendra cœ soir?
—Sil viendra, quand la Lhandu va danser et que
ee
tous ses prétendants seront autour d'elle? Tu ne le
connaîtrais pas, si tu en doutais.
— Pourvu qu’il n’y ait pas de couteaux tirés! Le père Martin est capable de nous amener son fils, et cela fera une belle affaire: il est amoureux de la Lhandu, et il vient d'obtenir une place dans les fermes ; Clodomir le tuera. -
—Je te dis d’être tranquille; nous autres femmes nous faisons tout ce que nous voulons de Clodomir; il ne bougera pas, si Claudine est raisonnable. Ah! dame!
- si elle est coquette, je ne répond de rien.”
- - Une demi-héure après, ils étaient parés de leurs plus
beaux atours, joyeux, enchantés, entourés de leurs pa-
— rents et de leurs amis. Bien que l’assemblée fût nom-
æ breuse, il manquait encore plusieurs personnes et des
plus.importantes, M. le tabellion de Meylan, M. le bail-
li du comté de la Marche, et la Lhandu, la belle fille,
ainsi que son père et sa mère, Claude et Françoise Mi- * gnot, dont elle portait les deux noms réunis, Françoise - et Claudine, en patois du pays la Lhandu, nom sous
lequel elle était généralement connue.
La danse allait commencer lorsque la porte de la grange s’ouvrit de nouveau. On vit paraître un homme d’une trentaine d’années, vêtu de noir, très proprement, même avec une certaine recherche. La coupe de ses habits indiquait la profession, aussi bien qu’une petite écritoire suspendue à son côté dans un étui de maroquin, en guise d’épée. Cet homme avait de beaux yeux, un visage intelligent, quoique sévère et peu agréable. Il ne disait pas toutes ses pensées, on le devinait facilement, et son sourire manquait de franchise. Il répondit par un demi-salut au bonjour presque respectueux de Vannier, voulant ainsi marquer la distance placée entre un herbager et le secrétaire du trésorier de la province. : =
“Monsieur Janin, la Lhandu n‘est pas ici encore, dit
en riant la mère de la Vannier; elle ne peut tarder, ne vous impatientez pas. . s
—Je ne suis pas venu pour (Île seule, bonne mère, et j'ai ici de quoi me consoler.
—Tenez, en voilà un autre qui attendra comme vous, Climent Martin, avec son bel habit tout flambant neuf.
—Oui, c'est une armure contre les coups de bâton: il ne len garantira guère. Par ma foi! la friponne aura son cercle au grand complet; j’aperçois M. le vicomte, je ne sais pas comment elle s’en tirera.
—En vous faisant tous aussi avancés l’un que lautre, monsieur Janin. La Llkaendu entend son métier-de jolie fille, et c’est plaisir de la voir frétiller. Ouvrez vos yeux, monsieur Janin, la Lhandu est à la porte, entre son père et sa mère; elle est belle comme un soleil! Coutfez, ou bien elle dansera sans vous.”
Janin n’était pas homme à suivre un pareil avis. Il se tenaitttrop à sa place, il craignait trop de déplaire à Claudine pour se risquer ainsi tout d’abord. Elle avait déjà rencontré cinq ou six amoureux, sans compter le vicomte qui restait en arrière; chacun réclamait une danse, elle ne savait auquel entendre; et, tout en. leur répondant, ses beaux yeux se promenaient autour d’elle: ils semblaient chercher quelqu'un. Elle vit M. de La Marche, elle vit Janin, elle vit l’armée entière de ses esclaves, son visage n’exprima ni joie, ni peine; elle riait en montrant les perles de sa bouche, mais la plus
parfaite indifférence se lisait sur ses ses traits; on de- :;
vinait dans son sourire une pensée, non un sentiment, elle n’en avait pas.
“Cette fille-à n’.ime personne, se dit Janin ; tant mieux ! elle me pFoncra aussi bien qu’un autre. 11 est tem.ys de paraître; elle n’a pas un denier vaillant: sa beauté en apportera à son mari plus qu’une riche, même avec de honnêteté, pourvu qu’on la manoeuvre adroitement.”
J1 s’approcha de Claudine non sans avoir fait un grand nombre de circuits: Janin ne pouvait courir droit à son but. 5
La Lhandu était grande, un peu grasse peut-être Pour son jeune âge, mais la blancheur de sa peau, la fraîcheur de ses joues, la régularité de ses traits, éclat de sa physionomie faisaient de cette herbagère la plus belle parmi les plus belles: aucune dame de la cour n’eût montré un bras, une main, plus suaves dans leurs contours; une jambe et un pied de fée, une poitrine, des épaules, un cou de marbre, achevaient cet ensemble parfait, auquel on ne pouvait reprocher que cet embonpoint précoce, défaut qui devint plus tard la conservation de ses charmes et * les rendit encore célèbres alors que les autres femmes ne songent plus qu'aux regrets. ;
Sa jupe de fine étamine grise, bordée d’un ruban rouge, était plissée par devant, sous une autre robe de couleur aventurine, bordée d’une velours noir et rétroussée dans les poches. Le juste noir, à longues bàsques découpées, prenait sa taille ronde, et son fichu de linon entrouvert permettait d’entrevoir les trésors de son sein, suivant l’expression des poètes du temps.
Ses cheveux blonds, frisés en mille boucles comme ceux des dames de la cour, retombaient derrière en chignon. Son petit bonnet à ailes, garni d’une dentelle de contrebande, se rattachait au sommet de sa tête par un noeud de ruban cerise, répondant à la bordure de sa jupe.
Sa robe courte permettait d’admirer son pied, chaussé de souliers de veau d'Orléans, à boucles d’acier, et sa jambe faite au tour dans son bas blanc bien tiré.
Des girandoles et une croix d’argent en filigrane de Gênes complétaient sa parure, d’un goût simple et sévère, peu ordinaire aux gens de village, très amateurs des couleurs brillantes et des tons criards.
ir
Lorsque Janin arriva jnsqv’à elle, la Lhandu plaisantait avec Clément Martin sur l’origine de ses boucles d'oreilles et sur la difficulté d’en r-trouver de senblables à présent que les fermes envoyaient des renforts sur les frontières.
“Je sais qui vous les a données, mademoiselle f”audine, ajouta-t-il, mais il ne faudra plus qu’il s’y risque à présent que je commande les gabeloux par ici. nous ferons bonne garde.
—M. Clément, celui qui m’a donné ces bijoux, ne s’en cache pas, ni moi non plus. Quant à m’en procurer de semblables, je n’en ai plus besoin, puisque j'en ai. Quant à avoir peur de vous, je vous assure que votre grand sabre et votre habit ne le feraient pas bouger d’une semelle.
—Bien, bien, mademoiselle Claudine reprit Clément ; ainsi, vous ne donserez pas avec moi ? =
—Assurément non, monsieur Clément; je .:e danse pas avec ceux qui parlent mal de mes amis. Tout à l'heure vous plaisantiez, je m’y stis prêtée volontiers ; à présent, vous provoquez Clodemir, et comme il n’est pas là pou: répondre, c’est mui qui vous répondrai, il me rendrait le même serrice.
—Vous ne serez pas cruelle, au contraire, Claudine, interrompit Janin d’un ton sentencieux, et vous donnerez à Clément votre jolie main en signe de réconciliation. Nous sommes ici pour nous «amuser et non pour disputer sur des babioles; ne troublez pas la fête, croyez-moi.
—Croyez-moi d’abord, monsieur Janin ; mêlez-vous de ce qui vous regarde. Comptez les sacs d’écus de vo tre patron, pressurez le pauvre nionde pour les augmenter, et laissez-moi m’entendre avec mes danseurs, s’il vous plaît!
—Mais, Claudine, votre père...
—Mais, monsi: ur le secrétaire, ma volonté!... cha-
ÉTERNEL croate. nomme LS
ms
ee
cun la sienne. Mon père autorise votre r.cherche, je respecte mon père, je l'aime; si mon père désire que je vous épouse, il ne m’ordonne pas de vous obéir avant d’être votre femme; je ne sort donc pas de mon devoir, et je vous prie de ne pas me rompre les oreilles de vos sermons; qui vivra verra; nous ne sommes pas encore devant le prêtre.”
Janin se mordit les lèvres et se tut. Le vicomte, qui ne disait mot, éclata de rire lorsque lépigramme fut lancée, et se hasarda à se montrer au risque d’en recevoir autant.
“Et moi, Claudine, me repousserez-vous » :ssi ?
— Vous, monsieur le vicomte, c’est différent, vous me faites trop d'honneur, et si Mme votre mère vous voyait j’en payerais la follé enchère. 11 ne sera pas dit que la peur d’un châtiment injuste m’empêchera de reconnaître un bon procédé. Voici ma main, à une condition, pourtant, c’est que vous rentrerez au château de la Marche après la danse. Votre intendant est ici jour faire sa cour à Mme la comtesse ; il serait de force à vous dénoncer. Je ne me pardonnerais pas de vous brouiller avec elle.”
Le vicomte n’osa répliquer, trop heureux encore d’obtenir une faveur sur laquelle il ne comptait pas. Ils traversèrent la foule et se joignirent aux danseurs qui s’escrimaient déjà dans les passe-pieds provençaux et les bals du Dauphiné. La Lhandu effaçca toutes les filles par sa bonne grâce, par sa légèreté, Le vicomte la sentait à peine entre ses doigts; il ne put s’empêcher de le Jui dire.
