‹ La Lhandu [microforme]Chapitre 16 sur 18 · FABRICIUS POTARD · texte numérisé non relu

FABRICIUS POTARD

Ex-roi. — Propriétaire.

Mon étonnement ne dura d'ailleurs que la dixième partie d’une seconde. Il devenait évident pour moi que cet homme était un maniaque, un pensionnaire de Charenton ou du docteur Blanche. Maïs comment le laissait-on intervenir, même d’une façon indirecte, dans des actes aussi graves que celui qui venait de s’accomnplir? Voïlà ce que je ne comprenais guère.

Tandis que je me posais cette nouvelle interrogation, la foule s’écoulait ; bientôt je fus presque seul dans la sacristie.

Le père de la mariée vint à moi et prit mon bras.

“Efh bien, mon cher monsieur, me dit-il, venez donc... il est midi et demi, dans un quart d’heure nous allons nous mettre à table.”

Aussitôt que nous fûmes sortis de l’église, je lui demandaï :

Qu'est-ce que c'est done que ce fou qui se trouve parmi vos invités ?

—Un fou!!! sécria-t-il, de qui parkez-vous ?

—Mais de ce persoanage bleu, jaune ou rouge qui

était à côté de moi pendant la messe et qui a signé avant moi sur le registre. . .”

L’imprimeur se mit à rire aux éclate.

“Ah! a@h!... ce pauvre Potard!... fit-il ensuite, s’il savait que vous civyez.

—Est-ce qu’il n’est pas fou ?

—Lui, fou?... allons donc!... il a vingt mille livres de rentes...

—Ce n’est pas une raison.

— 11 est membre du conseil municipal.”

À cela, il n’y avait rien à répondre. Cependant-je munrmurai timidement :

“Mais... ce qu’il a écrit sur le grand livre après son nom ?

—Qu'atil écrit ?

—Ex-roi.

—Eh bien?... C’est son droit.

—— Il a été roi?

—Parbleu !

—Et de quoi, mon Dieu?

—C’est toute une histoire.

—Mais, ajoutai-je, cette figure peinte ?

—Elle n’est pas peinte,

——Qu’est-elle done ?

—Elle est tatouée, mon cher monsieur, ce qui n’est pas du têut la même chose...

—Tatouée!... Où? par qui? Comment?

—Ceci se rattache à l’histoire de la royauté Potard.

—Eh bien! cette histoire, racontez-la-moi.

—Ù vous la racontera lui-même, pour peu que vous en ayez la fantaisie,

—Mais je ne le reverrai sans doute jamais.

— Vous le reverrez dans cinq minutes, il est du Te pas de noces, |

—N’y aura-t-il point d’indiscrétion à lui demander ?

—Le récit de ses aventures? Oh! pas la moindre...

D'ailleurs, lorsqu'il saura: que vous êtes romancier, || era plus pressé de parler que vous ne le serez d’écouter. Sa grande ambition est de voir un jour’ flamboyer sur la jaune couverture d’un in-octavo, ces troi: mots en égyptiennes grasses :

Le Roi Potard.”

Un instant après, Fabricius Potard et moi nous étions présentés officiellement l’un à l’autre.

L’ex-roi, qui dans les nombreux loisirs que lui faisaient ses vingt mille livres de rentes, recourait pour se distraire, aux romans des cabinets de lecture & ln petite ville, avait lu quelques-uns de mes livres.

Il daigna me complimenter avec une grâce charmante et chaleureuse, et je ne doute point que, s’il avait eu dans ce moment à sa disposition une châncellerie quelconque ; il m'aurait décoré séance tenante.

Mais, malheureusement pour moi, il n’avait point de chancellerie.

On se mit à table.

Le repas fut plantureux et long, comme doit lêtre tout repas de noces qui se respecte.

Au dessert, Fabricius, sans se faire prier, me raconta l’histoire que je vais vous raconter à mon tour.

Cette histoire, la plupart des convives l’entemdaient pour la vingtième fois, Ils eurent néanmoins Pinappréciable politesse de sembler l'écouter avec tin vif in-

, et comme une chose toute nouvelle, Vous qui la parcourez pour la première fois, chers lecteurs, suivez de votre mieux cet exemple.

