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+ — 203 — ‘ dans lequel une troupe de chevaux sauvages venaient se plonger en hennissant. Les futaies épaisses de la forêt vierge enfermaient cet étang dans un demi cerele de troncs gigantesques et de feuillages aux formes étranges. Du côté opposé, s’étendait la plaine de bambous, et, parmi leurs hautes tizes; Fabricius voyait errer et fureter les noirs limiers acharnés à sa poursuité. Au bout dé quelques minutes, ils atteignirent l’espace découvert et s’arrêtèrent désappointés, interrogeant du regard létroit horizon, et flairant à la façon des chiens de chasse, dans l’espoir que l'air leur apporterait des émanations humaines.
La mémoire de Fabricius lui rappela le mot. bien À connu d’un vaudeville alors à la mode, et il murmura, z1 comme Lepeinire jeune dans les Cabinets particuliers :
“Je voudrais bien m’en aller!...”
À ce moment précis, une clameur unanime de ses persécuteurs lui apnrit qu’il venait d’être découvert. En même temps.une douzaine de flèches s’échappaient des arcs tendus; mais telle était la hauteur du palmier que ces flèches retombaient impuissantes sans avoir atteint le but,
Fabricius, emporté par un souvenir de gamin de Paris, fit un pied-de-nez aux sauvages. ;
“A moins qu’ils ne fassent un blocus dans toutes les règles autour de mon perchoir, pensa-t-il, ils ne mauront jamais!..." Vive la gymnastique et gloire aux mâts de cocagne!...”
L’allégresse du Français fut de courte durée. Les sauvages tinrent conseil de nouveau pendant un instant; puis ua d'eux exhiba un instrument tout à fait primitif, une sorte de lame dentelée faite d’un bois dur comme acier, et, avec cette lame, il attaqua le trone du palmier. .
“Ah! les gredins! s’écria Fabricius, ils démolissent
mon piédestal !... Je suis flambé: mais, au moins, ce- Jui qui én a eu l’idée n’en aura pas le profit! . .”
- Il mit en joue le sauvage qui maniait si vigoureusement la scie, et il pressa la détente: le coup partit; l’homme tomba et tous ses compagnons reculèrent comme foudroyés par cet étranger au visage pâle qui commandait au tonnerre.
“ Serais-je sauvé, par hasard? se demanda le fugitif. Ce serait bien le cas de crier à tue-tête, comme dans les mélodrames de mon pays natal: Oh! merci, merci, mon Dieu!...”
Mais Fabricius n’était pas sauvé.
Un deuxième sauvage se dévoua et reprit la scie. Il tomba mort comme le premier; un troisième lui suecéda et eut le même sort. Fabricius déchargeait et re- Chargeait son arme avec une vitesse prestigieuse. Il tua cinq de ses ennemis; mais le palmier, profondement entaillé, tressaillait et gémissait. Au moment où le Parisien ajustait pour la sixième fois, un craquement se fit entendre; J’arbre et l’homme oscillèrent, et tous deux, dans une chute vertigineuse, décrivirent un quart de cercle fantastique.
Heurevement pour le fugitif, c’est du côté de Pétang que sopérait la chute. Fabricius n’avait point oublié ses plongeons dans le canal Saint-Martin; il prit à travers l’espace l’irréprochable attitude d’un piqueur de têtes émérite ; lu violence de l’élan donné l’&r:. voya jusqu’à d’effrayantes profondeurs; il nagea entre deux eaux, et il reparut ‘out près du bord opposé de l'étang, au milieu de la troupe de chevaux libres savourant les délices du bain, et dont la surprise et la terreur se manifestèrent par des hennissements désordonnés. =
Ce n’est pas pour rien que le nom de Fabricius avait brillé en vedette sur les affiches du cirque nomade à Brives-la-Gaillarde, à Carpentras, à Quimper-Corentin,
et en cent autres lieux. TL/ex-écuier saisit la flottante crinière d’un étalon, et, par un simple mouvement de voltige, il s’assit carrément sur les reins frémissants de sa monture indomptée qui déjà touchait la rive de l'étang, et qui partit avec la vitesse de l’étincelle électrique, emportant son cavalier que les sauvages stupéfaits virent disparaître sous les arceaux béants de la forêt vierge.