Claudine sourit avec un certain orgueil, sans toutefois provoquer de nouveaux compliments: et lorsque la danse fut finie, pendant que le vicomte la reconduisait à sa place, elle prit un air sérieux et lui dit presque bas :
“Monsieur le vicomte, j'ai dansé avée vous pour vous
>, je le je vant ceilles pas
qui fut ece-
ous ‘ous
dit
de OTi- de our e à ous
0b- Is qui
et les nte her
faire plaisir, et parce que vous êtes un bon seigneur que je ne voudrais pas traiter comme Clément Martin, ou ce pédant de secrétaire; à présent ce n’est plus ici votre place ; faites-moi le plaisir de vous en aller, si vous tenez à m'être agréable, et si vous voulez qu’une autre fois je vous épargne ce que vous appelez mes rigueurs. Je vous aime beaucoup, bien que nous ne soyons pas nés l’un pour l’autre. Je ne serai janais ni votre femme ni votre maîtresse, je serai toujours votre amie; c'est pourquoi je vous prie de ne pas rester une heure de plus dans une compagnie qui n’est pas faite pour vous.
—Vous attendez Clodomir? dit tristement le jeune homme; vous craignez sa jalousie et vous ne voulez pas qu’il me voie auprès de vous ?
—QOui-da! chantez-vous sur ce ton! Eh bien! monsieur le vicomte, faites avec moi un tour de ce côté où 1l n’y a personne, et où l’on ne nous entendra point. Je vous donnerai une preuve de mon estime en vous parlant franchement, vous ne direz p s ensuite que je nai pas confiance en vous.
—J’écoute, Claudine.
—Vous croyez, comme les autres, que j'aime Clodomir, n’est-ce pas? Cependant je n’ai rien fait pour vous donner cette idée.. Je n’ai que seize ans et j'ai le temps de me décider. Je ne sais si j’ai pour Clodomir ce que vous appelez de l’amour; je le préfère à ceux qui me content fleurettes, et cela est tout naturel, bien qu'il ne n’en conte pas, lui! Vous et Clodomir vous êtes les seuls qui ne m'étourdissez pas de fadaises; je crois pourtant que vous m’aimez plus que les autres, plus sérieusement. Clodomir a été élevé chez mon ps re; je le connais depuis que je -uis au monde; il est bôn, pour moi du moins, il est beau, il est brave, quoi de plus simple que ma préférence? Ce dont vous gouvez être sur, néanmoins, c’est que, si je ne me mars
pas contre mon gré, je ne me marierai pas non plus contre la volonté de mes parents, ct mes parents s’opposent à ce que j'épouse Clodomir, ajouta-t-elle avec tristesse ; il est donc probable que je resterai fille.
—Claudine, répliqua le vicomte très ému, vous êtes une honnête fille, et je vous pric à mon tour de m’écouter un instant. - Je désire par-dessus tout vous avoir pour femme, rien ne me séparera de vous que vousmême, et, je vous en donne ma parole de gentilhomme, si vous me repoussez mon nom finira avec moi; je ne me marierai jamais.
—Bah! bah bah! monsieur le vicomte, je n’écoute pas ces sornettes, et vous ne serez pas assez fou pour y tenir; je ne vous en remercie pas moins. Adieu, maintenant je retourne à la danse et nous n’avons plus rién à nous dire; je vous prie de ne plus chercher à me voir, vous me désobligeriez beaucoup, et Mme votre mère finirait pas s’en formaliser de nouveau”
Elle dégagea lestement son bras de celui du jeune homme, et se glissa dans la foule avant qu’il eût le temps de la retenir.
Les danses s’animaient de plus en plus.
Claudine avait rejoint sa cour ; elle sautait et riait du bout des dents; ses yeux se tournaient fréquemment vers la porte et s’en détachaient avec une expression de désappointement très visible. Clément, qui semblait prendre à tâche de la contrarier, dit tout haut:
+ “Il manque au render-vous le beau Ciodomir, la Lhandu.
—Remerciez Dieu qu’il ne soit pas là, Clément; car s’il vous entendait parler ainsi, vOs épaules pourraient s’en ressentir.
—Ah! ne dirait-on pas que c’est un héros; un homme en vaut un autre, mademoiselle.
Oui; mais un gabelou n’est pas un homme.” * Un éclat de rire général accueillit cette plaisanterie,
s’op-
avec
êtes cou- Voir ousime, > ne
its
Sur les frontières, les employés de la douane ont é de-tout temps détestés, et tout ce qui pouvait tradui cette haine en paroles ou en action était bien venu. Beaucoup des habitants du village ne vivaient que par la fraude; les agents des fermes étaient leurs ennemis naturels. Clodomir n’était pas le seul à les braver. Les hardis partisans formaient entre eux une sorte d’association dont il était le chef, et dont ils mettaient les bénéfices en commun. Aucun n’avait sa bravoure, je dirai sa témérité. Clodomir, enfant naturel d’une paysanne et d'un grand seigneur, réunissait en lui le type de ces deux races. Il en avait les défauts et les qualités, Tel-était l’homme qu’attendait Claudine, et qui, vers les onze heures du soir, entra dans la grange au moment où l’on se préparait à une furieuse attaque come : le souper.
La bonne fortune
“Vannier, lui dit-il, tu ne m'as pas invité, je suis venu; j'ai pensé que c'était un oubli de ta part ou de celle de ta femme. Non seulement je suis venu, mais, pour te prouver que je ne suis pas fâché et que je regarde ta maison comme la mfénne, je t’amène une pauvre vieille créature que ‘j'ai trogyée, mourante de froid et de faim, près des Quatre-Ormeaax. Je ne puis voir une femme abandonnée: sur les routes sans penser à ma mère, qui fui aussi ramassée, lorsque les méchants imbéciles de ce village l’eurent chassée de leurs foyers, et sans la secourir pour l’amour d'elle.
—Ta pauvre femme est la bienvenue, Clodomir. Il Y à un escabeau au bout de la table, et si elle veut se chauffer, on la conduira à la cuisine.
— Merci, Vannier. Où est la Lhandu? Elle va s’occuper de cette malheureuse et lui faire donner ce qu’il lui faut.
—De quoi s'agit-il ? reprit Claudine. qui ne se fit pas prier pour paraître. Te voilà pâle et défait comme si tu sortais d’une dispute de cabaret, ( odomir : ce n’est pourtant pas ton habitude.
— Un homme comme moi ne va pas au cabaret, Lhandu; j'ai mieux à faire. Maintenant prends cette bonne
0 suis ou de mais, je repaufroid s voir à ma s im” rs, et
r, Il
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s’oc-
qu’il
e fit mme n’est
han- )nne
femme, et qu’elle soit servie, ensuite nous songerons à autre chose.
Tu me diras ce que tu as fait, Clodomir, et pourquoi tu nous arirves avec un pareil visage ?
Je ne te dirai pas ce que j'ai sait, Hihandu, mais tu as, au contraire, des comptes à me rendre. Va toujours, continua-t-il sans paraître remarquer le chagrin qu'il lui avait causé: cette malheureuse ne se soutient plus.”
Claudine obéit à cet ordre, c'en était un; elle dit
quelques mots à la pauvresse: elles sortirent ensemble
de la grange et sé dirigèrent vers la cuisine. Lhandu
établit l’étrangère sur un escabeau, au coin du feu, prit dans le buffet un morceau de pair, de la viande et du vin, et les présenta à celle qui souffrait.
“Merci, ma chère fille, répliqua la vieille, dont les trs se déridèrent pour @ourire. Vous êtes charitable et compatissante, cela vous portera bonheur. Si vous n'êtes pas trop pressée, restez avec moi, je vous payera} votre charité par une bonne fortune qui n’est pas ordinaire, si j'en crois les signes qui me frappent en vous.”
Elles étaient seules; tout le monde était occupé, soit à manger, soit à chanter, soit à rire :on ne songeait uuère à elles. Le mot de bonne fortune fit en même temps rougir et trembler Claudine.
“Je vous en supplie, dit-elle, ne ane faites pas de mal et n’appelez aucun lutin à votre secours.
—Vous faire du mal, ma mignonne! j’en serais trop fâchée, et quant au diable, ne le craignez pas, il est l'ami des jolies filles. (Ce beau jeune homme si vif est votre amoureux?
—Non; c’est mon frère adoptif.
—(C’est la même chose. Eh bien! prenez-y garde, mon enfant! I a bon coeur, mais il est trop emporté; et si l’on n’y fait attention, il finira...
—Comment? demanda4-elle avec anxiété.
—I1 est né pour de hautes destinées, reprit l’autre,
il les remplira ; seulement il ne faut pas qu’il les pren ne au pied de la lettre,
—Qu’entendez-vous par là ?
— Vous me comprendrez plus tard. Je ne puis-m’ex. pliquer davantage aujourd’hui.
—Vous m'effrayez!
—Ce n’est pas mon projet, au contraire; mais ne nous occupons pas des autres, songeons à v-"s,
—-Songeons à lui! @
—Vous l’aimez done ?
—Je vous l'ai dit, c’est mon frère adoptif.
—Tan pis!
— Pourquoi ?
—Parce que... Donnez-moi votre main.”
La Lhandu Ja Jui présenta, et l’étrangère interrompit son repas pour l’examiggr.
“Est-il possible ! s’écrie-telle. Est-ce que je me trom-
pe pas? Quoi! une herbagère ! = — —Que voyez-vous donc, ma bonne mère ? Dites-le, ne craignez pas de me tourmenter. J'ai du courage.
—Ï]l ne s’agit ni de tonrments ni de malheurs, ma belle. Ti s’agit d’une destinée si éblouissante que la tête m’en tourne pour vous.
—Oui, continua-t-elle en examinant attentivement les lignes, oui... Qui pourrait le croire? Et cependant cela est; jamais lignes ne furent mieux et plus âistinetement marquées. Vous serez épouse d’un rci, mon enfant,
—Moi ?