Tout chroniqueur, convainou de la grandeur de !1 mission qu’il remplit en écrivant pour l’avenir des pages qui seront le miroir du passé, devrait placer en tête de eon oeuvre sette devise magnifique: “Vitam impendere vero!...”

Fidèle à ce principe, je dirai tout, le mal comme le bien, dans la biographie inexorablement sincère de

ee

mon héros, et je suivrai d'autant plus volontiers cette ligne de conduite que, ai les premiers pas de Fabricius lurent mauvais, la euite de sa vie devait lui permettre de racheter ces fâcheux débuts.

Le futur ex-roi vint au monde à Paris, en 1818. Son pere, honorable portier d’une maison de la rue Vieillelu- Temple, vartageait son temps entre les exigences le la loge et du cordon et les soins philanthropiques 1ccordés aux vètements de ses semblables. Avec une “onscience et une assiduité dignes des plus grands éloges,

remettait des coudes aux manches fatiguées par un long usage, et des ‘rude aux antiques culottes que des 'rottements réitérés avaient réduites partiellement à l'état de guipure. On ne pouvait pas dire de lui tout à fait : e

De ses heureuses mains le cuivre devient or!...

Mais on avait droit de s’écrier, en faisant une légère modification au vers célèbre que nous venons Ae citer :

De ses habiles mains le drap devient neuj

En échange de ces travaux. non ruine utiles que modestes, Potard se contenta:: le la ni discrète rérunération. : -

Ce portier vivait heureux dans sa loge de la rue Vieille-du-Temple, en compagnie - d’une épouse. non 1oins recommandable par ses vertus privées que par ses ‘:lents culinaires. Personne, dans le quartier, ne pou-. “ait rivaliser avec Eudoxie Potard pour la confection ‘le la soupe aux cervelas, pour le fini du miroiton et pour le moelleux de la gibelotte de lapin aux petits oignons,

Ce couple modèle n’avait qu’une ambition, & voir revivre dans une progéniture faite à eon image. Après

une longue attente, ce voeu si légitime fut exaucé. Un enfant du sexe masculin naquit.

Potard, qui, sil n’eût été portier et légèrement eontrefait, aurais été soldat, et qui, tout.en maniant son aiguille avec dextérité, faisait volontiers des rêves belliqueux, donna à son rejeton le nom de Fabricius, qui lui sembla tout particulièrement héroïque, et, plein d’ambition pour son fils, il résolut d’en faire par la suite quelque chose d’extrêmement distingué, soit un capitaine de cavalerie, soit un avocat, soit un acteur, soit enfin un épicier et demi-gros. Entre ces quatre professions également séduisantes, l’esprit du portier flottait indécis.

Le brave homme, sachant d'ailleurs qu’une brillante éducation conduit à tout, envoya Fabricius à l’école raunicipale aussitôt qu’il eut atteint sa cinquième année, À huit ans, le jeune Potard savait lire et écrire; à dix ans, il connaissait sur Je bout du doigt les quatre règles. Hâtons-nous d’ajouter que sa plus vive sympathie æ concentrait sur l’une d'elles: là soustraction.

Dens l’une des maisons voisines de celle dont les époux Potard gouvernaient la loge, existait un magasin d’épicerie. Le propriétaire de ce magasin, séduit par Pair de vivacité et d’intelligence de Fabricius, qui véritablement était un joli enfant, offrit de le prendre chez lui et de le former au commerce. Le père n’eut garde de refuser cette proposition, qui réalisait une de ses quatre plus chères espérances.

Le roi futur, alors âgé de douze ans, revêtit le tablier bleu et collabora activement, quoique sans enthousiasme, à la vent: au détail de la chandelle, du savon de ménage, de la mélasse et des pruneaux.

Hâtons-nous d’ajouter, pour rester dans le vrai (vitam impendere vero!) qu’il appréciait vivement ces deux derniers articles, mais seulement en quelité de

consommateur ; qu’il se livrait, dans le mystère d’unhuis

dlos nocturne, à de véritables orgies de denrées colo.

niales, et qu’en fouillant la paillasse sur laquelle il couchait dans une soupente, on n’eñt point manqué d’y trouver quelques bouteilles entamées de cassis, d’anisette et de vespétro.