Ce fut alors une course insensée auprès de laquelle la course de Lénore aurait pu passer pour une promenade au petit trot... Hourra! les morts vont vite! Fabricius, je vous l’affirme, allait beaucoup plus vite! L’étalon frémissant fendait l'air avec les sifflements : d’un boulet de canon; les arbres séculaires, pareils aux colonnades d’un palais de Titans, semblaient fuir comme des fantômes!... Les forêts succédaient aux plaines, les steppes succédaient aux forêts et l’allure effrénée ne se ralentissait pas.
Fabricius avait le vertige; l’air manquait à sa poitrine, un cercle de fer mordait ses tempes, des bruissements sourds emplissaient ses oreilles, et des milliers d’étincelles dansaient devant ses yeux.
Certes, en ce moment, il était incaj:i te de réfléchir à la situation présente, et, chose étrange ! c’est une sensation du passé qui venait l’assaillir. Il croyait se voir debout sur la croupe fatiguée de son vieux comoagnon, de son docile cheval de manège, faisant aux”“sons des cuivres de l’orchestre le tour de l'arène d’un cirque improvisé, agitant des drapeaux, brandissant des épées, traversant d’un bond les cerceaux recouverts de papier tendu, et retombant itrme et gracieux sur la selle, Il entendait les mélodies d'Auber et d’Ambroise Thomas, et les bravos des spectateurs enthousiastes... Alors il prenait une attitude de circonstance et saluait galamment le public en mettant la main sur son coeur...
Cependant l’étalon volait plus que jamais. Il avait
parcouru déjà les trois quarts d’un cercle immense, et le hasard qui seul dirigeait sa fuite éperdue le ramenait du côté de son point de départ.
En face de lui, soudain, s’offrit une montagne âpre et rocailleuse. Guidé par son instinet, il allait se jeter à droite pour éviter cette montée infranchissable, mais voilà que des cris rauques et féroces, des cris de triomphe et de vengeance, retentirent derrière lui et sur. les côtés, le forçant à suivre la ligne droite et périlleuse.
Fabricius se retrouvait au milieu de ses ennemis !
L’étalon bondit et gravit la pente par des élans inégaux et furieux. Mais sur ce terrain presque à pic les démons cuivrés couraient aussi vite que lui. Ils lex citaient de leurs clameurs, ils lui déchiraient la eTOU x avec les pointes de leurs flèches pour Pempêcher de se ralentir...
Enfin, entouré, harcelé, épuisé, il atteignit le sommet de la montagne. C'était une plate-forme étroite
qui surplantait un profond ravin. Il comprit le péril mortel. Ses jambes se reployèrent sous lui, il tomba avec un hennissement de douleur et d'angoisse,
Fabricius, lancé paï-dessus sa tête, dépassa le rebord de la plate-forme et roula dans le vide, en recommandant son âme à Dieu comme le jour du naufrage et en s’évanouissant pour la deuxième fois.
Lorsqu'il reprit connaissance, il faisait nuit. face de lui brillait un grand feu, Il était dépouillé de tous ses vêtements et étendu sur un amas de peaux de bêtes. Une vingtaine de sauvages accroupis sur leurs talons formaient cercle autour de lui.
Sa première pensée fut pour se demander comment il se faisait qu’il ne fût pas mort? rien de plus simple, Au fond du ravin coulait un ruisseau. Fabricius, après
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sa chute, était entré jusqu’à la ceinture dans un lit de vase et de roseaux, sans se faire le moindre mal. Ses guêtres et son pantalon souillés d’une boue épaisse et placés près du feu, lui donnèrent la solution de l’énigme.
Sa seconde pensée fut celle-ci :
“Je vais être rôti!... cest ma destinée!... Adieu la France! adieux mes vieux parents de la rue Vieilledu-Temple!... Ces anthropophages doivent être en grand appétit! Je vais faire les frais de leur repas du soir, et la seule vengeance que je puisse me promettre désormais, c’est de leur donner une indigestion!.. .”