— Vous, la jolie petite villageoïse; vous, la fille des montagnes.
— Vous vous gaussez de moi.
—Je ne me gausse point de vous ; c’est aussi certain que si vous aviez déjà la couronne sur la tête.
—Vous avez prédit à Clodomir qu'il monterait très baut,-alors...
‘el
les pren-
is”m’ex-
mais ne
terrom-
e trom-
)ites-le, rage.
rs, ma que la
vement endant Listinc- , mon
le des
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—Pauvre fille! marmotta la vieille, Ce qne c’est que l'amour! Ce n’est pas à la couronne qu’elle pense c'est à celui qui la donnera.
+ —Que dites-vous, ma bonne mère? demanda la Lhandu ; parlez-vous de Clodomir ?
—Non, non, je n’en parlais pas; mais nous en parlerons si vous vouiez. Clodomir... vous l’aimez... il vous aime... Prenez garde à ce jour d’aujourd’hui; prenez garde à ce qu’il fera encore.
—Il a donc fait quelque chose? Oh! parlez, parlez! Je m’en doutais. Où l’avez-ous rencontré ?
—Je l'ai rencontré dans un mauvais moment, les mains teintes de sange.
—Du sang! Il s’est battu, il est blessé ?
—Non... ce sang n’est pas le sien... Ne m’en deinandez pas plus, mon enfant; ce n’est pas moi qui vous apprendrai ce qu’il vous cache, pour le récompenser de ses bienfaits. Seulement ne le perdez pas de vue; tout n’est pas fini, il y a encore dans le ciel un signe funeste cette nuit.
—Que dois-je faire ?
—Vous attacher à ses pas, le suivre; si quelqu'un peut détourner linfluence maudite, c'est vous, vous seule,
—Dès que vous aurez terminé votre repas, dès que vos membres seront réchauffés, nous retournerons près de lui. $’il m’échappait pendant que nous sommes là!
—Un instant, ma fille, je n’ai pas fini ce qui vous concerne; je veux payer vos soins par un conseil et un avertissement encore, Avant d’être la femme d’un roi, vons aurez bien des vicissitides. Vous êtes née so1s. une étrange étoile; vous avez recu le don de charmer. Beaucoup vous aimeront; il y aura, il y a déjà autour de vous des jalousies terribles; méfiez-vous-en, ne les excitez pas; elles amèneront des catastrophes, elles fe-
LÀ
ront répandre du sang, et votre vie en sera traversée jusqu’à la fin.
—Clodomir sera jaloux ?
—Lui et d’autres. L'amour fera votre destinée ume des plus bizarres de ce siècle et dont les siècles futurs s’occuperont. Je vois dans votre main. là, un signe qui m'indique positivement ce que je vous annonce encore. Vous épouserez un assassin.
—Oh ! taisez-vous !
—Oui, un meurtrier, et dans ces lignes croisées en tous sens ,le sang et l’amour jouent le principal rôle, lun ne va pas sans l’autre; telle devait être la main d'Hélène, telle était celle d’une pauvre femme, ma fille d'adoption, mon élève, que j'ai vu sacrifier sous mes yeux.
—Avez-vous entendu parler de la reine Marie de Mé dicis, la mère de notre sire Louis XIII ?
—Non.
—Par conséquent vous ne connaissez pas Léonore Galigaï, la maréchale d’Ancre.
—Non.
—Eh bien! Eléonore Galigaï avait la main presque comme la vôtre. Partie, comme vous, du bas de l’échelle, elle est arrivée en haut, ainsi que vous y arriverez ; Pourtant la fin est différente, elle a été brûlée en grève, il y a vingt ans maintenant, en 1617, et vous vivrez très vieille, au combre des honneurs, si ce n’est de la fortune.
— Etes-vous sûre au moins que je ne serai pas brûlée ?
—Très sûre, répliqua la sorcière er riant.
— Vous ne me parlez pas de Clodomir. interrompit la Lhandu, d’une voix émue, vous évitez de prononcer son nom, c'est assez nous occuper de moi, songeons à jui.
—Mon enfant, je n’ai rien de plus à vous dire, vous savez tout, vous et lui vous sortirez bientôt de la position
raversée
née une ; futurs gne qui encore.
sées en al rôle, a main na fille us mes
)resque Pécheliverez ; n grèvivrez de la
rûlée ?
ompit 1oncer
ons à
, VOUS sition
infime dans laquelle vous êtes nés, vous en sortirez par une catastrophe. Maintenant rentrons, je suis rassasi’e, réchauffée, je veux prendre part à la fête et souhaiter quelque bonheur au nouveau-né, en récampense du bon souper que je viens de faire. =
La vicille se leva. Claudine écarta la table, elles se dispesaient à sortir lorsque Clodomir ouvrit la porte. Les veux de la Lhandu s’attachèrent sur lui pour découvrir ces taches sanglantes dont la bohémienne lui avait parlé. Elle n’aperçut aucune trace ; mais la tristesse empreinte sur son front, le désordre de ses vêtements, qu‘l n’avait point réparé, indiquaient un événement peu crdinaire. La jeune fille courut à lui, et se jetant à sor. cou :
“Clodomir, s’écria-t-elle, réjouis-toi, je serai reine, tr seras donc roi aussi.
—Qui t'a conté ces billevesées, ma pauvre Lhandu?
—Cette bonne mere, la plus savante d’entre les savantes.
—Te n’y crois pas, répondit-il.
—Tu n’y crois pas, jeune homme! ta main et tu vas : croire.
—Ce sont des mommeries, et je ne m’y prêterai point; d’ailleurs je ne veux savoir qu’une seule chose, retrouverai-je mon père?
—Ta main, et je te le dirai”
Il avança la main comme un homme qui doute et qui consent à une plaisanterie. TL’étrangère prit cette main la retourna, la regarda longtemps, et son front se rembrunit.
“Clodomir! prononça-t-elle comme à regret, tu re’ trouveras ton père... mais ne désire pas ce jour, car tu le rosretteras amèrement: in le retronveras plus puissant, plus élevé que tu ne le crois encore... Tu doutes!... Je m'appelle Rinalda, n'oublie pas ce nom. Clodomir, tu me croiras avant de quitter cette chambre.
: Je puis te dire pourquoi ton front est plissé, pourquoi 2 ton coeur bat péniblement, je puis te dire ce que tu as S fait ce soir.
.—De par la croix de Dieu! si tu me le dis, je te proclame une vraie sorcière !
—Voici le tableau qui se présente à ma vue. Un ravin, le soleil couchant, un torrent, un gouffre june croix de bois, un homme assis, un autre debout, un cheval attaché à un arbre, une valise par terre, deux chiens couché: à côté...
—Tu y étais! interrompit Clodomir avec un éclat de voix terrible.
— Un de ces hommes parlait vivement, l’autre...
— C’est assez! je te crois. Claudine, va-t’en, va-t’en à la danse: je ne veux pas que tu restes avec cette femme, je ne le veux pas.
= —Ah !poursuivit Rinalda avec mélancolie, tu me Et e crains! tu crains mon indiscrétion. Tu te trompes,
i Clodomir, je ne suis pas méchante; tu m’as soignée et recueillie, je voudrais te faire du bien, et je tâcherai dy réussir. Bannis tes sombres pensées, amuse-toi, ne
te laisse pas entraîner à la colère, ne sois pas jaloux, tu
ue es aïmé, bien aimé, et, je puis te l’annoncer avec certi-
tude, Claudine n’aimera que toi seul jusqu’à la fin de sa vie, =
—Est-ce vrai, Claudine ? demanda-t-il d’un ton attendri. :
—Oh !‘pour cite prophétie-là, je te l’aurais bien dite moi-même,” répliqua la jeune fille cachant son visage rouge de pudeur et de joie, dans le sein de Clodomir.
Il posa ses lèvres sur ses cheveux. Cette chaste caresse n'avait entre eux aucune importance, En ce mo: ment, Clodomir était presque heureux.
“Ma chère bien-aimée Claudine, il est donc vrai que tu m'aimes?” murmura-t-il.
)oUrquoi ne tu as
s, je te
Un rane croix . cheval chiens
n éclat
va-t’en te fem-
tu me ‘ompes, née et icherai toi, ne Jux, tu > certifin de
on atn dite visage lomir,
te ca- 2e mo”
ii que
æ en
Rinalda les contemplait en silence d’un oeil plein de regrets.
“Tant d'amour, tant de joies! et pour aboutir!... Ah! je me tairai, pensa-t-elle; je ne veux pas leur enlever l’espérance, le dernier bien des malheureux !”
Ils quittèrent la maison, laissant passer devant eux la vieille femme. Au moment d’entrer dans la grange, elle se retourna, prit la Lhandu par la main et Jui glissa tout bas une dernière recommandation de ne point quitter Clodomir jusqu’à ce que la nuit fût passée.
“Une partie des mauvais présages s’écartera, si d'ici au lever du jour il ne lui arrive aucun nouvel incident. Veillez donc.” ==
Le jeune homme ouvrait la porte, et déjà des cris de joie accueillaient leur retour.
“La Lhandu! Clodomir, on va danser la monferine,” dirent plusieurs voix.
Le violon commençait l’air de la monferine, et la jeunesse impatiente se disposait déjà sur deux rangs. Clodomir et Claudine prirent la tête, bientôt la gaieté la plus folle négna dans l’assemblée. Dans nn moment, l'on change de vis-à-vis, les garçon: prennent leurs voisines et les enlèvent par une pirouette. Clément Martin se trouvait assez loin de Claudine; il bonscula celui qui devait figurer avec elle et se mit en sa place.