“Tant va la cruche à Peau qu'’enfin elle se casse.” Un jour arriva où l’épicier s’aperçut que Fabricius faisait dans son magasin plus de dégâts que toute une légion de rats de bonne taille et de grand appétit. Il prit par loreille le commerçant en herbe et le ramena chez le portier-tailleur en disant :

“Je vous rends votre polisson de fils ; si je le gardais encore un an, je serais ruiné!... Méfiez-vous de lui !.. : 11 aime trop la mélasse, les pruneaux et le ratafia!. Il tournera mal!:, .”

Eudoxie pleura; Potard s’emporta. Fabricius fut battu de main de maître.

Deux jours après, le portier-tailleur avait pardonné. Que voulez-vous ? un père est toujours père! Il se mit en quête d’une nouvelle place, et le trop fervent dégustateur des denrées coloniales fut admis chez un droguiste de la rue de la Verrerie.

Pendant quelque temps les choses allèrent bien ; puis l'enfant se métamorphosa peu à peu en adolescent, et alors commencèrent à se développer en lui des instincts nouveaux, des pasions encore inconnues. De même que Fabricius avait cédé sans conteste et sans résistance à sa gourmandise enfantine, de même il sacrifia tous es nouveaux désirs. Compagnons et compagnes de plaisir remplacèrent avec avantage la mélasse et les pruneaux,

Le jeune garçon n’avait pas d’argent pour subvenir aux dépenses de la vie joyeuse qu’il menait aussitôt que le travail de sa journée était terminé. Il ne trouva rien de plus simple que d’en “emprunter” à la caisse du droguiste, emprunts d’autant plus faciles à réali-

ser qu'en l’absence du meître Fabricius étant chargé de la vente, il avait à sa disposition la recette du jour

Les premiers “emprunts” furent modestes. Le commis infidèle prélevait de temps à autre quelque menuc monnaie. Rarement s’élevait-il jusqu’à la pièce de six francs. Peu à peu, cette modération lui parut à luimême ridicule et mesquine; ses rapines furent plus fréquentes, et leur chiffre s’arrondit.

Grisé par le succès de ses détournements, Fabricius devint insatiable et ne tarda guère à oublier toute prudence. Chargé par son patron de divers recouvrements. il trouva fort ingénieux de s'approprier le montant de quelques-unes des factures. Il prit l'argent dans sa poche, ét il prétendit que les débiteurs avaient gardé les factures en en déchirant l’acquit et en disant qu’ils payeraient plus tard.

Un bon jour, une circonstance fortuite et que le hasard seul avait retardée, c’est-à-dire l’entrevue et lexplication du droguiste avec un de ses clients, dont il se croyait le créancier, vint mettre le négociant sur la voie de la funeste vérité. Une fois la mèche allumée, la mine éclata : l'explosion fut terrible.

Dans le premier feu de sa colère, le droguiste ne parlait de rien moins que de livrer Fabricius à la justice, et de l’expédier bel et bien en Cour d’Assise pour abus de confiance et vols qualifiés. Mais le fils du portier-failleur était déjà un comédien consommé. I! se jeta à genoux en versant des torrents de larmes. I] eut des paroles éloquentes ; il trouva des supplications irrésistibles ; il parla de sa jeunesse, des entraînements irréfléchis auxquels il avait rédé, de ses remords, de ses bonnes résolutions pour l’avenir. Bref, le droguiste (un brave homme!) se laissa toucher. et il consentit, sinon à garder son commis, du moins à ne pas le faire Après avoir établi un relevé approximatif des som-

argé jour *0Mnue Six luifré-

cius prunts, t de . po- > les u’ils

— 191 — - - * mes dérobées par Fâbricius, il ramena ce dernier chez son père, en le tenant, non par loreille, mais par le collet.

“Votre garnement de fils, dit-il au portier-tailleur, est un gredin qui m’a filouté plus de huit cents francs! J’aurais dû le conduire au poste; mais j'ai pitié de vous qui êtes d’honnêtes gens. Je vous le rends ; faites-en ce que Vous pourrez; seulement, si vous lui trouvez une place, n’envoyez pas prendre des renseignements chez

Et il s’en alla.