Les sauvages s’étaient aperçus que Fabricus ouvrait les yeux. Ils se levèrent tous à la fois en poussant une exclamation gutturale. Ils resserrèrent les eTaDgs autour du Parisien, ils brandirent leurs casse-têtes et leurs haches de caillou, et...
Et ils tombèrent à genoux, la face contre terre, en signe de profond respect.
“Qu'est-ce que c’est que cette balançoise?” s'était
demandé Fabricius.
Vous connaissez l’histoire légendaire de Mazeppa:
....u court, il vole, il tombe,
— Et se relève roi!...
Ce fut aussi l’histoire de lex-écuyer. Ses ennemis les sauvages, convaineus que l’homme qui venait 46 Chapper à tant de périls successifs devait être tout par-
ticulièrement protégé par le grand Manitou, avaient:
résolu de faire de lui leur monarque. I] fallait régner ou être rôti. Fabricius n’hésita pas et choisit la royauté.
Quinze jours après il était tatoué, et au bout de q'iques mois il parlait le sauvage avec une facilité
merveillense, et il gouvernait avec une sagesse digne des plus granis éloges.
“Puisque je suis roi, se dit un bean matin Fabrieius, c’est bien le moins que je sois logé en roi. Je vais don. ner l’ordre à mes sujets de me bâtir an palais.”
Ce palais, composé d’un rez-de-chaussée qui ne contenait qu’une seule pièce, mais bâti en granit au lieu de l'être en bambous, en terre et en roseaeux, fut commencé sur-le-champ. Sa Majesté Fabricius ler ne dédaignait point de mettre lui-même la main à oeuvre et d’équarrir quelques pierres de taille. =
Dans l’une de ces pierres, il remarqua certains sillons jaunes et métalliques qui lui parurent dignes de toute son aftention, et qu’un examen attentif Jui fit reconnaître pour des sillons de l’or le plus pur. À partir de ce moment il consacra tous ses loisirs (et ils étaient fréquents), à collectionner les fragments aurifères et les pépites du précieux métal, pépites si nombreuses que la collection du Parisien ne tarda guère à représenter une valeur de plusieurs millions, .….
Que voulait-il et qne pouvait-il en faire? rien sans doute, parmi ses sujets les sauvages; mais Fabricius espérait bien revoir un jour la France et Paris, et il l’espérait avec autant plus d’ardeur qu’il ne supportait point sans impatience le lourd fardeau de la royauté,
Abrégeons. Douze ans s’écoulèrent, et pendant : douze ans le Parisien attendit vainement, tnt €0: sceptre de roseau et complétant sa collectic… Il 8: assez or, sans contredit pour en faire le chargement d’un brick.
Chaque jour, utilisant ses talents gymnasti ques, il montait au sommet Jun arbre él 6, et là, les regards fixés vers la mer, il interrogeait space comme soeur Anne, et il ne voyait rien veni
Enfin, par une belle et transparente après-midi, il aperçut à une lieue au large un grand navire français,
un vaisseau de guerre à trois ponts, qui reployait sa . voilure immense et qui mettait en panne, tandis que deux chaloupes, montées chacune par douze rameurs, se dirigeaient du côté de la terre.
Fabricius, ivre de joie, descendit de sa vigie, gagna son palais à toutes jambes, s’habilla à l’européenne avec son costume de chasseur tout neuf encore; car le roi avait dû se conformer aux modes succinctes adoptées par son peuple. - Il remplit sa carnassière d’autant d'or qu’elle en pouvait contenir (la millième partie peut-être des pépites entassées dans un coin de l'unique chambre du palais), et, ployant sous le fardeau, il se dirigea vers la plage en évitant avec le plus grand soin d'attirer Vattention de ses sujets qui Païmaient tant que, sans aucun doute, ‘is l’auraient mangé plutôt que de consentir à se séparer de lui.
Il atteignit le-rivage au moment où les deux chaloupes du navire de guerre abordaient avec un cha de fbhrriques vides qu’il s'agissait de remplir d'eau douce.
Nous ne décrirons point l’étonnement des hommes d'équipage à la vue de ce personnage étrange, tatoué comme un sauvage, vêtu comme un Européen et perlant françois comme eux.