Clodomir était déjà de l’äutre côté, lorsqu'il entendit Claudine dire :
“Vous vous trompez, Clément, ce n’est pas à vous, c’est à Bénisson; a!lez. done là-bas.
— Je ne me trompe nas, je suis venu exprès, et puisque l’on ne peut danser autrement avec vous, au moins jy danserai de cette façon.”
Bénisson, qui s’était dégagé, arriva sur ces entrefaites en courant tout essouflé.
“Claudine, lui dit Janin qui rôdait par là, si vous
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n’étiez pas si coquette, cela ne se passerait pas ains Quand vous serez ma femme, je vous en guérirai.
—Je ne serai jamais votre femme, monsieur! et pou les mettre d’accord, j'en vas prendre un troisième.”
Apercevant le vicomte, elle sen alla étourdimen vers lui en lui demandant sa main: il ne se la fit pa demander deux fois.
Ce troisième larron ne mit pas les voleurs d’accord Ils continuèrent à se disputer, et la discussion dégénér: en querelle,
Clodomir n’y pouvait rester étranger. Abandonnan la jeune fille qu’il avait prise à la place le Claudine d’après les règles de la danse, il tomba comme une bombe entre les champions, s’informant de quel droit ils se querellaient pour Claudine.
“Pardi, c'est ma danseuse! s’écrièrent-ils tous des deux en même temps.
—Ce n’est pas votre danseuse, c’est la mienne; et je vous défends de vous en occuper davantage,
—Tu nous défends, répéta Martin en ricanant,
—Oui, je vous le défends, insista Clodomir d’une voix que la colère commençait à rendre tremblante.
— Depuis quand donnes-tu des ordres en ce pays ?
—Ne m’échauffes pas les oreilles, méchant gabelou, ou je t’apprendrai à les suivre, mes ordres.
—Ne voilàit-il pas an beau moniseur, un beau voleur qui sera pendu hautet court le jour où il me plaira.
= —Martin, ne répète pas ces mots, ne me tente pas. Je suis dans un mauvais jour, et je ne sais ce que je ferais; suis mon avertissement ”
Au premier mot Claudine était accourue, abandonnant M. de La Marche, et le suppliant de ne pas se méler de tout ceci. Elle saisit le bras de Clodomir au moment où 1l donnait à Clément ce qu'il appelait un aver-
tissement avec l’oeil en feu, le poing levé, tous les pr’ æ
MAS ainsi.
rai.
! et pour ème.” urdiment a fit pas
d'accord.
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donnant ‘laudine, ‘ ne bomit ils se
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e; et je nt. à r d’une lante.
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zabelou,
| voleur aira.
té pas.
que je
andon-
se mê- Al mon averes pr
liminaires de la furie dont il nétait que trop susceptible.
“Clodomir, me voilà; je reviens à toi; nous allons finir la danse là-bas; ne t’occupe pas d’eux.
— Que je ne m'occupe pas d’un homme qui n’a appelé voleur; allons done, Lhandu ,tu ne m'aimes guère, apparemment.
—Sans doute, voleur ,reprit Clément ; qu'importe de voler le roi ou de voler les autres? c’est toujours voler. Les boucles d’oreilles de ta bonne amie sont volées, entends-tu, Clodomir? Si je m'en étais aperçu plus tôt, elles ne seraient pas à elle à présent.
—Insolent! s’écria Clodomir, tu oses t’attaquer à Claudine
Il leva son bras formidable, qui retombait comme une massue sur la tête de son rival, lorsque la Lhandu se jeta entre eux et détourna le coup; elle le reçu mais très amorti, heureusement. Elle n’en tomba pas moins sans connaissance, assommée ainsi qu’une jeune victime.
La rage et la douleur de Clodomir ne connurent plus de bornes. Il se précipita sur Claudine, la releva, la remit entre les mains de sa mère, et lorsqu'il fut assuré qu'elle vivait encore, il se retourna vers Clément qui restait debout à les regarder, un sourire moqueur sur les lèvres, et murmurant :
“Bel assommeur de femmes !
—Ecoute, Clément, poursuivit Clodomir, rappelletoi bien ce que je te dis: je ne puis te punir tout de suite, eJ vais suivre la Lhandu au ‘ogis, je suis trop inquiet de ce que j'ai fait là; mais je te retrouverai, et tu ne perdras rien pour attendre.
—Moi aussi, je te retrouverai; et nous verronz qui en sera le plus fâché de nous deux.”
Ses amis l’entouraient et lemmenèrent pendant que Mignot et Vannier entraînaient Clodomir.
“Ah! dit Rin.. da ,le présage funeste n’a pas été écar-
té; l:ur vie est décidée maintenant; le glaive est hon du fourreav ; il n’y rentrera plus que rougi par le sang.”
IIT
La rencontre
Ë Claudine fut transportée che zelle, et la moitié des
Ho convives Vy suivit, ou du moins se tint aux alentours 4 de la maison, Parmi ceux-ci le vicomte et Janin, dont inquiétude peut se ‘concevoir, n'avaient pas été des derniers. Le médecin de Meylan était auprès delle, et son état offrait quelque danger ; elle n’avait pas repris
connaissance,
“Monsieur le vicomte, disait Janin, je s.: + très humble serviteur de votre maison ‘\‘5n rit: l’est comme moi, et nous voyons avec wien du ret que
vous désobéissiez à Mme votre mère.
—Monsieur Janin, ne comptez-vous pas épouser la Lhandu? demanda M. de La Marche.
—Ï est ciestion de qu'Âque chose comme cela, j'en conviens, monsieur, répl' à l’autre assez embarrassé.
— Vous êtes dans votre le. avec votre conseil, et je vous engage à le réserver pour vous-même. Je suis si mortellement inquiet de Claudine que je n’ai pas l’idée
ee
de m’occuper d'autre chose, sans quoi je vous apprendrais à choisir les gens pour les berner.
—Mais, monsieur le vicomte...
Assez, monsieur; amusez-vous avec vos pareils.”
On le voit, la prophétie se réalisait déjà ; la jalousie et Ja discorde éclataient de toutes parts. Clément n’a vait pas osé paraître; malgré ses fanfaronnades, il craienait Clodomir et n’était pas tout à fait fâché de l’incident qui les séparait. Quant à celui-ci, son état faisait pitié On ne lui avait pas permis d’entrer chez Claudine ; il se tenait à la porte de sa chambre, debout, la tête baïissée, les bras pendants, l'oeil fixé eu rce seuil qu'il ne pouvait franchir, épiant le moindre bruit, inierrogeant ceux qui sortaient, et, lorsque quelque ami de la maison l’engageait à prendre du repos, il répondait anéanti :
“Si elle meurt, je mourrai; laissez-moi le savoir, du moins.”
Cette incertitude dura jusqu'au milieu de la matinée. Enfin Claudine revint à elle, et reconnut bientôt son père et sa mère, auxquels elle seurit tendrement.
“Où est Clodomir ?” dit-elle.
On ouvrit doucement la porte; elle entrevit son ami dans la même attitude, paraissant calme et résigné, bien que profondément malheureux.
“Dites-lui que je vais mieux et qu’il prenne courage,” qu’il s’occupe aussi de la vieille femme italienne.”
On porta cè message à Clodomir, auquel il fit beaucoup de bien; il sentit revenir ses forces et si’nforma de Rinalda, à laquelle il n’avait pas songé depuis son malheur. On la lui montra, assise au coin du foyer, entourée des matrones du village.
Une rumeur parcourut l’assemhlée, ei des exclamations sourdes s’élevèrent de toutes parts. Clodomir n’y prit pas garde d’abord ; plongé dans ses réflexions, dans ses inquiétudes, il n’entendait rien autour de lui.
ARRET TRE. sata amor
si — 28 —
gi Un mot prononcé par Vannier le rappela à lui-même « $ aux autres,
“Comment, disait Vannier, vous en êtes bien sûr, o a retrouvé son corps ?
—On l'a retrouvé tout à l'heure dans la grande pente percé de dix coups de couteau : excusez du peu !”
Clodomir fit un saut comme s’il se réveillait,
“Qui cela? qu’a-t-on trouvé ? demanda-til vivement
—Le corps de Pepe, le Piémontais. I] avait à côt de lui sa valise et ses deux chiens, dont l’un est blesss assez grièvement.
— Est-ce que tu ne l'as pas vu depuis plusieurs jours : continua Vannier: vous n’avez pas coutume de rester si longtemps sans vous chercher pour votre commerce.
—Je Pai vu hier,
: —Seul ?
—N on: avec son ami le Corse, Cecco.
—Ah !” La conversation en resta là. Mais Clodomir Ava : plusieurs fois changé de visage, et, si on eût pris garde
à l’expressicn devses traits, sos ennemis auraient pu concevoir de singuliers soupçons.
Les bonnes nouvelles données sur la santé de Claudine ne dissipèrent point les oisifs essemblées ; personpet ne ne songeait à se coucher; cétait Ja Toussaint, et, jusqu’à l'heure de la messe, on resta à canser des grands événements du jour.
“Je ne sais ce qui arrivera, disait le tabellion de Meylan. Pepe était un contrebandier bien connu; il faisait en Savoie le métier que font ici Clodomir et les autres; ils étaient liés d'intérêt; et, si on ne fait que les interroger ils devron: s'estimer heureux.
—Ah! diable! il faudrait alors prévenir Clodomir afin qu’il détalât avint l’arrivée de la justice, répliqua Vannier, qui alla rejoindre Clodomir. auquel il frappa sur l’épaule.
— Garçon, la justice va venir, dit-il.