La mère se jeta à genoux dans un coin de la loge, les bras en croix,.en sanglotant comme une Madeleine. Le père, un instant atterré, s’élança sur un balai et le brandit avec un geste menaçant. Fabricius prit une pose défensive, et s’écria d’un air quelque peu goguenard:

“Bas les pattes et les balais! Je ne veux pas être battu, entendez-vous ça, papa ?

—Malheureux ! tu déshonores mon nom!

— Votre nom de Potard? Avec ça qu’il est joli, ce nom-là, papa! A votre place, je n’y tiendrais guère!

—Misérable! comment finiras-tu ?

—Je n’en sais rien, papa, ni vous non plus.

—Tu monteras sur l’échafaud! Partout tu te conduis comme un bandit !... on te chasse de partout !...

—Pour ça, papa, ce n’est pas ma faute!

—C’est peut-être la mienne?...

—Ma foi! je ne dirai pas non. Il fallait me mettre au monde avec six cents mille francs de rentes... c’était ma vraie vocation...

—Que vas-tu “devenir ?

—Ce qu’il plaira au diable.

—Je ne puis te garder ici sans rien faire.

—Oh! je n’y tiens point, papa; je m’ennuierais trop chez vous...

—Comment comptes-tu vivre, malheureux enfant ?.. —Ma parole d’honneur, je n’ai pas encore de projets.

—Jure-moi de te corriger, et j’essaierai de t’apprendre mon état...

—Votre état de tailleur en vieux?... en voilà une occasion soignée !... Merci, papa!... c’est pas dans mes cordes!... le fond de culotte m’est inférieur... J’aime mieux autre chose... une profession plus distinguée...

—Mais laquelle ?... laquelle?... on dirait que tu as le choix?...

—Un peu que je l’ai!... J'hésite entre les carrières les plus comme il faut... Je puis être ramasseur de bouts de cigares, ouvreur de portières, marchand de programmes et de contre-marques, préposé aux trognons de pommes chez M’ame Saqui; jai même un de mes amis qui est figurant au Cirque-Olympique. et qui m’a offert de m’y faire débuter... Qu'est-ce que vous dites de ça, papa ?...

—Je dis, s’écria le taïlleur avec exaspération, je dis que tu es un brigand et que je te chasse !...

—C’est bon, ne vous faites pas de bile! on s’en va!… Tailleur en vieux, moi, Fabricius!... plus souvent !...

Potard fut blessé, par ces dernières paroles, dans une chose pour lui sacro-sainte, la dignité de sa profession ; la colère lui monta à la tête, il saisit les grands ciseaux qui lui servaient à couper son drap, et il e’édança sur son fils.

La malheureuse Eudoxie se jeta entre eux; le jeune homme n’avait pas reculé C’une semelle.

—Va-t'en! vat+’en!... lui cria son père; va+’en! je te tuerais !

—Ah! fichtre, je le vois bien! aussi je file, afin de vous épargner le désagrément de la Cour d’Assises. .. Dites-donc, papa, auriez-vous sur vous cent sous à ane

Es donner, par hasard, pour frais %+ premier établissement ?... les petits présents font. les bons parents.”

Le portier fouilla dans sa poche, il en tira une pièce de cinq francs qu’il jeta à son fils, en répéiant : ;

“ Pars! et que je ne te revoie jamaïs!.. .”

Fabricius avait attrapé la pièce au voi; il pirouetta sur ses talons et il disparu, après avoir répondu:

“Merci, papa, et soyez tranquille; je vais faire le tour du monde et vous n’entendrez plus parler de moi... Bonsoir, la compagnie; mes compliments au propriétaire!...” "

Ceci se pasait en 1834, et Fabricius avait seize aus.

Pour raconter avec quelques détails l’existence bizarre et mouvementée du jeune homme à partir du moment où il sortit de la loge paternelle, avec cent sous dans sa poche, il nous faudrait toutes les pages d’un roman, et, certes, ce roman serait curieux et.intéressant dans sa trivialité pittoresque, et rieu ne l'empêcherait de s'appeler “les Vrais mystères de F'aris ;” peutêtre l’écrirons-nous un jour, peut-être un jour trouverons-nous utile et moral d'explorer les bas-fonds inconnus qu'il nous faut aujourd’hui franchir d’un seul élan.