En quelques mots, Fabricius les mit au fait de sa situation, et termina en s’écriant :
“Le roi se sauve! sauvez le roi !”
On fit cacher le roi fugitif au fond de l’une des chaloupes, et on s’occupa d’emplir les barriques. (Ce travail venait d’être achevé quand on vit le sommet des collines prochaines se garnir de sauvages. La peuplade s’apercevait de la disparition de son monarque et le redemandait dans son langage avec des cris de fureur. À ces cris succédèrent des nuées de flèches lancées sur les embarcations. Un matelot fut blessé grièvement. Les matelots répondirent per une décharge qui tua
cinq ou six sauvages. Les autres disparurent comme des sauterelles pour reparaître bientôt, mais hors de portée.
On borda les avirons, les chaloupes s’éloign.rent de la plage.
Fabricius alors quitta sa cachette, et, faisant à son ex-peuple un geste narquois, il dit, avec la verve goguenarde d’un vrai gamin de Paris:
“Au plaisir de ne jamais vous revoir, Mmes mauvais sujets de sujets... Me revoici mon maître puisque je cesse d’être le vôtre, et n’ayant plus de sujets, je n’aurai plus de sujets... d’ennui!. : .”
Au bout d’un peu moins d’une heure, Fabricius Potard se retrouvait dans sa patrie, car le pont d’un vaisseau français c’est le sol de France.
Questionné d’une facon toute bienveillante par le commandant du bord, il lui raconta avec force détails cæ que nous venons de raconter brierement.
“Et voilà l’un des légumes que produit le pays, mon capitaine...” dit-il en exhibant les pépites condenues dans sa gibecière.
Après les avoir fait peser l'officier s’écria :
“Savez-vous que vous voilà riche!.:, vous en avez là à peu près pour quatre cent mille francs!
—Eh bien! mon officier, répliqua Fabricius, j'en laisse dans mon ex-palais pour une dizaine de millions. voulez-vous les envoyer chercher ?.. .”
Le capitaine secoua la tête.
“Fmpossible ! dit-il, je suis chargé d’une m'ision. ct je ne puis, pour de l'or, exposer un seul des hommes de mon équipage... :
—Alors, n’en parlons plus, et vive la France! me voilà rentier!... Ah! quand papa va savoir mi.
Ce ne fut que huit mois après ce moment, et après deux transbordements, que notre héros put enfin débarquer à Marseille.
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Là, il réalisa ea fortune en un mandat sur la Banque et il prit la poste. Au bout de quarante-huit heures il arrivait à Paris. On était en plein carnaval et
son visage tatoué passa pour un déguisement bizarre. -
Fabricius se fit conduire, sans perdre une minute, à la rue Vieïlle-du-Temple. Ses parents, grâce au ciel, étaient toujours vivants et plus que jamais seigneurs suzerains de la loge dans laquelle il se précipita.
‘Que nous veut ce vilain masqte? s’écria le père Potard.
—Ce vilain masque est votre fils... il a été roi... vous n’êtes plus portiers, vous êtes propriétaires! . .” répondit Fabricius.
Reconnaissance, embrassements, épanchements, enfin tout ce que nous ne disons pas et qui se devine.
Le lendemain Fabricius allait trouver lépicier, son premier maître, et, lui glissant un rouleau de cent louis dans la main, il lui disait :
“Voici le prix de l’anisette et du ratafia qu’un mauvais drôle de ma connaissance mettait au pillage autrefois dans votre magasin... acceptez cette indemnité légère et plus de rancune. . .”
Pris vint le tour du droguiste de la rue de la Verrerie. Celui-ci, plus gravement lésé jadis, reçut dix mille francs. .
Une fois ces restitutions largement opérées, Fabricius plaça son argent en bonnes rentes sur l'Etat. Il acheta une charmante maison de campagne sur la lisière de la forêt de Fontainebleau. Il fut membre du conseil municipal ; il meria 4 paisible existence d’un
bon bourgeois, et de sa vie étrange et aventureuse il ne conserva que deux choses, le tatouage de sa figure - ee
et le droït de signe Fabricius Potard, ex-rci.