Eh bien! que m'importe? fépondit le contreban-
-même et
à sûr, on dier en s’efforcant de cacher son trouble. —Va-t'en, c’est un bon conseil que je te donne. de pente, —M'en aller et laisser Claudine dans un pareil état; 17 quand il s'agirait de ma vie, je n ’en ferais rien. t. —(‘omme tu voudras. Cependant...
ivement. — Ah çà, est-ce que l’on m’accuserait d’avoir assast à côté siné Pepe, par hasard? interrompit-il en devenant pâle . st blessé comme la mort.
Non: il s’agit seulement de ta contrebande. Je s jours ? crois qu’on te pardonnerait plus facilement la mort d’un e rester homme que de frauder les droits. Te voilà averti; fais mmerce. ce que tu voudras, je ne m‘en mêle plus.” - Clodomir, assis, la tête dans sa main, le bras appuyé «ur son genou, réfléchissait, frappait du pied, et murmurait quelques paroles sans suite.
“Je ne partirai pas, dit-il ; il arrivera ce qu il pourra.” Ir avar dé [1 &e leva tout à coup et courut jusqu’à la cheminée s garde À «ù se tenait Rinalda, avec les vieilles femmes. Il s’ap 2 pu con- procha d'elle, lui prit la main, et lui demanda en ita- * en, qu'il parlait comme sa propre langue à cause de e Clau- D -:: fréquents rapports avec ses voisins: person- “Vous qui savez tout, répondez-moi: dois-je partir ? int, et, —Oui, répondit-elle sans hésiter, si vous voulez évi- : grands ter de grands malheurs pour vous et pour d’autres; de cette décision dépend lavenir de plusieurs personnes. ion de —(laudine sera-t-elle heureuse si je reste ?” 5 se nu; il La vieille hésita cette fois. EE — et les “En restant vous lui ouvrez la route de la fortune et = it que des honneurs.
—Je reste.” domir Rinalda jeta sur lui un regard de pitié affectueuse. pliqua D ic se leva et de prit à part. =:
frappa “Retiens bien mes paroles, dit-elle, car ‘Iles sont
vraies, Si tu es prudent, si tu pars, tout s’ap “ra; tu
mèneras plus terd une vie douce et tranquille dans c montagnes, et Claudihe aussi. Si tu restes, tu te lar ceras dans des aventures sans terme; tu accepteras Je orages, les douleurs, des joies vives compensées par d’al freuses souffrances; tu auras des espoirs insensés, de moments où la tête te tournera et où tu te croiras ] roi du monde.
—Et Claudine ?
— Claudine sera placée au pizacle; je te l’ai annon cé, elle deviendra l'épouse d’un roi,
—Mon choix est fait; une couronne vaut bien qu’or la gagne,
—Suis done ta destinée, puisque tu le veux. Je l'avertis, et tu t'en souviendras plus tard. Hélas! l'es. pèce humaine est ainsi: le danger l’attire comme l’abtme attire le vertige.”
Bien qu’il n’en Jaissât rien paraître, Clodomir était fort inquiet: il tressaillait au moindre bruit: dès qu’il entendait marcher plusieurs Personnes drns la rue, il Courait pour les examiner: il Jui échappa même de demander si c’était la justice. Le corps de Pepe avait été transporté dans une maison voisine, On lui proposa de l'aller voir.
“Non, répondit-il avec dégoût, je crains les morts”
Dans un moment où Clodomir regardait ainsi, Clément Martin se trouva tout à Coup devant lui avec un de ses camarades des gabelles. T1 s’arrêta Pvur causer.
“Evidemment Pepe est mort dans une querelle, ditil, ou dans un guet-apens de ses associés, On ne Pa pas volé, puisque la valise s’est retrouvée entière; c’est donc une vengeance. (Ces beaux messieurs les contre: bandiers n’ont qu’à se bien tenir. Pour ma part, j’en sais un...
—Prends garde, gabelou, je entends, interrompit Clodomir.
= — —Qu'est-ce que cela me fait, que tu entendes ; est-ce que j'ai peur de toi?
— Tout cela se met en ligne et se réglera ensemble; pour le moment, f&ne suis pas de loisir, mais patience.”
Il rentra brusquement comme s’il n’était plus maiire de lui. En même temps le vicomte débouchaït au hout de la rue, se dirigeant vers la maison. Il ralentit pas au moment d’y entrer, et sembla même se dispo-
dans ces u te lanbteras les par d’afnsés, des roiras le
i annon- “r à passer outre, lorsqu'il aperçut le père Mignot. : en qu'on MW (‘lui-ci le salua; M. de La Marche revint après quel- : ques pas. a ux, Je “Comment va Claudine, père Mignot? = as! l'es — Eile va mieux, monsieur le vicomte; souffrez pourne l’abi- ‘int que je décline l’honneur de vous recevoir. Le bailli le: Mme la comtesse sort d'ici, il m’a répété ses ordres ir était vec des menaces * lus terribles que jamais, à cause du + lès qu’il bal où xous avez assist - hier, et je ne »ne soucie point = rue, il que ma fille soit fouettée comme une gourgandine. É ; à de D'ailleurs, elle ne peut être à vous, et vous êtes trop =. vait été onnête homme pour la compromettre inutilement. = posa de —Votre fille est promise à ce vaurien de Clodomir? —Clodomir n’aura pas plus ma fille que vous, mon- —. nor sieur: celui que je lui destine est un honnête homme, 4 i, Clé- ut a du foin dans ses bottes et qui en fera une grosse = = ‘ame, Jai bien lhonneur de vous saluer, monsieur le = causer. icomie.” le, dit- Pas une de ses paroles n’avait été perdue pour Clono a ‘lomir. I] jeta un regard de reproche à son père adop- = tif, lorsqu'il passa près de lui, et lui dit, de sa voix la conêre plus douce : :
rt, j'en , “Vous êtes bien cruel, père Mignot, bien cruel pour È l'enfant que vous avez élevé, et M. le vicomte est bien È rompit insolent de se permettre de m'appeler vaurien, il fau- -
dra qu'il m . compte de mi un peu plus tard
aussi,
Te voilà encore une mauvaise affaire sur les bras
avec Pepe. Clodomir, si tn étais sage, tu gagnerui pays, car les gabeloux profiteront de 1e. circonstanc pour te chercher noise : ce Pepe était ton camarade, tot associé, tu sais peut-être quelque choæ sur lui.
—Je ne sais rien, mon père,” répondit-il,
Clodomir portait dans son coeur un secret terrible e: uu amour profond, dont le succès lui semblait douteux malgré celui que Claudine avait pour Jui. I} jouait en ce moment sa Vie, sa journée pouvait se terminer par une accusation capitale, vingt retraites lui étaient ouvertes, sans qu'il daignât y avoir recours.
Vers le soir, le bruit se répandit que les gens du roi étaient arrivés et qu'on allait commencer l'enquête. Clodomir affecta de se montrer partout, Il s'attendait à être interrogé juriciquement, Il ne pouvait reprendre la parole imprudente lâchée la veille devant Vannier. L'aveu d'une entrevue avec Pepe, dans la soirée du meurtre, devait faire peser sur lui des préventions fâcheuses. A sa grande surprise, il ne fat point appelé. La nuit se passa calme, et chez Mignot également.
Clodomir, assis au coin de la cheminée, veillait seu] avec ses espérances ct ses craintes,
L’aurore commençait à poindre, lorsqu'on fnappa discrètement à la porte. Le jeune homme se leva et, avant d'ouvrir, demandes à demi-voix qui était là.
“C’est moi louvre vite.
—-Non, je n'ouvrirai pas, Cecco, Je ne puis te recevoir ici, passe ton chemin.
—Ïl faut que je te parle, et tu m’ouvriras.”
Clodomir poussa une exclamation étouffée et tira lentement le verrou. Un homme d’une haute stature, avec un beau visage basané, des cheveux noirs en désordre, des vêtements souillés, se précipita dans la chambre,
ragneruis onstance ‘ade, ton
rrible et douteux, ouait en ner par ient ou-
s du roi enquête.
ttendait reprenit Vanà soirée ‘entions int ap-
égale-
it seul
frappa eva et,
là.
ecevoir
ot tira tature, en déns la
—Que veux-tu? demanda vivement Clodomir, hâtetoi, on peut s'éveiller.
—Je veux que tu me caches. Je suis poursuivi, traqué depuis ée matin, les gabeloux sont dans la montagne, ils ont cerné nos retraites, et j'ai eu peine à leur échapper,
—Je n'ai qu'une petite chambre ouverte à tout venant, où chacun entre à volonté. Je ne puis te cacher, tu le vois bien,
—Tu me cacheras, sinon je me livre, et alors... Arrange-toi comme il te plaira, je ne sortirai d’ici que pour aller — à la justice les meurtriers de Pepe.
—Misérable! s’écria Clodomir en frappant son front de son poing, et au comble du désespoir, mais que veuxtu que je fasse ?”
Un bruit de pas réguliers, comme celui d’une troupe de soldats, se fit entendre dans la rue; les deux complices se regardèrent. Cecco saisit la main de Clodomir et lui dit d'une voix sourde:
“Ils me cherchent.”
La troupe s'arrêta devant ‘a porte, on frappa violemment en criant:
“A unom du roi!
— Nous sommes perdus, murmura Cecco.
— Non, si tu as de la présence : ‘’esprit et de l’audace. Voici ma chambre, jette-toi sur mon lit, fais semblant de dormir, et laisse-moi leur répondre.”
Il ouvrit aussitôt que Cecco eut disparu, il composa son visage, et demanda d’un air étonné ce que l’on dé-
sirait à une pareille heure.