Fabricius vécut (si toutefois on peut anpeler cela vivre) en exerçant, l’une après l’uctre ou simultanément, ces professions fantast:ques dont la ncmenclature avait excité si violemment le juste courroux du père Potard; il se plongea jusqu’au cou dans ceïte bohême malsaine et souvent malfaisante qui, le soir, obstrue les abords des théâtres du boulevard ; les “arlequins” vendus aux environs des halles à des consonimateurs en guenilles, devinrent sa nourriture habituclie et il hanta ces garnis ténébreux que la police connaît ot visite; plus d’une fois il en fut réduit à chercher ni gîte dans les fours à plôtre de la banlieue.

Grâce à son heureuse étoile, Fabricius eut le bun-

heur invraisemblable de n’être pas embauché par ]:: chefs de ces bandes de rôdeurs de barrières, fidèles ha bitués des bancs de da police correctionnelle et de là Cour d’Assises, La faiblesse de son caractère et la vivacité de ses passions l’auraient livré sans résistance à ces sinistres recruteurs. Il n’én fut rien, et le jeune homme ne chercha point dais le vol, ainsi que devaient le faire craindre ses antécédents, un supplément de ressources.

Ces ressources, d’ailleurs, il les trouva bientôt en lui-même, Voici comment : doué d’une agilité merveilleuse, d’une souplesse de clown américain et d’une grande adresse à tous les exercices du corps, Fabricius imagina de spéculer sur ces qualités exceptionnelles.

Aux jours de réjouissances publiques, on le vit atteindre sans effort le sommet des mâts de cocagne les plus inaccessibles et remporter tous les prix, au grand désappointement de ses rivaux ; il exerça cette industrie singulière non seulement aux Champs-Elysées, mais encore dans les fêtes patronales des communes de la banlieue et des environs de Paris.

Pendant les chaleurs de l'été, il fréquenta les bords du canal Saint-Martin; nageur vigoureux et plongeur intrépide, toujours prêt à piquer une tête pour aller chercher au fond de l’eau verte et transparente les pièces de monnaies enveloppées de papier jetés par les flâne: rs curieux de ces nautiques exploits.

Ce n’est pas tout encore. Fabricius se fit professeur de boxe et de bâton, de chausson et de savate!... C’est en plein air et non loin des abattoirs ou de la barrière du Trône que Fabricius donnait ses leçons à toute une clientèle de ces pâles voyous dont parle Barbier dans ses iambes; le salaire était modique, mais les satisfactions d’amour-propre faisaient compensation.

Enfin, grâce à la haute protection de son ami le figurant, Fabricius eut un jour la joie et la gloire d’être

admis au Cirque-Olympique. Il apprit la voltige et la haute écvle, et il eut des appointements fixss de quinze francs par mois.

Au ‘bout d'un certain temps, cette position de comparse ne suffit plus aux ambitions- du jeune homme, qui se croyait du talent et de l'avenir et qui voulait devenir un premier sujet.” Il quitta Paris et accepta un engagement dans la troupe de l’un de ces cirques ambulants qui parcourent les provinces. Fabricius obtint des succès mérités, et ses appointements arrivèrent à un chiffre qui, après tant de misère, constituait une véritable opulence.

Ceci conduit notre héros jusqu’à sa vingtième année, et par conséquent jusqu’en 1838. A cette époque, le directeur du cirque ambulant lui dit un beau matin:

“Fabri, mon brave (Fabri était un difninutif amical), Fabri, mon brave, j'ai nne proposition à te faire.

— Voyons, patron.

—Cela t’irait-il de voyager ?

—Patron, ça m'irait..….

—Pour aller n’importe où ?...

—N’importe où et même ailleurs.

—La distance me t’effraierait pas?...

—Donnez-moi un passe-port pour aller dans la lune, et en route!

— Alors, l'affaire peut s'arranger...

—Quelle affaire ?

—Je suis engagé pour monter un cirque à Mexico?

—Où prenez-vous Mexico ?

—En Amérique. -

—Pays des forêts vierges... connu!

—En estu?...”

Fabricius comprit que le directeur avait besoin de ui, et il répondit :

—{Cela dépend des appointements .….