“Où est le nommé Clodomir ? répondit le chef.
—(’est moi.
—Tu vas nous suivre.
—Je vous suis,” répliqua-t-il aussi simplement qu’il lui fut possible,
PE
Le sommeil de la vieillesse est léger comme celui de la souffrance. Deux portes s’ouvrirent en même temps Mignot parut à l’une et Françoise à l’autre.
“Clodomir, où vastu ? dit Mignot tout bouleversé.
— Vous le voyez, mon père, je suis ces messieurs, qu m'en ont sommé au nom du roi.
—Clodomir! Clodomir! eria la Lhandu par sa porte ouverte, attends-moi.
—Sortons, dit le malheureux jeune homme, je vous en conjure, ou je ne réponds plu sde moi, un mot delle encore, je me révolte et je...”
On conduisit Clodomir à la maison où le corps était déposé et où la justice informait. Un groupe de quelques hommes semblait l’attendre.
Le cadavre de Pepe encore vêtn de ses habits souillés, était pose sur une table au milieu de la pièce où l’on introduisit Clodomir. Sa poitrine découverte laissait voir les plaies béantes, qui ne saignaient plus. Un greffier et deux juges, assis autour d’une autre table, instrumentaient; plusieurs habitants du village voisin, presque tous contrebandiers, étaient debout derrière eux.
Le jeune homme approcha; il était pâle, pourtant le courage et la résolution lui revenaient, il fixa un oeil assuré mais attendri sur le cadavre.
“Pauvre Pepe! murmura-t-il.
—Savez-vous quelque chose sur le crime qui nous occupe? pouvez-vous éclairer la justice ?
—Non, monsieur.
— Vous n’avez appris ce meurtre que par la voix publique ?
—Oui, monsieur.
— Vous avez cependant vu Pepe avant-hier au soir dans la montagne: vous l'avez vu en compagnie de Cecco ,le Corse, son ami et votre associé, Vous avez vous-même raconté ce fait à plusieurs personnes,
— Il est vra’ ÿai vu Pepe et Cecco avant-hier, mais non pas ds 13 ia montagne. Je les ai vus à Meylan, au cabaret à J'rnscigne de l1 Pomme de Pin, où nous nous sommes re. contrés el 0 1 nous avons parlé de nos affaires; eLsuite Pepe cct parti d’un côté, moi de l’autre, et Cecco est resté à boire tout seul.
sa porte —Y avait-il des témoins ?
= —Ï] y en avait plusieurs : d’abord le maître du caba- Je vous ret, et cinq ou six herbagers de Meylan et du Bachet. ot d’elle —On les entendra. Et quelles étaient vos affaires avec ces étrangers ?
ps était —Un échange de marchandises.
le quel- —Vous faites la contrebande ?
—Non, monsieur, jen achète quelquefois, comme s souil- vous, comme tout le monde.
où lon À ce mot “comme vous,” le magistrat rougit légèrelaissait ment. | * n gref- “Vous persistez à soutenir votre déposition ? dit-il. le, Ins- | —Oui, monsieur, et j'espère que vous allez me laisvoisin, + 7 libre maintenant que je vous ai appris ce que je lerrière savais.”
Avant qu'on püût répondre à cette question, le bas tant le D officier entra et resta debout à la porte.
an oeil ! “Eh bien, dit le juge, a-t-on des nouve:ies de Cecco ?
——Monsieur, nous :'avons poursuivi hier et cette nuit
de bien près, il a pris l’avance sur nous, il nous a échap-
hé; mais nous avons la certitude quil est entré dans
ce Village, et si lon fouille les maisons, on le retrouvera.”
Un rival
Clodomir, à ces paroles, sentit un frisson parcour ses membres: il comprenait importance, la nécessil d’une contenance ferme, et s’étudia à ne rien laisse paraître. Le magistrat leva les veux sur Jui et lui de Mmanda brusquement s’il avait vu Cecco et sil n’avai pas connaissance de sa retraite.
Clodomir hésita: il avait songé à tout, excepté » cette circonstance. :
“Je ne puis nier avoir vu Cecco chez moi dans | soirée, mais il en était sorti, et je crois que si on a be soin de Jui, on le trouvera à ce cabaret de Jacqueline oi il a l’habitude de faire de longues pauses.”
Ce mensonge arriva d’instinct aux lèvres de l’accusé Ses juges s’en emparèrent et donnèrent des ordres pou: qu'on cherchât le Corse au cabaret et dans toutes le: maisons du village, surtout chez Mignot.
Clodomir eut besoin de toute sa résolution, de toute sa force de volonté pour cacher son inquiétude. Lorsqu'il vit rentrer le bas officier, i! fut obligé de sappuyer sur un meuyle, il se sentait défaillir.
“Eh bien? demanda le magistrat.
—Eh bien, monsieur, nous n'avons pas été heureux, l'oiseau est déniché. Nous étions guidés par un employé des gabelles, un nommé Martin, qui connaît jus-
parcourir
écessité n laisser t lui de- Il n'avait
xCepté sû
dans la on a be- 1eline où
l'accusé.
res pour putes les
de toute , DLorsde s’ap-
Ieureux, un emaît jus-
qu’au dernier recoin de ce hameau, et nous n’avons pas aperçu la me'ndre trace. Nous avons retourné le logis du père Mignot dans tous les sens, nous sommes entrés dans la chambre de sa fille malad*: Cecco n’est pas là, monsieur, je vous le garantis.”
Clodomir respira, bien quil y eût dans ce récit des choses qui ne lui plurent pas. Son sort ne fut pas long à se décider. Les magistrats causèrent un instant; à la suite de cet entretien, l’ordre fut donné de continuer les recherches plus activement encore, et de conduire ceux qu’on avait entendus à Meylan dans la prison du bailliage.
Il n’y avait qu’à se soumettre. Clodomir eût désiré prévenir Claudine; il osa en demander la permission du ton le plus humble, elle lui fut refusée. On appela un renfort de soldats et de gabeloux pour escorter les prisonniers, et le triste cortège se mit en marche. Il était alors dix heures du matin, tous les habitants étaient sur leurs portes et regardaient ; il fallait passer devant chez Mignot le pauvre garcon s’en allait la tête basse, so nchapeau sur les veux, étouffant ses sanglots.
I ne put s'empêcher de se retourner un peu en apercevant la maison fatale. Quels ne furent pas son effroi, sa douleur, en découvrant Claudine à sa fenêtre, pâle, *e soutenant à peine, appuyée sur sa mère et sur une amie ; lorsqu'il parut, elle poussa un cri terrible et tomba comme morte: la fenêtre se referma ; il voulut sé lancer, un coup de crosse de mousquet le cloua à sa place. C'était Clément Martin qui le retenait en ricanant et en lui faisant observer qu’il avait pour le mor ment autre chose à faire que de c...soler les belles affligées.
Clodomir serra les poings et proféra quelques paroles de menace dont le gabeloux ne s’inquiéta guère,
Ainsi que le lecteur a pu le comprendre, la surprise et la désolation de Claudine avaient été grandes quand
elle avait été éveillée par l’arrivée des soldats chez son père. On lui e; cacha le motif; mais, à leur seconde perquisition, rien ne put l’empêcher d'interroger le bas officier, et celui-ci ne manqua pas de lui tout apprendre.
Depuis ce moment les yeux de ia Lhandu ne séchèrent pas. Sa mère essaya vainement de la consoler, elle ne voulut rien entendre.
“Je ne croyais pas l’aimer ainsi, répéta-t-elle, et j’aurais consenti même à ne pas l’épouser, puisque ee mariage déplaît à mon père. A présent qu’on le persécute, je ne sais de quoi je serais capable pour lui prouver qu’il a encore une amie au monde.”
Des pas nombreux se firent entendre sur la route, Claudine s’écria qu’on le conduisait en prison et qu’elle voulait le voir encore une fois.
Toute la journée, des crises nerveuses aggravèrent beaucoup sa position ; ses parents se désespéraient; Rosette, son amie, ne la quittait pas. Vers le soir, comme on les avait laissées seules, la malade lui dit:
“J'ai un projet, Rosette, va annoncer que je repose, qu'on n’entre pas. Ferme la porte à clef et reviens.”
Rosette alla et revint très-vite.
“Tu es sûre ,reprit Claudine, qu’on n’a pas trouvé la bohémienne ?
— Elle a disparu cette nuit, sans que personne sache où elle est passée.
—Maudite vicille! elle m'aurait été si utile! Enfin, si tu m'aimes, Rosette, tu me rendras le même service. Il faut aller trouver demain matin M. le vicomte de La Marche.
—Au château! On me chassera ; Mme la comtesse est si méchante!
—Non, pas au château. M. de La Marche va tous les matins à la petite chapelle du prieuré, entre Maylan et la Marche; il y entend dévotement la messe et y
chez son seconde r le bas appren-
e séchèler, elle
et j’auce ma- > persé- 1i prou-
: route, qu’elle
avèrent nt; Ro-
comme
repose, viens.”
ouvé la
> sache
dépose un bouquet à la Vierge à : intention ; il demande à Dieu et à sa sainte mère l4@râce de nous marier un jour. Tu le trouveras donc là, ma bonne Rosette. Iras-tu ?
—J’irai.
—Tu auras le courage de parler au vicomte ?
— Il n’est pas fier, il m’écoutera, surtour avec ton nom pour enseigne.
—Tu lui racontera qu’on a arrêté Clodomir. Si M. de La Marche veut, il peut obtenir sa liberté. Dis-lui que ce qu’il fera pour Clodomir, il le fera pour moi.
—Messieurs du présidial n’en sont pas les maîtres, peut-être bien ?
—L/'été dernier, M@Wanin a fait rendre la clef des champs à Jacques le couvreur, accusé d’un vol et d’un sacrilège. M. de La Marche est plus puissant que lui. Préviens M. le vicomte que si Clodomir n’est pas ici après-demain matin, je ne le reverrai jamais.
—Je n’oserai point lui dire cela. un seigneur!
—Ah! tu ne sais pas comment je lui parle, moi, je n'y mets pas tant de façons.”
Le lendemain, à huit heures, Rosette était au prieuré. Elle entendit la messe. Quand M. de La Marche se leva, elle se leva aussi, elle sortit de église et laborda sous le porche.
“Que me voulez-vous, mon enfant ?
— Monsieur le vicomte, c’est de la part de la Lhandu. Elle m'envoie pour vous dire que Clodomir est arrêté.
—Je le saïs.
—Et puis qu’elle veut qu’il soit libre, que vous pouvez le délivrer, aussi bien que Janin pour Jacques le couvreur, et que si demain: matin il n’est pas de retour au Bachet, elle ne vous reyerra de sa vie.”
Le jeune homme devint rouge, et resta comme interdit.
“Ma belle mignonne, allez lui répéter mes parole Clodomi: sera lib demain, ou j'y perdrai mon no: Adieu, ma petite Rosette, retourne auprès de Claudi: et console-la ; elle sera bientôt satisfaite.”
Rosette courut sans s'arrêter jusqu’au Bachet; el trôuva la Lhandu réveillée, et lui annonça la bon: nouvelle,
La douce Françoise sentait la douleur de sa fil comme la sienne propre. Elle l’entourait de sa tendre se, Sans lui dire un seul mot de ce qui l’occupait; el tâchait de faire descendre la consolation dans son coet par des demi-promesses. (landine la devina et Jui rer dit les caresses les plus tendres; sa reconnaissance all plus loin, elle lui donna le coura@B d'interroger sa mèr et de la sonder sur les dispositions de Mignot au suje de Clodomir.
Françoise se tut; elle ne voulait pas avoir l’air d comprendre; c’était une réponse.
La journée parut longue à Claudine. Un peu avan la nuit, elle vit passer le vicomte de La Marche, qu tourna de son côts ‘un visage rayonnant. Rosette ou vrit la fenêtre, et il lui fit an signe d'intelligence qu’elle interpréta facilement.
“TT a réussi! Clodomir est libre s’écria la Lhandu Brave et généreux jeune homme! Je voudrais pouvoir l'aimer !”?
Vers dix heures du soir, tout le monde dormait dans l: maison, excepté la malade et Rosette. La Lhandu comptait les minutes. Un pas pressé retentit dans la rue et s'arrêta sous la croisée. Le bruit d’une respiration haletante, un coup frappé discrètement au carreau firent tressaillir Claudine.
“C’est lui! s’écria-t-elle ; va ouvrir. Rosette, je te die que c’est lui!”
Rosette y courut; elle pouses doucement la porte et Clodomir parut devant elle.
s paroles:
mon nom.
Claudine
chet; elle la bonne
» sa fille à tendrespait; elle son coeur t lui renance alla * sa mère au sujet
l’air de
eu avant !
che, qui !
sette ou- Îligence,
Lhandu.
pouvoir
ait dans Lhandu dans la respiracarreau
e te die
porte et
La Lhandu le reçut avec des iarmes de joie, et, loin de lui faire aucun reproche le plaignit d’être si malheureux.
“Te voilà donc libre, Clodomir !
—Ou i,libre, et c’est à M. de La Marche que je le lois ; il a payé une caution pour qu’on me fît sortir de ette géôle. C’est bien bon de sa part, et au moins si elui-R t'aime, il te le prouve ; il ne me fait pas de mal,
u contraire. Il a déposé deux mille livres, et il s’est ngagé sur son honneur que je ne m’échapperais point : J'ai accepté so nbienfait; pourtant il ne faudrait pas qu'il vint t'en demander la récompense, sans quoi je l'en ferais repentir, tout vicomte qu’il est. As-tu entendu parler de Cecco? demanda Clodomir. Sais-tu si on l’a retrouvé? est:il pris ?
—Qu’importe Cecco.
—Ï} importe beaucoup, ma pauvre Claudine. Tout est là: si Von retrouve Cecco, s’il est accusé de ce meurtre, je suis perdu. Ma chère, ma bien-aimée Claudine, continua Clodomir en lui prenant la main, il nous est arrivé un grand malheur le jour où je me suis égaré du côt éde la grande pente. Ne m’en demande pas davantage, prie Dieu d’éloigner Cecco de ceux qui le cherchent: je ne dois rien dire, lors même que tu m’accuserais; il ne m’est pas permis de me justifier...
— Mon Clodomir! Moi, je te pardonne et je t'aime; mais mon père !
—Ton père! nous ne parviendrons pas à le toucher; aussi réunissons nos forces pour la lutte en attendant le jcar ou, libres enfin, nous serons récompensés de nos peines,
Ils causèrent une partie de la nuit. (Claudine employa son éloquence à arracher le secret qu’elle brûlait de connaître: elle trouva une résistance invincible.
Is se séparèrent. Elle avait fait promettre à son ami quÿl ne quitterait pas sa chambre jusqu’à ce qu’elle
rt
elle ait prévenu elle-même Mignot de sor retour pour cela, elle attendit impatiemment sa visite q dienne.
Il arriva avec Francoise, Claudine embrassa mère, et attirant également son père dans ses | elle lui dit entre «eux baisers :
“Clodomir est revenu, mon bon père; vous ne r serez pas de le voir, et vous ne le gronderez point.
—Le gronder! Clodomir n’est pas un enfant qq gronde. (C’est un jeune homme qu'on chasserait & u nsouvenir qui le rend sacré. Jamais la justice n’a mis le piod che zmoi. Tes Mignot vivent de père fils, depuis bien des générations, dans ce village: une de leurs actions n’a donné à qui que ce soit le d de gloser sur eux. Nous devons à cet étranger, à ingrat, la première souillure faite à l'honneur de nc logis. Je te promets, à cause de sa mère, que je ne en dirai rien; il sera chez moi comme il y est dep sa naissance ; mais qu’il n’attende plus de nous ni ap ni affection. Quant à toi, mon enfant. souviens-toi 1 je préférerais te voir morte plutôt que la femme d pareil drôle, et que, sur mon lit d’agonie, je ne rétr ferais pas la malédiction que je te donne. si tu désob à mes commandements.”
Claudine ferma les veux: elle se sentait défaillir. mère se jeta à son cou en pleurant.
“Mignot, Mignot, tu tueras a fille tu es un b bare. Il est bien question de ce a à présent !”
T1 sortit en frappant la porte de toute la force de colère. Françoise demeura près de sa fille et lui répé dix fois de suite qu’elle aimait Clodomir ; qu’elle ét. toujours la même pour lui, et qu‘en prenant patien elle pourrait attendrir son mari.
Elle fut bonne et affectueuse ; elle rassnra Clodom elle le consola, elle l’'emmena elle-même à son mari,
retour, et visite quoti
mbrassa sa 1s ses bras,
us ne refu- , point.
afant qu’on sserait sans tice n'avait de père en illage: pas soit le droit nger, à cet ir de notre le je ne lui est depuis 18 ni appui ens-toi que mme dun
ne rétrac-% tu désobéis à
faillir. Sa
s un bar-
orce de sa lui répéta elle était t patience
Clodomir, mari, qui
le reçut brusquement et lui lui tourna le dos presque tout de suite.
Pendant les jours qui suivirent, rien ne put le décider à changer de manière; Clodomir ne quittait pas le logis, afin d'éviter les propos et les querelles. Excepté peur une visite à M. de La Marche, il ne s'était pas rontré une seule fois.
La Lhandu reprenait ses forces, et avec elles ses belles couleurs ; son visage charmant portait encore la trace de ses craintes et de ses inquiétudes, elle n’en était que plus touchante. Janin venait tous les jours; elle le fuyait ; il ne s’en occupait guère, et avançait les affaires avec Mignot, que les chiffres alignés séduisaient. Plusieurs semaines se passèrent ainsi: tout était tranquille cn apparence, et cependant un orage terrible se préparait. T’instruction continuait: on fit appeler deux fois Clodomir à Grenoble afin de répondre à des interrogatoires. Il ne sortit pas de son thème.
Une idée fixe poursuivait le jeune homme: celle de décider sa maîtresse à le suivre le jour où il serait libre. Selon lui, après un pareil éclat, le père Mignot ne pour rait refuser son consentement, et il persistait dans sa rigueur, au moins il serait certain de posséder Claudine et de ne la perdre jamais. Il ne connaissait pas ce coeur et cette honnêteté profonde. Elle serait morte plutôt que de renorcer à lui, mais elle eût aussi préféré mourir plutôt que de braver la volonté paternelle.
Un soir, ils étaient assemblés autour du foyer, les femmes travaillant en filant, les hommes épluchant des châtaignes, lorsque Janin entra et fit à la ronde ses saluts et ses Dieu gard! Son air mystérieux et solennel inquiéta Claudine. Elle tourna les yeux de son côté, et cette interrogation muette avait plus d’éloquence que des paroles. Le père Mignot s’aperçut, comme sa fille, d’un redoublement d'importance.
“Quy a-t-il donc? demanda-t-il avec empressement.
\ Sid
—De grandes nouvelles.
—Ne peut-on les connaître ?
—Elles =, publiques, et il est probable que vous
entendrez parler, Pepe sera bientôt vengé: on est a les traces des meurtriers.”