—Mais, tout à l’heure, tu parlais de monter dans la lune,

—L’Amérique est plus loin; d’ailleurs, dans la lune, j'avais la chance de faire un trou. Ænfin, voyons, combien payez-vous ?

__ —-Je double tes appointements si tu pars avec ma troupe.

—Trois mille six par an, alors ?

—Juste.

—C'est maigre... Je veux cinq cents par mois, ou rien de fait.

—Melheureux, tu m’égorges !

-—C’est à prendre ou à laisser... 1] me faut en outre deux mois d'avance; je tions à me faire une pacotille afin de trafiquer avec les bons nègres et les sauvages.

—Allons, tu auras ce que tu demandes... viens signer ton engagement.”

Fabricius regretta très fort de n’avoir pas exigé davantage; mais il était trop tard pour revenir sur la parole donnée : il signa.

“Et, fit-il après avoir illustré de son nom, de son prénom et de son paraphe la feuille*de papier timbré, dans comoien de temps partons-nous ?

—Dans trois semaines.

—Passons-nous par Paris ?

— Naturellement, puisque nous nous embarquons au Havre.

—Très bien; je vous demandais cela par rapport à ma pacotille,”

Huit jours après, Fabricius, nanti de mille francs payés d'avance et de quelques économies précédemment réalisées, s’occupait très-activement de ses achats dant voici la liste sommaire: d’abord, pour son usage personnel, un fusil à deux coups, quelques livres de poudre dans des boîtes de fer-blane, une gibecière, un costume

ni.

complet de chasseur, y corapris les longues guêtres de cuir; ensuite, et dans un intérêt de spéculation, toute sorte de verroterie, de bimbeloteries dont il avait entendu dire que les sauvages et les nègres se montraient particulièrement friands. :

Avant la fin du mois, le directeur, ses écuyers, ses clowns et ses danseurs arrivaient au Havre et s’embarquaient sur le beau trois-mâts “le Rapide”, doublé et chevillé en cuivre, et en partance pour Mexico.

Nous ne raconterons ni peu ni beaucoup les petits incidents d’une traversée qui s’annonça tout d’abord comme devant être des plus favorables, et nous arriverons sans retard à la terrible catastrophe qui vint démentir Îles belles promesses du départ.

Le navire venait d’entrer dans les eaux de cet océan appelé par antiphrase sans doute, “océan Pacifique,” quand survint une de ces tempêtes dont les poètes, les romanciers maritimes et les peintres de marine ont: tant abusé, et, par lexcellente raison que cette tempête a été mille et une fois décrite antérieurement, dans des termes identiques, nous éviterons religieusement de la décrire pour la mille et deuxième fois. :

La tourmente durait depuis trois jours; le malheureux navire, désemparé, faisait eau de toutes parts et menaçait de sombrer d’une minute à l’autre. Le capitaine prit le parti de l’abandonner et donna l’ordre de mettre les chaloupes à la mer, pour essayer au moins de sauver les passagers.

Fabricius était prêt; il avait revêtu son costume de chasse, il portait son fusil en bandouillère et sa gibecière contenant une boîte de fer-blanc pleine de poudre et imperméable à l’eau de mer, et quelques autres munitions.

—Au moins, se disait-il, si les hasards de la tempête nous jettent sur une île déserte, je pourrai tuer du gibier pour mes compagnons et pour moi.”

Fabricius pensait à ses compagnons avant de penser à lui-même ; c'était un bon mouvement, et ce bon mouvement devait lui être compté.

Ce fut un moment bien terrible, et bien effroyable-

ment dramatique, que celui où les trois chaloupes furent lancées à la mer,

Le première, jetée par une lame gigantesque contre le bordage du navire, se brisa comme si elle eût été de verre; la seconde, envahie par un plus grand nombre d'infortunés qu’elle n’en pouvait contenir, parvint à grand peine à s'éloigner d’une encâblure et sombra ; la troisième restait seule: cinq ou six matelots s’y précipitèrent, et, sans attendre le reste des passagers, s’éloïgnèrent à force de rames.

Les malheureux qu’on abandonnait ainsi volontairement à une mort certaine perdirent la tête êt s’élancèrent dans les flots, espérant rejoindre la chaloupe,

Fabricius, trop bon nageur (lui-même pour ne pas comprendre linutilité de leur tentative, resta seul à bord en murmurant:

“Mourir pour mourir, je gagnerai toujours au moins ÿ :

. quelques ‘heures. . .”