Un cri de la Lhandu répondit ‘ ces paroles ; elle r put le retenir: Clodomir devint ; âle,
“Et qui sont-ils, ces assassins? Ce ne sont pas de gens du pays, j'espère ? reprit père Mignot.
— C'est ce que Cecco dira bientôt sans doute, ca avant trois jours, il sera dans la prison de Grenoble.
le vous en )n est sur
s; elle ne
: pas des
pute, car renoble.””
Fatalité
Clodomir et la Lhandu se lancèrent à la dérobée un resard consterné.
“Oui, Cecco va être arrêté, continua Janin, on a découvert un endroit où il se rend tous les-mois, ainsi que ses compagnons de fortune, et c’est après demain le jour.
-F ne s'y rendra pas! dit Mignot, c’est là une fausse trappe.
—Surtout si on publie la chose à son de trompe, ajouta Rosette, pour cacher le trouble de ses amis.
On ne la publie pas, et peu de personnes la savent, cest un grand secret.
—('onment est-on arrivé à cette découverte? reprit (laudine, qui commençait à se remettre.
—Cecco a été trahi, un de ses complices en contrebande a parlé dans Pespoir d’une bonne récompense.
— Le lâche! murmura Clodomir entre ses dents.
—Le Cecco est un fin matois. Il est resté caché dans quelque maison, on ne sait où, pendant que la justice parcourait les montagnes, et lorsqu'on a eu visité jusqu'au dernier recoïin, il a fait répandre le bruit qu’il avait passé la frontière. Comme on avait employé tous les movens, fureté toutes les tavernes on s’est mis à parlementer avec M. de Savoie et son gouvernement
pour obtenir l’extradition du bandit. Pendant ce temps
il reprenait ses habitudes, il revoyait ses affidés et re.
trouvait ses cachettes. Si ce brave coquin ne l’avai!
pas vendu, il recommençait comme à l'ordinaire, et les fermes étaient encore attrapées pour cette fois.”
On se sépara assez tard. La nuit était belle, Janin refusa de coucher au Bachet, le froid ne l'effrayait pas : il s’en retourna à Meylan, où il avait acheté un petit pied-à-terre, qui le rapprochait de Claudine, Il avait d’ailleurs, depuis quelques jours, un travail à faire, au sujet de la capitation dont son maître était chargé, en sa qualité de trésorier de la province, Il passait ges journées à visiter les différents postes et à se renseigner sur les revenus des gabelles ou autres contributions, Clément Martin, comme chef dans ce canton, avait de fréquents rapports avec Jui.
Lorsque Janin {ut parti et que chacun fut entré che soi, on entendit ouvrir doucement Ja porte de Clodomir. Il se dirigea à pas de loup vers la chambre de la Lhandu, où il fut introduit sans difficulté. On l’attendait sans doute, Les deux ejunes filles étaient debout.
“Eh bien! dit la Lhandu en courant au-devant de lui, nous sommes perdus, mon pauvre Clodomir!
— Pas encore, Claudine, ce bavard de Janin nous aura servi à quelque chose, sans s’en douter.
—1l à raconté que Cecco avai trepris ses rendez-vous ordinaires ; ir, si cela est vrai, il sera ce soir dans un endroit que je connais Presque seul, et que certainement le traître ignore, car il l’aurait indiqué. Je puis m’y rendre, lui révéler ce qui se passe et lempêcher de se livr
- fu ne veux pas m’avouer la vérité, Clodomir ?
—Je ne le puis, ma Claudine, et cependant j’ai compté sur toi pour m’aider dane RmOR Cutreprise, Tu diras que tu”veux sortir, tu me prieras de t’accompagner, nous irons ensemblée jusqu’à un certain endroit, où tu
> temps
et re- Pavait
, êt les
Janin It pas ; L petit avait re, au gé, en it ses enseitribu:
nton,
chez omir.
hanidait
tt
m’attendras, longtemps peut-être; en auras-tu la patience? 11 faut que nous rentrions iei ensemble et que je sois supposé ne t'avoir pas quitiée un instan
— Nous emmènerons Rosette.
-Pardonne-moi de te refuser, cela est impossible. J'ai toute confiance en Rosette, m
—Mais vous ne voulez pas de moi, interrompit la rieuse jeune fille. Soit!”
Tout fut convenu et arrangé. Lorsqu'on se sépara, l'espérance était revenue en des coeurs si jeunes «1 si pleins d'illusions.
Le lendemain, Claudine annonça qu’elle irait visit un certain herbage dont elle était -wcialement chargée.
“Je suis sûre qu’il y a des vi dans ma prairie, j'en veux cueillir un bouquet; Clouomir, tu me cemnduiras.
Rien de plus naturel, Claude, que de voir ces enfants se promener ensemble; ne sont-ils pas frère et soeur ?
—Oui, pourvu qu’ils soient réellement frère et soeur,” murmura-t-il entre ses dents.
Ils firent leurs préparatifs. Janin parut à la porte, armé d’un registre et d’un encrier.
“Te vous donne le bonjour en passant, dit-il, je m’en vais à ma besogne.
—Voilà Claudine qui sort aussi, monsieur Janin, vous cheminerez ensemble, s’empressa de répondre Mignot. =
—Non, mon père, M. Janin ne va pas de mon côté, et puis il est occupé avec Clément Martin, qui attend là-bas, et je ne veux pas voir cet homme.
—Singulière rancune, mademoiselle Claudine, vous en voulez à celui qui ne vous a rien fait et vous pardonnez de bon coeur à celui qui vous a frappée.
—Monsieur Janin répliqua Clodomir, ne vous mê-
lez pas de mes æfaires, je vous prie, ou vous me fo riez de me mêler des vôtres.
—Laissez, Clodomir, c’est à moi de répondre. Il très vrai que je déteste Clément Martin et que si pouvais lui prouver ma haine, je le ferais.
—Qui donc haïssez-vous si vivement, la Lhandu? manda Vannier, qui entrait avec sa femme et sa bel mère,
—Qui je hais? Clément Martin que je vois di appuyé à la muraille de votre maison, Vannier, et a quel je le Mmontrerai, si l’occasion s’en présente.
— C’est que la Lhandu est une fille résolue et fort ajouta la femme de Vannier en riant; je ne voudra pas qu’elle me gardât rancune, elle est capable de | faire mayer.
—Surtout avec un acolyte tel que celui-ci,” repr: Vannier tout bas en montrant Clodomir.
Ces paroles imprudentes devaient avoir une grand conséquence pour ces malheureux jeunes gens, et ils n se doutaient guère qu'en les prononçant ils venaient de briser leur avenir d'amour.
Janin voulut Couper ce discours, il annonça qu’on serait quelques jours sans Je voir. L'arrivée du maréchal de L’Hôpital et de Mme la maréchale, qui venaient faire une visite à M. d’Amblerieux des Portes, leur grand ami, le rappelait à Grenoble : Janin, factotum du logis, devait tout ordonner pour cette grande cir- Constance, et il ne pourrait s’absenter um instant,
“Vous savez qui est. Mme la maréchale ? ajouta-t-il d'un air capable, (Ce n'est ni plus ni moins que Mme Charlotte des Essarts. maîtresse du feu roi Henri IV, dont elle a deux filles reconnues, et veuve en premières noces de Mgr le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, lequel Jui a laissé aussi plusieurs enfants”
Janin rejoignit Clément, qui l’attendait avec deux de ses hommes : ils se dirigèrent vers la montagne,
s me force-
dre. Il est | que si je
andu ? det sa belle-
vois d’ici, ler, et aute.
> et forte,
voudrais
ble de Ja
reprit e grande et ils ne aient de
a qu’on u marévenaient es, leur ictotum ide cirnt.
uta-t-1l e Mme ri IV, mières que de
deux e,
Fe
Les deux jeunes gens partirent aussi et marchèrent en silence à côté l’un de l’autre.
“Clodomir, dit enfin la Lhandu, je voudrais bien savoir ce qu'est devenue Rinalda, et comment elle nous a échappé si vite.
— Pourquoi penses-tu à Rinalda, Claudine ?
—Parce que, jusqu'ic, je ne vois pas clair dans ses prophéties ,;et que le trône n’arrive pas vite.
—Rinalda est une bateleuse, une de ces fines mouches qui annoncent ce qu’elles savent. J’ai réfléchi à ce qui m'a tant frappé dans son discours, et il faut que je sois un triple sot pour m’y laisser prendre. Elle me suivait depuis longtemps, et elle a vu ce qu’elle n’aurait pas dû voir, voilà tout. Heureusement elle a dit que
nous nous retrouverions, et alors...
—Jrai-je loin ainsi, Clodomir ?
—Jusqu’à la descente du Pont cassé, mon enfant;
là tu t’établiras gentiment dans la grotte, et tu m’attendras sans que personne en sache rien. Malgré la douceur de la température, il n’v a certainement pas srand monde par ici. Ils se préparent à la foire de Meylan et brossent leurs habits. Hélas! pour nous il n'y a plus de têtes !”
Is continuèrent leur route par des sentiers inaccessibles, sur les cimes et dans le fond des vallées où le soleil ne pénétrait pas. Le printemps naissait en ces climats bénis et avee toute la splendeur d’une autre nature privilégiée. La Lhandu se sentit heureuse, sans savoir pourquoi, de ce bonheur que les premiers beaux beaux jours apportent avec eux.
Is étaient près de l'endroit où la Lhandu devait “arrêter pour attendre, et descendaient une pente assez douce sonduisant à un vallon après lecuel le terrain remontait brusquement. Clodomir s’arrêta tout à coup.
“Tiens, dit-il, voici deux hommes là-haut.
— Oui, je les reconnais parfaitement: c’est Janin et