Et il attendit. -

La nuit allait venir quand le jeune hemme sentit le navire chanceler sous ses pieds comme nn homme ivre. En même temps 1m bruit formidable montait des profondeurs de la cale que l’ean envahissait avec la puissance d’une cataracte.

Fabricius devina que le moment était venu. Il se cramçonna des deux mains à une cage à poulets qui se trouvait sur le pont, et il disparut avec elle datis le gouffre béant ouvert sous le navire disparu. . Au bout de quelques secondes, la cage et l’homme reparaissaient au sommet d’une vague et flattaient selon les caprices de la mer furieuse et du vent déchaîné. = Cette navigation étrange dura deux joure et deux

nuits. Pendant ces quarante-huit heures que nous Pouvons, en toute sûreté de conscience, appeler mor- 4 telles, Fabricius it sur lui-même et sur le passé un 74 retou* facile à comprendre. La certitude d’une mort

ble- immi..nte ouvre les yeux les mieux fermés, et ‘ait voir fu- les choses télles qu’elles sont : le jeunc homme eut hor-

: reur de sés fautes; il songea à sa mère oubliée si longre temps et il pleura ; il songea à son père par qui il avait 4 été chassé, presque maudit, et il regretta la vie, moins

: pour la vie elle-même que pour la possibilité de la ré- & à 4 paration.

ÿ la Le jour venait de se lever; le vent n’était point caldei- mé; la mer, toujours furieuse, dansait à l'horizon com- = me en un bal des montagnes folles. Fabricius sentit : que ses forces étaient à bout; ses membres se paraly- 24 saient, ses mains eugourdies lâchaient les barreaux de nce-

la cage qui l’avait soutenu jusqu'alors; une vague : :on6- À trueuse € sépara de son point d’appui et Pentraîna dans

PS sa spirale écumante.

à 2 Fabricius recommanda son âme à Dieu; il crut mou-

- rir et il perdit connaissance.

ins .

E le Quand il revint à lui-même, il était couché sur un :

si lit de sable blanc et fin violemment chauffé par les

is rayons-d’un soleil torride. La mer, emportée par son

ns reflux, avait reculé de près d’une liene et blanchissait au loin les brisants.

Le naufragé se leva et regarda devant lui. Un pay-

—È sage d’un aspect féerique s’offrait à ses regards; À

le quelques centaines de pas un groupe de cocotiers char-

out vés de fruits lui promettait un repas frugal mais subs:

“ iantiel; Fabricius était sauvé!

ces

+ Par la même raison qui fait que nous n’avons point Æ ‘voulu décrire la tempête, nous ne décrirons point Pîle

déserte qui devenait le royaume du nouveau Robinson, en admettant toutefois, que ce fft une île et que cette île fût déserte. Nous avons parlé de l'aspect féerique dn paysage : cela doit suffire, et bien amplement, pour satisfaire les plus insatiables curiosités.

Nous nous abstiendrons également de raconter ces mille petits épisodes de la vie d’un solitaire abandonné à ses seules ressources, canevas archiusé et sur lequel, depuis Daniel de Foë jusqu'à Fénimore Cooper, nn a ei souvent et si uniformément brodé.

Que pourrions-nous ajouter quand nous aurons dit que Fabricius se nourrissait d'oeufs de tortues, de noix de cocos, et d'oiseaux abattus à coup de fusil ; qu’il buvait l'eau pure et fraîche d’un petit ruisseau transparent comme le cristal, et qu’il couchait sur un lit de feuilles et de mousse dans une grotte peu profonde, dont un palmier nain ombrageait l’entrée?...

Tout ceci constituait une existence facile et qu’un ressuscité comme Fabricius devait trouver attrayante. I] s’en fatigua pourtant bicn vite, et un mois s'était à peine écoulé depuis son miraculeux sauvetage, que déjà le spleen s’emparait-de lui, et que pour faire momentanément diversion au lourd ennrü qui l’obsédait, il résolut de voir du pays et de visiter les domaines dont il se trouvait le roi par la grâce des naufrages. Cette résolution à peine prise reçut un commencement d*xé cution: l’ex-écuyer des cirques nomades jeta son fusil sur son épaule et se mit en route, abandonnant sans un regret cette belle plage à laquelle il devait la vie.

Pendant deux jours il marcha, nor pas tout droit devant lui, mais en suivant les rives fleuries du rui:seau dont nous avons déjà parlé, et dont les méandres le conduisaient à travers les sites gracieux et pittoresques d'un véritable Eden, et Fabricius se demandait comment le bon Dieu pouvait permettre qu’un si splen-

dide petit coin du monde fût en même temps un coin du monde inhabité.

Le troisième jour, au eortir d’une forêt vierge aussi belle que les décors de Sacountala, notre héros déboucha dans une vaste plaine que recouvraient presque entièrement des bambous et des roseaux. (Cette plaine n'avait rien d’engageant, et volontiers il se fut abstenu de la traverser; mais il tenait à ne point perdre de vue le ruisseau, qui serpentait et clapotait au milieu des bambous.

À peine avait-il fait deux cents pas qu’un bruit inattendu le fit tressaillir, bruit semblable à celui que produiraient une multitude Je serpents boas en frôlant Île sol de leurs anneaux. Cependant aucune ondulation ne se manifestait dans les bambous ou dans les roseaux. Fabricius en conclut qu’il était le jouet de quelque illusion d’acoustique, et il continua d’avancer.

Mais soudain un effroyable cri, un eri qui ne sem-

blait point échappé de poitrines humaines, mais plutôt .

exhalé du gosier de cent démons, retentit à la fois à sa droite et à sa gauche, devant lui et derrière lui. En

même temps Îles roseaux et les bambous : ‘affaissaient *

dans un large espace circulaire, et Fabric.as se voyait entouré d’une multitude de figures hideuses et bronzées brandissant des flèches empoisonnées, des cassetêtes de caillou et des coutelas fabriqués avec des ossements aigus.

Le Parisien, nous ne saurions le dissimuler, éprouva un premier mouvement de très vif effroi; mais limminence même du danger lui rendit presque aussitôt tout son sang-froid.

Ti avait la main sur la bandoulière de son fusil: larme, chargée à balles, mettait à sa disposition la vie de deux hommes; qu’était-ce que cela en face de cin-

| — 209 — I] se souvint qu’il avait été professeur de bâton, de

boxe et de chausson, et, saisissant son fusil par Pextrémité des canons, comme un gourdin, il décrivit un moulinet terrible, défonçant les poitrines et brisant les crânes autour de lui, tandis que des coups de pieds, vigoureusement c* adroitement lancés, disloquaient les reins des plus rapprochés de ses adversaires.

Stupéfaits de cette formidable agression d’un homme, qui, à lui tout seul, venait de mettre une douzaine des leurs hors de combat, les sauvages battirent en retraite afin de tenir conseil et de prendre un parti.

Fabricius ne poussait point la bravoure jusqu’à la plus folle témérité; il profita de cet instant de répit pour s'enfuir à toutes jambes et pour disparaître dans les bambous.

Ses ennemis poussèrent une nouvelle et effroyable clameur et s’élancèrent à ça poursuite; mais, tandis . qu'ils cherchaient sa trace, Fabricius gagnait de l’a-

vance, et, la terreur lui donnant des ailes, il ne tarda point à atteindre les bords d'un vaste étang marécageux qui le séparait d’un bois sombre et profond. Fabricius songea tout d’abord à traverser cet étang à la nage pour gagner le bois: le temps manquait; les cris féroces de la méute humaine retentissaient plus rapprochés; que faire ?

Un palmier d’une immense hauteur croissait à quelques pas de là, complètement isolé. Gagner la cime de ce palmier semblait impossible, et pourtant ce n’était qu’un jeu pour l’ex-triomphateur des mâts de cocagnes de Paris et de la banlieue.

Fabricius embrassa le tronc svelte et lisse, et avec la rapidité et l’adresse d’un singe, il escalada jusqu’à la couronne de feuillage dans laquelle il se blottit.

Du ‘haut de cet observatoire aérien, les regards du fugitif plongeaient sur un immense horizon. Au-dessous de lui miroitaient les eaux verdâtres de Pétang,

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